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Les Pauvres Gens/20 mai

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25 avril Les Pauvres Gens ~ 20 mai
written by Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski, translated by Marc Chapiro
1er juin
1846, traduction 1946.


20 mai

Ma colombe, ma petite Varinka !

Je vous envoie un peu de raisin, ma tourterelle. On dit que cela fait du bien d’en manger pendant la convalescence et le médecin le recommande d’ailleurs pour la soif. C’est donc pour la soif uniquement. Vous avez eu envie de petits pains blancs l’autre jour, ma petite mère, je vous en envoie également. Avez-vous de l’appétit, mon âme ? Car c’est l’essentiel. D’ailleurs c’est fini maintenant, le ciel en soit loué, c’est passé, terminé, et nos malheurs aussi vont prendre fin complètement. Remercions-en le Créateur ! Pour ce qui est des livres, il m’a été impossible de m’en procurer jusqu’ici. On dit qu’il y a chez nous un livre excellent, écrit dans un très bon style. On prétend qu’il est très intéressant. Je ne l’ai pas lu moi-même, mais on le loue beaucoup par ici. On m’a promis de me le faire parvenir. Mais le lirez-vous ? Je vous connais, je sais que vous êtes difficile sur ce point. On n’arrive pas toujours à satisfaire votre goût, je le sais, mon petit ange. Il vous faut de la poésie sans doute, des soupirs, des mamours — soit, je me procurerai des poèmes, je trouverai ce qu’il vous faut. J’ai vu quelque part un cahier plein de vers…

Ma vie est fort agréable. Ne vous faites pas de soucis pour moi, ma petite mère, je vous en supplie. Ce que Fédora vous a raconté sur moi n’est que balivernes. Dites-lui qu’elle a menti, dites-le lui absolument, à cette calomniatrice !… Je n’ai même pas songé à vendre mon nouvel uniforme ! Et pourquoi donc le vendrais-je, réfléchissez, pourquoi le ferais-je ? Il paraît, à ce qu’on dit, que je dois toucher quarante roubles argent de gratification. Pourquoi le vendrais-je en ce cas ? Ne vous inquiétez pas, ma petite mère… Fédora est une pessimiste, elle prend tout au tragique. Nous vivrons heureux, ma tourterelle. Pourvu seulement que vous vous rétablissiez ! Guérissez, au nom du ciel, ne faites pas de chagrin à un vieillard. Qui donc vous a raconté que j’aurais maigri ? Calomnie, pure calomnie encore ! Je me porte à merveille et j’ai même grossi au point que j’en ai presque honte. Je mange à ma faim, je suis content, j’ai de tout en abondance. Pourvu que vous guérissiez ! Adieu maintenant, mon petit ange ! Je couvre de baisers vos doigts mignons et je demeure votre ami indéfectible, votre ami dévoué,

Makar DIÉVOUCHKINE.

P.-S. Voyons, ma petite âme, que m’écrivez-vous là encore ?… C’est tout à fait déraisonnable ; à quoi songez-vous donc ? Comment pourrais-je vous rendre visite si souvent, ma petite mère, je vous le demande ? À la faveur de la nuit peut-être, de manière à ne pas être aperçu ? Mais il ne fait presque plus nuit à cette saison. D’ailleurs, ma petite mère, mon bon ange, je n’ai pour ainsi dire pas quitté votre chevet de tout le temps que vous avez été malade, pendant que vous étiez sans connaissance surtout. Je ne sais même pas comment j’ai pu m’arranger pour y parvenir. J’ai néanmoins préféré cesser mes visites ensuite. Les gens ont commencé à se montrer curieux et à poser des questions. Déjà des cancans se colportent par ici. Je compte sur Thérèse : c’est une femme discrète. Jugez cependant vous-même, ma petite mère, qu’adviendrait-il s’ils apprenaient tout au sujet de nos relations ? Que penseront-ils et que diront-ils alors ?… Prenez donc patience, ma petite mère, soyez courageuse, attendez d’être guérie. Nous nous arrangerons ensuite pour nous donner rendez-vous quelque part, hors de la maison.

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