COMME dans un conte de fées, il était une fois deux amies, Olessia et Gounia. Elles avaient toutes deux le même âge : douze ans. Toutes deux lycéennes, dans la même classe, l’une était très riche, l’autre très pauvre. Si elles avaient été plus grandes, cette différence de situation n’aurait pu exister : par son amour, Olessia aurait aidé Gounia. Ce n’est que chez les « grandes personnes » qu’on rencontre des gens qui ne veulent vivre que pour eux, en ignorant les autres. Que dis-je ? Si elles eussent été plus âgées, peut-être leur amitié n’eût-elle pas existé. Ou même, se seraient-elles jamais rencontrées ? Et si, malgré tout, elles s’étaient retrouvées sur la même route ?...
Olessia possédait tout ce qu’on peut désirer : une maison, un jardin, des chevaux ; elle était fille unique et toute la fortune de ses parents devait lui appartenir. Ceux-ci étaient les marchands les plus importants de la ville. Quant à Gounia, elle ne se souvenait pas de son père, mort depuis longtemps. C’était un Italien. Quant à sa mère, elle était Russe, et directrice d’une école populaire de la ville. Le traitement qu’elle recevait était tout son avoir.
Gounia se considérait comme une vraie Russe quoiqu’elle ne ressemblât en rien à Olessia, laquelle était de pure race. Olessia avait le teint blanc, les yeux bleus et le nez retroussé ; Gounia avait plutôt les traits de son père : elle était brune, son nez se recourbait comme un petit bec, et ses lèvres étaient épaisses et très rouges.
Gounia avait remarqué dès son enfance ce qui se passe dans le monde. Orgueilleuse, elle ne fréquentait pas ses camarades riches, redoutant d’être humiliée par elles : cependant, elle exceptait Olessia. Celle-ci ne s’interrogeait pas sur l’existence de son amie ; elle ne pensait pas à lui demander pourquoi sa mère demeurait toujours seule et ne sortait pas.
L’habitation de la directrice se trouvait dans l’école même, et les lycéennes aimaient à aller chez Gounia ; elles s’amusaient dans les classes, sautant d’un banc à un autre, traçant des dessins sur les pupitres et y inscrivant les sobriquets qu’elles avaient donnés à leurs professeurs, ce qu’elles n’auraient pas osé au Lycée, par crainte des punitions.
Gounia aimait beaucoup Olessia et se sentait à l’aise en sa compagnie. Quand sa mère partit à Kiev où elle devait subir une opération, Gounia se rendit souvent chez Olessia, car ce n’était qu’à Olessia qu’elle pouvait raconter toutes les angoisses de son cœur. Elle se rendait compte que sa mère n’avait aucune amie, qu’elle était seule sur la terre. Elle souffrait déjà de leur pauvreté et confiait à Olessia à quel point elle aimait sa mère : « Plus que tout ce qui existait au monde. »
On était en automne et c’était la première fois que Gounia demeurait seule, sans sa mère. Cette idée lui était insupportable. Pendant les nuits, surtout, elle avait grand peur. La bonne, à qui on avait donné l’ordre de coucher dans la chambre de la jeune fille, ne se conformait pas à la consigne reçue et, le soir venu, désertait la maison, jusqu’à l’aube naissante.
Dès que sa mère fut partie, Gounia écrivit un journal. Ainsi, au retour, sa mère apprendra tout pendant son absence.
Dans son journal, Gounia dessinait les Mille et une Nuits. Elle aimait surtout le conte miraculeux des djinns. Elle dessinait les bons et les méchants, et c’étaient toujours les bons aux nez retroussés qui ressemblaient à Olessia : quant aux méchants, caractérisés par des nez crochus, c’était à elle-même qu’ils ressemblaient. Elle dessinait aussi les talismans, des serpents rouges et blancs, des coqs aux crêtes doubles et des ogres, des singes qui, sans qu’on puisse deviner pourquoi, ressemblaient à Olessia. Gounia rêvait qu’elle rencontrait un singe-maride et s’envolait avec lui vers les étoiles.
« Est-ce vrai, songeait-elle, que les étoiles sont des montagnes chaudes serrées les unes contre les autres ? Au delà, on perçoit le chant des anges. »
Elle aurait désiré encore s’envoler vers cette ville de cuivre où il n’y a pas de soleil.
Gounia dessinait son vol avec le maride : elle se tenait à son cou chaud, pareil à celui du singe.
Dans cette ville, elle habiterait avec sa mère et avec Olessia, parce qu’elle avait déjà compris que dans la cité où se lève le soleil les gens sont... non, ils ne sont pas tous méchants, seulement indifférents. Maintes fois, elle avait entendu comment on parlait de sa mère et d’elle : on rapportait que la directrice recevait un bon traitement... qu’avait-elle alors besoin d’autre chose ? Cependant, presque tous les matins, elle voyait sa mère raccommoder le linge, car elles ne portaient rien qui n’eût été reprisé, seulement nul ne s’en apercevait. Presque toutes les nuits, Gounia s’éveillait en entendant sa mère soupirer longuement. Pendant la journée, on peut cacher beaucoup de choses, mais, la nuit, tout se révèle : ces soupirs de détresse dans l’obscurité, elle les entendait chaque nuit, mais comment remédier à cet état de choses ? Peut-être pourrait-elle soulager sa mère en lui manifestant son amour, plus fort que toutes les indifférences, en lui contant son rêve de la ville de cuivre où le soleil ne se lève pas ?
Quel livre comparer avec celui des Mille et une Nuits ! Ce sont des contes très tristes, leur lumière ténébreuse a éclairé tout l’univers. Je sens leur reflet dans le désespoir de Dostoïevski, dans la foi rayonnante de Tolstoï et dans la misère unique, au sein de l’univers de Dieu, de Gogol, l’abandonné.
Gounia faisait aussi des illustrations pour Robinson. Elle ne représentait pas les aventures du héros parmi les anthropophages, mais ses attitudes d’abandon et son rêve de liberté. Il lui était encore plus sympathique quand elle se trouvait seule et attendait sa mère. Robinson, en habit imaginaire, les moustaches longues comme celles de Taras Boulba, ressemblait sur son dessin à une daine dont la légende serait : « Robinson dans une île inhabitée se nourrit avec des œufs de tortue. »
En automne, il pleut... mais il y a des jours chauds et clairs pendant lesquels on ne peut épuiser les contemplations et les richesses fluidiques de son âme. Pendant ces jours d’automne, les moindres choses ont beaucoup de signification, mais seulement pour le rayon muet de l’ancienne mémoire de l’homme.
Après s’être balancée sur une escarpolette et avoir couru « aux pas de géants » Gounia s’était mise à parler de sa mère à Olessia.
Gounia venait de recevoir une lettre de la clinique ; l’opération avait réussi, mais sa mère devait rester encore trois semaines absente. Elle apporterait un cadeau à sa fille. C’était un bracelet fin orné de deux petites boules. Sa mère l’avait déjà commandé par l’intermédiaire d’une infirmière, afin qu’il soit prêt pour son départ. Et elle devait encore acheter autre chose. Elle quitterait la clinique le matin, mais le train ne partant que le soir, elle aurait ainsi toute la journée pour ses achats. Elle aurait voulu commander un bracelet plus épais, avec cinq boules, mais elle avait craint de ne pas avoir assez d’argent parce qu’elle devait payer encore trois semaines à la clinique avant son départ.
Olessia avait beaucoup de bracelets, de bagues, de broches : elle écoutait Gounia et comprenait que sa mère l’aimait beaucoup, mais elle ne pouvait s’imaginer que quelqu’un manquât d’argent.
Gounia avait écrit la liste des jours qui restaient jusqu’à l’arrivée de sa mère ; elle effaçait sur ce calendrier le jour écoulé. Et pourtant le temps lui parut s’écouler plus lentement, quand il ne resta plus que huit jours d’attente. Elle avait peur la nuit, ne pouvait pas s’endormir et perdait toute patience.
Elle se préparait à aller à la rencontre de sa mère et continuait à écrire son journal, mais elle ressentait une chose qu’elle ne pouvait exprimer à l’aide de sa plume. Elle la dirait tout doucement à sa mère en la regardant fixement ; elle lui répéterait combien elle l’aimait, comme elle l’avait toujours adorée, mais que c’était seulement pendant son absence qu’elle avait compris la profondeur de son amour.
La compréhension de la vie se réveille soudain à la vue du malheur d’autrui et non pas à la vue du nôtre propre. Je venais de saisir cela, et toute ma vie s’éclaircissait : pour la première fois, je comprenais l’univers. Je concluais que dans un grand malheur, il y a une issue pour l’homme : rendre service à tous les misérables qui végètent dans notre monde glacial. Et voici que la plus amère vérité qui se traduit par : « Qui pourra venir en aide à l’homme ? » cette amère vérité, devient de la fausseté.
Il était une fois, comme dans les contes de fées, deux amies : Olessia et Gounia. L’une était très riche, l’autre très pauvre. Mais leur destin fut le même, comme leur amour était unique et leurs âmes inséparables.
Gounia se présenta un jour étonnée chez Olessia : pourquoi son amie n’était-elle pas venue au Lycée ? Elle ne put voir Olessia. Ce fut le père de la jeune fille qui la reçut. Gounia resta dans la salle à manger car on ne pouvait pénétrer dans la chambre d’Olessia qui était malade. Elle remarqua que tout le monde dans la maison semblait très inquiet. On attendait la visite du médecin. Personne ne pria Gounia de rester. Quand elle fut dans la cour, elle vit une voiture et comprit que le docteur arrivait.
On sut bientôt qu’Olessia avait la scarlatine et, deux jours après, on apprit qu’elle venait de mourir. On ferma le Lycée par crainte de l’épidémie.
Gounia demeura toute seule. Les trois jours qui suivirent sa visite chez Olessia lui parurent les plus longs et les plus tristes de sa vie. C’est pendant cette période d’angoisse atroce qu’elle se rendit compte à quel degré elle avait aimé Olessia. Elle ne pouvait rester en place tous les objets s’échappaient de ses mains fiévreuses ; elle chancelait elle-même.
Le soir, comme d’habitude, elle voulut rédiger son journal, mais elle ne put rassembler ses idées, et au lieu de former ses lettres, elle traçait des petites croix, n’écrivant que deux mots : « Plus vite ! » Cinq jours encore avant le retour de sa mère — cinq jours ! Elle alla se coucher, mais ne parvint pas à s’endormir ; elle ne pouvait chasser les pensées lugubres qui l’obsédaient : elle aurait désiré effacer ces derniers cinq jours pour que sa mère fût enfin de retour. Mais, toujours, ils demeuraient inscrits sur le calendrier. Le temps s’était arrêté... Alors la jeune fille ressentit une impression étrange qui se traduisit par un désir méchant : elle aurait souhaité brûler les jours qui restaient, avec une flamme dévorante. Dans son délire, elle essayait de les anéantir, mais ces cinq jours persistaient à flamboyer devant ses yeux : ils étaient comme des serpents de feu, rouges et blancs. Ici, même, au-dessus de ses sourcils. Hélas ! ce n’étaient pas les serpents, mais des mains brûlantes qui l’enserraient et l’étouffaient, et dominée par cette sensation d’oppressement, elle se figurait soudain que ces serpents et ces mains étaient Olessia.
Le même médecin que Gounia avait croisé en revenant de sa dernière visite à Olessia était venu à l’école, mais Gounia ne le reconnut pas, étant déjà très faible. Elle ne pouvait ouvrir les yeux pour regarder et pourtant répétait encore : « Plus vite ! Plus vite ! »
Quand la mère revint, Gounia était enterrée de la veille. On n’avait pas voulu l’attendre pour la cérémonie ; tout le monde avait peur de la contagion. Aucune des lycéennes ne s’était rendue à l’enterrement.
Le père d’Olessia seul avait conduit Gounia dans un riche cimetière où elle fut ensevelie à côté d’Olessia. La croix du tombeau de Gounia était semblable à celle du tombeau d’Olessia. Sur ces deux croix identiques, deux photographies différentes étaient incrustées.
La mère de Gounia avait apporté à sa fille, en plus du bracelet aux deux boules, une montre noire que son enfant désirait depuis longtemps et un nécessaire : du fil, des aiguilles, un dé, des ciseaux. Mais, dans cette ville de cuivre où le soleil ne se lève pas, à quoi servira tout cela ?
La mère donna tout à la fillette la plus pauvre qu’elle connût — on peut toujours découvrir un être plus misérable que soi — elle donna tout en mémoire de son unique enfant, de sa bien-aimée Gounia qu’elle avait chérie plus que tout au monde.
Quand elle songea à donner de la joie à une autre enfant, bien qu’ayant un chagrin inexprimable, elle se sentit réconfortée. La lumière éclatante de la joie d’autrui avait réchauffé son cœur glacé de tristesse.
ALEXEÏ REMIZOV.
Traduit du russe par s. R.-D.