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Les Pauvres Gens/27 juillet

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8 juillet Les Pauvres Gens ~ 27 juillet
written by Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski, translated by Marc Chapiro
28 juillet, lettre de Makar
1846, traduction 1946.


27 juillet

Cher Monsieur Makar Alexéievitch !

Les derniers événements, ainsi que vos lettres, m’ont effrayée, m’ont stupéfaite et consternée, mais j’ai fini par tout comprendre en apprenant ce que Fédora m’a rapporté. Pourquoi donc avez-vous désespéré à ce point, pourquoi vous êtes-vous jeté soudain dans l’abîme où vous vous débattez maintenant, dites-le moi, Makar Alexéievitch ! Vos explications ne m’ont nullement satisfaite. N’avais-je pas eu raison, reconnaissez-le, d’insister pour accepter l’emploi avantageux qu’on m’offrait ? En outre, ma dernière aventure commence à m’inquiéter pour de bon. L’amour que vous me portiez, me dites-vous, vous obligeait à vous cacher de moi. Je n’avais pas été sans songer, certes, que je vous devais beaucoup au temps encore où vous m’assuriez ne dépenser pour moi que quelques économies, mises en réserve en banque à toute éventualité. Mais je sais aujourd’hui que vous ne disposiez d’aucune réserve, qu’ayant été informé, par hasard, de ma misère, vous vous en êtes ému et avez décidé de m’aider en dépensant l’argent de votre traitement que vous vous étiez fait verser d’avance pour plusieurs mois. Je sais que vous êtes allé ensuite jusqu’à vendre votre habit lorsque je suis tombée malade, et la découverte de la vérité m’a mise dans une situation si pénible, que je me demande maintenant comment je puis accepter tout cela et ce qu’il convient d’en penser. Oh ! Makar Alexéievitch, pourquoi ne vous en êtes-vous pas tenu à vos premiers bienfaits, inspirés uniquement par la compassion et les sentiments de parenté, au lieu de dépenser l’argent pour des choses inutiles, ainsi que vous l’avez fait par la suite ! Vous avez trahi notre amitié, Makar Alexéievitch, en n’étant pas franc envers moi. Aujourd’hui où je constate que vos derniers kopecks ont passé en achats de toilettes pour moi, en bonbons, en promenades, en billets de théâtre et en cadeaux de livres, j’expie chèrement ces plaisirs par le remords que je ressens de mon impardonnable légèreté (car j’acceptais de vous tout cela, sans m’inquiéter de votre situation à vous). Tout ce que vous avez entrepris dans l’intention de me procurer de la joie se mue maintenant en douleur pour moi, et il n’en reste que des regrets stériles. J’avais remarqué votre mélancolie depuis un certain temps, et bien que je me fusse attendue anxieusement à quelque événement pénible, ce qui est arrivé ne me serait jamais venu à l’esprit. Comment ! vous, Makar Alexéievitch, vous avez pu vous abandonner un tel désespoir ? Que penseront de vous désormais, que diront de vous demain tous ceux qui vous connaissent ? Vous, que tout le monde et moi-même respectaient pour votre bonté de cœur, votre modestie et votre sagesse, vous avez chu brusquement dans ce vice exécrable qu’on ne vous connaissait point jusqu’ici, à ce que je crois. Dans quel état j’ai été plongée en apprenant, de la bouche de Fédora, qu’on vous a ramassé ivre dans la rue et que la police vous a ramené à votre domicile ! J’en fus frappée de stupeur, j’en demeurai stupide au premier instant, bien que je m’attendisse à quelque chose d’exceptionnel, car vous aviez disparu de chez vous depuis quatre jours. Avez-vous réfléchi, Makar Alexéievitch, à ce que diront vos chefs lorsqu’ils apprendront la cause vraie de votre absence ? Vous me dites que tout le monde se moque de vous maintenant, que tous vos voisins sont au courant désormais de notre amitié et qu’ils ne m’oublient pas, moi non plus, dans leurs plaisanteries. Ne vous faites point de souci à ce sujet, Makar Alexéievitch, et calmez-vous, au nom du ciel ! Je suis très inquiète, également, à cause de cet incident que vous avez eu avec les officiers, car j’en ai eu vent vaguement. Expliquez-moi, je vous prie, ce que tout cela signifie. Vous m’écrivez que vous n’osiez pas vous ouvrir à moi, que vous redoutiez de perdre mon amitié par vos aveux, que vous étiez au désespoir de ne pas savoir comment m’aider pendant ma maladie et que vous avez vendu tout ce que vous possédiez pour m’éviter d’aller à l’hôpital. Vous me dites que vous avez emprunté de tous les côtés et que vous avez journellement des discussions avec votre logeuse. Mais en me cachant la vérité, vous avez choisi la pire des solutions ! De toute façon, je sais tout maintenant. Vous ne vouliez pas m’obliger à reconnaître que j’étais cause de votre malheureuse situation présente, mais vous m’avez fait deux fois plus de chagrin encore par votre conduite actuelle ! Tout cela me bouleverse, Makar Alexéievitch. Oh ! mon ami, le malheur est une maladie contagieuse. Les malheureux et les pauvres devraient s’éviter les uns les autres, ils devraient fuir tout contact entre eux afin de ne pas accroître leurs maux en se contaminant mutuellement ! Je vous ai amené des épreuves que vous n’aviez jamais connues auparavant, dans votre existence modeste et solitaire. Cela me torture et me tue de le constater aujourd’hui.

Écrivez-moi franchement toute la vérité, dites-moi ce qui vous est arrivé et comment vous avez pu vous décider à un tel acte. Rassurez-moi, si vous le pouvez. Ce n’est point l’amour-propre ou l’égoïsme qui m’incitent à vous parler, en cet instant, de ma tranquillité, mais j’y suis amenée par mon amitié pour vous, par l’affection que je vous ai vouée et que rien ne pourra jamais effacer de mon cœur. Adieu. J’attends votre réponse. Vous m’avez mal jugée, Makar Alexéievitch.

Votre affectueusement dévouée,

Varvara DOBROSIOLOVA.

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