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Les Pauvres Gens/22 juin

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21 juin Les Pauvres Gens ~ 22 juin
written by Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski, translated by Marc Chapiro
25 juin
1846, traduction 1946.


22 juin

Chère Madame Varvara Alexéievna,

Je dois vous informer, ma très chère amie, qu’un grand malheur est survenu dans notre appartement, un événement digne de la plus profonde compassion ! Ce matin vers cinq heures, la mort a enlevé l’un des enfants de Madame Gorchkov. J’ignore de quoi il était malade, si c’est de scarlatine ou de quelque autre mal, Dieu sait ! J’ai rendu visite à ces Gorchkov. Eh bien ! ma petite mère, en voilà de pauvres gens ! Quelle misère chez eux ! Et quel désordre aussi ! Ce n’est pas surprenant d’ailleurs : toute la famille vit dans une seule chambre, partagée en deux par un simple paravent pour la décence. Ils ont déjà acquis un petit cercueil, très simple mais assez joli : ils l’ont acheté tout fait. C’était un garçon d’une dizaine d’années qui leur donnait, dit-on, des espérances. Ça fait pitié de les voir, savez-vous, Varinka. La mère ne pleure point, mais elle a l’air si affreusement triste, la malheureuse ! C’est sans doute un soulagement pour eux qu’il y en ait un de moins à nourrir maintenant. Mais il leur en reste deux encore, un nourrisson et une petite fille, âgée d’un peu plus de six ans. Quel plaisir peut-il y avoir en vérité à voir souffrir un enfant, lorsque c’est le vôtre par surcroît, votre propre chair, et qu’on n’a pas la possibilité de l’aider en rien ! Le père, dans son habit usé et graisseux, ne bouge pas de sa chaise branlante. Des larmes coulent sur ses joues. Ce n’est peut-être pas de chagrin qu’il pleure, du reste, mais comme ça, par habitude, parce que ses yeux se mouillent, étant pourris de misère et de faiblesse. Il est si bizarre, cet homme ! Il rougit constamment quand on lui parle, se trouble et ne sait que répondre. La fillette, sa fille, se tient appuyée contre le cercueil avec un petit visage si triste, si pensif, la pauvrette ! Je n’aime pas, ma petite mère Varinka, je n’aime pas, savez-vous, que les enfants se mettent à réfléchir. Ce n’est pas agréable à voir. Une sorte de poupée faite de chiffons traîne sur le plancher à ses pieds, mais elle ne joue pas. Un petit doigt appuyé sur la bouche, elle reste là, sans bouger. Notre logeuse lui a donné un bonbon, elle ne l’a pas mangé. C’est bien triste, Varinka, n’est-ce pas ?

Makar DIÉVOUCHKINE.

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