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Les Pauvres Gens/27 juin

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26 juin Les Pauvres Gens ~ 27 juin
written by Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski, translated by Marc Chapiro
28 juin
1846, traduction 1946.


27 juin

Cher Monsieur Makar Diévouchkine !

Fédora assure que si je le voulais, certaines gens s’intéresseraient très volontiers à ma situation, et me procureraient une excellente place dans une famille, en qualité de gouvernante. Qu’en pensez-vous, mon ami ? Faut-il que je l’accepte ou non ? Il est évident que je ne vous serais plus à charge en ce cas, et l’emploi est, paraît-il, bien rétribué. Mais, d’un autre côté, cela me fait peur un peu d’aller dans une maison étrangère. Il s’agit de propriétaires fonciers. Ils voudront s’informer à mon sujet, commenceront à me questionner, deviendront curieux… Que leur dirai-je alors ? Avec cela, je suis extrêmement sauvage et farouche dans le monde. J’aime les coins où j’ai longtemps vécu et je ne m’en éloigne pas volontiers. On est toujours mieux là où l’on a déjà pris ses habitudes. On a beau y tirer le diable par la queue, on y est encore mieux qu’ailleurs. En outre, ces gens habitent loin d’ici. Et Dieu sait ce qu’on y attend de moi. Peut-être m’obligera-t-on simplement à faire la bonne d’enfants ! Et puis, ces gens ne m’inspirent pas confiance : c’est la troisième fois qu’ils changent de gouvernante en deux ans. Conseillez-moi, Makar Alexéievitch, je vous en supplie. Faut-il ou non que j’accepte cette offre ?… Mais pourquoi donc ne venez-vous jamais me voir ? C’est si rare que vous fassiez un saut chez moi. C’est tout juste si nous nous voyons le dimanche à la messe. Quel sauvage vous êtes ! Tout à fait comme moi. C’est vrai que je suis presque votre parente. Vous ne m’aimez pas, Makar Alexéievitch, et je me sens souvent très triste quand je suis seule. Certains jours, particulièrement vers le crépuscule, il m’arrive de me trouver seule, toute seule. Fédora est allée faire quelques achats. Je m’assieds et je rêve, je rêve sans fin. Je revois le passé, les heures heureuses et les heures tristes. Tout surgit de nouveau dans mon esprit, les souvenirs semblent émerger du brouillard. Je revois des visages familiers (je crois parfois les voir véritablement), et celui de ma mère surtout, plus que les autres… Quels rêves je fais aussi ! Je sens que ma santé est ébranlée. Je suis si faible. Ce matin, par exemple, en me levant, je me suis trouvée mal. En outre, j’ai une si mauvaise toux. Je sais, je pressens que je mourrai bientôt. Qui donc s’occupera alors de mon ensevelissement ? Qui suivra mon cercueil ? Qui pleurera sur moi ?… Faudra-t-il que je meure dans une maison étrangère, chez des gens que je ne connais pas, dans une ville éloignée !… Dieu que la vie est triste, Makar Alexéievitch !… Pourquoi, cher ami, me bombardez-vous continuellement de bonbons ? Je me demande en vérité d’où vous vient tant d’argent. Cher ami, ménagez vos ressources, au nom du ciel, ne les gaspillez pas. Fédora est en train de vendre un tapis que j’ai brodé. On nous en offre cinquante roubles en assignats. C’est un très bon prix, et je n’espérais pas en obtenir autant. Je donnerai à Fédora trois roubles d’argent et me ferai une robe pour le reste, une petite robe simple, mais chaude. Je ferai aussi un gilet pour vous, j’y travaillerai moi-même et je choisirai une bonne étoffe.

Fédora m’a procuré un livre, Les Contes de Bielkine, que je vous envoie pour le cas où vous aimeriez le lire. Je vous prie seulement de prendre bon soin du volume et de ne pas le garder trop longtemps, car il ne m’appartient pas. C’est une œuvre de Pouchkine. J’ai lu, il y a deux ans, ces récits en compagnie de ma mère, et j’ai éprouvé tant de tristesse à les relire maintenant. Si vous avez d’autres livres, envoyez-les moi, mais à condition qu’ils ne viennent pas de Rataziaiev. Il ne manquerait pas de vous donner ses propres œuvres s’il a déjà publié quelque chose. Comment pouvez-vous goûter ce qu’il écrit, Makar Alexéievitch ? Ce sont des inepties… Adieu pour l’instant ! Je me suis attardée à bavarder avec vous. Quand je suis triste, je trouve du plaisir à causer de n’importe quoi. C’est un bon remède. Je me sens soulagée ensuite, tout particulièrement si j’ai pu dire ce que j’avais sur le cœur. Adieu, adieu, mon ami.

Votre V. D.

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