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Les Pauvres Gens/4 août Makar

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4 août, lettre de Varvara Les Pauvres Gens ~ 4 août, lettre de Makar
written by Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski, translated by Marc Chapiro
5 août, lettre de Varvara
1846, traduction 1946.


4 août

Ma tourterelle, ma chère Varvara Alexéievna !

Tous ces coups inattendus du sort m’accablent ! Ce sont ces terribles calamités-là qui brisent mon courage et paralysent mon âme. Cette vile engeance de parasites divers et de petits vieux dégoûtants vous poussent non seulement au désespoir, vous, mon doux ange, mais ils ont juré, par surcroît, de me mener à bout, de m’achever complètement, et ils y parviendront, ces parasites, ils y réussiront, je vous le jure ! Car je préférerais mourir maintenant plutôt que de ne pas vous aider. Si je ne vous aide pas, c’est la mort pour moi, Varinka, la mort certaine, la vraie mort. Et si je vous aide, vous vous éloignerez de moi, vous vous envolerez, mon oisillon, de votre petit nid, où de vilains hiboux ont cherché à vous tuer à coups de bec. Voilà ce qui me tourmente, ma petite mère. Mais aussi comment pouvez-vous, Varinka, vous montrer si cruelle, vous aussi ! À quoi songez-vous ? On vous persécute, on vous offense, vous souffrez, mon oiselet, et avec cela vous vous reprochez de m’importuner. Vous promettez de travailler pour payer votre dette, c’est-à-dire que vous vous tuerez, avec votre frêle santé, pour arriver à me rembourser dans les délais. Avez-vous réfléchi, Varinka, à ce que vous dites là ? Pourquoi parlez-vous de faire des travaux de couture, pourquoi vous fatiguer, vous tourmenter l’âme par tous ces soucis, fatiguer vos petits yeux charmants, et miner vos forces ? Oh ! Varinka, Varinka ! Voyez-vous, mon bon ange, je ne suis bon à rien peut-être, et je le sais moi-même que je ne suis bon à rien, mais je ferai en sorte de me rendre utile quand même ! Je surmonterai tous les obstacles ; je me procurerai du travail au dehors ; je ferai des copies pour divers écrivains. J’irai les trouver moi-même, je leur offrirai mes services, je m’imposerai, je les forcerai à me donner du travail, car ils ont besoin de bons copistes, je sais qu’ils en ont besoin ! Mais je ne vous permettrai pas de vous tuer à la tâche, je ne tolérerai pas que vous mettiez à exécution ce projet abominable. J’emprunterai de l’argent, mon doux ange, rassurez-vous, et je mourrai plutôt que de ne pas en emprunter. Vous me dites, ma tourterelle, de ne pas reculer devant des intérêts usuraires ; je ne reculerai pas, ma petite mère, je ne m’effraierai pas, je ne reculerai devant rien désormais. Je demanderai, ma petite mère, un prêt de quarante roubles en assignats. Ce n’est pas beaucoup, Varinka, n’est-ce pas ? Pensez-vous qu’on m’avancera quarante roubles sur parole ? Peut-on se fier à moi, à première vue ? Suis-je capable, c’est-à-dire, suis-je capable, selon vous, d’inspirer confiance et certitude d’emblée ? J’entends : par ma physionomie, par mon aspect ? Est-ce que je fais bonne impression ? Tâchez de vous souvenir, mon doux ange, si je fais bonne impression au premier regard, si je puis bien disposer les gens envers moi. Qu’en pensez-vous, vous, par exemple ? C’est que je ressens une sorte de terreur à cette idée, une crainte maladive, à vrai dire. Sur ces quarante roubles, j’en réserve vingt-cinq pour vous, Varinka. Je donnerai deux roubles d’argent à ma logeuse, et le reste sera pour moi, pour mes besoins à moi. Il conviendrait, à la vérité, de donner davantage à la logeuse. Ce serait même indispensable. Mais réfléchissez vous-même, ma petite mère, faites le compte des dépenses que je suis obligé de faire, et vous verrez que je suis dans l’impossibilité de lui verser plus de deux roubles d’argent. Par conséquent, la question ne se pose pas, et mieux vaut ne plus en parler. Je m’achèterai une paire de chaussures pour un rouble d’argent. Je me demande si ma vieille paire tiendra encore jusqu’à demain et si je pourrai la mettre pour me rendre à mon bureau. J’aurais besoin également d’un foulard pour le cou, car l’ancien a près d’une année déjà. Mais puisque vous m’avez promis de me couper, dans un de vos vieux tabliers, un foulard et même un plastron, je ne m’en préoccupe plus pour l’instant. Voici donc des chaussures et un foulard. Il me faut en outre des boutons, car j’ai perdu une bonne moitié de ceux de ma tunique. Je tremble en songeant que Son Excellence pourrait s’apercevoir de ce désordre, et que dirait-il alors, ciel, que dirait-il ! Je n’entendrais pas d’ailleurs les remarques qu’il ferait en cette occasion, car je mourrais, oui, je mourrais sur place, je mourrais tout bonnement de honte et de désespoir à cette seule idée ! Oh ! que c’est dur, ma petite mère ! Il me restera ainsi, après toutes ces dépenses indispensables, un billet de trois roubles et cela suffira pour vivre, ainsi que pour m’acheter une demi-livre de tabac, car je suis incapable, mon doux ange, de vivre sans fumer, et voici neuf jours bientôt que je n’ai pas mis ma pipe à la bouche. J’aurais pu, à la rigueur, m’acheter ce tabac sans vous en parler, mais je rougirais de le faire. Vous êtes dans le malheur, vous vous privez de tout, et moi, je m’offre toutes sortes de menus plaisirs. C’est pourquoi je vous en parle ici, afin que les remords ne me tourmentent point. Il faut que je vous l’avoue franchement, Varinka : je me trouve actuellement dans une situation désastreuse, et je n’ai jamais connu rien de pareil dans mon existence, jamais ! La logeuse me méprise ; je ne possède plus le respect de personne. Des difficultés de tous les côtés, et des dettes, des dettes. Dans mon travail au bureau, où mes collègues ne me témoignaient pas, même auparavant, une sympathie exagérée, la situation est pire encore, ma petite mère. Je tâche de passer inaperçu, je me fais petit, je me cache, je me glisse vers ma place au bureau en m’efforçant d’éviter les regards et de ne rien voir moi-même. C’est à peine si j’ai assez de courage pour avouer toutes ces choses… Et s’il me refusait cette avance ? Non, non, mieux vaut, Varinka, ne pas y penser, et ne pas me ronger le cœur avec de telles idées. C’est aussi pourquoi je vous écris, afin de vous mettre en garde, et que vous ne vous tourmentiez pas non plus par une mauvaise pensée de ce genre. Mon Dieu, mon Dieu, qu’adviendra-t-il de nous en ce cas ? Il est vrai que vous ne déménageriez pas alors et resteriez dans cet appartement, en sorte que je continuerais à vivre près de vous. Mais non, je n’oserais même pas rentrer chez moi si cela devait arriver, je me laisserais périr quelque part, je me laisserais mourir. Je m’aperçois que ma lettre est bien longue : il faudrait pourtant que je me rase. C’est plus convenable d’être rasé ; les convenances ont toujours leur raison d’être. Que le Seigneur nous aide ! Je vais faire ma prière, et en route.

M. DIÉVOUCHKINE.

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