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Les Pauvres Gens/5 août Makar

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5 août Varvara Les Pauvres Gens ~ 5 août, lettre de Makar
written by Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski, translated by Marc Chapiro
11 août
1846, traduction 1946.


5 août

Ma tourterelle, ma Varinka !

Tant mieux, mon doux ange, tant mieux ! Vous trouvez que le malheur n’est pas si grand de n’avoir pu me procurer de l’argent jusqu’ici. Tant mieux, me voici content et heureux pour vous. Je me réjouis même à l’idée que vous ne songez plus à me quitter, pauvre vieillard que je suis, et que vous restez dans ce logement. Pour vous dire la vérité entière, mon cœur s’est inondé de joie quand j’ai lu ce que vous dites, dans votre lettre, de mes sentiments pour vous, et que j’ai vu de quelle façon gentille vous savez les apprécier. Je n’en parle pas par fierté, mais parce que j’y vois la preuve de l’affection que vous me portez, du moment que vous vous inquiétez pareillement de l’état de mon cœur. Tant mieux, mais qu’importe mon cœur maintenant. Le cœur, c’est à part. Vous m’ordonnez d’être courageux. Oui, mon doux ange, je le sais bien moi-même qu’il faut du courage. Mais décidez vous-même, ma petite mère, et réfléchissez : dans quelles chaussures me rendrai-je demain à mon travail ? Voilà ce qu’il en est, ma petite mère ; c’est là une pensée qui peut tuer un homme, l’anéantir complètement. Surtout, ma petite mère, que je ne peine pas pour moi seul, que je ne souffre pas à cause de moi uniquement. Cela me serait égal d’ailleurs de sortir sans manteau et sans chaussures par un temps glacial ; je pourrais le supporter, je suis prêt à tout subir, quant à moi. Je suis un homme simple, un petit homme ; mais que diront les autres, grand ciel ? Que diront mes ennemis, et toutes ces mauvaises langues, en me voyant sans manteau ? Car c’est pour eux, c’est pour les gens, qu’on est obligé de porter un manteau, et des chaussures aussi ; c’est pour eux sans doute qu’on les met. J’ai donc besoin de chaussures, mon âme, ma petite mère, pour préserver mon honneur et ma bonne réputation. Avec des bottines trouées, l’un et l’autre sont compromis, croyez-moi, ma petite mère. Croyez-en l’expérience d’un vieillard qui a beaucoup vécu, qui connaît le monde et les hommes. Croyez ce que je vous dis, et non pas ce qu’écrivent ces gribouilleurs de papier, ces écrivaillons littéraires.

Je ne vous ai pas encore raconté en détail, ma petite mère, comment tout ça s’est passé aujourd’hui. J’en ai tant souffert ; j’en ai tant subi de misères morales durant cette seule matinée, plus qu’il ne m’arrivait jadis pour une année entière. Voici ce qui est arrivé : je me suis levé et je suis sorti de très bonne heure afin de le trouver chez lui et d’arriver à temps ensuite à mon bureau. Il pleuvait, il y avait de la boue dans la rue. Je me suis enveloppé dans mon manteau. J’allais ainsi dans la rue, et je murmurais : « Seigneur, pardonne-moi mes péchés et envoie-moi le succès dans cette entreprise. » En passant devant l’église de N., je me suis signé, je me suis repenti de tout le mal que j’ai fait, et j’ai songé alors que je suis indigne de converser avec Dieu. Je suis rentré en moi-même, sans vouloir regarder autour de moi. J’allais, sans me soucier du chemin que je suivais. Les rues étaient désertes, et les rares passants que je croisais paraissaient tous tellement préoccupés, tellement affairés. Ce n’est pas étonnant : qui donc ira se promener à une telle heure et par un temps pareil ? Un groupe d’ouvriers aux mains sales vint à ma rencontre, et ils m’ont bousculé en passant, ces moujiks. Mon courage m’abandonna alors, et je me sentis envahi de crainte. Je ne voulais même pas penser à cette somme que je devais emprunter, je n’osais pas y songer, j’allais comme ça, à tout hasard. Près du pont de la Résurrection, une semelle de mes chaussures s’est à moitié détachée, si bien que je ne sais pas comment j’ai poursuivi mon chemin. Voilà que j’aperçois soudain le copiste Ermolaïev, qui venait en sens inverse. Il s’est arrêté devant moi, m’a regardé, et m’a suivi des yeux comme s’il désirait me demander de l’argent pour aller boire. « Il s’agit bien de boire en ce moment», me suis-je dit alors. Je me sentais très fatigué ; je me suis arrêté pour me reposer quelques instants, et je me suis remis en route ensuite. Je cherchais autour de moi un objet sur lequel j’aurais pu arrêter mes pensées afin de me distraire et de me donner du courage. Mais non, impossible de fixer mes idées sur quoi que ce soit. Et avec cela, je m’étais sali terriblement à cause de cette boue, si bien que j’avais honte de moi. J’aperçus enfin, de loin, une maison en bois, de couleur jaune, avec une sorte de balustrade. « C’est là, me suis-je dit, c’est la maison que m’a décrite Émilien Ivanovitch, c’est là qu’habite Markov » (ce Markov, ma petite mère, est précisément celui qui prête à intérêt). J’ai tout oublié en cet instant. J’étais sûr que c’était la maison de Markov, mais j’ai voulu le vérifier encore, et je me suis renseigné auprès du portier. « Est-ce bien la maison de Markov, mon petit père ? » Ce portier est tellement grossier, il m’a répondu de mauvaise grâce, comme s’il était fâché contre quelqu’un, et comme s’il comptait chaque mot qu’il prononçait. « Oui, fit-il, c’est la maison de Markov. » Tous ces portiers sont tellement renfrognés, mais que m’importe ! Seulement, cela m’a laissé une impression désagréable. C’est toujours la même chose : tout ce qui nous arrive s’accorde à notre état d’âme et quand on est triste, il ne survient que des choses désagréables. J’ai passé à trois reprises devant cette maison et chaque fois je sombrais un peu plus bas dans le découragement. « Non, me disais-je, non, il me refusera cette avance. Il ne me connaît pas d’abord, et puis l’affaire est délicate, et je n’en impose pas par mon aspect. » « Que le sort en décide, me suis-je dit pour finir. Du moins je ne pourrai pas me reprocher ensuite de n’avoir pas tenté la chose. On ne me tuera pas pour un essai. » Je me suis donc décidé finalement à ouvrir discrètement le portail. Voilà qu’un nouveau malheur s’abat sur moi : un méchant petit chien, une petite bête stupide se fâche contre moi et se met à aboyer de toutes ses forces. Il ne s’arrêtait pas, ce sale chien, de japper furieusement. Ce sont des détails de ce genre, de misérables petits faits comme celui-ci qui peuvent achever un homme, le pousser hors de lui parfois, mettre à néant d’un seul coup les décisions les plus fermement mûries ! J’étais déjà plus mort que vif en pénétrant dans la maison, et là un nouveau malheur surgit ! Dans l’obscurité, je n’ai pas bien distingué où je mettais le pied en franchissant le seuil de la porte d’entrée. Il y avait, à cet endroit, une femme justement, une femme qui versait un seau de lait dans des pots, et comme je l’ai heurtée, le seau lui a échappé des mains et le lait s’est répandu par terre. Elle s’est mise à hurler et à glapir, cette idiote. « Regarde donc où tu marches, petit vieux, criait-elle, que cherches-tu ici ? » et des tas de mots encore, après quoi elle a entonné des lamentations interminables. Je vous raconte tout ça, ma petite mère, parce que ce sont des histoires qui m’arrivent régulièrement dans ces sortes d’affaires. Toujours il faut, en pareil cas, que j’accroche quelque chose ou quelqu’un ! Une vieille sorcière accourut au bruit, c’était la propriétaire de la maison visiblement. Je vais droit à elle, je lui demande : « Est-ce bien ici qu’habite Monsieur Markov ? » « Non », me répondit-elle et puis, m’ayant examiné des pieds à la tête, elle ajouta au bout d’une ou deux secondes : « Que lui voulez-vous ? » Je lui ai expliqué de quoi il s’agissait, comme quoi Émilien Ivanovitch… et tout le reste. « Je désire parler d’affaires », lui ai-je déclaré. La vieille appela sa fille, une gamine déjà grande, mais nu-pieds. « Va chercher le père. Il est là-haut chez les locataires. Veuillez entrer, monsieur. » Je suis entré dans la chambre. C’était une pièce convenable, avec des tableaux sur les murs, rien que des portraits de généraux. Il y avait aussi un divan, une table ronde, un pot de balsamine et du réséda. Demeuré seul, je me mis à réfléchir : « Et si je m’en allais, si je partais tout simplement sans attendre la suite ? » Ma parole, ma petite mère, j’avais envie de me sauver. « Je ferais mieux, me suis-je dit, de revenir demain, le temps sera meilleur. Il vaut mieux patienter un peu, la journée n’est pas favorable, j’ai versé ce seau de lait, et les généraux sur les murs ont l’air si sévère. Je préfère revenir demain. » Déjà, je me dirigeais vers la porte lorsqu’il est entré. C’est un homme grisonnant, avec des yeux de filou, vêtu d’une robe de chambre graisseuse, une simple ficelle lui tenant lieu de ceinture. Il s’informa du but de ma visite. Je lui ai expliqué, que c’était Émilien Ivanovitch qui m’avait envoyé, qu’il me fallait quarante roubles, et que je venais lui parler d’affaires. Mais il ne me laissa pas achever. Je lus immédiatement dans ses yeux que tout était perdu. « Je ne traite pas d’affaires, fit-il, car je n’ai pas d’argent. Auriez-vous un gage à m’offrir par hasard ? » Je lui ai répondu que je n’avais pas de gage, mais qu’Émilien Ivanovitch… bref je lui ai dit que j’en avais un besoin urgent. Il m’a écouté jusqu’au bout cette fois. « Rien à faire, reprit-il alors, et il ne s’agit pas ici d’Émilien Ivanovitch. Je n’ai pas d’argent, c’est tout. » C’est bien ça, ai-je songé alors, c’est ce que j’avais prévu, je l’avais pressenti. J’aurais mieux aimé en cet instant, Varinka, que la terre m’engloutît. J’eus froid tout à coup, j’avais les jambes fauchées, je sentais des fourmillements dans le dos. Je le regarde, et lui, il me regarde aussi, avec l’air de dire : « Va-t’en donc, qu’attends-tu encore ? » En d’autres circonstances, je serais mort de honte sur place. « Pour quoi vous faut-il cet argent ? » me demande-t-il soudain (il a osé me poser cette question, ma petite mère). J’ai ouvert la bouche alors, pour ne pas paraître stupide, mais il n’a même pas voulu m’écouter. « Non, répéta-t-il, non, je n’ai pas d’argent, sans quoi je vous aurais rendu ce service très volontiers. » J’ai essayé de le convaincre, j’ai parlé, parlé, disant que ce n’est pas une forte somme et que je la lui rendrai, que je la rembourserai dans les délais, et même avant l’échéance. J’ai ajouté que j’accepterai n’importe quel intérêt, et que je paierai tout, je le lui ai juré. J’ai pensé à vous en ce moment, ma petite mère, j’ai songé à vos malheurs, à vos difficultés, à votre misère, je me suis souvenu aussi de ce demi-rouble que vous m’avez envoyé l’autre jour. « Mais non, s’est-il écrié, inutile de parler d’intérêts, passe encore si vous me donniez un gage. Mais comme ça, non ! Je n’ai pas d’argent, hélas ! je vous jure que je n’en ai pas, sinon c’eût été avec plaisir, Dieu m’est témoin. » Il a osé le jurer, le brigand !

Voilà, ma petite mère ! Je ne sais plus comment je suis sorti de là, comment j’ai traversé le quartier de Vyborg et me suis retrouvé sur le pont de la Résurrection. J’étais las affreusement, sans forces, gelé, frissonnant, et c’est à dix heures seulement que je suis arrivé à mon bureau, j’avais voulu me nettoyer un peu dans le vestibule, mais Sniéguirev, le garde, m’a fait observer que ce n’était pas permis, que je risquais d’abîmer la brosse. « Or la brosse est propriété de l’État, mon cher monsieur », fit-il. C’est comme cela qu’ils sont maintenant avec moi, ma petite mère, et je compte moins, à leurs yeux, qu’un paillasson ! C’est cela qui m’accable, Varinka. Ce ne sont pas les difficultés d’argent qui me tuent, mais toutes ces avanies, ces chuchotements, ces sourires, ces plaisanteries. Son Excellence pourrait, l’un de ces jours, faire une réflexion à mon sujet. Oh ! ma petite mère, les beaux temps sont finis pour moi ! J’ai relu aujourd’hui toutes vos lettres. Que c’est triste, triste, ma petite mère. Adieu, ma chère amie, que le Seigneur vous protège !

M. DIÉVOUCHKINE.

P.-S. Je me suis efforcé de vous raconter mon malheur en y mêlant un peu d’humour. Mais cela ne me réussit pas à cette heure, l’humour. J’avais voulu me conformer à vos conseils. Je viendrai vous voir, ma petite mère, je viendrai certainement.

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