4 août
Cher Makar Alexéievitch,
Au nom du ciel, Makar Alexéievitch, procurez-vous de l’argent, empruntez-en le plus vite possible. Pour rien au monde je n’aurais voulu vous demander une aide dans les circonstances présentes, mais vous ne savez pas dans quelle situation je me trouve. Il nous est impossible de demeurer dans cet appartement, en aucun cas. J’ai eu de terribles désagréments, et vous ne pouvez imaginer dans quelle agitation intérieure je me trouve en cet instant, combien je suis bouleversée. Figurez-vous, mon ami, que ce matin, un monsieur inconnu, âgé, presque un vieillard, avec beaucoup de décorations, est venu chez nous. J’étais extrêmement surprise, ne comprenant pas le motif de sa visite. Fédora venait justement de sortir pour faire une course. Il se mit à me questionner, m’interrogea sur mon genre de vie et sur mes occupations. Sans attendre la fin de mes explications, il me déclara qu’il était l’oncle de cet officier. Il affirma être indigné de la mauvaise conduite de son neveu et de la façon dont il m’a compromise dans toute la maison. Il m’assura que son neveu n’est qu’un gamin, une tête brûlée ; il m’offrit de me prendre sous sa protection. Il insista en même temps pour que je ne prête pas l’oreille aux jeunes gens, ajoutant qu’il sympathisait à ma situation comme un père, qu’il éprouvait des sentiments paternels pour moi, et serait disposé à m’aider en tout. Je rougissais, me demandant ce que je devais en penser, mais je ne me hâtais point de le remercier. Il m’a pris la main de force, m’a tripoté le menton, observa que j’étais charmante et qu’il était ravi de constater que j’avais des fossettes sur les joues (Dieu sait ce qu’il m’en a dit !). Pour finir, il voulut m’embrasser en prétextant qu’il était vieux (il est si répugnant). Fédora entra à ce moment. Il se troubla un peu, affirma de nouveau qu’il ressentait de l’estime pour moi à cause de ma modestie et de ma bonne conduite et qu’il souhaitait que j’aie confiance en lui et ne le craigne point. Il a attiré ensuite Fédora dans un coin et a voulu, en alléguant des motifs bizarres, lui remettre de l’argent. Fédora a refusé, cela va de soi. Finalement, il s’est décidé à partir, mais a renouvelé ses assurances, promettant de revenir une autre fois et de m’apporter des boucles d’oreilles (il paraissait très confus lui-même). Il m’a conseillé de changer d’appartement et m’a recommandé un logement qu’il dit être très bien et qui ne me coûterait rien. Il a déclaré qu’il ressentait beaucoup d’affection pour moi parce que je suis une jeune fille honnête et raisonnable ; il m’a conseillé d’éviter les jeunes gens dépravés, m’a dit qu’il connaissait Anna Fiodorovna, et qu’elle l’avait chargé de m’annoncer qu’elle viendrait me voir, elle aussi. À ce moment, j’ai tout compris. Je ne sais quelle colère m’a saisie. C’était la première fois de ma vie que je me trouvais dans une situation pareille. Je me suis mise dans tous mes états ; je lui ai crié mon indignation à la face. Il s’est troublé complètement. Fédora est venue à la rescousse à cet instant et l’a presque mis à la porte de notre logis. Nous avons conclu que toute l’affaire avait été montée par Anna Fiodorovna : d’où nous connaîtrait-il sans cela ?
Je m’adresse à vous maintenant, Makar Alexéievitch, et je vous supplie de nous aider. Ne nous abandonnez pas, pour l’amour de Dieu, dans une telle situation ! Empruntez de l’argent, je vous en prie, procurez-vous ne fût-ce qu’une petite somme, car nous n’avons pas de quoi payer notre déménagement et il nous est absolument impossible de demeurer ici plus longtemps. C’est l’avis de Fédora également. Il nous faut disposer de vingt-cinq roubles au moins. Je vous les rendrai, je les gagnerai par mon travail. Fédora m’apportera de nouvelles commandes dans quelques jours, en sorte que si vous hésitiez par hasard à cause du taux élevé exigé, ne vous laissez pas arrêter par cette difficulté : consentez à tout. Je vous rembourserai entièrement, mais au nom du ciel ne me laissez pas sans appui ! Il m’en coûte, certes, de vous importuner actuellement, mais vous êtes, à cette heure, mon seul espoir. Adieu, Makar Alexéievitch, pensez à moi, et que le Seigneur vous accorde de réussir dans vos démarches.
V. D.