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Les Pauvres Gens/Juin, Varvara

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28 juin Les Pauvres Gens ~ Juin, Varvara
written by Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski, translated by Marc Chapiro
1er juillet
1846, traduction 1946.


Mon cher Makar Alexéievitch !

Non, mon ami, non, je ne puis continuer à vivre parmi vous. J’ai changé d’avis et j’ai compris que j’agirais très mal en refusant un emploi si avantageux. J’y trouverai à tout le moins un morceau de pain assuré. Je me donnerai de la peine, je saurai gagner la sympathie de ces étrangers, je m’efforcerai même de modifier mon caractère si c’était nécessaire. Il est certes dur et douloureux de vivre chez des étrangers, de dépendre de leur bienveillance, de se contraindre et de cacher ses sentiments, mais le Seigneur m’aidera. Je ne puis tout de même pas rester une sauvage toute ma vie. Il m’est déjà arrivé de me trouver dans des situations de ce genre. Je m’en souviens, c’était quand j’étais petite et vivais dans un pensionnat. Parfois, je passais tout le dimanche à la maison à sauter, à gambader, au point que ma mère me grondait certains jours, mais cela ne me faisait rien, je me sentais l’âme si gaie, si légère. Mais quand le soir venait, une tristesse mortelle tombait sur moi, car il fallait rentrer au pensionnat pour neuf heures, et là tout m’était étranger, tout me semblait froid, sévère. Les gouvernantes se montraient si acariâtres le lundi. Alors, mon cœur se serrait douloureusement, l’envie de pleurer me venait. J’allais me cacher dans un coin obscur et j’y versais secrètement des larmes silencieuses, des larmes solitaires que je cachais, de crainte qu’on ne me taxe de paresse. Mais ce n’est pas pour cela que je pleurais, ce n’est pas parce qu’il fallait reprendre le travail et les leçons. Eh bien, j’ai fini par m’y habituer ! Je m’y suis si bien habituée que, plus tard, lorsque vint le moment de quitter le pensionnat, je pleurai également, en prenant congé de mes amies. Je fais mal de vivre à votre charge à vous deux. Cette pensée-là me torture. Je vous le dis ouvertement parce que je suis toujours franche avec vous. Croyez-vous que je ne remarque pas que Fédora se lève de bonne heure chaque matin pour se mettre à la lessive et qu’elle travaille ensuite jusque tard dans la nuit ? Or ses vieux os ont besoin de repos. Pensez-vous que j’ignore que vous vous ruinez pour moi, que vous sortez jusqu’à vos derniers kopecks et les dépensez pour moi ? Ce n’est pas avec vos ressources que vous pouvez le faire, mon ami. Vous m’écrivez, dans votre lettre, que vous vendrez au besoin vos derniers objets afin que je ne manque de rien. Je vous crois, mon ami, je crois en votre bon cœur, mais ce sont là des choses que vous dites maintenant. Actuellement, vous avez des ressources inespérées, par suite de la gratification que vous avez reçue. Mais qu’en sera-t-il plus tard ? Je suis constamment souffrante, vous le savez bien. Je ne suis pas en état de travailler comme vous, encore que je ne demande pas mieux que de le faire. Et d’ailleurs je ne trouve pas du travail autant qu’il m’en faudrait. Que me reste-t-il à tenter en ce cas ? Que vais-je devenir ici ? Me morfondre de tristesse en vous voyant travailler tous les deux, mes chers, mes bons amis ? Comment pourrais-je me rendre utile à vous si peu que ce fût ? Et en quoi vous suis-je tellement indispensable, mon ami ? Quel bien vous ai-je fait ? Je suis seulement attachée à vous de toute mon âme, je vous aime beaucoup, énormément, de tout mon cœur, mais mon destin est amer ! Je sais aimer et je puis aimer, et c’est tout, hélas ! car je ne suis pas en mesure de faire le bien moi-même, ni de vous rendre la pareille pour vos bienfaits. Ne me retenez donc pas davantage, réfléchissez bien et faites-moi connaître votre dernier mot. Dans cette attente, je demeure

votre dévouée,

V. D.

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