Cher Monsieur Makar Alexéievitch !
Fédora m’a rapporté aujourd’hui quinze roubles d’argent. Comme elle s’est réjouie, la pauvre, lorsque je lui ai donné trois roubles sur cette somme ! Je vous écris à la hâte. Je suis en train de couper pour vous un gilet — c’est une étoffe merveilleuse, avec de petites fleurs sur fond jaune. Je vous envoie un livre contenant des nouvelles diverses. J’en ai lu quelques-unes, et je vous recommande surtout celle qui est intitulée Le Manteau. Lisez-la. Vous insistez pour me conduire au théâtre. Ne serait-ce pas trop coûteux ? À moins que nous ne prenions des billets à la galerie. Il y a très longtemps que je ne suis allée au spectacle, je ne me souviens même plus quand ce fut pour la dernière fois. Je crains seulement que cela ne revienne trop cher, voilà ce qui me tracasse. Fédora ne fait que hocher la tête tout le temps. Elle assure que vous dépensez actuellement plus que vous ne gagnez. Je m’en rends compte moi-même d’ailleurs. Que d’argent vous avez dépensé pour moi, par exemple ! Prenez garde, mon ami, qu’il n’en résulte des désagréments pour vous ! Fédora m’a déjà parlé de certaines rumeurs selon lesquelles vous auriez eu des discussions avec votre logeuse, à cause d’un retard dans le paiement de votre loyer. Je suis très inquiète pour vous. Adieu maintenant, je dois me hâter. J’ai un travail urgent, je dois changer les rubans d’un chapeau.
P.-S. Il me vient une idée. Si nous allons au théâtre, je mettrai mon petit chapeau neuf, et je me couvrirai les épaules d’une mantille noire. Pensez-vous que cela m’ira ?