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Les Pauvres Gens/18 septembre

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15 septembre Les Pauvres Gens ~ 18 septembre
written by Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski, translated by Marc Chapiro
19 septembre
1846, traduction 1946.


18 septembre

Ma petite mère Varvara Alexéievna !

Il nous est arrivé aujourd’hui, dans notre appartement, un événement extrêmement triste, absolument inexplicable et inattendu. Notre pauvre Gorchkov (il faut que je vous le dise en passant, ma petite mère) a pu se réhabiliter complètement. Le tribunal s’était déjà prononcé sur son cas il y a longtemps, et il s’y est rendu aujourd’hui pour prendre connaissance de l’arrêt définitif. L’affaire s’est terminée de façon très satisfaisante pour lui. Même s’il a pu commettre des erreurs de négligence et d’imprudence, il a été acquitté sur tous les points. Le tribunal a ordonné de lui faire verser, sur les biens saisis du marchand, la somme considérable qui lui était due, si bien que sa situation matérielle s’est grandement améliorée, elle aussi. Son honneur n’est plus entaché, par ailleurs, en sorte que tout va beaucoup mieux pour lui ; bref, ses vœux ont été entièrement exaucés. Il est rentré à la maison à trois heures avec un visage bouleversé, pâle comme un linge. Ses lèvres tremblaient, mais il souriait. Il a embrassé sa femme et ses enfants. Nous nous sommes tous précipités chez lui pour le féliciter. Il parut vivement touché par notre attitude, ne cessait de saluer de tous les côtés et serra à plusieurs reprises la main de chacun. Il m’a semblé même qu’il avait grandi physiquement, comme si sa taille s’était redressée, et je crois que la petite larme habituelle ne collait plus à ses cils. Il était si bouleversé, le malheureux, et ne pouvait tenir deux minutes en place. Ses mains s’emparaient constamment d’un objet ou d’un autre, puis le rejetaient ensuite sans plus de raison, et il souriait sans arrêt, saluait, s’asseyait, se levait de nouveau et se rasseyait encore, tout en parlant sans beaucoup de suite dans les idées. Il disait des choses dans le genre de : « Mon honneur, ma réputation, mes enfants, mon bon renom. » À un moment donné, il s’est mis à sangloter. Nous aussi, nous avions pour la plupart des larmes aux yeux. Rataziaiev, désirant sans doute le réconforter, lui dit, en lui tapotant amicalement l’épaule : « Voyons, mon brave, à quoi bon vous préoccuper d’honneur quand vous n’avez rien à manger ? L’argent, mon cher, l’argent, voilà ce qu’il vous fallait. Remerciez Dieu de vous avoir accordé cette somme, car c’est de cela qu’il faut être surtout reconnaissant ! » J’ai eu l’impression, en cet instant, que Gorchkov s’est vexé. Non qu’il ait manifesté quelque mauvaise humeur, mais il a jeté un regard étrange sur Rataziaiev et a écarté sa main de son épaule. C’est une attitude qu’il n’aurait pas eue auparavant, ma petite mère. À chacun son caractère, du reste. Moi, par exemple, je ne me serais pas montré si fier dans un tel moment de bonheur. Ne nous arrive-t-il pas, ma petite mère, de faire parfois un salut de trop et de nous imposer un geste d’humilité supplémentaire, sans autre motif qu’un accès de bonté et par simple tendresse excessive du cœur… Mais laissons cela, et ce n’est pas de moi qu’il s’agit en ce moment ! « Oui, fit Gorchkov, l’argent me réjouit aussi. Dieu soit loué, Dieu soit loué ! » Il ne fit que répéter ensuite, durant tout le temps que nous fûmes là : « Dieu soit loué, Dieu soit loué !… » Sa femme commanda un dîner plus fin et plus copieux que d’habitude, et notre logeuse voulut le préparer elle-même. Notre logeuse est, à sa façon, une brave femme, en certaines choses du moins. Gorchkov allait et venait continuellement avant le dîner. Il entrait chez tout le monde, qu’on l’ait appelé ou non. Il pénétrait dans les chambres, souriait, prenait place sur une chaise, disait quelques mots ou restait silencieux, puis partait tout à coup. Chez l’enseigne de vaisseau, il alla jusqu’à prendre des cartes en mains. On le prit comme quatrième partenaire. Il joua quelques instants, s’embrouilla dans ses cartes, fit deux ou trois passes et se leva brusquement. « Non, dit-il, non, ce n’était pas sérieux, j’ai voulu voir », et il s’en alla. M’ayant rencontré dans le couloir, il me saisit les deux mains et me regarda droit dans les yeux, de façon certes un peu bizarre, après quoi il s’éloigna, toujours souriant. Mais son sourire avait quelque chose de lourd, il faisait une impression pénible, on eût dit le sourire d’un mort. Sa femme pleurait de joie. Pour une fois, la gaîté régnait chez eux, il y avait comme une atmosphère de fête dans leur chambre. Ils dînèrent avec une sorte de hâte. Après le repas, il dit à sa femme : « Écoutez, ma chère, je désire me reposer un peu », et il s’étendit sur le lit. Il appela sa fille, lui posa la main sur la tête et lui caressa longuement les cheveux. Ensuite, il se tourna vers sa femme : « Et Petia, notre Petinka, où est-il, Petinka ? » Sa femme se signa et lui répondit avec effroi que leur fils était mort, et qu’il le savait bien. « Mais oui, je le sais, je sais tout, je sais que Petinka est maintenant dans le royaume des cieux. » Sa femme se rendit compte alors qu’il ne se trouvait pas dans son état normal, que l’événement l’avait trop profondément remué, et elle lui dit : « Vous feriez mieux, mon cher, de dormir quelques instants. » « Oui, en effet — fit-il — oui, tout de suite… Je… un peu. » Il se détourna, demeura quelques minutes sans bouger, puis se tourna de nouveau vers sa femme et voulut, semble-t-il, prononcer quelques mots. Sa femme ne l’entendant pas bien, lui demanda : « Que désirez-vous, mon ami ? » Mais il ne répondit pas. Elle attendit quelques secondes, puis se dit qu’il avait dû s’endormir. Elle se rendit chez notre logeuse et bavarda une petite heure avec elle. Quand elle revint dans la chambre, elle vit que son mari ne s’était pas encore réveillé et demeurait immobile sur son lit. Elle pensa qu’il dormait, s’assit sur une chaise et prit un travail. Elle affirme qu’elle se plongea alors dans ses réflexions, et qu’une demi-heure s’écoula ainsi. Elle ne se souvient même pas de l’objet de ses méditations, et prétend simplement qu’elle avait oublié complètement, pendant ce temps, la présence de son mari. Elle est revenue brusquement à la réalité, à cause d’une sensation inquiétante qu’elle venait d’éprouver, et l’étrange silence, le silence sépulcral qui régnait dans la pièce la frappa tout d’abord. Elle jeta un coup d’œil sur le lit et remarqua que son mari n’avait pas changé de position. Elle s’approcha de lui, souleva la couverture, et c’est à ce moment seulement qu’elle s’aperçut qu’il était déjà froid. Il est mort, ma petite mère, Gorchkov est mort ; il est mort, subitement, comme s’il avait été foudroyé. Quant à la cause de son décès, je l’ignore complètement. J’ai été tellement saisi, tellement frappé par cet événement, Varinka, que je ne suis pas encore revenu à moi en ce moment. Je n’arrive pas à croire qu’un homme puisse mourir comme cela, d’un instant à l’autre. Pauvre, pauvre Gorchkov, qui a connu tant de malheurs ! Oh ! quel destin, quel destin ! Sa femme est tout en larmes. Elle a l’air si apeurée. La fillette s’est blottie dans un coin et y demeure sans remuer. Il y a dans la chambre un grand va-et-vient. On parle d’une enquête médicale… je ne sais pas exactement et ne puis vous donner des détails à ce sujet. Mais cela me fait tant de peine, oh ! tant de peine pour eux. Il est triste de songer que, véritablement, l’on ne sait ni le jour, ni l’heure… On peut mourir bêtement, à un moment où on s’y attend le moins…

Votre Makar DIÉVOUCHKINE.

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