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Les Pauvres Gens/26 juin

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25 juin Les Pauvres Gens ~ 26 juin
written by Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski, translated by Marc Chapiro
27 juin
1846, traduction 1946.


26 juin

Ma chère Varinka !

Le fait est que je n’avais réellement pas lu ce petit livre-là, ma petite mère. J’en ai parcouru quelques lignes, il m’a semblé que c’était amusant, qu’il était écrit pour faire rire les gens, et je me suis dit alors qu’il devait être sans doute très drôle. Peut-être aura-t-il la chance de plaire à Varinka ? C’est pour cela que je vous l’ai envoyé.

Il se trouve que Rataziaiev m’a promis de me passer de la littérature intéressante. De cette façon vous aurez des livres, ma petite mère. Rataziaiev s’y entend, c’est un homme savant. Il écrit lui-même, et comment ! Il a une plume si vive, si alerte, et quel style ! Il a du style dans chaque mot, c’est incroyable. Dans le mot le plus simple, le plus banal, dans un de ces mots que je pourrais dire, moi par exemple, à Faldoni ou à Thérèse, il trouve le moyen, lui, de mettre du style. J’assiste également à ses soirées. Nous fumons la pipe et il nous fait la lecture, parfois jusqu’à cinq heures de suite, tandis que nous écoutons. Vrai, ce n’est même pas de la littérature, c’est une délectation ! C’est de la beauté, des fleurs, tout le temps des fleurs. Il y aurait de quoi en faire un bouquet à chaque page. Il est d’ailleurs si prévenant, si bon, si gentil. Que suis-je, moi, devant lui ? Rien, absolument rien ! C’est un homme avec de la renommée, tandis que moi, que suis-je donc ? Rien, je n’existe pas. Et pourtant, il est si bienveillant envers moi. Je copie pour lui certaines choses. Surtout, ne vous imaginez pas, Varinka, qu’il y ait une arrière-pensée dans tout cela, et qu’il se montre gentil envers moi pour que je lui fasse des copies. Ne croyez pas les calomnies, ma petite mère. Ne croyez pas ces viles calomnies ! Non, non ! Je le fais spontanément, de ma propre volonté, je copie ses travaux pour lui faire plaisir, et s’il se montre bienveillant envers moi, c’est aussi pour me faire plaisir, c’est certain. Je sais apprécier la délicatesse de ce procédé, ma petite mère. C’est un homme bon, très bon, et un écrivain incomparable.

C’est une bonne chose que la littérature, Varinka, une chose remarquable, je l’ai su par eux avant-hier. Et c’est une chose profonde ! Elle raffermit le cœur, elle instruit, et ainsi de suite, je ne me souviens pas de tout ce qui est dit à ce sujet dans leur livre. C’est un ouvrage si bien écrit ! La littérature, c’est un tableau, c’est-à-dire à la fois un tableau et un miroir. On y trouve des passions, de l’expression, une critique tellement fine, des enseignements édifiants et des documents. Je l’ai appris chez eux, tout cela. Je vous avouerai franchement, ma petite mère, que lorsque je suis assis parmi eux, écoutant (en allumant ma pipe, tout comme eux), et qu’ils commencent à discuter, à parler de différentes matières, je me trouve souvent très penaud, ma petite mère. Nous ne pouvons plus que nous taire, vous et moi, en de telles circonstances. Je sens alors que je ne suis qu’un imbécile, j’ai honte de moi, et je m’efforce durant des heures de trouver un petit mot, ne fût-ce qu’un demi-mot à placer dans la conversation. Mais, comme par un fait exprès, ce petit mot ne me vient pas. Quel regret me prend, Varinka, dans ces moments, de ne pas être à la hauteur, de ne pas savoir, d’avoir grandi, selon le proverbe, en oubliant d’emporter avec moi mon intelligence. À quoi est-ce que je passe, par exemple, mes heures de loisir ? Je dors, je dors stupidement, alors qu’au lieu de ce sommeil superflu, je pourrais m’adonner à des occupations agréables. M’asseoir à ma table, et écrire, par exemple. Ce serait utile pour moi, et agréable pour d’autres. Si vous saviez seulement, ma petite mère, si vous saviez ce qu’ils se font payer leurs écrits, que le Seigneur leur pardonne ! Tenez, ce Rataziaiev, il en touche, il en touche ! Qu’est-ce que ça lui coûte d’écrire une feuille ? Il peut en remplir cinq certains jours, et il reçoit, à ce qu’il m’a dit, jusqu’à trois cents roubles par feuille. Et s’il lui arrive d’y ajouter une anecdote ou quelque chose d’original, il obtient cinq cents roubles, rubis sur l’ongle, et il les obtient, rien à faire ! Parfois même — mais c’est plus rare — on lui paie jusqu’à mille roubles. Qu’en pensez-vous, Varvara Alexéievna ? Ce n’est pas tout. Il possède un cahier de vers. Ce ne sont pas des vers très longs, et il en demande sept mille roubles, ma petite mère, sept mille roubles, imaginez-vous ça ! Mais c’est le prix d’une propriété immobilière, d’une maison de rapport ! Il me dit qu’on lui en a offert déjà cinq mille, mais il a refusé. J’ai voulu le raisonner : « Acceptez donc cinq mille de ces gens-là, acceptez l’offre et envoyez-les promener ensuite. Après tout, cinq mille roubles, c’est une fortune ! » « Non, me répondit-il, j’en veux sept mille, et ils finiront par me les donner, ces filous ! » Vrai, c’est un homme remarquable ! Puisque je vous parle de lui, ma petite mère, eh bien, pourquoi ne vous transcrirais-je pas ici un passage des Passions italiennes ? Allons-y ! C’est le titre d’une œuvre qu’il a écrite. Lisez vous-même, Varinka, et jugez ensuite :

« … Vladimir tressaillit, et les passions se déchaînèrent en lui furieusement, son sang se mit à bouillonner…

« — Comtesse ! — s’écria-t-il — Oh, comtesse ! Vous ne devinez pas à quel point cette passion est terrible, vous ne mesurez pas l’immensité de ma folie. Non, mes rêves ne m’ont point menti. J’aime, j’aime avec fureur, avec extase, avec rage, j’aime comme un insensé ! Tout le sang de ton époux ne suffirait pas pour éteindre cet enthousiasme délirant, pour calmer ce feu qui me dévore. De misérables obstacles n’arrêteront pas les vagues tumultueuses et irrésistibles qui soulèvent mon cœur, et ne viendront pas à bout des flammes infernales qui se démènent dans mon âme lasse et inassouvie. Oh, Zénaïde, Zénaïde…

« — Vladimir ! — murmura la comtesse, en appuyant la tête sur son épaule.

« — Zénaïde ! — s’écria Smielski au comble de la joie.

« Un soupir s’échappa de sa poitrine. L’incendie alluma des lueurs éclatantes sur l’autel de l’amour, et fit tressaillir la poitrine des malheureux amants.

« — Vladimir ! — murmura de nouveau la comtesse en extase. Sa poitrine se soulevait, ses joues s’empourpraient, ses yeux brillaient…

« De nouvelles, de monstrueuses épousailles furent consommées ! »

« Une demi-heure plus tard, le vieux comte pénétrait dans le boudoir de sa femme.

« — Ne conviendrait-il pas, ma gazelle, de commander un samovar pour notre cher hôte ? demanda-t-il en pinçant amicalement la joue de son épouse. »

Eh bien, je vous le demande, ma petite mère, qu’en pensez-vous après cela ? C’est un peu osé, je l’admets, on ne peut le nier, mais quelle beauté en revanche, et quel style ! Ce qui est bien est bien. Si vous le permettez, je vous transcrirai encore un fragment du récit intitulé : Ermak et Zouleïka.

Figurez-vous, ma petite mère, que le cosaque Ermak, le farouche et redoutable conquérant de la Sibérie, est tombé amoureux de Zouleïka, fille du tsar sibérien Koutchoum, devenue sa captive. C’est une histoire de l’époque d’Ivan le Terrible comme vous le voyez. Voici l’entretien d’Ermak avec Zouleïka :

« — Tu m’aimes donc, Zouleïka ? Oh ! répète-le, répète-le !

« — Je t’aime, Ermak ! murmura Zouleïka.

« — Ô cieux ! ô terre ! grâces vous en soient rendues ! Je suis heureux ! Vous m’avez donné tout ce dont rêva, depuis l’adolescence, mon âme ardente et tragique. Voilà donc où tu m’as conduit, étoile de mon destin, voilà pourquoi tu m’as mené si loin, au delà de la Ceinture de pierre ! Je ferai admirer ma Zouleïka au monde entier, et les hommes, ces monstres furieux, n’oseront pas me blâmer ! Oh ! s’ils étaient capables de comprendre les souffrances de son âme tendre, s’ils pouvaient voir le poème qu’enferme une seule des larmes de ma Zouleïka ! Oh ! laisse-moi essuyer cette larme avec mes baisers, laisse-moi boire cette larme bénie, cette larme divine… créature céleste !

« — Ermak ! dit Zouleïka, le monde est méchant, les hommes sont injustes. Ils nous persécuteront, ils nous condamneront, mon cher Ermak ! Que deviendra dans votre société froide, glacée, orgueilleuse et sans cœur la pauvre fille grandie dans les neiges de sa Sibérie natale, et qui n’a jamais vécu que sous la tente de son père ? Les hommes ne me comprendront pas, mon adoré, chevalier de mes rêves !

« — En ce cas, le sabre cosaque s’abattra en sifflant sur leurs têtes ! hurla Ermak, les yeux fous. »

Vous imaginez-vous maintenant, Varinka, comment il s’agitera, cet Ermak, lorsqu’il apprendra que sa Zouleïka a été assassinée ? Le vieux roi aveugle Koutchoum, profitant de la nuit, s’est glissé, en l’absence d’Ermak, dans son camp, et il a tué sa propre fille dans le dessein de porter un coup mortel à Ermak qui lui a ravi son sceptre et sa couronne.

« — J’aime le bruit du fer contre la pierre ! s’écrie Ermak en état de fureur sauvage, tout en aiguisant son poignard sur une meule. Je veux du sang, du sang ! Il faut les tuer, les massacrer tous, les tailler en pièces !!! »

Après quoi Ermak, ne se sentant pas la force de survivre à sa Zouleïka, se jette dans le fleuve Irtyche, et tout s’achève là-dessus.

Lisez encore ceci, ce n’est qu’un bref passage. C’est écrit dans un esprit de description comique, au fond pour faire rire seulement :

« Connaissez-vous Ivan Prokofiévitch Joltopouzov ? Celui-là même qui a mordu Prokope Ivanovitch à la jambe ? Ivan Prokofiévitch est un homme d’un caractère un peu rude, mais doué de grandes vertus par ailleurs. Prokope Ivanovitch, tout au contraire, adore manger de la rave avec du miel. Du temps où il était encore lié avec Pélagie Antonovna… Mais peut-être ne connaissez-vous pas Pélagie Antonovna ? C’est cette femme qui met toujours sa jupe à l’envers. »

Ça c’est de l’humour, Varinka, et quel humour ! Nous nous tordions les côtes tandis qu’il nous lisait ce récit. Ah ! mais c’est un gaillard celui-là, que le Seigneur lui pardonne ! J’admets du reste, ma petite mère, que cette œuvre est un peu audacieuse, et trop badine aussi, mais elle est, en revanche, si saine, sans le moindre mélange d’athéisme ou de libéralisme. Il faut remarquer, ma petite mère, que Rataziaiev a une conduite excellente, ce qui explique qu’il est un écrivain admirable, pas du tout comme les autres auteurs.

Et si moi-même — c’est une idée bizarre qui me vient parfois à l’esprit — si je me mettais, mais oui, à écrire moi aussi ? Qu’adviendrait-il alors ? Supposons, là, par exemple, qu’un beau jour, et sans crier gare, un petit livre paraisse et s’étale en librairie avec le titre : Poèmes de Makar Diévouchkine ! Eh bien ! qu’en diriez-vous alors, mon petit ange ? Comment le trouveriez-vous, et qu’en penseriez-vous ? Pour ce qui est de moi, ma petite mère, il faut que je vous l’avoue : dès que mon livre aurait été publié, je n’oserais plus jamais mettre les pieds sur la Perspective Nevski. Je n’ose même pas y songer. Chacun pourrait me désigner du doigt en ce cas en disant : le voici, cet auteur, cet écrivain, Diévouchkine, le poète, mais c’est lui, c’est Diévouchkine en personne ! Qu’adviendrait-il à ce moment, ciel ! qu’adviendrait-il à cause de mes souliers ? Car je dois vous confier, en passant, ma petite mère, que mes souliers sont presque toujours rapiécés, et quant aux semelles, il leur arrive souvent de bâiller de façon peu convenable. Qu’adviendrait-il le jour où tout le monde apprendrait que l’auteur Diévouchkine porte des souliers rapiécés ? Quelque comtesse-duchesse viendrait à le savoir, et que dirait-elle, ma chère amie, que dirait-elle, je vous le demande ? Peut-être ne s’en apercevrait-elle pas ? J’imagine, en effet, que les comtesses ne s’intéressent pas aux souliers, et surtout pas aux souliers des petits fonctionnaires (car il y a enfin chaussures et chaussures). Mais on le lui raconterait, mes propres amis me trahiraient, Rataziaiev serait le premier à vendre la mèche. Il rend fréquemment visite à la comtesse V. Il prétend qu’il y va sans façons, quand le cœur lui en dit. C’est, dit-il, une femme admirable, pleine de littérature, une vraie dame. C’est un type, ce Rataziaiev. Mais j’en ai déjà assez écrit là-dessus. Je vous en parle comme ça, mon petit ange, pour l’amusement seulement, afin de vous distraire un peu. Adieu, ma tourterelle. C’est une longue lettre que je vous envoie aujourd’hui, ce qui vient du fait surtout que je suis particulièrement de bonne humeur cette fois-ci. Nous avons dîné chez Rataziaiev ; ils nous ont servi de fameux vins ; (ce sont des galopins, ma petite mère)… mais ce n’est pas à vous que je pourrais en parler. Je vous en prie seulement, ne pensez rien de mal de moi, Varinka. Je le dis comme cela. Je vous enverrai des livres, je vous en enverrai sûrement. Il y a, par ici, un Paul de Kock qui circule, mais Paul de Kock n’est pas pour vous, ma petite mère, on ne vous le donnera pas… nenni ! Cet ouvrage ne vous convient pas. On dit que cet auteur a provoqué la noble indignation de tous les critiques de Saint-Pétersbourg. Je vous envoie une petite livre de bonbons, je les ai achetés exprès pour vous. Mangez-les, ma chère âme, et pensez à moi en croquant chacun de ces bonbons. Quant au sucre candi, ne le rongez pas, mais sucez-le, sans quoi vos dents vous feraient mal. Peut-être aimez-vous aussi les fruits confits ? Dites-le moi en ce cas. Adieu maintenant, adieu. Que le Seigneur soit avec vous, ma tourterelle. Quant à moi, je demeurerai toujours,

Votre ami le plus sûr,

Makar DIÉVOUCHKINE.

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