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Les Pauvres Gens/25 avril

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12 avril Les Pauvres Gens ~ 25 avril
written by Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski, translated by Marc Chapiro
20 mai
1846, traduction 1946.


25 avril

Cher Monsieur Makar Alexéievitch,

J’ai rencontré aujourd’hui ma cousine Sacha ! Quelle horreur ! Elle aussi est en train de périr, la pauvre ! J’ai appris également, de divers côtés, qu’Anna Fiodorovna ne cesse de s’informer à mon sujet. Elle n’aura donc jamais fini, celle-là, de me persécuter ! Elle prétend qu’elle serait prête à me pardonner, à oublier le passé, et qu’elle viendra elle-même me rendre visite. Elle affirme que vous n’êtes pas du tout parent avec moi, que sa parenté avec moi est plus proche que la vôtre, que vous n’avez aucun droit d’intervenir dans nos rapports familiaux et qu’il est honteux pour moi, et même indécent, de vivre de votre charité en acceptant votre aide matérielle… Elle dit que j’ai oublié ses bienfaits, le pain que j’ai mangé chez elle ; qu’elle nous a sauvées, ma mère et moi, alors que nous risquions de mourir de faim ; qu’elle nous a logées, nourries, se dépensant pour nous pendant plus de deux ans et demi, et que, en plus de tout cela, elle a renoncé à se faire rembourser l’argent que nous lui devions. Elle n’a même pas ménagé ma mère ! Si ma pauvre maman pouvait savoir tout ce qu’ils m’ont fait ! Dieu m’est témoin !… Anna Fiodorovna prétend encore que je n’ai pas été capable de conserver mon bonheur, que je n’ai pas su le garder par sottise, qu’elle même voulait me rendre heureuse, qu’elle m’y a conduite, mais qu’elle n’est en rien fautive dans ce qu’il est advenu ensuite, car je n’ai pas su, et peut-être pas voulu défendre mon honneur. Qui donc est coupable en ce cas, grand Dieu ? ! Elle assure que Monsieur Bykov a parfaitement raison, et qu’on n’épouse pas la première femme venue parce que… mais à quoi bon le répéter ici ! Il est dur d’entendre de telles injustices, Makar Alexéievitch. Je ne sais ce qui m’arrive maintenant, je tremble de tout mon corps, je pleure, je sanglote. J’ai mis deux heures à vous écrire cette lettre. Je pensais qu’elle aurait fini, à tout le moins, par reconnaître ses torts envers moi, et voilà comment elle se comporte aujourd’hui… Au nom du ciel, ne vous tourmentez pas, mon ami, mon unique ami sincère ! Fédora exagère toujours : je ne suis pas malade. J’ai seulement pris froid hier, un petit rhume, en me rendant à Volkovo pour l’office des morts qu’on disait à la mémoire de ma mère. Pourquoi n’y êtes-vous pas venu avec moi, je vous en avais tellement prié. Oh, ma mère ! ma pauvre maman ! si tu pouvais sortir de ta tombe, si tu pouvais savoir, si tu voyais ce qu’ils ont fait de moi !…

V. D.

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