5 septembre
Ma tourterelle, ma chère Varinka !
J’ai connu, durant cette journée, tant d’impressions diverses. Tout d’abord, j’ai eu mal à la tête, mon doux ange, sans discontinuer. Pour me rafraîchir un peu, je suis allé faire une promenade sur la Fontanka. La soirée était sombre et humide. À six heures il fait déjà obscur — c’est la saison. Il ne pleuvait pas, mais il y avait un brouillard qui valait une bonne pluie. De grands nuages allongés glissaient sur le ciel, il y avait foule sur le quai du canal. Mais tous ces gens montraient, comme exprès, d’affreux visages tristes et moroses qui vous plongeaient dans la mélancolie et la désolation : des moujiks ivres, des femmes bavardes au nez camus, chaussées mais têtes nues, des ouvriers, des cochers, çà et là un monsieur qui se hâtait pour quelque affaire, des gamins, un apprenti serrurier en manteau rayé, au visage chétif et maigre, noirci par la fumée, qui tenait un cadenas à la main. Un peu plus loin, un soldat retraité, une sorte de géant, attendait l’occasion de vendre à un passant un canif ou une bague de bronze. Voilà le public que j’y ai trouvé. Ce n’était sans doute pas l’heure où sortent les gens distingués. Après tout, la Fontanka n’est qu’un canal pour la circulation des bateaux. Quel désordre ! On se demande comment tant de choses peuvent y trouver place, c’est à n’y rien comprendre. Des paysannes se tiennent sur les ponts devant leurs étalages de biscuits trempés et de pommes à moitié pourries. Elles sont si sales, ces femmes, avec leurs vêtements mouillés d’eau. C’est plutôt triste, une promenade sur la Fontanka. Des pavés humides sous les pieds, et de chaque côté de hautes et sombres bâtisses, noircies par la fumée. Devant moi le brouillard, au-dessus de ma tête le brouillard également. C’était une soirée sombre et si mélancolique.
Lorsque j’ai obliqué vers la rue Gorohovaïa, il faisait déjà nuit et on commençait à allumer les réverbères. Il y avait si longtemps que je ne m’étais trouvé à la Gorohovaïa, l’occasion ne s’en présentait pas. Quelle artère bruyante ! Les magasins ont des devantures si riches. Tout brille, tout reluit, les étoffes, les fleurs derrière les vitres, les petits chapeaux ornés de rubans coloriés. On pourrait croire que tout cela n’est là que pour le décor. Mais non : il existe des gens qui achètent ces objets pour les offrir à leur femme. C’est une rue luxueuse. On trouve de nombreuses boulangeries allemandes à la Gorohovaïa, et ce sont probablement des gens très riches qui les exploitent. Que de voitures passent à chaque instant ! Comment la chaussée peut-elle y résister ? Ce sont des équipages grandioses, les vitres brillent comme des miroirs, dedans tout n’est que velours et soie, et les laquais ont l’allure si aristocratique, avec des épaulettes et l’épée au côté. Je regardais dans chaque voiture. C’était plein de dames, si bien vêtues, des princesses probablement et des comtesses. C’était sans doute l’heure où tout ce beau monde se hâtait pour se rendre à des bals ou à des assemblées. Ce serait si intéressant de voir de près une princesse ou une grande dame. Je suppose que cela doit être bien agréable, car je n’en ai jamais vu pour ma part, si ce n’est de loin, comme ce soir en jetant un coup d’œil dans les voitures. J’ai songé à vous en ce moment — oh ! ma tourterelle, ma chère amie ! Dès que je pense à vous, mon cœur se met à saigner. Pourquoi, Varinka, êtes-vous si malheureuse ? Mon doux ange ! En quoi seriez-vous pire que toutes ces dames ? Vous êtes bonne, belle, instruite, pourquoi faut-il qu’un si triste sort vous soit échu ? D’où cela vient-il que les bonnes âmes vivent dans la détresse et l’abandon, tandis que d’autres n’ont même pas besoin de chercher le bonheur : il se jette dans leurs bras. C’est mal, ma petite mère, de raisonner ainsi, c’est mal, je le sais, c’est du libéralisme et de l’athéisme. En toute sincérité cependant, et au nom de la sainte vérité, je me le demande : pourquoi certaines femmes ont-elles été vouées au bonheur, par un décret du destin, alors qu’elles gisaient encore dans le ventre de leur mère, tandis que d’autres voient le jour dans des orphelinats ? Il arrive si souvent que le bonheur échoit à un quelconque Ivan le simple. « Tu n’es qu’Ivan le simple, semble lui dire le destin, mais je veux que tu vives dans la joie, jouissant des revenus de tes grands-parents, buvant, mangeant et t’amusant. Va, tends la main vers tous ces plaisirs. C’est pour cela que tu es fait, mon bon, voilà comment tu es, mon brave.» C’est un péché, ma petite mère, un grand péché de faire des réflexions de ce genre, mais c’est involontairement qu’on tombe par moments dans ce péché-là. Pourquoi ne possédez-vous pas également des équipages luxueux, ma douce hirondelle ? Des généraux mendieraient, en passant, vos regards indulgents — pas comme nous autres, pauvres bougres. Vous seriez vêtue de soie et d’or, au lieu de porter comme maintenant de vieilles robes en gros drap. Vous ne seriez pas maigre, pas chétive, mais pareille à une statuette de porcelaine, fraîche, rondelette, avec des joues roses. Je me contenterais en ce cas, pour mon bonheur, de vous apercevoir, de la rue, derrière une fenêtre brillamment éclairée, d’entrevoir votre ombre glissant sur un mur. La seule pensée que vous seriez heureuse et gaie, mon adorable oisillon, me remplirait de joie déjà. Mais qu’en est-il aujourd’hui ? Comme s’il ne suffisait pas que de méchantes gens vous aient conduite au malheur, il faut encore qu’un misérable, un fêtard éhonté vienne vous insulter ! Du moment qu’il porte un habit élégant et qu’il vous regarde, l’impudent, à travers un lorgnon cerclé d’or, tout lui est permis, pense-t-il ; vous devez écouter avec indulgence ses discours infâmes ! N’est-ce pas ainsi, voyons, mes bons amis ! Et pourquoi tout cela ? Parce que vous êtes une orpheline, un être sans défense, et que vous n’avez pas d’ami assez puissant pour vous défendre. Qu’est-ce donc que cet homme, que sont donc ces gens qui ne craignent pas d’offenser une pauvre enfant comme vous ? Ce sont des misérables, en réalité, et non pas des êtres humains : ils ne sont que néant. Ils font seulement semblant d’exister pour qu’on tienne compte d’eux, mais au fond ils ne sont rien, j’en ai la conviction profonde. Voilà ce qu’ils sont, ces gens-là ! Selon moi, ma chère amie, le joueur d’orgue de Barbarie que j’ai vu aujourd’hui à la rue Gorohovaïa mérite plus de respect qu’eux. Il a beau se traîner dans les rues du matin au soir, en se démenant pour obtenir quelques vieux kopecks usés qui lui permettront de manger ; il est son propre maître et subvient à son existence sans rien demander à personne. Il ne veut pas d’aumône ; il peine, au contraire, pour le plaisir d’autrui, comme une bonne machine bien remontée. « Voilà, a-t-il l’air de dire, je me rends utile comme je peux, je m’efforce de vous distraire de mon mieux. » C’est un miséreux, je l’admets, un miséreux, et sa fierté n’enlève rien à sa misère. Mais c’est un miséreux plein de noblesse. Il est fatigué, il se sent geler, mais il travaille, il continue de travailler, bien qu’à sa façon, c’est vrai. Il y en a beaucoup en ce monde, de ces hommes honnêtes, ma petite mère, de ces hommes qui gagnent peu certes, selon la grandeur et l’utilité de leur travail, mais ne doivent rien à personne, n’ont besoin de rechercher les bonnes grâces de personne, et ne mangent pas le pain d’autrui. Je suis comme eux, moi aussi, comme ce joueur d’orgue de Barbarie. C’est-à-dire que je ne suis pas pareil à lui, non, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire, pas du tout comme lui. En un certain sens toutefois, je lui ressemble, du point de vue de la noblesse de l’effort. Comme lui je peine selon mes forces, et je fais ce que je peux. Ce n’est pas beaucoup, je le sais, mais on ne peut donner que ce qu’on a !
Si je parle ici de ce joueur d’orgue de Barbarie, ma petite mère, c’est parce que j’ai ressenti doublement, dans la journée, le poids de la pauvreté. Je m’étais arrêté pour le regarder jouer. Il me venait des idées noires, alors, pour les chasser, je me suis arrêté en face de lui. Il avait posé son instrument sous une fenêtre. Autour de lui s’était formé un petit groupe : moi, des cochers, une grande fille, puis une petite gamine toute sale, toute fripée. Il y avait là aussi un bambin, un garçonnet d’une dizaine d’années. Il aurait été assez joli sans son air maladif. Il était si chétif, en chemise seulement, à peine couvert d’un petit manteau, et les pieds presque nus. Bouche bée, il écoutait la musique, c’est de son âge. Il ne pouvait détacher ses yeux des marionnettes qui tournaient sur l’orgue, tandis que ses mains et ses pieds gelaient. Il tremblait de froid, en mordillant le bout de sa manche. Je remarquai qu’il tenait un bout de papier dans son poing fermé. Un monsieur passa et jeta de loin une piécette au joueur d’orgue ; la pièce de monnaie tomba dans le tiroir muni d’un grillage derrière lequel on voit danser un Français avec de belles dames. En entendant tinter la monnaie, le bambin tressaillit, regarda craintivement autour de lui et conclut, apparemment, que c’était moi qui avais lancé de l’argent. Il accourut vers moi. Ses mains tremblaient, sa voix tremblait, il me tendit le bout de papier en me disant : « Lisez ». Je déroulai le billet. C’est une histoire connue, que voulez-vous. « Mes bienfaiteurs, y était-il écrit, je suis leur mère et je vais mourir. Mes trois enfants ont faim. Aidez-nous aujourd’hui, et quand je serai morte, je ne vous oublierai pas dans l’autre monde et je veillerai sur vous, mes bienfaiteurs, parce que vous avez eu pitié de mes pauvres oisillons. » Que voulez-vous ? C’est un cas banal, la chose est claire, mais que pouvais-je faire ? Je ne lui ai rien donné par conséquent. Cela me fendait le cœur de devoir refuser une aide. Le petit garçon, le pauvret, était bleui par le froid, et il avait faim peut-être. Qui sait, après tout, il ne mentait pas sans doute, il disait la vérité pour sûr. Je m’y connais dans ces choses. Ce qui m’indigne, en revanche, c’est que ces mauvaises mères ne ménagent pas leurs enfants et les envoient dans la rue à demi nus par un tel froid avec des billets. C’est probablement une femme stupide, sans caractère. Je suppose que personne ne s’occupe d’elle. Alors elle reste là, chez elle, désespérée, et peut-être est-elle réellement malade. Tout de même elle devrait s’adresser quelque part, demander une aide. D’ailleurs, il pourrait s’agir d’une menteuse tout bonnement, qui envoie exprès un enfant chétif et affamé dans la rue pour faire croire qu’elle est malade. Qu’apprendra-t-il, ce gosse malheureux en portant des billets de ce genre ? Quelle leçon tirera-t-il de la vie ? Son cœur s’y endurcira, voilà tout. Il va, le pauvret, il court, il quémande. Les gens passent, trop pressés pour l’écouter. Ils sont durs, insensibles, et les phrases qu’ils lui lancent en réponse le blessent cruellement. « Va-t-en ! Décampe, garnement ! Tu mens, on les connaît ces histoires ! » ; voilà ce qu’il entend de chacun, et son cœur d’enfant s’emplit de sourde rancune. C’est en vain qu’il tremble dans le froid, le pauvre petit garçon terrorisé, pareil à un oisillon tombé d’un nid qui s’est défait. Il a les mains et les pieds gelés, son souffle est coupé par le froid. Un jour, il se mettra à tousser. Encore un peu, et la maladie, comme un reptile mauvais, se glissera dans son corps, se logera dans sa poitrine. Bientôt la mort se penchera sur lui, dans quelque coin obscur et sale où il sera étendu sans soins, sans secours aucun —voilà ce que sera sa vie ! Voilà ce que peut être une existence en ce monde. Oh ! Varinka ! Il est pénible d’entendre demander la charité et de devoir passer sans rien donner, se bornant à répondre « Dieu t’aidera ». Il y a des appels à l’aumône qui sont tolérables encore (car il y a toutes sortes de façons de supplier les passants, ma petite mère). Certaines de ces supplications, traînantes et chantantes, sentent l’habitude, l’intonation apprise, la mendicité régulière et professionnelle. En ce cas, c’est beaucoup moins pénible de ne rien donner : il s’agit là de mendiant de longue date, habitué à cette vie, et l’on se dit alors qu’il surmontera la difficulté et qu’il sait, qu’il a appris comment il faut s’y prendre pour s’en tirer. Mais il est d’autres implorations qui n’ont rien d’habituel dans leur ton, qui sont rauques, presque rudes, effrayantes. Aujourd’hui par exemple, lorsque j’ai pris le billet des mains de ce garçonnet, j’ai aperçu à deux pas, près de la palissade, un autre miséreux qui n’arrêtait pas les passants et qui s’est adressé à moi tout à coup : « Donnez-moi, monsieur, cinq kopecks pour l’amour du Christ ! » Il l’a dit d’une voix tellement saccadée et dure que j’ai tressailli comme en proie à une sorte de frayeur ; mais je ne lui ai pas donné de kopeck : je n’en avais pas moi-même. Il faut dire aussi que les gens riches n’aiment pas du tout que les pauvres se plaignent à haute voix de leur triste sort. Il paraît que cela les dérange et qu’ils se sentent importunés par là. Du reste, la misère est toujours importune : on dirait que les gémissements des malheureux empêchent les riches de dormir !
Je dois vous avouer, ma très chère amie, que je vous écris toutes ces choses, en partie pour me soulager le cœur et en partie aussi pour vous donner une petite démonstration de mon style. Car vous avez certainement remarqué, ma petite mère, que mon style s’est grandement amélioré depuis quelque temps. J’ai appris à rédiger. En ce moment toutefois, je me sens gagné par une telle mélancolie que je commence à me complaire avec sympathie à ma propre vie intérieure, que je me sens comme empli d’une bienveillance extrême pour moi-même. Bien que je sache, ma petite mère, que cette sympathie-là ne changera rien à ma situation, elle me permet néanmoins de me rendre justice jusqu’à un certain point. C’est un fait, ma chère amie, qu’il nous arrive parfois de nous rapetisser à nos propres yeux sans aucune raison, de nous ravaler à moins que rien, de nous abîmer dans la conscience de notre nullité. Si j’osais faire ici une comparaison, je dirais peut-être que cela me vient de ce que je suis, moi aussi, un être malheureux et terrorisé, comme ce pauvre garçonnet qui m’avait demandé l’aumône tantôt. Je voudrais, si vous me le permettez, m’exprimer ici de façon figurée et allégorique, ma petite mère. Écoutez-moi : Il m’arrive, ma très chère, en me rendant à mon travail de bon matin, de contempler le spectacle de la ville qui se réveille et renaît à la vie, tandis que montent dans l’air les fumées des usines et que les rues commencent à s’agiter comme une chaudière en ébullition, dans un vacarme grandissant qui enveloppe tout. Il m’arrive alors d’être tellement saisi par le tableau qui se déroule devant moi, que j’en ressens comme une chiquenaude reçue à l’improviste sur un nez trop curieux. Je m’empresse de m’éloigner, me sentant si petit tout à coup, et de poursuivre mon chemin comme si cette vie tumultueuse n’était point faite pour moi. Mais réfléchissez bien, demandez-vous ce qui se passe derrière les murs noircis de suie de ces grandes maisons de pierre. Essayez de pénétrer leur secret, et dites-moi ensuite si je n’avais pas tort de m’abaisser ainsi moi-même sans raison et de permettre à mon âme de se laisser gagner par une telle pusillanimité. Notez bien, Varinka, que je parle ici de façon allégorique, et qu’il ne faut pas interpréter mes paroles à la lettre. Voyons donc ce qui se cache dans ces fières maisons. Là, dans quelque coin obscur et fumeux, dans un trou humide que l’on qualifie, faute de mieux, de chambre ou de logis, un humble artisan vient de se réveiller. Pendant la nuit, il n’a fait que rêver, par exemple, d’une paire de chaussures qu’il aurait par mégarde entaillées la veille avec ses ciseaux, comme si une telle misère devait absolument poursuivre l’homme jusque dans son sommeil. Il est vrai que ce n’est qu’un artisan, un pauvre cordonnier, et il est excusable, par conséquent, de ne penser toujours qu’à la même chose, qui est sa préoccupation quotidienne. Il a des enfants qui piaillent et sa femme a faim, elle aussi. Ce ne sont d’ailleurs pas les cordonniers seulement, ma petite mère, qui se réveillent dans cet état d’âme. Ce ne serait rien encore, et il n’y aurait guère lieu d’en parler, sans une autre circonstance qui s’y ajoute, ma petite mère : Dans cette même maison, un étage plus haut ou plus bas, il y a un appartement très luxueux, et l’homme riche qui y habite a rêvé aussi de chaussures cette nuit-là, supposons. C’est-à-dire que ce ne sont pas les mêmes chaussures. Les siennes sont d’une coupe différente, plus élégantes en quelque sorte. Toujours est-il que ce ne sont que des chaussures ; et c’est là le sens de mon allégorie, ma petite mère : nous sommes tous plus ou moins cordonniers à certains égards. Tout cela ne serait rien encore. Car le mal vient uniquement de ce qu’il ne se trouve personne, à côté de ce riche personnage, pour lui souffler discrètement à l’oreille : « Allons, voyons, n’as-tu donc pas honte de ne penser qu’à ces choses, de n’être préoccupé que de toi-même et de vivre pour toi seul ? Tu n’es pas un cordonnier, tes enfants sont en bonne santé, et ta femme n’a pas faim. Regarde autour de toi, et peut-être découvriras-tu ainsi un objet plus digne de tes soucis et plus noble que des chaussures ! » Voilà ce que je voulais vous dire, ma petite mère, de façon allégorique. Il se peut que je fasse preuve en ce moment d’une trop grande indépendance d’esprit, ma chère amie. Mais c’est une pensée qui me vient parfois, qui m’assaille de temps à autre ; c’est involontairement que m’échappent alors du cœur des paroles violentes. C’est pourquoi j’avais tort de me déprécier, de me ravaler moi-même, impressionné que j’étais par le vacarme et les grondements de la ville ! Je vais conclure : Vous croirez peut-être, ma petite mère, que je me calomnie, que j’invente des histoires, que je m’abandonne à la mélancolie, ou que j’ai copié tout ça dans un livre ? Eh bien ! détrompez-vous, ma petite mère ! Non : je ne m’abaisse pas à la calomnie, je n’invente pas, je ne broie pas du noir et je n’ai rien copié dans les livres — voilà ce que c’est !
Je suis rentré chez moi, plein de tristesse. Je me suis installé à ma table ; j’ai chauffé la théière sur le samovar, et je me disposais à boire tranquillement un verre de thé, deux peut-être, quand tout à coup, Gorchkov, ce locataire misérable, est entré dans ma chambre. J’avais déjà remarqué ce matin qu’il tournait timidement autour des autres locataires de l’appartement et il fit même mine, à un moment donné, de s’approcher de moi. Il faut que je vous dise en passant, ma petite mère, qu’ils sont bien plus à plaindre que moi dans leur misère. Pensez donc : une femme ! des enfants ! À la place de Gorchkov, je ne sais vraiment pas ce que j’aurais fait, moi ! Voilà donc mon Gorchkov qui s’amène, une petite larme sale collant, comme toujours, à ses cils. Il salue, claque des talons, mais paraît embarrassé et n’arrive pas à prononcer un mot. Je l’ai fait asseoir sur une chaise ; elle était cassée, il est vrai, mais je n’en ai pas d’autre chez moi. Je lui ai offert, du thé. Il s’est excusé d’abord, a refusé, s’est excusé encore et a fini par prendre le verre que je lui tendais. Il voulut le boire sans sucre ; comme j’insistai pour le sucrer, il recommença à s’excuser, refusa longtemps, contesta la nécessité du sucre. Puis il s’est décidé à en jeter dans son verre un tout petit morceau, après quoi, il m’a assuré que le thé était extraordinairement doux. Voilà à quelle humilité la misère peut conduire un homme. « Eh bien, mon petit père, que me raconterez-vous ? » lui ai-je dit. « Voici», fit-il, et il m’expliqua comme quoi il se trouvait dans le besoin. « Makar Alexéievitch, mon bienfaiteur, de grâce, pour l’amour du ciel, venez en aide à une famille dans le malheur. Ma femme, mes enfants, n’ont rien à manger. Je n’ai pas la force de le supporter, moi, le père », ajouta-t-il. J’ai voulu lui répondre, mais il ne m’a pas laissé parler. « Je crains tout le monde ici, Makar Alexéievitch, poursuivit-il. Ce n’est pas que j’aie peur d’eux, non, mais, voyez-vous, je me gêne. Ce sont tous des gens si fiers, si importants. Je craignais aussi de vous importuner, mon petit père et mon bienfaiteur, car je sais que vous avez eu des ennuis vous-même et qu’il ne vous est pas possible de donner beaucoup. Mais prêtez-moi, du moins, une petite somme. Je me suis risqué à vous le demander, a-t-il ajouté, parce que je connais votre bonté, parce que je sais que vous avez été vous-même dans le besoin, que vous avez des difficultés maintenant encore, et que votre cœur est, pour cette raison, compatissant à la souffrance d’autrui. » Il conclut en me priant d’excuser son audace et l’incorrection de sa démarche. Je lui répondis que je n’aurais pas demandé mieux que de l’aider, mais qu’il ne me restait plus rien, plus rien du tout. « Mon petit père Makar Alexéievitch, a-t-il insisté alors, il ne me faut pas beaucoup, si seulement vous consentiez… » (Il rougit jusqu’aux cheveux à ce moment.) « Ma femme, mes enfants, ils ont faim… si vous pouviez m’avancer quelques dix kopecks. » Mon cœur s’est serré affreusement. Ils m’ont dépassé ceux-là, en fait de misère, me suis-je dit. Il me restait en tout et pour tout vingt kopecks, dont j’avais disposé d’avance : je comptais m’acheter demain, avec cet argent, certaines choses indispensables. « Non, mon cher, je le regrette, mais c’est impossible, voyez-vous », lui ai-je dit à peu près. « Mon petit père Makar Alexéievitch, donnez n’importe quoi, fit-il alors, avancez-moi ne fût-ce que dix kopecks. » Là, je n’ai pu résister plus longtemps. Je sortis du tiroir mes vingt kopecks et je les lui donnai, ma petite mère, n’ai-je pas eu raison ? Oh ! cette misère, cette misère ! Nous avons causé ensuite. « Comment avez-vous fait, lui ai-je demandé, comment avez-vous fait, mon petit père, pour plonger dans une telle détresse, et pourquoi, étant si pauvre, avez-vous cru devoir louer une chambre pour cinq roubles d’argent ? » Il m’a expliqué qu’il s’est installé dans cette pièce six mois plus tôt et qu’il a payé à ce moment trois mois de loyer d’avance. Ensuite, des difficultés ont surgi, et sa situation s’est aggravée au point qu’il ne sait plus maintenant, le pauvre, où donner de la tête. Il espérait que son affaire serait réglée d’ici là. Or c’est une histoire délicate et extrêmement désagréable qu’il s’est attirée. Il est obligé, voyez-vous, Varinka, de comparaître devant le tribunal pour y répondre de je ne sais pas bien quoi. Il est en procès avec un marchand, qui a volé l’État lors d’une concession. L’escroquerie a été découverte ; le marchand a été traduit en justice, et il a entraîné avec lui Gorchkov, l’a compromis dans sa filouterie, alors que le malheureux n’y a participé qu’indirectement. En réalité, Gorchkov n’est fautif que de négligence et d’imprudence, et d’avoir perdu de vue, de façon impardonnable, le véritable intérêt de la Caisse publique. C’est une affaire qui traîne depuis des années déjà ; des faits nouveaux surgissent constamment pour accroître les difficultés de Gorchkov. « Je n’ai pas commis l’acte déshonorant qu’on m’impute, m’affirme-t-il. Je ne suis pas coupable sur ce point ; je ne suis pas fautif, je n’ai pas commis de vol ni d’abus de confiance. » Cette affaire lui a gravement nui. On l’a exclu du service, et bien qu’on n’ait pas pu mettre une faute précise à sa charge, il se voit dans l’impossibilité, avant de s’être complètement réhabilité, d’obtenir de ce marchand le remboursement d’une somme importante que celui-ci lui doit et qu’il conteste devant le tribunal. Moi, je le crois sur parole, mais le tribunal n’est malheureusement pas convaincu. Il faut dire que cette affaire est très compliquée, très retorse, embrouillée à plaisir et qu’il n’y a pas moyen de la démêler. Dès qu’on croit avoir tiré un point au clair, voilà que ce marchand l’embrouille de nouveau au moyen de détours rusés. Je prends part au malheur de Gorchkov, ma chère amie, je sympathise de tout cœur avec lui. C’est un homme sans travail, et il ne peut pas trouver d’emploi parce qu’on n’a plus confiance en lui. Il a dépensé toutes ses économies. Le procès traîne, se complique de jour en jour, et cependant, il faut bien vivre, manger. Par surcroît, sans but ni raison, un nouvel enfant leur est né, ce qui leur a fait des frais. Leur fils est tombé malade : encore des frais ; il est mort : des frais, et des frais toujours. Sa femme est souffrante. Lui-même est atteint d’une vieille maladie qu’il ne soigne pas. Bref, il a souffert, souffert l’inimaginable. Il prétend du reste que son affaire s’achemine en ce moment vers une solution heureuse, que ce n’est plus qu’une question de jours, et qu’il n’y a plus de doute quant au résultat. Il me fait de la peine, beaucoup de peine, je le plains tellement, ma petite mère. Je l’ai réconforté, consolé. C’est un homme désemparé, apeuré. Il a besoin de se sentir protégé, alors je lui ai parlé avec douceur. Adieu maintenant, ma petite mère, que le Seigneur soit avec vous et portez-vous bien. Oh ! ma tourterelle ! Quand je pense à vous, c’est comme un baume que je sens sur mon âme endolorie, et bien que je souffre aussi pour vous, c’est une souffrance qui m’est douce.
Votre ami sincère,
Makar DIÉVOUCHKINE.