21 juin
Ma tourterelle, ma petite mère,
Je désire vous écrire, mais ne sais par où commencer. N’est-il pas étrange, ma petite mère, que nous vivions maintenant de cette façon, vous et moi ? Je le dis parce que je n’ai jamais encore connu, de toute mon existence, des journées aussi heureuses. C’est comme si le Seigneur avait daigné m’accorder un foyer et une famille. Mon enfant, vous êtes mon adorable petit enfant ! Que me racontez-vous là au sujet de ces quatre chemisettes que je vous ai envoyées ? Vous en avez besoin, je l’ai su par Fédora. Pour moi, ma petite mère, c’est un immense bonheur que de pouvoir satisfaire vos vœux. C’est mon plaisir à moi, laissez-le moi, ma petite mère ! Ne m’en privez pas, ne me faites pas de chagrin, n’élevez pas d’objections tout le temps. Jamais je n’ai connu de période comme celle-ci. Je commence à savoir ce que c’est que la vie, je me lance dans le monde. Tout d’abord, j’ai l’impression de vivre doublement, puisque vous demeurez près de moi, pour ma consolation. Ensuite, un autre locataire m’a invité à prendre aujourd’hui le thé avec lui. C’est mon voisin, Rataziaiev, ce fonctionnaire justement qui organise des soirées littéraires chez lui. Il y a réunion ce soir, nous ferons de la littérature. Voilà ce que nous faisons maintenant, ma petite mère, voilà ce que nous sommes actuellement ! Adieu pour l’instant. J’écris tout cela comme ceci, sans aucun but, uniquement pour vous faire savoir que je me porte bien. Vous m’avez fait dire, ma douce âme, par Thérèse, que vous avez besoin d’un peu de soie teinte pour vos travaux de couture. J’en achèterai, ma petite mère, j’en achèterai ; j’achèterai de la soie aussi. Dès demain, j’aurai le plaisir de vous donner pleine satisfaction sur ce point. Je sais où l’on en vend d’ailleurs. Et je demeure, en attendant,
Votre ami sincère,
Makar DIÉVOUCHKINE.