1er juin
Mon très cher Makar Alexéievitch,
J’avais tellement envie de vous faire plaisir, de trouver quelque chose d’agréable pour vous récompenser de tant de soucis et de tant de peine que vous vous êtes donnés pour moi, de toute cette affection que vous m’avez vouée, que je me suis finalement décidée, dans un moment de loisir, à fouiller les tiroirs de ma commode pour y retrouver ce cahier de souvenirs que je vous envoie maintenant. J’avais commencé à l’écrire dans une époque encore heureuse de ma vie. Vous m’avez fréquemment questionnée sur mon existence passée, sur ma mère, sur Pokrovski, sur mon séjour chez Anna Fiodorovna et, enfin, sur mes récents malheurs, et vous étiez si impatient de pouvoir lire ce cahier où j’ai eu l’idée, Dieu sait pourquoi, de raconter certaines heures de ma vie, que je suis certaine de vous procurer une grande satisfaction en vous le communiquant. Quant à moi, je me suis sentie très triste en le relisant. Il me semble que je suis devenue deux fois plus vieille depuis que j’y ai écrit la dernière ligne. Ces impressions ont été notées à des époques diverses. Adieu, Makar Alexéievitch. Je m’ennuie terriblement et je souffre souvent d’insomnie. C’est une bien triste convalescence !
V. D.
I
J’avais à peine quatorze ans lorsque mon père mourut. Mon enfance avait été l’époque la plus heureuse de ma vie. Elle débuta loin d’ici, loin de cette ville, dans une province reculée. Mon père était intendant des domaines du prince P., dans le gouvernement de T. Nous vivions dans l’un des villages appartenant au prince, et notre existence s’y écoulait doucement dans le calme et le bonheur… J’étais alors une petite fille très vive. Je passais mon temps, je m’en souviens, à courir à travers champs, à errer dans les fourrés ou à me promener dans le jardin, et personne ne s’occupait de moi. Mon père était continuellement pris par ses affaires, et quant à ma mère, les soins du ménage absorbaient tout son temps. On ne m’enseignait rien, on me laissait tranquille, et je m’en trouvais heureuse. Il m’arrivait parfois de me sauver de bon matin de la maison pour me rendre à l’étang ou dans le bois, ou pour voir faire les foins, ou bien je me mêlais aux moissonneurs, sans m’inquiéter du soleil qui me brûlait, sans craindre de m’égarer en m’éloignant du village, ou de m’égratigner aux ronces et de déchirer ma robe. On me grondait ensuite quand je rentrais à la maison, mais cela m’était égal.
Il me semble que j’aurais été si heureuse s’il m’avait été permis de demeurer toute ma vie à la campagne et de vivre toujours au même endroit. Mais j’étais une enfant encore quand je dus quitter les lieux qui m’étaient chers. J’avais douze ans seulement lorsque nous partîmes pour Saint-Pétersbourg. Avec quelle tristesse je me rappelle maintenant nos pénibles préparatifs de départ ! Combien de pleurs j’ai versés en prenant congé de tout ce que j’aimais. Je me souviens que je me suis jetée au cou de mon père en le suppliant, avec des larmes, de me laisser quelque temps encore au village. Mon père s’emporta contre moi, ma mère se mit à pleurer. Elle me dit que ce départ était nécessaire, que nos affaires l’exigeaient. Le vieux prince P. était mort. Ses héritiers avaient résilié l’engagement de mon père. Nous possédions un peu d’argent que mon père avait placé chez des particuliers à Saint-Pétersbourg. Espérant améliorer sa situation, il jugea nécessaire de venir en personne dans cette ville. Tout cela, je l’appris de ma mère. Nous nous installâmes sur la rive droite, et nous devions y vivre jusqu’à la mort de mon père.
Ce fut si pénible pour moi de m’habituer à notre nouvelle existence. Nous sommes arrivés à Saint-Pétersbourg en plein automne. Le jour de notre départ du village il avait fait si beau, la journée était si claire, si chaude, si lumineuse. Les travaux de récolte s’achevaient. Dans les champs, d’énormes meules de blé s’entassaient, et des vols d’oiseaux criards tournaient autour d’elles. Tout paraissait si gai, si plein de bonheur. Mais quand nous arrivâmes à Saint-Pétersbourg ce fut la pluie, une vilaine gelée d’automne, le temps couvert, la boue, et cette foule de gens inconnus dans les rues, aux visages peu accueillants, renfrognés, mécontents ! Nous nous installâmes tant bien que mal. Je me souviens comment tout le monde s’agitait les premiers jours dans un perpétuel va-et-vient, car il s’agissait d’aménager notre nouveau domicile. Mon père était constamment dehors, ma mère n’avait pas une minute à elle, et moi, on m’oublia complètement. Avec quelle tristesse je me suis levée le matin, après la première nuit passée à notre nouveau domicile ! Nos fenêtres donnaient sur une palissade jaune. La rue était toujours sale. On ne voyait que peu de passants, et ils étaient tous habillés si chaudement, ils avaient tous l’air d’avoir si froid.
Dans notre logis, l’ennui et la mélancolie régnaient du matin au soir. Nous n’avions presque pas d’amis ou de parents. Pour ce qui est d’Anna Fiodorovna, mon père s’était disputé avec elle (il lui devait une certaine somme d’argent). Fréquemment, on venait chez nous pour affaires. Ces visiteurs amenaient en général des disputes, des cris, des scènes. Après chacun de ces entretiens, mon père devenait renfrogné, colérique. Durant des heures, il marchait alors d’un bout à l’autre de la pièce, les sourcils froncés et sans adresser la parole à personne. Ma mère n’osait pas lui parler dans ces moments et gardait le silence. Je m’asseyais dans un coin avec un livre, et j’y demeurais sans bouger, craignant, en remuant, d’attirer sur moi l’attention.
Trois mois après notre arrivée à Saint-Pétersbourg, on me plaça dans un pensionnat. Qu’elle fut triste, au début, ma vie parmi des étrangers. Tout m’y semblait froid, hostile. Les gouvernantes ne faisaient que crier, les jeunes filles étaient si moqueuses et moi si sauvage en ce temps-là ! On y était sévère, on grondait pour des riens. Tout s’y accomplissait selon un horaire rigide ; les repas se prenaient en commun ; les professeurs me semblaient ennuyeux, et, les premiers mois, je m’y sentais meurtrie, comme écrasée. Je ne pouvais plus dormir. Il m’arrivait de pleurer toute la nuit, durant de longues nuits mornes et froides. Je me revois certains soirs, à l’heure où les pensionnaires préparaient leurs leçons pour le lendemain, assise devant mes exercices ou mes vocabulaires, sans oser bouger, l’esprit ailleurs, songeant à mon foyer, à mon père, à ma mère, à ma vieille nourrice et aux belles histoires qu’elle me contait… Oh ! quelle tristesse m’envahissait dans ces instants ! Le moindre objet lié à ma vie domestique me paraissait soudain si beau dans le souvenir ! Je rêvais, me disant : « Qu’il ferait bon chez moi maintenant. Je serais avec les miens dans la petite pièce, devant le samovar. On y est au chaud, et c’est si doux, si intime. Comme j’embrasserais ma mère, avec quels baisers ardents, en me serrant contre elle de toutes mes forces ! » Je rêvais ainsi, puis, je me mettais à pleurer silencieusement de nostalgie, en étouffant les sanglots dans ma poitrine, et je ne parvenais pas à retenir mon vocabulaire. « Je ne saurai pas ma leçon demain», me disais-je. Toute la nuit, je voyais en rêve le professeur, Madame, les jeunes filles. Dans mon sommeil, je répétais mes leçons et le lendemain je ne savais rien en classe. On me punissait en me faisant rester à genoux, on me privait d’un repas. J’étais devenue une jeune fille triste, ennuyeuse. Au début, les pensionnaires se moquaient de moi, me chicanaient, s’amusaient à me troubler quand je récitais mes leçons, me pinçaient quand nous nous rendions en file au dîner ou au goûter, et se plaignaient de moi sans motif à la gouvernante. Mais quel paradis, en revanche, lorsque ma nourrice venait me chercher le samedi soir. J’étouffais presque, en l’étreignant de joie, l’adorable vieille. Elle m’habillait, me couvrait chaudement et avait de la peine à marcher du même pas que moi dans la rue, tandis que je bavardais sans arrêt, lui racontant tous les détails de ma vie. J’arrivais avec elle à la maison, gaie, heureuse, j’embrassais les miens avec effusion comme si je ne les avais pas revus depuis dix ans. Tout le monde se mettait à parler, à questionner, à raconter. Je disais bonjour à chacun, je riais aux éclats, je courais, je sautais dans la chambre. Mon père m’entretenait de questions sérieuses, de mes progrès en français, de la grammaire de Lhomond et nous étions, ces soirs-là, si gais, si contents. Aujourd’hui encore, j’ai du plaisir à évoquer ces souvenirs. Je faisais de mon mieux pour réussir dans mes études et donner satisfaction à mon père. Je voyais qu’il dépensait ses derniers sous pour moi, alors qu’il se débattait dans une situation inextricable. Il devenait de jour en jour plus sombre, plus maussade, plus irritable, et son caractère se gâta complètement pour finir. Ses affaires n’allaient pas, et il s’endettait terriblement. Certains jours, ma mère craignait de pleurer pour ne pas irriter davantage mon père, s’abstenait même de parler, et parut bientôt malade. Elle maigrissait à vue d’œil, et il lui vint une mauvaise toux. Quand je revenais du pensionnat, à cette époque, pour leur rendre visite, je ne voyais que des visages tristes. Ma mère pleurait doucement, mon père s’emportait. Ce furent alors des reproches à n’en plus finir. Mon père déclarait tout à coup que je ne lui procurais aucune joie, aucune consolation ; qu’ils se privaient de tout, lui et ma mère, et que je ne savais pas encore parler le français. Bref, tous les échecs, tous les malheurs, tout ce qu’il avait à souffrir nous retombait sur le dos, à moi et à ma mère. Comment pouvait-il tourmenter ainsi ma pauvre maman ? Mon cœur se déchirait parfois quand je la regardais. Ses joues s’étaient affaissées, ses yeux s’étaient enfoncés, et elle avait un teint de phtisique. Mais c’est à moi que mon père s’en prenait de préférence. Cela débutait chaque fois à propos de bagatelles quelconques, et s’enflait au point d’aboutir à Dieu sait quoi ! Je ne comprenais même pas, certains jours, de quoi il était question. Que n’ai-je entendu de lui en ces occasions ! Que mon français n’allait pas, que j’étais une sotte, et que la directrice de notre pensionnat n’avait pas de cervelle dans sa tête ; qu’elle ne se préoccupait pas de notre moralité ; que mon père ne parvenait pas à retrouver un emploi et que la grammaire Lhomond ne valait rien, que celle de Zapolski lui était bien supérieure ; qu’on dépensait pour moi de l’argent en pure perte ; que j’étais, apparemment, une fille insensible, au cœur de pierre — en un mot, j’avais beau, malheureuse que j’étais, me démener, m’efforcer de faire de mon mieux les exercices et d’apprendre mon vocabulaire, je n’en demeurais pas moins responsable de tous les malheurs, j’étais fautive en tout ! Ce n’est point que mon père ne m’aimât pas : il ne vivait que pour ma mère et pour moi. Mais, hélas ! son caractère était ainsi.
Les soucis, les chagrins et les échecs rongeaient l’âme de mon père et l’usaient à l’extrême. Il devint méfiant, bilieux. Il était souvent dans un état proche du désespoir, commença à négliger sa santé, prit froid un jour et tomba subitement malade. Il ne souffrit pas longtemps : sa mort survint d’une façon si brusque, si imprévue, que nous demeurâmes plusieurs jours comme foudroyées par ce coup du destin. Ma mère était dans une sorte de prostration, si bien que je craignis même pour sa raison. À peine mon père s’était-il éteint, que les créanciers affluèrent chez nous, comme s’ils sortaient de terre, et envahirent notre logis. Nous dûmes leur abandonner tout ce que nous possédions. Il fallut se résoudre à vendre également la petite maison que mon père avait achetée sur la rive droite six mois après notre installation à Saint-Pétersbourg. Je ne sais pas comment nous avons fait pour nous tirer d’affaire pour le reste, mais nous sommes restées nous-mêmes sans gîte, sans abri, sans moyens d’existence. Ma mère souffrait d’une maladie de langueur et il était impossible de l’alimenter ainsi que son état l’exigeait. Nous n’avions pas de quoi vivre, et devant nous s’ouvrait l’abîme. Je venais d’avoir quatorze ans. C’est à ce moment qu’Anna Fiodorovna vint nous voir. Elle nous raconta qu’elle possédait des domaines et qu’elle nous était parente en quelque sorte. Ma mère disait aussi qu’elle était notre parente, mais très éloignée. Du vivant de mon père, elle n’était jamais venue chez nous. Elle nous rendit visite maintenant, affirmant, avec des larmes dans les yeux, qu’elle s’intéressait beaucoup à notre sort. Elle se lamenta sur la perte que nous avions faite, sur notre situation désastreuse, en ajoutant que mon père en avait été lui-même l’artisan, qu’il avait voulu vivre sur un pied ne correspondant pas à ses ressources, qu’il était ambitieux et comptait trop sur ses propres forces. Elle exprima le désir de mieux nous connaître et nous proposa d’oublier nos griefs mutuels. Lorsque ma mère lui déclara n’avoir jamais éprouvé d’hostilité pour elle, Anna Fiodorovna passa son mouchoir sur ses yeux, et conduisit ensuite ma mère à l’église où elle commanda une messe pour le repos de l’âme de mon pauvre père (c’est ainsi qu’elle s’exprima). Ensuite, elle se réconcilia pompeusement avec ma mère.
Après toutes sortes d’exhortations et de réflexions générales, Anna Fiodorovna nous dépeignit en couleurs vives notre situation désespérée, notre abandon, notre impuissance, l’absence de tout espoir d’en sortir, et nous invita, selon sa propre expression, à nous réfugier chez elle. Ma mère la remercia, mais hésita longtemps. Cependant, comme il n’y avait pas d’autre chose à faire et qu’aucune issue ne s’offrait à nous, elle déclara finalement à Anna Fiodorovna que nous acceptions son invitation avec gratitude. Je me souviens, comme si c’était hier, de la matinée où nous quittâmes notre domicile pour l’île Vassilievski. C’était un matin d’automne, clair, sec et glacé. Ma mère pleurait. Je ressentais une affreuse tristesse. Mon cœur paraissait vouloir se rompre dans ma poitrine et une lourde mélancolie, comme un pressentiment inexplicable, pesait sur mon âme… Ce fut une époque douloureuse.
II
Dans les premiers temps, alors que nous n’étions pas encore, ma mère et moi, habituées à notre nouveau domicile, nous nous sentions mal à l’aise et comme angoissées chez Anna Fiodorovna. Celle-ci vivait dans sa propre maison, dans la sixième rue. Il y avait en tout et pour tout cinq chambres dans cet immeuble. Trois d’entre elles étaient occupées par Anna Fiodorovna et ma cousine germaine Sacha, une enfant, orpheline de père et de mère, qu’elle avait prise chez elle. Une autre pièce nous fut réservée, et dans la dernière chambre enfin, voisine de la nôtre, logeait un étudiant pauvre du nom de Pokrovski, un locataire d’Anna Fiodorovna. Notre hôtesse vivait très largement et semblait beaucoup plus riche que nous ne le supposions auparavant. Mais l’origine de ses ressources demeurait énigmatique, tout comme ses occupations réelles. Elle était perpétuellement en mouvement, paraissait avoir de constantes préoccupations, sortait ou prenait la voiture plusieurs fois par jour. En quoi consistait son activité, de quoi ou de qui elle se préoccupait, c’est là une chose que je ne parvins pas à savoir. Ses relations étaient nombreuses et variées. À tout instant, des gens venaient la voir, et Dieu sait quelles gens, toujours pour affaires et pour quelques minutes seulement. Ma mère m’emmenait chaque fois dans ma chambre, dès que retentissait la sonnette de la porte d’entrée. Cette attitude de ma mère déplaisait à Anna Fiodorovna ; elle répétait constamment que nous étions trop fières, plus que ne le permettait notre situation. « S’il y avait encore de quoi », disait-elle, en se lançant dans des rodomontades interminables. Je ne comprenais pas alors ces reproches de fierté. C’est aujourd’hui seulement que je comprends, ou que je devine à tout le moins pour quelle raison ma mère avait tant hésité à s’installer chez Anna Fiodorovna. C’était une femme méchante. Elle nous tourmentait sans cesse. Je me demande, à présent encore, ce qui avait bien pu l’inciter à nous inviter chez elle. Au début elle se montra assez gentille avec nous, mais son vrai caractère ne tarda pas à se montrer en plein, dès qu’elle s’aperçut que nous étions absolument sans défense et ne savions où aller. Par la suite, elle se fit plus douce envers moi, d’une douceur déplaisante, exagérée, allant jusqu’à la flatterie. Mais les premiers mois, je dus souffrir autant que ma mère. Elle nous faisait de constants reproches, nous rappelant ses bienfaits à tout bout de champ. Elle nous présentait aux étrangers comme des parents pauvres, une veuve et une orpheline sans appui, qu’elle avait accueillies chez elle par charité, par dévouement chrétien. À table, elle suivait des yeux chaque morceau que nous nous mettions dans la bouche. En revanche, lorsque nous ne mangions pas, cela devenait une histoire : nous méprisions l’ordinaire de sa maison, disait-elle. « Je ne puis vous donner que ce que j’ai. Je souhaiterais moi-même pouvoir m’offrir davantage. » Elle ne se lassait pas de dire du mal de mon père, prétendant qu’il se croyait supérieur aux autres et que cela a mal fini pour cette raison ; qu’il avait laissé sa femme et sa fille sans ressources, et que si nous n’avions pas eu la chance de rencontrer une parente généreuse, une âme chrétienne et compatissante, Dieu sait si nous n’aurions pas dû, pour finir, crever de faim dans la rue. Nous l’écoutions avec plus de répugnance encore que d’amertume. Ma mère pleurait tout le temps, et sa santé empirait de jour en jour. Elle dépérissait à vue d’œil, et nous devions néanmoins travailler du matin jusqu’au soir. Nous prenions des commandes de couture au dehors, ce qui déplaisait fort à Anna Fiodorovna ; elle ne cessait de répéter que sa maison n’était pas un salon de modes. Mais il nous fallait avoir de quoi nous vêtir, il nous fallait mettre aussi de l’argent de côté pour l’imprévu. Nous voulions absolument disposer de quelques ressources à nous. Nous nous faisions une petite réserve d’argent, à tout hasard, dans l’espoir que cela nous permettrait, avec le temps, de nous établir quelque part. Les dernières forces de ma mère s’usèrent à ce travail. Elle faiblissait chaque jour davantage. Comme un ver rongeur, la maladie minait lentement sa vie et la menait au tombeau. Je le voyais, je le sentais ; ce que j’en ai souffert ! Tout cela se passait sous mes yeux.
Les jours se suivaient sans changement, monotones et tristes. Nous vivions dans la retraite, comme si nous n’étions plus de la ville. Anna Fiodorovna s’était peu à peu calmée, en prenant pleinement conscience de son omnipotence. D’ailleurs, personne ne songea jamais à la contredire. Notre chambre était séparée par le corridor des pièces qu’elle habitait, et nous avions pour voisin, ainsi que je l’ai dit déjà, l’étudiant Pokrovski. Il donnait à Sacha des leçons de français, d’allemand, d’histoire et de géographie ; bref, il lui enseignait toutes les sciences, comme disait Anna Fiodorovna, qui, en échange, le logeait et le nourrissait gratuitement. Sacha était fort intelligente, bien que très vive et espiègle. Elle avait alors treize ans. Anna Fiodorovna fit observer un jour à ma mère que je ferais bien de profiter de ces leçons, car mon éducation n’avait pas été très poussée au pensionnat. Ma mère y consentit avec joie, et j’étudiai une année entière avec Pokrovski et Sacha.
Pokrovski était un jeune homme pauvre, extrêmement pauvre. Sa santé ne lui permettait pas de suivre régulièrement les cours, et c’est plutôt par une sorte d’habitude qu’on continuait à le qualifier d’étudiant. Il menait une existence modeste, retirée, silencieuse, si bien que nous ne l’entendions même pas de notre chambre. Il paraissait étrange : marchant avec tant de gaucherie, saluant avec tant de maladresse timide, parlant de façon si bizarre. Au début, je ne pouvais pas le regarder sans rire. Sacha lui jouait constamment des tours, surtout pendant les leçons. Il était, par surcroît, irascible, se fâchait tout de suite ; il se mettait hors de lui pour des bêtises, criait, se plaignait de nous et, bien souvent, rentrait furieux dans sa chambre sans achever la leçon. Il passait son temps chez lui à lire des livres. Il en avait une grande quantité, et des ouvrages chers, rares. Les quelques leçons qu’il donnait en ville lui rapportaient un peu d’argent et dès qu’il avait touché ses cachets, il s’empressait d’aller acheter des livres.
Avec le temps, j’appris à le connaître mieux et plus intimement. C’était un cœur d’or, un garçon digne de la plus grande estime, l’homme le meilleur qu’il m’ait été donné de rencontrer dans la vie. Ma mère l’appréciait beaucoup. Par la suite, il devint également mon meilleur ami, après ma mère bien entendu.
Moi aussi, au commencement, toute grande fille que je fusse, je me divertissais avec Sacha à ses dépens. Il nous arrivait de nous creuser la tête durant des heures, à ma cousine et à moi, pour imaginer de quelle façon nous pourrions le chicaner encore et le mettre hors de lui. Il était affreusement drôle quand il éclatait de colère et cela nous amusait énormément. (J’ai honte aujourd’hui de devoir l’avouer.) Un jour, nous le poussâmes à bout par quelque sotte gaminerie, et les larmes lui vinrent aux yeux tandis qu’il murmurait : « Méchants enfants. » J’entendis fort bien ces mots et me sentis très confuse tout à coup. J’avais honte, cela me faisait mal, je me sentais émue de pitié pour lui. Je me souviens que j’ai rougi jusqu’aux oreilles ; je le priai, presque en pleurant moi-même, de se calmer, de ne pas nous en vouloir de nos stupides plaisanteries ; mais il ferma brusquement le livre sans achever la leçon et se retira dans sa chambre. Toute la journée je fus tourmentée de remords. La pensée que nous, des enfants, l’avions poussé aux larmes par notre cruauté m’était intolérable. Ces larmes, nous les avions donc attendues, souhaitées. Nous avions désiré le voir pleurer. Nous étions parvenues à lui faire perdre toute patience. Nous l’avions amené de force, lui qui était malheureux déjà, à prendre conscience, le pauvre, de son sort misérable ! Je ne pus dormir de la nuit, en proie au dépit, à la tristesse, au remords. On prétend que le remord soulage l’âme, c’est tout à fait faux. Une piqûre d’amour-propre se mêlait étrangement à mon chagrin. Cela me chicanait qu’il m’eût traitée en enfant. À cette époque j’avais déjà quinze ans.
À partir de ce jour, je me torturai l’esprit pour trouver le moyen de le faire changer d’opinion sur moi. Je forgeais mille plans. Mais j’étais, en certaines circonstances, timide et craintive. Dans la situation où je me trouvais, je n’osais me résoudre à rien et me bornais à rêver. (Et Dieu sait quels rêves !) Mais je cessai de le chicaner avec Sacha, et il ne se fâcha plus contre nous. Néanmoins, cela paraissait insuffisant à mon amour-propre.
Il faut que je dise maintenant quelques mots de l’homme le plus bizarre, le plus curieux et le plus pitoyable que j’aie rencontré de ma vie. Si j’en parle ici, à cet endroit exactement de mes notes, c’est parce que je n’avais presque pas fait attention à lui jusqu’à cette époque. Mais tout ce qui touchait à Pokrovski commença à m’intéresser, du jour au lendemain.
On apercevait parfois, dans notre maison, un petit vieux malpropre, mal vêtu, grisonnant, chétif et maladroit, en un mot étrange au delà de toute expression. Il donnait l’impression, au premier coup d’œil, d’avoir honte de quelque chose ou d’être embarrassé de sa propre personne. Il avait l’air, ainsi, de se ratatiner volontairement et de se contorsionner pour passer inaperçu. Il faisait avec cela de ces gestes et de ces grimaces qui pouvaient faire conclure à coup sûr qu’il n’avait plus toute sa raison. Il arrivait parfois dans notre maison et demeurait dans le corridor, devant la porte vitrée, sans oser entrer. Quand quelqu’un d’entre nous passait près de là — moi ou Sacha, ou un domestique qu’il savait être bien disposé pour lui — il saluait silencieusement du geste, faisait de la main divers signaux, et c’est seulement quand on l’appelait d’un mouvement de tête, signe convenu pour dire qu’il n’y avait pas d’étrangers dans la maison et qu’il pouvait entrer, que le petit vieux entr’ouvrait doucement la porte, le visage épanoui dans un sourire heureux et, se frottant les mains de satisfaction, se dirigeait tout droit vers la chambre de Pokrovski. C’était son père.
J’ai su par la suite en détail l’histoire de ce pauvre vieillard. Il avait servi jadis quelque part ; mais, dépourvu des moindres dons de l’intelligence et insignifiant de sa personne, il était demeuré jusqu’au bout dans un humble emploi. Après la mort de sa première femme (la mère de l’étudiant Pokrovski), il eut l’idée de se remarier et épousa une fille de petits bourgeois. Avec sa nouvelle femme, tout alla à l’envers dans sa maison. Elle ne laissait de paix à personne et, le verbe haut, régentait tout le monde. L’étudiant Pokrovski était à cette époque un enfant d’une dizaine d’années. La marâtre le prit en haine. Mais le sort fut favorable à l’enfant. Un grand propriétaire foncier, Monsieur Bykov, qui avait connu le fonctionnaire Pokrovski et l’avait protégé autrefois, se chargea de veiller sur le garçon et le plaça dans un pensionnat. Il s’intéressait à lui parce qu’il avait connu sa défunte mère qui, du temps où elle était jeune fille, bénéficia des bienfaits d’Anna Fiodorovna et fut donnée par celle-ci en mariage au fonctionnaire Pokrovski. Monsieur Bykov, proche ami d’Anna Fiodorovna, donna, mû par un sentiment de générosité, cinq mille roubles de dot à la fiancée. On ignore ce que devint cet argent. Je connais ces détails par Anna Fiodorovna. Quant à l’étudiant Pokrovski, il n’aimait guère parler de sa famille. On prétend que sa mère avait été fort belle et je trouve étrange qu’elle ait fait un mariage si malencontreux en épousant un homme absolument insignifiant… Elle mourut jeune encore, quelques années après ce mariage.
Le jeune Pokrovski passa du pensionnat au gymnase, et entra ensuite à l’Université. Monsieur Bykov, qui venait assez fréquemment à Saint-Pétersbourg, continuait à le protéger. À cause de sa mauvaise santé, Pokrovski dut interrompre ses études. Monsieur Bykov lui fit faire alors la connaissance d’Anna Fiodorovna et le lui recommanda chaleureusement ; en sorte qu’il fut accueilli dans sa maison où on lui assura le gîte et le couvert, à charge de donner à Sacha des leçons dans toutes les branches nécessaires.
Quant au vieux Pokrovski, le chagrin que lui causait la méchanceté de sa seconde femme le fit sombrer dans le vice le plus abominable, et il était presque continuellement ivre. Sa femme le battait, l’obligeait à coucher à la cuisine et l’amena à un tel point d’abdication qu’il finit par accepter les coups sans protester et ne se plaignit plus des mauvais traitements qu’il subissait. C’était un homme moins âgé, en réalité, qu’il ne paraissait ; mais ses mauvais penchants l’avaient conduit jusqu’au seuil de la folie. L’unique sentiment élevé qui lui restait était un amour sans borne pour son fils. On prétendait que le jeune Pokrovski ressemblait comme une goutte d’eau à sa mère. Peut-être est-ce le souvenir de sa première femme, si bonne envers lui, qui engendra dans l’âme du vieillard déchu, cet amour immense pour son fils ? Le vieux en avait plein la bouche et ne parlait jamais d’autre chose que de son garçon. Il venait régulièrement, deux fois par semaine, lui rendre visite. Il n’osait pas venir plus souvent, car le jeune Pokrovski détestait la présence de son père. Il est certain que l’irrespect pour son père était son plus grand et son plus grave défaut. Il faut d’ailleurs reconnaître que le vieux devenait par moments insupportable. Il se montrait tout d’abord terriblement curieux, et puis, il dérangeait continuellement son fils dans son travail en lui adressant la parole à tout bout de champ et en le harcelant de questions oiseuses autant que stupides. Enfin, il lui arrivait de se présenter chez lui en état d’ivresse. Son fils s’efforçait de le déshabituer peu à peu de ses vices, de son bavardage sans arrêt et de sa curiosité indiscrète, et il aboutit à ce résultat que son père l’écoutait, bouche bée, comme un oracle, et n’osait plus dire un mot sans sa permission.
Le pauvre vieux ne se lassait pas d’admirer son Petinka (c’est ainsi qu’il appelait son fils) et de s’extasier devant lui. Quand il venait lui rendre visite, il avait presque toujours l’air timide et comme soucieux, sans doute parce qu’il n’était pas sûr de l’accueil que lui ferait son fils. D’habitude, il hésitait longtemps avant d’entrer, et si je me trouvais là par hasard, il se mettait à me questionner, pendant quinze à vingt minutes parfois, sur ce que faisait Petinka. Était-il en bonne santé ? Dans quel état d’esprit se trouvait-il et n’avait-il pas quelque travail important à faire ? De quoi s’occupait-il exactement en ce moment ? Écrivait-il ou s’adonnait-il à quelque grave réflexion ? Quand je l’avais suffisamment rassuré et encouragé, le vieux se décidait enfin à entrer et, doucement, avec circonspection, entr’ouvrait la porte de la chambre de son fils, passait la tête d’abord, et si celui-ci ne se fâchait pas mais l’invitait d’un geste, il pénétrait à pas feutrés dans la pièce. Il enlevait alors sa misérable capote et son chapeau toujours froissé, troué par endroits, les ailes à demi arrachées ; il les pendait à un crochet, s’efforçant, dans tous ses mouvements, de faire le moins de bruit possible, comme pour ne pas attirer l’attention. Il s’asseyait ensuite prudemment sur une chaise et ne quittait plus son fils des yeux, suivant chacun de ses mouvements, pour deviner l’état d’âme de son Petinka. S’il remarquait chez celui-ci le moindre signe de mauvaise humeur, il se levait aussitôt de sa chaise, expliquait qu’il était venu, comme ça, de passage. « Petinka, j’avais une longue course à faire et, passant devant la maison, je suis entré pour me reposer une minute. » Puis, sans un mot, humblement, il prenait sa capote, son chapeau, ouvrait la porte de façon aussi silencieuse qu’à l’arrivée, et s’en allait en s’efforçant de sourire pour contenir le chagrin qui débordait dans son âme et ne pas le laisser voir à son fils.
Mais si, en revanche, le fils faisait bon accueil au père, le vieux ne se sentait plus de joie. Le bonheur éclatait dans ses yeux, dans ses gestes, dans ses mouvements. Quand son fils, d’aventure, lui adressait la parole, le vieux se soulevait sur sa chaise et répondait d’une voix douce, humble, soumise, flatteuse, pénétrée d’un respect quasi religieux, en prenant soin d’employer des termes « choisis », et qui dans sa bouche étaient d’un comique achevé. Mais il ne savait pas s’exprimer, et finissait par bredouiller et s’embrouiller, cherchait alors où cacher ses mains, essayait de se faire petit et continuait, pendant de longues minutes, à murmurer des mots indistincts comme pour réparer sa réponse maladroite. Lorsque, par hasard, il avait répondu convenablement, il s’enhardissait, rajustait son gilet, sa cravate, son habit, et paraissait retrouver, dans ces instants, la conscience de sa dignité. Il reprenait confiance alors et poussait, certaines fois, l’audace jusqu’à se lever sans bruit de sa chaise, s’approcher de l’étagère des livres et en sortir un volume, n’importe lequel, où il se mettait même à lire un passage au hasard, quel que fût le sujet traité. Il faisait tout cela avec un air d’indifférence feinte et un calme affecté, comme s’il lui était naturel et permis en même temps de disposer des livres de son fils, comme si la gentillesse de Petinka envers lui n’avait rien de surprenant. Mais j’ai remarqué un jour l’effroi qui s’empara du malheureux lorsque Pokrovski le pria de ne pas toucher à ses livres. Il s’effara, se hâta, dans sa confusion, de remettre le livre en place, se trompa, le mit à l’envers, le ressortit fébrilement et le replaça, mais cette fois avec le dos de la reliure contre le mur. Il souriait, rougissait, ne savait comment racheter son crime. Peu à peu, Pokrovski détournait par ses conseils le vieux de ses mauvais penchants ; lorsqu’il lui arrivait de le voir trois fois de suite parfaitement sobre, il lui glissait, dès la visite suivante, vingt-cinq kopecks ou même un demi-rouble dans la main au moment de son départ. D’autres fois, il lui achetait des souliers, une cravate ou un gilet. Il fallait voir alors le père se dandiner comme un coq dans ses nouveaux atours. Quelquefois, il entrait chez nous, nous apportait, à moi et à Sacha, des pains d’épice, des pommes, et nous parlait sans fin de son Petinka. Il nous suppliait, dans ces occasions, d’être attentives à ses leçons, de l’écouter, affirmait que Petinka était un bon fils, un fils exemplaire, et, par surcroît, un fils savant. À ces derniers mots, il avait une façon tellement drôle de nous cligner de l’œil gauche d’un air entendu et se tortillait si bizarrement que nous ne pouvions nous contenir et lui pouffions de rire au nez. Ma bonne maman l’aimait beaucoup. Mais le vieux avait en horreur Anna Fiodorovna, tout en demeurant, en sa présence, humble, soumis et silencieux, plus bas que terre. Je cessai bientôt de prendre des leçons avec Pokrovski. Il me considérait toujours comme une enfant, une gamine turbulente, et me plaçait sur le même plan que Sacha. J’en souffrais beaucoup car je m’efforçais de mon mieux d’effacer l’impression de ma conduite précédente. Mes efforts passèrent inaperçus. Cela m’irritait de plus en plus. Je ne parlais presque jamais avec Pokrovski en dehors des leçons, et je n’aurais pas eu le courage de le faire. Je rougissais, me troublais en l’apercevant, et j’allais ensuite me cacher dans un coin pour y pleurer de dépit.
J’ignore comment tout cela aurait fini, si une circonstance étrange n’avait contribué à nous rapprocher. Un soir, alors que ma mère se tenait chez Anna Fiodorovna, j’entrai sur la pointe des pieds dans la chambre de Pokrovski. Je savais qu’il était sorti et l’idée me vint, je ne sais vraiment pas pourquoi, de jeter un coup d’œil chez lui. Jusque-là, je n’étais jamais entrée dans cette pièce, bien que nous fussions voisins depuis plus d’une année. Cette fois, mon cœur se mit à battre dans ma poitrine avec tant de force, tant de rapidité, que j’ai cru qu’il allait se rompre. Je regardai autour de moi avec une curiosité avide. La chambre de Pokrovski était pauvrement meublée, et il y avait beaucoup de désordre. Des papiers traînaient sur la table et sur les chaises. Partout, des livres et des papiers ! Une idée bizarre me vint en même temps qu’un sentiment pénible de dépit m’envahissait : il me semblait qu’il ne pourrait pas se contenter de mon amitié et de mon cœur aimant. Il était savant, instruit, tandis que j’étais sotte et ne savais rien, n’ayant jamais rien lu, pas un seul livre… Je jetai à ce moment un regard d’envie sur les longues planches de l’étagère qui paraissaient crouler sous le poids des volumes. Je me sentais tiraillée entre la tristesse, la déception et une sorte de rage d’agir. J’eus envie tout à coup de lire tous ses livres, tous jusqu’au dernier, et le plus vite possible. Je m’y décidai sur-le-champ. Peut-être me suis-je imaginée, en cet instant, qu’en apprenant tout ce qu’il savait je me rendrais plus digne de son amitié. Je me précipitai vers la première planche de l’étagère. Sans réfléchir, sans hésiter et sans choisir, je m’emparai du premier tome venu, un vieux bouquin poussiéreux et, rougissante, pâle, tremblante d’émotion et de crainte, j’emportai chez moi le livre chipé comme un butin, avec l’intention de le lire durant la nuit qui suivrait, à la lueur de la veilleuse, quand ma mère se serait endormie.
Mais quelle ne fut pas ma déception lorsque, de retour dans notre chambre, j’ouvris avec hâte ce volume et n’y trouvai qu’un texte latin qui s’étalait sur des pages à demi pourries et rongées par les vers. Sans perdre de temps, je retournai chez Pokrovski. À peine me disposais-je à replacer le livre sur sa planche que j’entendis un bruit dans le corridor et des pas s’approchèrent. Je me hâtai, je me dépêchai de mon mieux, mais ce méchant bouquin avait été si étroitement serré entre d’autres livres que ceux-ci s’étaient détendus comme un ressort lorsque je l’avais sorti et tenaient maintenant toute la place disponible sans souci de leur collègue absent. Je n’avais pas la force de l’y intercaler. Je poussai cependant les volumes de toute mon énergie. Le clou rouillé qui retenait la planche, et qui semble-t-il n’avait attendu que cette minute pour céder, se brisa. La planche s’affaissa à l’une de ses extrémités et les livres roulèrent avec fracas sur le plancher. La porte s’ouvrit en cet instant et Pokrovski entra dans la chambre.
Il convient de dire ici qu’il ne pouvait supporter qu’on touche à ses affaires. Malheur à qui se permettrait de porter la main sur les livres ! Qu’on juge donc de mon effroi lorsque ces volumes, les uns petits, les autres gros, des formats les plus divers, de toutes les dimensions et de toutes les épaisseurs, dégringolèrent de la planche, roulèrent sur le plancher et se mirent à danser sous la table, sous les chaises, dans toute la chambre. Je voulus fuir, il était trop tard. « Tout est fini, me dis-je, fini, fini ! Je suis perdue, définitivement perdue ! Je m’amuse et j’ai l’air de commettre des bêtises comme un enfant de dix ans. Je ne suis qu’une fille sotte, je ne suis qu’une grande sotte ! »
Pokrovski se fâcha terriblement. « Il ne manquait plus que cela ! cria-t-il. N’avez vous pas honte de vous conduire ainsi ? Quand donc deviendrez-vous raisonnable ? », et il se mit en devoir de ramasser les livres. Je me penchai pour l’aider. « Ce n’est pas nécessaire, pas du tout nécessaire, cria-t-il encore. Vous feriez mieux de ne pas entrer là où on ne vous a pas invitée. »
Mais, un peu adouci par mon attitude humble, il poursuivit d’une voix moins courroucée, sur le ton de mentor qu’il avait eu durant nos leçons et en usant du droit que lui conférait son rôle tout récent encore de professeur : « Voyons ! Quand donc deviendrez-vous sage, réfléchissez à ce que vous faites ! Regardez-vous, vous n’êtes plus une enfant, vous n’êtes plus une petite fille, vous avez quinze ans déjà, voyons ! »
Et, comme pour vérifier que je n’étais effectivement plus une petite fille, il jeta un regard sur moi et rougit aussitôt jusqu’aux oreilles. Je ne comprenais pas ce qui lui arrivait. J’étais là devant lui et le regardais avec de grands yeux étonnés. Il se leva, s’approcha de moi l’air confus, se troubla affreusement, balbutia quelques mots, parut s’excuser de quelque chose, peut-être de n’avoir pas remarqué jusque-là que j’étais une si grande jeune fille. Je compris tout à coup. Je ne sais ce qui m’arriva à ce moment. Je me troublai, je perdis contenance, je rougis plus encore que Pokrovski, je me couvris le visage de mes mains et m’enfuis en courant de la chambre.
Je ne savais plus que devenir, où me cacher dans ma honte. Qu’il m’ait trouvée dans sa chambre ! Ce seul fait déjà me semblait maintenant intolérable. Trois jours durant, je n’osai même pas le regarder. Je rougissais jusqu’aux larmes dès que je l’apercevais. Les pensées les plus terrifiantes, mêlées à des idées comiques, tournaient dans ma tête. L’une de ces idées, la plus abracadabrante, était d’aller le trouver pour m’expliquer avec lui, de tout lui avouer, lui dire franchement la vérité et le convaincre que je n’avais pas agi comme une petite fille sotte, mais mue par une bonne intention. J’avais déjà pris la décision de me rendre chez lui, mais, Dieu merci, le courage me manqua au dernier moment. J’imagine ce qu’aurait été mon attitude, les bêtises que je lui aurais débitées. Aujourd’hui encore, je me sens toute honteuse en me remémorant ces moments.
Quelques jours plus tard, ma mère tomba gravement malade. Elle garda le lit deux jours, et, la troisième nuit, eut une forte fièvre avec délire. J’avais déjà passé une nuit blanche auprès d’elle, assise à son chevet, l’entourant de soins, lui donnant à boire et lui administrant les remèdes aux heures prescrites. La seconde nuit, je me sentis à bout de forces. Le sommeil me gagnait par moments, tout se brouillait devant mes yeux, la tête me tournait et je me sentais sur le point, d’un instant à l’autre, de m’affaisser de faiblesse. Les plaintes sourdes de ma mère me réveillaient chaque fois ; je sursautais, rouvrais les yeux pendant quelques secondes, pour retomber dans ma somnolence tout de suite après. Je luttais désespérément contre la fatigue. Me suis-je endormie quelques secondes, je ne sais, je ne m’en souviens pas bien. Mais un rêve effrayant, une vision d’épouvante surgit dans mon cerveau exténué, gagné par le sommeil pénible contre lequel il luttait. Je rouvris les yeux avec effroi. La chambre était plongée dans l’obscurité, la flamme de la veilleuse agonisait, des rais de lumière glissaient sur les murs, tantôt s’élargissant et envahissant la pièce, tantôt disparaissant tout à fait. J’eus peur subitement, une terreur inexplicable me saisit. Mon imagination était bouleversée par ce rêve épouvantable, mon cœur était lourd d’appréhension… Je me levai en sursaut et poussai involontairement un cri, en proie à un sentiment d’oppression anxieuse, à une crainte obscure et terrible. La porte s’ouvrit à cet instant et Pokrovski entra dans notre chambre.
Je me souviens seulement qu’il me soutenait dans ses bras lorsque je revins à moi. Il me fit asseoir, avec précaution, dans un fauteuil, me tendit un verre d’eau et m’assaillit de questions. Je ne sais plus ce que je lui ai répondu. « Vous êtes malade, très malade vous-même », me dit-il en me prenant la main. « Vous avez de la fièvre, vous ruinez votre santé, vous ne vous ménagez pas assez. Calmez-vous, étendez-vous, dormez. Je vous réveillerai d’ici deux heures. » « Calmez-vous… couchez-vous, reposez-vous un peu ! », reprit-il sans me laisser le temps de placer un mot d’objection. La fatigue me privait de toute velléité de résistance, mes paupières se fermaient. Je m’étendis à demi dans le fauteuil, avec l’intention de ne sommeiller qu’une demi-heure, mais je dormis jusqu’au matin. Pokrovski ne me réveilla que lorsque vint l’heure de faire prendre le remède à ma mère.
Le lendemain, ayant pris du repos dans la journée, je m’apprêtais à passer de nouveau la nuit dans un fauteuil au chevet de ma mère, avec la ferme décision, cette fois, de ne pas m’endormir, lorsque Pokrovski frappa à la porte de notre chambre. Il était onze heures. J’ouvris. « J’ai pensé que vous vous ennuieriez ici, à veiller toute seule », me dit-il. « Voici un livre, prenez-le, il vous aidera à passer le temps. » Je pris le volume. Je ne me souviens pas du titre de ce livre. Je doute même que je l’aie ouvert, bien que je sois restée éveillée toute la nuit. Une agitation intérieure étrange ne me permettait pas de m’endormir. Je ne pouvais tenir en place. À diverses reprises je quittai mon fauteuil et me mis à marcher dans la pièce. Une sorte de joie profonde m’emplissait, inondant mon être entier. J’étais si touchée de l’attention de Pokrovski. Je me sentais fière du souci qu’il avait pris de moi, de la peine qu’il s’était donnée pour moi. Toute la nuit, je ne fis que méditer et rêver. Pokrovski ne revint pas. Je savais d’ailleurs qu’il ne reviendrait pas cette fois, et je m’efforçais de deviner ce qui se passerait le soir suivant.
Le lendemain soir, alors que tout le monde était déjà couché dans la maison, Pokrovski ouvrit la porte de sa chambre et, se tenant sur le seuil, engagea la conversation avec moi. Je n’ai pas retenu un seul mot des paroles que nous échangeâmes cette fois-là. Je me souviens seulement que la timidité me paralysait, que j’étais troublée et, en même temps, mécontente de moi-même, si bien que j’attendais avec impatience la fin de cet entretien, que j’avais appelé pourtant de toute mon âme, dont j’avais rêvé depuis le matin, préparant d’avance mes questions et mes réponses… Ce soir-là marqua le début de notre amitié. Durant la maladie de ma mère, nous passâmes chaque nuit plusieurs heures ensemble. Peu à peu, je parvins à triompher de ma timidité, bien qu’il restât, après chaque entretien, de quoi être mécontente de moi-même. Je remarquais d’ailleurs, avec une joie secrète et une satisfaction d’amour-propre, qu’il négligeait pour moi ses affreux bouquins. Un jour, la conversation tomba, par plaisanterie, sur l’incident de la planche qui s’était écroulée et des livres qui avaient roulé par terre. Ce fut une minute étrange, où je manifestai une franchise exagérée, une sincérité excessive. Une exaltation singulière, un élan passionné m’entraînèrent à lui dire toute la vérité… Je lui avouai tout : que j’avais envie de m’instruire, de meubler mon esprit, que cela m’irritait d’être considérée comme une gamine, une enfant… J’étais, je le répète, dans un état d’âme bizarre. Mon cœur s’amollissait, des larmes perlaient à mes yeux… Je ne lui cachai rien, je lui confiai tout, absolument tout… l’amitié que j’éprouvais pour lui, mon désir de l’aimer, de vivre en communion avec lui, de le consoler, de l’encourager. Il me regarda drôlement, avec une sorte de stupeur, l’air confus, et ne prononça pas un mot. Je ressentis soudain une profonde amertume, une immense tristesse. Il me sembla qu’il ne me comprenait pas, qu’il se moquait même de moi peut-être. Je me mis à pleurer, j’éclatai en sanglots comme une enfant, incapable de me maîtriser davantage. J’étais secouée de convulsions, ce fut comme une crise. Il me saisit les mains, les couvrit de baisers, les serra sur sa poitrine et me parla doucement, d’une voix consolante. Il était fortement ému lui-même. Je ne me souviens pas de ce qu’il me dit, je sais seulement que je pleurais et que je riais tour à tour, que je devenais rouge et ne me sentais pas capable d’articuler un seul mot dans ma joie. Cependant, et en dépit de mon émotion, je sentais que Pokrovski demeurait un peu confus et contraint. Il ne revenait pas de son étonnement, semble-t-il, en voyant mon emballement et mon enthousiasme, en constatant chez moi une amitié si soudaine, si ardente et passionnée. Il se peut qu’une certaine curiosité l’ait emporté chez lui au début, mais son hésitation disparut par la suite, et il répondit à mon amitié avec la même simplicité et le même naturel que j’y apportai ; il réagit à mes paroles affectueuses, à mon attachement, à mes intentions en me témoignant une affection égale à la mienne, en se comportant vis-à-vis de moi comme un ami sincère, comme un frère véritable. Mon cœur s’épanouissait dans cette atmosphère chaleureuse, je me sentais si contente, si heureuse… Je ne lui cachais rien et ne lui taisais rien. Il le voyait, et son attachement grandissait de jour en jour.
Je ne me souviens pas au juste des entretiens que nous avons eus, de tout ce que nous nous sommes dit l’un à l’autre au cours des heures à la fois pénibles et douces que nous passions ensemble la nuit, à la lumière tremblante de la veilleuse, presque au chevet de ma pauvre mère malade… De quoi n’avons-nous pas parlé ? Je disais tout ce qui me venait à l’esprit, tout ce qui jaillissait spontanément de mon cœur, tout ce qui me sortait irrésistiblement, et nous étions si près du bonheur dans ces instants… Oh ! ce fut là un temps triste et plein de bonheur, et dans cette minute même je me sens heureuse et triste en me souvenant de lui. Les souvenirs, qu’ils soient gais ou amers, sont toujours douloureux. Il en est ainsi chez moi en tout cas. Mais cette souffrance aussi est douce. Aux heures où le cœur ploie sous l’infortune, où une lourde mélancolie envahit l’âme assombrie par les épreuves, les souvenirs viennent la rafraîchir et la ranimer, comme ces gouttes de rosée que l’humidité du soir dépose, après une journée étouffante, sur les fleurs et qui rappellent à la vie les pauvres pétales presque desséchés déjà, brûlés par la chaleur implacable du soleil.
Ma mère se rétablit, mais je continuai à veiller la nuit auprès de son lit. Pokrovski me passait fréquemment des livres. Je lisais d’abord pour ne pas m’endormir, puis avec un certain intérêt, et avec avidité pour finir. Un monde nouveau, jusque-là inconnu, insoupçonné de moi, surgit devant mes yeux. Sous le choc de la lecture, des pensées et des impressions nouvelles affluèrent à mon cœur dans un tumulte généreux. Plus grand était l’effort que je devais fournir pour m’assimiler ces idées neuves pour moi, plus il m’en coûtait de trouble et d’agitation intérieure, et plus j’appréciais cet enrichissement moral dont je me sentais bouleversée. Tant de choses surgirent dans mon cœur et s’y accumulèrent sans trêve. Un étrange chaos se fit en moi, qui paraissait envahir jusqu’aux profondeurs de mon être. Mais cette violence spirituelle ne put pas troubler définitivement mon équilibre. J’étais trop rêveuse, et c’est ce qui me sauva.
Lorsque la maladie de ma mère prit fin, nos entrevues nocturnes et nos longues conversations en tête à tête s’interrompirent. Nous avions encore l’occasion d’échanger de temps à autre quelques paroles, le plus souvent banales et insignifiantes. Mais je me plaisais à leur attacher une signification spéciale, une valeur particulière, sous-entendue. Ma vie était si riche, si pleine, et j’étais si heureuse, si calme, si pénétrée d’un bonheur doux et tranquille. Quelques semaines s’écoulèrent ainsi…
Un jour, le vieux Pokrovski vint nous voir. Il bavarda longuement avec nous et paraissait plus gai, plus vaillant, plus loquace qu’à l’ordinaire. Il était extraordinairement animé, riait constamment, et faisait de l’esprit à sa façon. Il nous dévoila finalement la cause de son enthousiasme en nous informant que Petinka aurait son anniversaire dans une semaine exactement, et qu’il viendrait rendre visite à son fils à cette occasion. Il nous confia qu’il mettrait pour la circonstance un nouveau gilet et que sa femme lui avait promis de lui acheter des souliers neufs. En un mot, le vieux était pleinement heureux et il parlait à tort et à travers.
Son anniversaire ! La pensée de cet anniversaire ne me laissa plus de repos, ni de jour, ni de nuit. Je résolus de rappeler à tout prix mon amitié à Pokrovski en lui faisant un cadeau. Mais que pouvais-je lui donner ? Je finis par me décider pour des livres. Je savais qu’il désirait acquérir la collection complète des œuvres de Pouchkine dans la dernière édition, et je voulus les lui acheter. Je possédais une trentaine de roubles à moi, produit de mes travaux de couture. J’avais mis cette somme de côté pour m’acheter une nouvelle robe. J’envoyai immédiatement notre cuisinière, la vieille Matrena, s’informer du prix des œuvres complètes de Pouchkine. Malheur ! Les onze volumes, en y ajoutant les dépenses de reliure, coûteraient une soixantaine de roubles pour le moins. Où prendre cet argent ? Je réfléchis longuement sans trouver de solution. Il me déplaisait d’en demander à ma mère. Elle ne me l’aurait certainement pas refusé, mais tout le monde, dans la maison, serait mis ainsi au courant du cadeau, et celui-ci prendrait le caractère d’une récompense accordée à Pokrovski pour une année de leçons. Je souhaitais être seule à lui faire un cadeau, à l’insu des autres. Quant à la peine qu’il s’était donnée pour moi, je désirais lui en demeurer reconnaissante toute ma vie durant, sans aucune espèce de rémunération en dehors du don de mon amitié. Je découvris finalement le moyen de sortir de la difficulté.
Je savais qu’on peut obtenir, chez certains bouquinistes des Arcades Gostinny, des livres à moitié prix, en marchandant un peu, et que l’on trouve parfois chez eux des ouvrages en bon état, presque neufs. Je pris la ferme décision de m’y rendre à la première occasion. Celle-ci se présenta dès le lendemain. Il y avait quelques achats à faire pour notre maison. Ma mère ne se sentait pas assez bien ; quant à Anna Fiodorovna, elle eut, pour ma chance, un accès de paresse, en sorte que c’est moi qui fus chargée des emplettes. Je me rendis aux Arcades en compagnie de Matrena.
Par bonheur, je tombai assez vite sur les œuvres de Pouchkine, fort joliment reliées. Je me mis à marchander. Le bouquiniste fixa tout d’abord un prix au-dessus de celui qu’on paie en librairie pour des ouvrages neufs. À force de marchander, je parvins, non sans peine il est vrai et après avoir fait mine plusieurs fois de me retirer, à faire baisser les exigences du vendeur qui, de réduction en réduction, ne me demanda plus pour finir que dix roubles en argent. Avec quelle joie je discutais avec lui !… La pauvre Matrena se demandait ce qui m’arrivait, et pourquoi j’avais eu soudain l’idée d’acheter tant de livres. Mais malheur ! Je possédais en tout trente roubles en assignats et le marchand se refusait obstinément à me céder l’ouvrage pour un prix inférieur. Je le suppliai, j’insistai, et réussis finalement à le fléchir. Cependant, il ne consentit à rabattre que deux roubles cinquante, et jura qu’il ne faisait cette ultime concession que par égard pour moi, parce que j’étais une jeune fille si sympathique, mais qu’il n’aurait jamais fixé un tel prix à quelqu’un d’autre. Cependant, il me manquait encore deux roubles cinquante pour conclure l’achat. Je fus sur le point de pleurer de dépit. Une circonstance tout à fait imprévue vint me tirer d’embarras.
Non loin de moi, j’aperçus, à l’extrémité d’une autre table chargée de livres, le vieux Pokrovski autour duquel s’empressaient quatre ou cinq bouquinistes. Ils l’avaient complètement désarçonné par leurs offres contradictoires et il paraissait égaré, comme s’il avait perdu ce qui lui restait de raison. Chacun des vendeurs lui prônait sa marchandise ; Dieu sait ce qu’ils lui proposaient et ce qu’il aurait été capable d’acheter ! Le pauvre vieillard paraissait perdu au milieu d’eux et ne savait pas à qui il devait répondre, qui il devait croire. Je m’approchai et lui demandai ce qu’il faisait là. Le vieux se réjouit énormément de me voir. Il avait pour moi une affection sans bornes, tout aussi grande peut-être que pour Petinka. « C’est que je veux acheter des livres, Varvara Alexéievna, m’expliqua-t-il. J’achète des livres pour Petinka. Ce sera bientôt son anniversaire, et, comme il adore les livres, je suis venu en acheter pour lui… » Le vieux était d’habitude comique dans ses façons de parler et il se trouvait, par surcroît, en proie à la plus grande confusion. Quel que fût le livre qu’il choisissait, le prix était chaque fois de un rouble d’argent, ou de deux roubles, trois même. Il n’osait plus demander le prix des gros volumes et se bornait à glisser vers eux des regards d’envie, à feuilleter au hasard quelques pages, à les tourner et retourner dans ses mains avant de les remettre en place. « Non, non, ils sont trop chers, ceux-ci, murmurait-il à mi-voix. Peut-être trouverai-je quelque chose par ici », et il se mettait à fouiller parmi les cahiers de musique, les brochures et les almanachs liquidés en solde.
— Pourquoi donc songez-vous à acheter ces brochures, lui dis-je, elles sont dépourvues d’intérêt.
— Mais non, mais non, répondit-il ; regardez donc ! Il y a là d’excellents petits livres, de très gentils petits livres !
Il traînait si pitoyablement ces derniers mots d’une voix chantante que j’eus l’impression qu’il était sur le point de pleurer de chagrin parce que les beaux livres coûtaient si cher. Je croyais voir déjà une larme perler à ses yeux pour glisser le long de ses joues pâles et de son nez rouge. Je lui demandai combien il avait d’argent. « Voici », expliqua le malheureux en sortant toutes les pièces de monnaie qu’il possédait et qu’il tenait enveloppées dans un papier de journal graisseux : « Il y a là cinquante kopecks, puis vingt-cinq kopecks, puis pour vingt kopecks de monnaie de cuivre ».
Je l’entraînai aussitôt vers mon bouquiniste. « Ces onze volumes ne coûtent ensemble, lui dis-je, que trente-deux roubles et demi en assignats. J’ai déjà trente roubles, ajoutez deux roubles et demi et nous achèterons tous ces livres pour en faire cadeau en commun à Petinka. »
Le vieux était fou de joie ; il versa sur la table toutes les pièces de monnaie qu’il possédait et le bouquiniste le chargea de notre bibliothèque commune. Mon brave vieux fourra quelques livres dans ses poches, en prit dans les mains, sous le bras, et les emporta chez lui en me promettant de me les apporter tous le lendemain de façon discrète. Le jour suivant, il vint rendre visite à son fils et resta chez lui comme à l’ordinaire une heure environ, après quoi il entra chez nous et s’assit auprès de moi avec des airs de mystère ultra-comiques. Il souriait et se frottait les mains dans la fière satisfaction de détenir un secret, puis il m’expliqua qu’il avait transporté les volumes chez nous sans être vu et les avait cachés dans un coin de la cuisine, sous la sauvegarde de Matrena. La conversation passa ensuite à l’anniversaire que nous attendions. Le vieux parla avec abondance de la façon dont nous ferions ce cadeau à son fils, et plus il s’enfonçait dans ce sujet, entrant dans les détails, plus on sentait qu’il avait quelque chose sur le cœur dont il ne pouvait ou n’osait parler, comme si une crainte le retenait. J’attendais en me taisant. La joie secrète, la satisfaction intime que je lisais si clairement jusque-là dans ses gestes bizarres, dans ses grimaces et dans les clignements de son œil gauche, avaient disparu. Il devenait de minute en minute plus inquiet et plus triste. Enfin, il ne put plus se contenir.
— Écoutez-moi, commença-t-il timidement d’une voix mal assurée. Écoutez-moi, Varvara Alexéievna… Savez-vous quoi, Varvara Alexéievna ?…
Il paraissait tout à fait bouleversé.
— Voici quoi : Quand viendra son anniversaire, vous prendrez dix volumes et les lui donnerez vous-même, c’est-à-dire de votre part, comme venant de vous uniquement. De mon côté, je lui donnerai le onzième tome et je lui en ferai cadeau en mon nom seulement, comme venant de moi seul. De cette façon, voyez-vous, vous lui ferez un cadeau, et j’aurai, moi aussi, un cadeau à lui faire. Chacun de nous aura quelque chose à lui donner.
Ici le vieux se troubla et se tut. Je le regardai : il attendait ma décision avec une timidité anxieuse.
— Pourquoi donc renoncez-vous à lui faire un cadeau en commun avec moi, Zahar Petrovitch ?
— C’est que, Varvara Alexéievna, c’est que… Je pensais… je… parce que…
Bref, il acheva de se troubler, rougit, s’embarrassa dans sa phrase et parut tout à coup cloué sur place.
— Voyez-vous, m’expliqua-t-il finalement, voyez-vous, Varvara Alexéievna, il m’arrive parfois de prendre le mauvais chemin… c’est-à-dire que je crois devoir vous informer que je prends presque toujours le mauvais chemin, que je recommence constamment… je suis prisonnier de mes mauvaises habitudes, je fais ce que je ne devrais pas… Comprenez-vous, il fait si froid dehors certains jours, et j’ai aussi toutes sortes d’ennuis, ou bien c’est la tristesse qui m’envahit brusquement. Alors il suffit qu’un petit désagrément m’arrive pour que je ne puisse plus me retenir… je prends le mauvais chemin, et je bois un ou deux verres de trop. Petroucha est très mécontent de moi dans ces cas. Il se fâche, voyez-vous, Varvara Alexéievna, il me gronde et me fait tout le temps la morale. C’est pourquoi je voudrais lui prouver maintenant par mon cadeau que je me suis corrigé et que je commence à bien me conduire. Je veux lui montrer que j’ai économisé des sous pour acheter un livre, que j’ai mis de côté pendant longtemps, car je ne possède guère, en fait d’argent, que ce que Petroucha me donne de temps à autre. Il le sait bien. Il verra de cette façon quel emploi j’ai fait des pièces de monnaie qu’il me glisse, et il saura que j’ai fait cela pour lui.
Une immense pitié me vint pour le vieux. Je ne fus pas longue à me décider. Il continuait à me regarder avec inquiétude.
— Écoutez-moi, Zahar Petrovitch, lui dis-je, vous lui donnerez tous les onze volumes.
— Comment ça, tous ? Lui donner tous les volumes ?
— Mais oui, tous.
— Les donner de ma part ?
— Oui, de votre part.
— C’est-à-dire, comme si cela venait de moi ?
— Mais oui, de vous, de vous…
Je le lui avais dit assez clairement, semble-t-il, mais il lui fallut du temps pour comprendre.
— Soit, reprit-il d’un air songeur, soit ! Ce serait très bien, ce serait vraiment bien, mais vous, Varvara Alexéievna, que ferez-vous en ce cas ?
— Moi, c’est simple, je ne donnerai rien.
— Comment ? ! s’écria le vieux, qui parut s’effrayer soudain, comment ? vous ne donnerez rien à Petinka, vous ne désirez donc pas lui faire de cadeau ?
Il était consterné, et aurait été prêt à cet instant, je crois, à renoncer à son projet, afin que je puisse, moi aussi, donner quelque chose à son fils. Il avait un cœur d’or, ce vieux ! Je le rassurai en affirmant que j’aurais été heureuse de faire un cadeau à Petinka, mais que je ne voulais pas le priver de son plaisir. « Si votre fils est content du cadeau et si vous en êtes heureux, j’en serai heureuse moi aussi, ai-je ajouté, car j’aurai le sentiment, dans le secret de mon cœur, d’avoir effectivement donné ces livres. » Ce raisonnement acheva de le persuader. Il resta chez nous deux heures encore, et ne put pas tenir en place pendant ce temps, se levait, s’agitait, faisait du bruit, s’amusait à des gamineries avec Sacha, m’embrassait en cachette ou me pinçait le bras, et faisait, à la dérobée, des grimaces à Anna Fiodorovna. Celle-ci finit par le chasser. Bref, le vieux se démena d’enthousiasme comme cela ne lui était jamais arrivé peut-être.
Le grand jour arriva, et le vieux se présenta à onze heures précises, tout de suite après la messe. Il était en habit décemment rapiécé, et portait effectivement un nouveau gilet ainsi que des souliers neufs. Il tenait dans chaque main un paquet de livres. Nous nous trouvions tous, à ce moment, chez Anna Fiodorovna, en train de prendre le café (c’était un dimanche). Le vieux se mit à parler, je crois, de Pouchkine pour commencer, en déclarant que ce fut un versificateur très distingué. Puis il se troubla, s’embrouilla, et affirma tout à coup qu’il est indispensable, en ce monde, de se conduire convenablement et que, lorsqu’un homme se conduit mal on peut en déduire qu’il suit un mauvais chemin. Il ajouta que les mauvaises inclinations mènent l’homme à sa perte et à sa destruction. Il énuméra même quelques cas frappants et moralisateurs d’intempérance, et annonça, pour terminer, qu’il s’était complètement amendé depuis un certain temps et que sa conduite était devenue irréprochable, exemplaire ; qu’il avait senti, auparavant déjà, la justesse des remontrances de son fils, qu’il s’était rendu compte depuis longtemps de leur vérité, qu’il avait eu à cœur de s’y conformer, en avait pris maintes fois la décision, qu’il y était effectivement parvenu maintenant et s’abstenait de boire, non seulement en paroles, mais en réalité. En preuve de quoi, il faisait cadeau à son fils de ces livres, achetés avec de l’argent qu’il avait économisé pendant une longue période.
J’avais grand’peine à me retenir, à la fois, de rire et de pleurer, en écoutant le pauvre vieillard. Il savait si bien mentir quand il le fallait ! On porta les livres dans la chambre de Pokrovski et on les y déposa sur le plancher. Pokrovski devina immédiatement la vérité. Le vieux fut invité à dîner avec nous. Toute cette journée, nous fûmes tous très heureux. Après le dîner, on joua à divers jeux de société et aux cartes. Sacha s’abandonnait à la vivacité de son tempérament et je ne demeurais pas en reste. Pokrovski se montra particulièrement attentif envers moi et chercha, à diverses reprises, l’occasion de me parler en tête à tête, mais je ne m’y prêtai pas. Ce fut la journée la plus heureuse de ces quatre années de ma vie.
J’en arrive maintenant à des souvenirs tristes, douloureux. Tout ce qui suivit fut si pénible. Je vais parler des jours noirs de ma vie. C’est pour cela peut-être que ma plume résiste et se meut plus lentement sur le papier, comme si elle se refusait à écrire ce qui me reste à dire encore. Voilà pourquoi, sans doute, je me suis laissée aller à évoquer, avec tant d’émotion et d’amour, les moindres détails de mon humble existence au temps où je fus heureuse. Ce temps fut si bref, et les malheurs vinrent ensuite, des malheurs tout noirs dont Dieu seul sait s’ils prendront fin un jour. Les malheurs de ma vie débutèrent avec la maladie et la mort de Pokrovski.
Il tomba malade deux mois après les événements que je viens de décrire. Au cours des dernières semaines, il s’était démené pour s’assurer des moyens d’existence, car il n’avait pas de situation régulière. Comme tous les phtisiques, il caressa, jusqu’au dernier moment, l’espoir de vivre très longtemps encore. On lui offrait quelque part un emploi d’instituteur, mais cette profession lui faisait horreur. Sa santé ne lui permettait pas, par ailleurs, d’entrer dans une administration publique, et il lui aurait fallu attendre trop longtemps, en ce cas, la première tranche de son traitement. Bref, il enregistra des échecs de tous les côtés et son caractère s’en ressentit. Son état s’aggravait en même temps, mais il ne s’en rendait pas compte. Survint l’automne. Il sortait chaque jour dans sa légère capote d’étudiant, pour essayer d’améliorer ses affaires en sollicitant, en quémandant un poste n’importe où, et ces démarches lui infligeaient une torture morale. L’eau pénétrait dans ses chaussures, il rentrait trempé par la pluie et, un beau jour, il dut s’aliter pour ne plus se relever… Il mourut au cœur de l’automne, vers la fin d’octobre.
Je ne quittai pour ainsi dire pas sa chambre durant sa maladie, l’entourant de soins et veillant sur lui. Il m’arriva de passer des nuits blanches à son chevet. Il n’avait que rarement toute sa connaissance. Souvent il délirait, parlait Dieu sait de quoi, de l’emploi qu’il cherchait, de ses livres, de moi, de son père… J’ai appris de cette façon de nombreux détails de sa vie que j’ignorais jusque-là et que je ne soupçonnais même pas. Les premiers temps de sa maladie, tout le monde me regardait bizarrement dans la maison, et Anna Fiodorovna hochait la tête, mais je ne baissais pas les yeux et on cessa de blâmer l’intérêt que je portais à Pokrovski, ma mère en tout cas.
Par moments, Pokrovski me reconnaissait, mais c’était rare. Il était presque constamment sans connaissance. Certaines nuits, il discuta longuement avec quelqu’un d’imaginaire sans doute. Ses paroles étaient obscures, indistinctes, et sa voix caverneuse résonnait dans sa chambre étroite comme dans un tombeau. Je prenais peur dans ces instants. La dernière nuit surtout, il fut dans un état étrange d’excitation. Il souffrait terriblement, se lamentait, et ses plaintes me déchiraient le cœur. L’effroi se lisait dans la maison sur tous les visages. Anna Fiodorovna ne cessait de prier pour que le Seigneur l’enlève le plus vite possible. On appela le médecin, qui déclara que le malade mourrait certainement vers le matin.
Le vieux Pokrovski passa toute la nuit dans le couloir, devant la porte de la chambre de son fils, où on avait étendu une natte pour lui sur le plancher. Il entrait à tout moment chez son fils. Il était effrayant à voir. Le chagrin l’écrasait à tel point qu’il semblait devenu complètement insensible et stupide. Sa tête branlait de frayeur. Il tremblait du reste de tout son corps et chuchotait sans arrêt comme s’il discutait avec lui-même. Je pensais qu’il deviendrait fou de chagrin.
Peu avant l’aube, le vieillard, épuisé par la souffrance, s’endormit sur sa natte. Vers huit heures, son fils commença à mourir, et je réveillai le père. Pokrovski avait toute sa lucidité à ce moment et il prit congé de nous tous. Chose bizarre : je ne parvenais pas à pleurer, mais mon âme se déchirait.
Ce furent surtout ses derniers instants qui me torturèrent le plus. Il ne cessait de demander quelque chose de sa langue qui s’embrouillait, et je ne parvenais pas à comprendre ce qu’il désirait. Mon cœur se brisait de désespoir. Il s’agita une heure entière, possédé par un désir incompréhensible, s’efforçait de se faire comprendre par signe avec ses mains refroidies et se remettait ensuite à supplier d’une voix éteinte, lamentable et sourde où passaient déjà des râles. Mais les mots qu’il prononçait n’étaient plus que des sons inarticulés, et je fus de nouveau incapable de les comprendre. Je lui amenai l’une après l’autre toutes les personnes de la maison, je lui offris à boire, mais il ne cessait de hocher tristement la tête. Je compris finalement ce qu’il voulait. Il me demandait de soulever le rideau de la fenêtre et d’ouvrir les volets. Il désirait probablement jeter un dernier regard sur le jour, sur la création divine, sur le soleil. J’écartai le rideau, mais le jour naissant était pâle et triste, comme la vie qui s’éteignait dans le pauvre mourant. Il n’y avait pas de soleil. Les nuages couvraient le ciel d’un voile opaque. Le temps était pluvieux, et tout paraissait sombre, désolé. Une fine pluie tambourinait contre les vitres et dégoulinait sur elles en ruissellements froids, sales. La lumière du jour pénétrait à peine dans la chambre, sans parvenir à faire pâlir la petite lampe brûlant devant l’icône. Le mourant posa sur moi un regard chargé d’une tristesse immense et secoua la tête. Une minute plus tard, il était mort.
Anna Fiodorovna prit les mesures nécessaires pour les funérailles. On acheta un cercueil tout simple, et on loua un charretier. Pour se dédommager de ses dépenses, elle s’empara de tous les livres et des objets personnels du défunt. Le vieux père protesta, se disputa avec elle bruyamment, lui reprit autant de volumes qu’il put, en remplit ses poches, en fourra jusque dans son chapeau, et ne voulut pas se séparer d’eux durant les trois jours qui suivirent, prétendant même les prendre avec lui à l’église. Il semblait devenu stupide et s’agitait continuellement, l’air hébété, autour du cercueil comme pour l’entourer de soins étranges. Tantôt il rajustait le bandeau mortuaire sur le front du défunt, tantôt il allumait les bougies ou les déplaçait. Il était visible que son esprit ne parvenait plus à se fixer sur rien. Ni ma mère, ni Anna Fiodorovna n’assistèrent à l’office funèbre à l’église. Ma mère se sentait mal, et Anna Fiodorovna, qui avait eu l’intention de s’y rendre, se disputa au dernier moment avec le vieux Pokrovski et préféra rester à la maison. J’y assistai donc seule, avec le père. Pendant l’office, une sorte d’angoisse m’envahit, comme un pressentiment effrayé de l’avenir. J’eus à peine la force de rester jusqu’à la fin du service. On ferma enfin le cercueil, on le cloua et on le plaça sur la voiture du charretier qui s’éloigna aussitôt. Je l’accompagnai jusqu’au bout de la rue seulement, car le charretier poussa son cheval au trot à partir de cet endroit. Le vieux courait derrière la voiture en pleurant à pleine voix, et ses sanglots saccadés paraissaient secoués par la rapidité de sa course. Le malheureux perdit son chapeau et ne s’arrêta même pas pour le ramasser. La pluie mouillait sa tête, le vent s’était levé, un froid très vif piquait son visage que fouettaient les rafales. Mais le vieux ne sentait rien et, en pleurant, passait d’un côté à l’autre de la voiture. Les pans de sa redingote fripée volaient et se soulevaient dans l’air comme des ailes. Des livres sortaient de toutes ses poches, et il tenait dans ses mains un énorme volume auquel il paraissait se cramponner comme à une bouée. Les passants ôtaient leurs chapeaux et se signaient. D’autres s’arrêtaient et regardaient avec étonnement le malheureux vieillard. À chaque instant, des livres s’échappaient de ses poches et tombaient dans la boue de la route. On l’arrêtait, on attirait son attention sur la chute, il les ramassait et repartait pour rattraper le corbillard. À l’angle de la rue, une pauvresse, une sorte de vieille mendiante se joignit à lui et suivit avec lui le convoi solitaire. La voiture obliqua et je la perdis de vue finalement. Je rentrai chez nous, et me jetai sur la poitrine de ma mère, en proie à un désespoir profond. Je serrais très fort ma mère dans mes bras, je la couvrais de baisers et je sanglotais, en me pressant contre elle craintivement, comme si je m’efforçais de retenir dans mon étreinte le dernier ami qui me restait en ce monde, de le disputer à la mort… Mais l’ange de la mort se tenait déjà aux côtés de ma pauvre maman…