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I
Miroir ô Miroir, " Ô " je crie, peut-être un peu fort, sur le ton d’un oh ! réveille-toi ! railleur. Le trouble que jette la buée à la surface. La décomposition du visage maintenant, bon, le voilà entier. Je sors. À classer dans mes périodes de représentation... Trois fois ce matin passé par le miroir. Pas pour le visage, ni pour voir au fond des yeux ; juste une mèche, rebelle et sur le front. Est-ce que le haut du visage peut devenir, pour un simple rendez-vous, un champ de bataille ? Ridicule. Pourtant je passe le pont de la gare sans regarder la lumière magenta entre les voies. Elle brille. Le réseau ferré, compliqué, à cet endroit, m’est invisible. Trop concentré sur ce qui me fait sourire ; moins la métaphore que le fait de la produire. Lawrence... s’il l’entendait en serait affligé, sans même voir se creuser les rides de mon front et avant même que je n’imagine les tranchées qu’elles minent. Avec l’avance, je peux bien le rencontrer aujourd’hui en ville. À peine onze heures. Depuis six, levé, et le rendez-vous avec la fille n’est qu’à vingt heures. L’oisiveté tendue il faut sortir, et marcher, et que cela se fasse dehors. Mon corps mon esprit, ça ne tiendra pas chez moi. ça donne quoi ? Des mouvements convulsifs : les mouvements... c’est bien ce qui se fait entre le corps et l’esprit, et lorsqu’ils s’agitent de la sorte comment les tenir entre si peu de murs ?
Je ne la connais même pas. Je la vois souvent sur son lieu de travail, à la librairie, et rien d’autre. Fin. Elle a — combien ? — mille prénoms : que je lui ai choisis clos par un " a " ; Alexandra, Rosa, Zouina, etc. Parmi ces mille, plusieurs ont été imaginés appuyé sur la rambarde du pont, où mes yeux intensifient et multiplient les cercles de lumière magenta. Les prénoms se prolongent ou éclatent une fois chez moi, sur diverses surfaces. Organisation : Un, me souvenir comment cette prise de rendez-vous a pu avoir lieu. Je l’ai. Je l’ai eu, mais elle habite une maison et le numéro de la rue suffit pour la situer. Le mystère de son prénom : consolidé, et qu’elle mentionne ce fait — en insistant — a rendu plus trouble encore ce secret. Ses yeux noirs se sont mis à briller. Je sens l’effet de son regard envahir à nouveau mon corps. Un grincement strident — locomotives jaunes et grasses qui déplacent les wagons aux abords des gares — et je reviens dans le présent. Ne pas se demander d’où vient le bruit, de quelle machine : la gare est déjà loin derrière moi. Je pense à Lawrence ; c’est aussi que je le rencontre ce jour-là en sortant de la librairie. Je glisse sur l’escalier mécanique, il s’élance sur l’autre, à contre-sens. Il y a un signe, entre nous, au moment de se croiser. Content de ne pas le voir de près... je n’aurais pas pu m’empêcher de lui parler de ma Liseuse — je la nomme ainsi depuis ce jour-là, juste pour moi, et ce nom ne se dégrade jamais, comme avec les mille autres. Mille, comme ces mille chemins qu’on emprunte pour se déplacer... Aujourd’hui, pas d’itinéraire conçu : sortir, amener dehors ce qui se bouscule à l’intérieur. Et donner la création de la ligne qui m’amènera au temps de ma Liseuse au hasard. La tête : je l’ai pleine de circuits, selon mes états d’esprits, et j’en connais un tout autre aujourd’hui. Le rendez-vous me fait plus d’effet qu’elle ou... Incroyable le cambrage ! Je suis passé où !? depuis le pont, et pour arriver à cette boutique de chaussures. Une habitude... On ne voit rien. Ici, et rien qu’en vitrine, toujours au moins trois modèles que je trouve extrêmement séduisants. Je ne crois pas à cette cambrure ! Comment en chausser ma Liseuse : je la connais sans jambes ni pieds encore, à cause du comptoir derrière lequel... Surgit Louise, une amie, elle a ce qu’il faut pour le cambrage, et sait se déplacer. C’est ravissant. Louise : elle a des traits de ma Liseuse et déjà travaillé en librairie. Imaginer son pied me met en joie, son déplacement m’allège — en même temps je suis en train de m’engager dans une série de fantasmes. S’ils prennent ce chemin la peur va venir avec ces accessoires. Éviter les vitrines à sandales, les circuits de mules : ne pas emprunter à la suite plus d’un point de ce qui constitue d’ordinaire ces parcours particuliers à mon état d’esprit. " Quand " — sur le ton du " Ô " au miroir —, mais quand et comment l’excitation et la joie arrêteront-elles de m’alourdir d’une charge ? Direction droit ailleurs : vers un petit cimetière, un peu au-dehors du centre. Une rue insoutenable de gaz et de bruits — la rue de la librairie de ma Liseuse : je sais ce qu’on trouve sur le sol. Les petits signes des arpenteurs lors d’un récent état des lieux de la ville : un gros clou, à la tête arrondie qui déborde du sol et cernée de quatre... oui, quatre traits jaunes et de chiffres. Combien, dix ? jonchent cette rue immense. J’aimerais bien rencontrer le dernier topographe passé là. Non... c’est ce qu’il a ajouté à son travail qui me plaît après tout : de courts commentaires, écrits en jaune, comme les traits, les chiffres. Des notes d’humour dans les repères, deux ou trois mots, simples. Très drôle de les trouver là. Je sais comment émerge l’incipit de ce délire. Et où aussi, je ne vais pas remonter une fois encore toute la rue comme à la première apparition d’un de ces signes. Comment : " Moteur / Soleil ", et un second — passé —, je n’en sais plus la teneur. J’approche j’approche, oui, tout juste si l’enseigne ne clignote pas : " Ici ta Liseuse Ici ". Ne pas entrer : passer devant est déjà énorme. Qu’est-ce... tout en joie de lire le " coucou " (dans le texte) de l’arpenteur. Les entraves les plus irréfutables sont parfois impossibles à croire : une échelle est posée sur la façade de la librairie. Un des pieds — non ! — utilise le relief du clou comme butée. Dessous : le texte du topographe, auquel s’ajoutait mentalement la voix de ma Liseuse. Leur choeur s’en trouve écrasé. ça y est ! la façon avec laquelle elle m’a donné rendez-vous : elle serait " probablement là si vous venez ", et avec le même mystère que lorsqu’elle a fait briller ses yeux noirs pour ne pas dévoiler son prénom. Regard qui a fondu comme une promesse lascive... systole, diastole, tout le sang se met à bailler : fondre. Voilà comment on glisse, on s’écoule ensuite sur un escalier mécanique. Elle sera là, mais ce si, et ce probablement n’ôtent rien au doute. Du vent dans les branches. Le chemin le plus court, en insultant le pied de l’échelle et le signe qui vient de réveiller cette incertitude. Peut-être... peut-être que si j’étais passé à côté j’aurais aperçu quelques traits du coucou. Un grincement — les machines jaunes et grasses. Bon, organisation : en Un oublier la mèche, rebelle. C’est oublié, comment l’idée leur vient d’installer des miroirs sur les devantures des magasins ? Putain de clou ! Juste sur le mauvais orteil... Combien ? encore quatre clous : si je bute sur chacun d’eux comme ça ce n’est plus la mèche que je panserai... Sans compter le spectacle d’une chute ! De toute façon les gens détournent les yeux lorsqu’ils voient quelqu’un tomber, n’observent plus quand on regarde autour avant de se relever. Et entre les deux ? Ils jouissent les salauds. Deuxième partie : ne pas entrer — c’est fait —, ne pas penser à ma Liseuse : le risque alors est de faire demi-tour... et entrer dans la librairie. Les bulles des clous : c’est une chance. Je passe " glop ! glop ! " et " ciao ". C’est le bout de la rue. Cette place est à chier. Nous traversent des idées ! D’abord la rue de gaz et de bruit et maintenant la place où elle débouche : identique à la rue mais en concentré dans 20 fois moins d’espace. Quarante, allez je bifurque. Plus tard le cimetière... Mylène ! étrange qu’elle soit dehors si tôt. Et allez... : je ne sais pas, moi, ce que je deviens ! ça va oui, ça va. Dans moins d’une minute elle me demande comment ça s’est passé avec Lucie... " Comment ? ", qu’est-ce qu’elle raconte... ? Troisièmement : écouter ce qu’on me dit, s’entraîner maintenant en vue de ce soir ma Liseuse. Mylène s’enorgueillit de maquer les gens entre eux ; hétéros, homos. Même de recoller les morceaux lors des bris de la passion. Qu’elle me prête sa voiture en perspective de Lucie : ce n’est quand même pas ça qui va faire qu’on retrouve notre ligne amoureuse. On y est, oui je me souviens de ce type à la soirée, gros cul, grosse voiture, grand appartement, compte en banque extra-large : " ... avec Corine, eh ben elle se l’est fait piquer par Carole ". Sa meilleure copine. Ne pas évoquer ma Liseuse. Le comptoir : elle sourit à quelqu’un au milieu de sa petite tête brune. Combien de fois ai-je gardé mes questions — renseignements littéraires —, lors de ses absences, afin de lui poser, à elle. Et de questions inventées pour sa voix et l’entendre sans écouter. Penser au troisièmement. Et écouter Mylène aussi... Lawrence tiens ! Bien sûr qu’il marche vite. C’est vrai que Mylène ne le connaît que de vue. En aval du canal... mais c’est la direction du petit cimetière ça ! Direction : cimetière ou pas ? Si je le vois ce sera impossible de m’en empêcher. C’est Ma Liseuse jusqu’à ce soir, et après on verra. Ma Liseuse et mon plan et ce qui, me connaissant, dépassé ce soir, deviendra : une fille. A part cette histoire simple du type qui a simplement fait un choix je n’ai rien retenu de ce que m’a dit Mylène. Elle doit être au volant de sa voiture maintenant et maudire Gros-Cul : mon travail d’entremetteuse réduit à néant ! ça dénote vraiment d’une... Les mecs c’est vraiment... Plus tard le petit cimetière. L’anglais a le don de me faire parler et ce n’est pas le jour. Donc, cette troisième partie ; je me plains, et m’en sers aussi, de cette machine à avaler que forme ma mémoire, à trier sévèrement, retenir et évacuer. Je me demande si ça ne passe pas par l’écoute. Trop de choses à écouter ; concentrer sur certains champs son acuité. On ne peut s’y appliquer consciemment de manière incessante : il y a un sujet d’intérêt — ou même une obsession —, des limites se forment et conservent une part invisible de membrane entrebâillée. Ce petit monde formé vit sur la brèche, tendu vers ce qui peut le consolider, l’affecter. On sent soi-même la tension de ses sphincters, de ces muscles à la fissure de la membrane. Quant à localiser ces tensions que ce monde nous transmet... Devenir un Lucky Luke : ne rien faire de ses dix doigts et, au bon moment, saisir ce qui passe, mettre en fonction juste ce qu’il faut. Très vite. Rouler des clopes, adossé. Agir dans la collure. Fumer. I’m a poor lonesome... bon, pour l’instant j’ai la fuite un peu plus convulsive. Tu es où là ? — expression offerte avec les portables. Tu es où là ? Rue des Roses Naines... pas aujourd’hui : ça mettra trop de choses en branle. Quand je pense à son regard à ce moment-là... brisée la belle ligne bien droite de sa frange de cheveux noirs. Fissuré le visage de poupée : c’est un peu la peau que lui donne le maquillage qu’elle choisit. L’éclairage de néons du magasin n’arrange rien. Où est-ce qu’elle traîne ? Dans quels endroits sort ma Liseuse ? Jamais vue hors de son comptoir. Ses fesses ! Sa tenue debout et comment elle se déplace ! Comment galber son pied de la cambrure des sandales, et des brides aperçues ? Immobilisée, comment la voir agir ailleurs ? Peut-être on la branche le matin, on la remonte pour la journée. Qu’elle n’a pas de chez-elle ; une machine à vendre des livres à des pèlerins comme moi, fragiles de coeur, une machine à renseignements : " une BORNE ! ". Peut-être un peu fort, " excusez-moi, un café oui "... il a dû se demander ce qui se passait le gars... Je sonne et il n’y a pas de murs où s’accroche le bouton ! Pas de maison de murs de nom de fille de cul de jambes de pieds ! Pas de cambrage ! Pas d’orteils pas de langue ! Elle a quand même quelque chose cette fille : chaque fois que je viens sur cette terrasse elle passe. Elle habite dans le coin ou... Quatrièmement, ne pas penser à une autre fille qu’à ma Liseuse. Sans oublier le Deux : ne pas penser à ma Liseuse... Organisation. Je dois traverser un bloc de poupées là. Cette terrasse de bar, j’adore. Elle doit être sans aucun intérêt d’ailleurs : jamais personne, et la terrasse d’en face toujours débordée. Bondée, ou débondée : des gens debout, pas assez de chaises... Terrasse envahie de types et de filles bcbg, du genre blond et bien Barbies. D’ici au moins je peux les voir, et les mouvements, les gestes : on s’incline en retenant un pan de cheveux pour la bise, même au serveur — qui ne doit plus bander depuis le temps, bien qu’avec ses postures de visage elles doivent y croire. Le cadre du spectacle : la place en entonnoir, côté siphon pour mon point de vue, peu de véhicules ; les colombages des façades qui dominent le bar de blondes, le bord des maisons tordu... Qu’est-ce qu’ils fichent en face ? À ma terrasse : personne. Au-dessus de moi : rien, et je dois me confondre aux chaises et tables sans signes particuliers. Tranquille. Aller voir de près comment elles sont chaussées, un jour... écouter dans quel langage et sur quel ton on s’exprime... Les remercier pour le tableau qu’ils m’offrent : virer la statue qui surplombe, sauter, me présenter : " James Blonde, le Spécialiste... ". Je vous remercie pour le spectacle que... Plus tard. Le bar de blondes est fermé à cette heure. Le cadre est là et prend tout le vide. Peut-être ce soir à l’heure de l’apéritif : la statue, le saut ! Cinquièmement : me vêtir des fringues de la statue pour discourir. Pas mal, un petit galop d’élocution, juste avant 20 heures ! Non, cinquièmement : rencontrer quelqu’un avant ma Liseuse pour me délier la langue, la chauffer. Des jours entiers où l’on prononce " une baguette s’il vous plaît ", rien d’autre. Un pain Polka. Des clopes. Une chance que se perdent des parts de mon plan à mesure qu’il se fait ! Vocaliser donc, et en Six : ne pas trop segmenter mon programme, y insérer trop de parties.
L’espace, le temps... Leurs tremblements convulsifs... Les visions presque hallucinatoires qu’on fait naître ensemble... Temps et espace, eux aussi agis de segmentation, surtout en ville. Ce qu’on ressent un tel jour approche du sentiment d’angoisse qui envahit lorsqu’on est frappé d’infidélité amoureuse ; prison et prisonnier de ces deux idées, et des obsédés d’images — des concentrés d’hallucinations — qu’on ne contrôle pas. Impression d’accélération dans le ventre, par les trous qui s’y font. Tout le corps se transforme et n’est plus doté alors que de muscles striés, aux stries mal réglées entre elles. Une seule différence entre ces spasmodies : il y a un objet et un objectif dans la présente fuite. Le rendez-vous, l’heure du rendez-vous : censé annuler la segmentation. Quand, " mais quand ? " et comment l’excitation et la joie arrêteront-elles de... Septièmement : se lever vite et se déplacer, et tuer ce septièmement. Chouette redingote ! " Je tiens à vous remercier... ". Pour troubler les distances, propager du flou dans le temps : une solution d’alcool. Drôle de chimie ! Désinhiber les muscles striés ! Faire dérailler les segments ! Un désastre d’idée : l’haleine sera déplacée. Sans compter que les odeurs, comme le regard d’onyx de ma Liseuse, éveille selon les esprits un monde particulier. Et puis : quelques verres, rencontrer Lawrence, les relents d’intimités qui se dévoilent... La joie de lui évoquer le rendez-vous... Et après : l’abattement qui suit les fuites. Comment est-ce arrivé ? Je me demande si c’est le genre de fille qu’il me faut : un modèle que j’ai aimé il y a quelques années, mais aujourd’hui... Tu es où, là ? ça ne passe pas... Je te rappelle... je te rappelle la partie Deux : ne pas penser à ma Liseuse. Rebelle et sur le front ! Et le grand champ de bataille ; la ville où je me déplace, plaie à la recherche d’un corps aux balbutiements que traverse encore le désir ; trous, l’Anglais, l’alcool, éviter ces accélérations incontrôlables ; muscles striés en pâte de chair foulée en chaussures à brides ! Par où suis-je passé pour repasser devant cette boutique ? Allez ! Le petit cimetière, et avant passer voir le camélia : ça me fera gagner du temps sur l’Anglais. Un quartier dévasté, frappé de démolition, des engins à chenilles, à godets munis de crocs, un quartier de jardins où il ne reste que terre dure et presque blanche. L’herbe ne passera pas ! Pourtant, sur une colline meuble oubliée d’une grue... On a investi ; on construit. Une, deux, trois années : ruiner, rendre désert et construire. Transformer, et au milieu : le camélia. Toujours là ! À fleurir, mauve pâle contre ce jaune des engins gras que les chenilles n’approchent pas... Comment ont-ils pu laisser passer cet arbuste ? Il est là. Voir s’il est là. Exorciser le coucou de l’échelle, cette voleuse de nid ! Est-ce la saison fleurie ? La fuite d’un camélia sur la boutonnière de la redingote empruntée à la statue sera du plus bel effet... Un peu de la force réfractaire du front végétal, ça aide : " Coucou ! C’est moi, Blondes ! James Blondes. Je vous remercie pour... ". Le rendez-vous, je vous remercie pour le rendez-vous mademoiselle ! On jouit sur des types qui chutent dans la rue, et ceux qui y rient solitaires sont méprisés : mouvement retranché de la tête, expression de méfiance. Je ne vais pas te sauter dessus mamy ! Pas s’inquiéter Jane ! Déjà oubliée... mêlée au monde où s’est éteinte l’insoumission de ma mèche... Mademoiselle comment ? Y aura-t-il un nom dans le rectangle et un prénom derrière la sonnette ? Un corps et le bruit d’une voix ? Quelque chose comme une Liseuse sans qu’un comptoir nous entrave. Il est bien là. Je me contente de sa vue d’ici ou je vais jusque là-bas, à toucher ses fleurs mauves ? Avec le temps passé sur place c’est vingt minutes encore sur l’Anglais... Il en est passé sous les ponts depuis tout à l’heure, l’époque où Mylène m’a dit l’avoir aperçu. Un peu d’histoire : cambrages, déserts, grand discours sur la place en entonnoir, guerre, joie qu’on rabat sur la folie, chimies, opérations sur plan... Accélération dans un flot d’insultes — taré ! va — déversé d’une vitre : quand les êtres humains deviennent automobilistes... quand les porteurs de portables nous demandent où l’on est alors qu’ils appellent un poste fixe... Accélération, déformation... J’y vais. Il faudra revenir sur mes pas : c’est ça aussi qui fait hésitation. Bon, c’est juste un petit décroché vers une poche, le long des galeries creusées depuis ce matin. Moins la beauté de l’arbre que celle du signe, et aussi moins la représentation que l’intensité du vestibule. Pas même une invocation : juste s’appuyer sur la rambarde toute proche, regarder l’eau, regarder l’arbre. Je pourrai même m’accorder un petit souvenir lointain ; deux. Pas plus. Toucher l’eau ça aide : mettre un peu de la main dans de la mort. Pourquoi de la mort ? La fille peut-être, la noyée dont les cheveux... dans le courant.... Est-ce le même mythe qui me travaille sur le pont près de la gare ? Le fleuve à double courant du réseau ferré... reflets du métal... et comme chevelure végétale la petite lumière magenta ! Cueillie. Présentée à la boutonnière de la redingote ! Mieux qu’un camélia ! Cette lueur, vive, éblouit modestement. " Afin de montrer la joie qu’a fait naître votre invitation, j’ai fait glisser un peu de la mort qui passe à ma boutonnière... ". Très bonne idée : le magenta pris des voies, j’arrive à la porte, appuie sur le bouton. Signal : la cloche électrique retentit... Le flux s’arrête, ma Liseuse arrive à grande vitesse. Avec " Oui... ". Elle est là ! Tout de suite : regarder comment le cambrage aperçu peut jouer dans ses mouvements. Si alors je pense à Louise c’est que ça ne fonctionne pas. C’est un bon test. Septièmement : valider ce test ! Le petit cimetière maintenant ? Et fixer ce que la rivière charrie depuis tout à l’heure. Une oraison peut-être : " en ce jour de discours, je voudrais... " ! Redingote. Etrange que je me remette en mouvement sans que quelque chose d’extérieur ne vienne me le souffler ; comme un grincement strident, une vision qui me traverse. Plutôt ce genre d’action qui m’agit d’habitude... C’est vrai qu’aujourd’hui... En tout cas, le bruit de la peau n’a pas changé ; chaque fois je me demande comment ça se fait : on marche, on laisse glisser la main sur le métal lisse d’une rambarde, et le frottement ! On dirait que la paume est devenue dure : la peau, le métal et le déplacement, le ton du frottement ne les rappelle pas. Est-ce que je surveille les accrocs qui pourraient surgir ? Je ne crois pas. Vérifier ça un de ces jours. Cette eau est vraiment glauque, à débouter le Narcisse aux rêves empreints des plus larges étendues d’huile. Miroir, Ô miroir, l’impossible est à la mèche ici ! A l’endroit de cette impossibilité pousse la gentille chevelure noire de ma Liseuse à frange... Dire que j’aime l’onyx et le geai... Faire de sa peau blanche des guirlandes aux Furies ! Je vais m’étioler ici, allez ! Trois minutes et je suis sur l’autre rive. Combien ? — une, deux, trois... en quelques brasses j’y serais déjà. Pas de rambarde de l’autre côté : de hautes herbes, un talus jonché de plastique et de métal qui rouille, encore de la végétation. En grosses mottes : elle empêche de voir la surface du trottoir et, non ! Lawrence !
II
Au-dessus d’une paire d’invraisemblables pompes italiennes, chapeautées par les plis cassés d’un revers américain, couraient deux s en miroir, aiguisés comme des proues, qui filaient à la ceinture, de laquelle coulaient des plis de rideaux mous ; les pans longs et lourds d’une veste qui, choisie trois tailles au-dessus de la sienne, coupait les cuisses juste au-dessus du genou, faisait — à un cou de jeune fille étranglé dans une chemise que la méthode et la coquetterie froissaient — une barrière d’épaules carénées, une silhouette de Mephisto. Noyés dans l’ombre portée d’un panama hors d’âge, le regard de Lawrence, toujours assuré, limpide, toujours certain d’être posé sur un monde connu, donnait à ce qui sur quiconque autre que lui aurait senti le carnaval, une homogénéité miraculeuse ; on pouvait dire qu’il n’était qu’habillé, le mieux possible, chiquement, sans spectacle.
Lawrence, oui je pouvais bien le pister lui courir après une semaine, deux, et plus il m’était nécessaire de le voir mieux il se rendait invisible, injoignable, à se demander s’il ne plongeait pas comme un lapin dans un de ses propres chapeaux déclassés dès que j’avais besoin ou envie de sa conversation ; c’est seulement lorsqu’on leur posait la question que ses plus proches amis se voyaient forcés d’admettre, avec l’étrange impression de l’avoir quitté à l’instant, qu’ils n’avaient pas le moindre renseignement sur son emploi du temps ou ses activités, ni quand ils l’avaient vu pour la dernière fois ; s’il avait pu imaginer le mal que j’avais, moi, dans une si petite ville, petit trou à tout perdre et surtout son intimité, à planquer mes miches pour laver le souvenir d’une cuite dégradante, même à trouver simplement un peu la paix...
Rien de plus redoutable qu’un goulet de province pour vous enseigner la mesure — surtout ne pas se laisser traîner derrière soi—, pour vous rentrer dans le crâne l’irréparabilité de toutes vos actions. On y boit plus que de raison, bien sûr, alors c’est pire encore car cette lutte contre l’ennui vous conduit tôt ou tard à brailler l’inavouable ou en fabriquer du neuf ; quel alcoolo n’a pas fini sa nuit avec une bite qui traîne dans le cul ou dans la bouche ? Et quand bien même on se sucre sur l’alcool, qu’on se civilise, qu’on se fait discret comme une muqueuse, ça ne modifie en rien l’appétit de tout par tous dans un paysage sans relief.
Le type le plus insignifiant gardait dans la suite éteinte des jours au moins assez d’éclat pour que toutes les langues participent au brodage de son tissu biographique ; ça clapotait mouillé tout autour, pas moyen d’y échapper, c’était même pas la mauvaise intention le calcul ou la méchanceté le moteur de ces mandibules, cette gourmandise, c’était toujours l’ennui, terrible ; et quand vous étiez bien emmailloté, englué dans les fils du bavardage courant, alors on pouvait commencer à vous pondre dans la tête : rester vivant dans de telles conditions, c’était surtout servir de garde-manger aux fantasmes ininterrompus.
Il y avait bien longtemps que je ne me débattais plus, trop heureux de pouvoir encore respirer un peu, d’avoir su garder l’estime de quelques proches contre l’envahissement progressif de ma vie par des fantômes de moi contre lesquels je me heurtais chaque jour, dans le cœur desquels on allait volontiers puiser une vérité dont personne ne voulait entendre l’écho chez moi-même... Ils dressaient peu à peu un mur infranchissable pour quiconque aurait souhaité me rencontrer vraiment, et le contentement que ces brouillons chétifs apportaient aux amateurs de transparence et de rentabilité avait depuis longtemps effacé tous les chemins conduisant à ce qui avait certainement été moi un jour mais qui, à force d’inutilisation, s’était cru moins résistant et moins vrai que ses reflets illégitimes...
Mais on avait déjà déplacé quelques pièces, peut-être même corrigé les règles, quand personne ne vous avait prévenu que la partie était entamée... Alors, c’était peut-être de ma faute : avoir à ce point fini par raser les murs pour me fondre à leur couleur, forcément, ça aiguisait un peu l’appétit ; rien de tel pour piquer dans un nerf la torpeur d’une rumeur.
C’était toujours troublant de croiser quelqu’un pour la première fois qui vous regardait d’un bloc sur pied avec l’air d’en savoir plus long sur vous que vous-même... Et personne ne peut se débattre là-dedans, la raison la plus dure s’écrase et meurt dans le molleton d’un panorama complètement irrationnel ; démentis, silences, atermoiements, tout n’est qu’aveu à ce moment-là, il vaut mieux faire le chien et aller pisser en traviolant un peu plus loin.
Avant que ne soit clairement établie ma déchéance — amorcée par ma fuite de la vie publique — j’avais pendant quelques années tiré un bien curieux bénéfice de cette gélification : on venait mirer en moi un peu de l’aventure dont chacun veut pour sa vie passée sans danger pour sa vie présente.
On passait me voir à l’atelier où je couvrais quelques toiles par jour pour réveiller le temps largué, et, surtout, ranimer l’éclat et la dorure d’une jeunesse qu’on avait laissée loin, le meilleur moyen pour y parvenir étant de m’interdire l’âge adulte à jamais ; et, terriblement, s’amenuisait dans ces visites aux odeurs assez dégoûtantes de spiritisme, la seule richesse qu’on pouvait bien trouver à ma vie merdouillarde : le temps qu’elle me laissait.
On venait cueillir dans mon appartement des fleurs dont pour rien au monde on n’aurait décoré son salon, et dont le parfum entêtant donne en fait des maux de crâne... Mais voilà, il est bon, semble-t-il, de se dire qu’on en apprécie l’espèce par-dessus tout, qu’elle est rare et ne s’offre qu’aux nez, aux vrais nez... En d’autres termes, on venait régulièrement vérifier la pérennité d’une vieille rengaine, celle qui avait inscrit un jour mon visiteur au rang d’homme d’exception, dont la malchance ou la nécessité avait écarté l’avenir artistique et intellectuel... Que ce dernier n’ait fait qu’un an d’efforts — le plus souvent assistés lourdement — pour toute une vie à venir, lui suffisait amplement pour peu qu’ils soient ravivés par le souvenir auprès de moi ; j’étais le gardien du trésor le plus poussiéreux et le plus fauché du monde. La même pièce frappée au centième, et chacun venait croire chez moi admirer l’original.
Je ne sais plus comment c’était arrivé exactement, comment j’avais laissé pourrir les choses, mais bon, c’est ainsi que ça se passait : moi dont personne n’aurait envié la vie miteuse et surtout pas l’encombrement des idées, moi dont parfois la compagnie semblait si inavouable en ville qu’on riait de tout ce que je pouvais dire en société pour en atténuer l’effet tout en préservant cette étrange complicité de ceux à qui on ne la fait pas, et bien on me visitait pour me faire savoir qu’il y avait eu un moment, un lieu pour le prestige, un truc en commun inouï, comme une sorte de contrat, enfin, que je n’aurais pas été dupe, moi, que je la connaissais la vraie valeur de leur vie, et c’était la vie et elle seule, pourtant, qui les conduisait à se tortiller comme ça pour se glisser dans son cours, à salir leurs ambitions, à se ruiner la santé et le bavardage avec des crétins, Dieu que j’avais de la chance, me rappelait-on, d’échapper à tout ça...
Rien, pourtant, ne venait leur rappeler que c’était par là où j’y échappais que venait s’aboucher leur lâcheté, qu’ils s’abandonnaient au point de devoir me rendre visite, alors que la vie quotidienne dont ils se navraient, curieusement, ne m’invitait jamais à leur table... On venait chez moi faire son devoir de conversation, assuré de la discrétion d’une visite au bordel, avant de se replonger le plus vite possible dans le bain des jours sans peine, l’esprit repeint, sûr qu’on était bien au-dessus de cette mare où pourtant on avait choisi de clapoter ; et — dans le même mouvement — bien certain aussi que tout ce qui s’y opposait était vain, que toutes ces histoires coûteuses et sans rendement, au fond, ces livres opaques et ces tableaux guères déchiffrables et pas bien beaux, c’était des fariboles de jeunesse dont il fallait effectivement se débarrasser. On en avait fait, en vérité, ce qu’il fallait en faire ; deux ou trois bons souvenirs.
On revenait pourtant assez souvent me secouer un peu le tapis, me réévoquer les pendeloques de vieilles splendeurs étudiantes, la beauté de vieux engagements artistiques, de mortes témérités éternelles, sans que jamais n’ait semblée choquante la violence faite au sens de ces actions ternies — pour peu qu’elles en aient eu un jour — par les déterminations libérales qui étaient désormais à l’ordre du jour. Untel m’évoquait tout ce qui, à l’université, brimait son enthousiasme, réduisait tyranniquement — il disait : " la tyrannie des veaux ! "— sa générosité culturelle... il vous aurait secoué tout ça, mais les autres, hein, les autres ... Lui qui aurait tant voulu faire de meilleurs devoirs (toujours sous-notés parce qu’il allait trop loin, c’était pas au programme), ou de meilleurs exposés (toujours sous-évalués parce qu’ils étaient trop vifs, allaient trop vite en besogne pour le niveau). Lâchement, j’acquiesçais au faux gâchis ; un autre me parlait de ces peintres que lui seul avait su voir, bien qu’ils fussent de tous les catalogues (tour de force étrangement plus difficile à ses yeux que de trouver les marges dans les marges...), ceci pendant que planait encore dans l’appartement l’odeur fraîche et écœurante de la résine acrylique, des liants élastomères, qui n’avait secoué à aucun moment sa curiosité d’esthète.
Et puis un jour c’est parti, c’était devenu trop difficile de maintenir en vie des souvenirs de plus en plus moribonds. J’avais désormais retrouvé tout mon temps, et maintenant que je ne l’occupais plus à tendre des crachoirs, tous en concluaient que je le brûlais à rien foutre.
Lawrence, je l’ai dit, savait se rendre invisible ; et ce salopard savait aussi bien se rendre insaisissable; il distillait avec contrôle juste ce qu’il fallait d’informations sur son compte, judicieusement choisies vraies et fausses, rebondissait en calculant avec science sur les échos de la trente-sixième main si fidèle, juste ce qu’il faut d’extravagance et de mystère à deux balles pour que la bête soit nourrie et ronronne en lui foutant une paix royale.
Quand je l’ai rencontré, que j’avais même failli lui rentrer dedans sans le voir, roulaient encore les frétillements des noms qui filaient au cour rêvé de ma Liseuse, des apostrophes pleines et charnues, boucles au duvet léger de ses deux oreilles moulées au doule de Dulcinea, doule à mordiller, élastique, doux cinéma, le claquement de langue contre ses dents, qu’elle avait puissantes et carrées, écartées par le suçotement infini des pailles des limonades, trois touches du piano Lo-li-ta — bien sûr —, mais aussi ce triangle trapu courant du lo du lolo droit au li reflet de la chute ouverte du il de nombril et ta-ta-ta-tata grimpant au sein gauche — elle moulait tout ça, comme elles faisaient toutes ces temps des premiers rafraîchissements, dans des pulls noirs et étroits qui claironnent par l’amorce creusée dans ce triangle de laine fine entre deux seins comprimés la proximité d’une petite vulve bombée dont elle est l’écho civilisé, Ada deux syllabes tendues sous le menton, rejoignant les clavicules, cordes agitées sous la peau dès qu’elle se tournait vers les rayonnages de livres, ouverte comme un question publique Esmeralda, et close dans l’affirmation que oui, mon pauvre cœur d’oiseau niais pétri chaque jour dans la confusion des bonnes et mauvaises lectures et — surtout — des bonnes et mauvaises façons de lire, mon cœur avait trouvé une fois encore une page assez blanche, un autre cœur assez inconnu pour y tracer les bafouillements des noms, un nouveau manifeste amoureux, dixième descendant d’une lignée annuelle d’enthousiasmes, chacun rendant ses battements plus douloureux à mesure que s’égrenaient les échecs...
Je laissai une fois encore m’envahir le bourdon léger de sa respiration, Emma, me plongeant de quelques paliers encore dans le seul sentiment profond que je me connaisse, ma douleur — mon orchestre — le seul en fait qui me soit assez familier, qui ne m’effraie pas ; poussée devant moi l’insondable torture de chacun de mes jours, dont je ne connaîtrai pas encore avec certitude l’étendue quand j’aurai déjà été cent fois déçu par l’inconsistance et l’étroitesse de mon bonheur...
J’en ai tellement peinturluré d’Elvira studieuse, Edwarda en guenilles, de Natacha, Rebecca, Lolita, Lolita ces inconnues mieux choisies pour épuiser toutes les facettes d’un désir que de vraies femmes rendraient trop pénétrable et vrai, que je ne verrai bientôt plus rien que des films transparents où sont peintes des silhouettes, archivés comme une bibliothèque, et vivra la branlette à jamais, le repos éternel après la soif étanchée.
" Pauvre couillon " c’est avec exactitude ce que j’aurais entendu si j’avais simplement évoqué la musique qui m’enveloppait tout au long du chemin, " Pauvre couillon " Lawrence impeccablement, et pour rien au monde alors que j’étais dans la pâte organique des élans amoureux, je ne t’aurais parlé de ma Liseuse cher vieil ami, pour n’être pas couillon encore un peu plus loin, car il me faut à moi comme à tous un boudoir bien isolé pour rouler dans la couillonnade ; il n’était pas question de te parler de mon rendez-vous, non, pour rien au monde je n’aurais voulu soumettre à ton jugement acide cette jeune fille miraculeusement passée à travers les mailles du jugement ordinaire à mon propos, moins encore te laisser écorner ma fébrilité, mon impatience, déjà mon amour!, j’allais l’aimer, ça brillait d’une évidence éternelle, oui oui sans aucun doute puisque je les aimais toutes, à chaque fois.
Deux fils d’acier me tirèrent brusquement par mes semelles fumantes de ce face-à-face avec Lawrence pour me traîner d’un jet à travers la moitié de la ville que je venais de traverser ; et j’espérais bien puiser dans ce brusque mouvement de mémoire — qui nous fait recomposer un ensembles d’actes maillés par le hasard, le désœuvrement ou la fuite, comme une chaîne organisée — de quoi bredouiller une anecdote qui puisse voiler cette rougeur montante (je la sentais distinctement et c’était l’enveloppe même de ma Liseuse qui se glissait sous ma peau comme une membrane nouvelle) et qui tienne le crachoir à mon terrible ami.
Tiré ainsi en arrière dans ce film syncopé qui faisait avaler la fumée aux pots d’échappements et passer les feux tricolores de l’orange au vert, je fus arrêté net par l’échelle, devant la librairie.
Il fallait juste cet écart de vitrine, ce petit pas de côté qui m’avait, bien que je fusse passé sous cette échelle, éloigné de l’aquarium si souvent observé dans lequel barbotait les autres jours de la semaine ma Liseuse désirée, pour trouver l’arbre susceptible de cacher la forêt. Ce que j’avais vraiment vu ou pas à ce moment-là se teintait des fumées des proverbes, scène si souvent vécue que les faibles variations la faisant trembler la confinent à l’abstraction, ou encore scène si souvent évoquée sans être vue, parce que son origine est déjà celle de l’usage — ici la superstition — et des discours généraux, que dans le ressassement des conclusions qu’elle nous propose (qui se proposent à nous avec ou sans elle), elle dessine déjà les circonstances propres à les accueillir de façon exacte, définitive.
C’étaient deux pieds gras roulant sur eux-mêmes comme des ballons remplis d’eau, deux guibolles cariées de varices dandinant devant l’échelle posée contre le mur, c’étaient, quels que fussent l’âge, le sexe ou la condition des promeneurs, les hésitations, les questions que nous pose l’éternelle anxiété des heures devant le cours assassin des épidémies comme devant la rubéole du petit, et la fatale réponse : la préférence pour l’enchaînement divinatoire sur l’acceptation d’une distribution hasardeuse des coups portés par la souffrance ; ici, il est si difficile de mieux puiser à sa mémoire le pas d’une femme qui affirme en silence qu’elle ne craint rien — renforçant, par l’allant exagérément assuré qu’elle y met la permanence et la puissance de la sotte terreur — que se laisser envahir par les anciennes discussions soutenues sur les règles et les prodiges nés de l’horreur du fatum... Rien n’est plus improbable pour moi que de savoir qui nous gouverne, de notre souvenir ou de notre imagination.
Impossible en tout cas, de savoir si cette femme basse équilibrée par des sacs de supermarché s’écartant de l’échelle était le produit théorique de mon horreur des mancies et des mystifications, ou le compte-rendu exact de mon observation du jour, celle, si courante, qui conduit à remarquer que si la superstition entraîne le doute, elle n’écarte pas pour autant l’obéissance à ses règles. Rien de tout ça n’était vrai, sans doute...
Mais au moment où je racontais à Lawrence avec de nombreux détails les piétinements de cette femme et de tous ceux qui suivirent devant l’échelle, je ne pouvais m’empêcher de penser que la distance dans laquelle je tenais tout élément de vie réelle chez les femmes que je rencontrais ou cherchais à rencontrer, n’avait rien à envier à cet occultisme qui consiste à tenir la raison dans la même méfiance que l’ensemble des superstitions qu’elle ruine. Nous semblons toujours préférer écarter du champ de nos dispositions ce dont nos choix sont vraiment féconds et définitivement, préférant le faux génie des images et des fatalités indicibles ; ainsi, l’amateur de fariboles ne s’étonnera pas de la médiocre qualité des récits de ceux qui y souscrivent, de la quasi nullité de la caricature théorique qui les soutient, là où il cherchera dans le plus flou des horizons un point susceptible d’obscurcir le discours de la raison ; il voudra surtout ignorer que les récits de la raison contredisant ses amours affligeants sont non seulement légion, mais aussi producteurs de toutes les merveilles d’un siècle qui est le sien mais qui le terrorise.
Je décrivais à Lawrence jusqu’aux boucles d’oreilles de cette femme dans l’espoir que, gonflée de mon insistance et des éclats de mon rire forcé, cette anecdote masquât la seule chose dont j’avais envie de parler, rendît imperceptible la vraie source de ma nervosité, l’adorable Liseuse qui avait conduit mes pas jusqu’ici, dont j’avais obtenu grâce à lui un rendez-vous, dont j’ignorais à peu près tout et que, au grand jamais — et sans doute une fois encore, craintivement, pour ne risquer de rien briser — je n’aurais sortie de cette ombre cotonneuse où la maintenait mon désir.
Ce qui se déplaçait, enfin c’est ce qui me semblait, ce n’étaient pas les pupilles de Lawrence, mais la lumière glissante à la surface de ses yeux, comme si du jour au jour l’éclat lui en était donné par une perspicacité éternelle obéissant au soleil comme j’obéissais au mensonge pour ne pas lui évoquer la seule chose au monde dont, vraiment, j’avais envie de lui parler.
III
Bon : je le vois sur l’autre rive, et comment je me re-trouve avec lui maintenant ? Il me repère, je lui fais signe. Ma main glissait sur la rambarde, elle se soulève. Quel mouvement plus cohérent ? Et avec joie ! Et merde ! seulement après : comment j’ai pu oublier, en traversant le pont pour aller à sa rencontre, que c’était vers lui que je me dirigeais ? Au point de m’y cogner sur l’autre rive ! Et maintenant : englué avec cette femme aux pieds lourds... avec un sac du même poids au bout de chaque bras ! Des couches de vrai mêlées à des strates mensongères pour étouffer ma voix de lui évoquer ma joie ! Comment m’en débarrasser ? Encore une fuite qui ressemble à un trou, sûr qu’il n’est pas dupe l’Anglais ! Ses deux globes de cristal le montrent bien... Pas un mouvement, pas un cillement de paupières : dans mes ultimes retranchements, une seule arme, une soustraction justement : celle de mon corps qui le protégeait du soleil... Paf ! En plein dans les yeux ! Pas bougé, cillé, rien ! Un anglais avec les yeux trempés d’un africain... Juste une chose à faire : les deux soleils dans ses yeux qui réveillent l’autre derrière moi, et le souvenir de l’ivrogne et de son anus éméché... Remettre tout ça dans l’ombre. Des actions ! et elles sombrent... une fuite et c’est le trou ; une arme brusquement lumineuse et peau de balle ! À croire qu’on est bon que pour les réactions. La télé, l’espoir, l’autoroute, les survets débridés : bourses vouées à la fluidité... Tu es où là ! Huitièmement : attention. Ce que je lis en ce moment ? Le salaud ! Il n’a quand même pas tout deviné. Law-lita, avec le plus bel accent anglais. Sauvé mais... son rire ne va pas durer. Ben tiens ! allons au cimetière ensemble... comment je peux devenir aussi idiot ! Une visite du cimetière : exactement le genre de choses qui peut l’enthousiasmer. Bien délier ma langue avant ma Liseuse, et pas que des conneries se jettent de la bouche comme ça ! Trouver quelqu’un, voilà, huitièmement : un inconnu, échauffement de la langue et de la voix. Meilleure idée que le plan statue-redingote... En rencontrer un c’est bon : un, pour l’entraînement ; deux pour attirer celle dont je veux étudier la cambrure. Sûr que de parler du rendez-vous à un inconnu créera un phénomène d’appeau. Ma Liseuse aura ainsi l’oreille rompue aux charmes qu’elle m’a lancés et que j’entends lui offrir en écho ! Bon, une chance que Lawrence ait eu un rendez-vous lui aussi. Peut-être pas plus proche dans le temps que le mien ! Peut-être le même que le mien ! Je sonne et sans qu’un pas résonne et sans que j’ai fini de sonner on ouvre. C’est Lawrence, déjà comme chez lui, qui apparaît ! Le salaud m’a devancé ! Derrière, entre son épaule et sous le panama de l’anglais, le regard de ma Liseuse... Elle porte son putain de chapeau et c’est lui qui ouvre ! Le grésillement de la sonnette s’amplifie, mon index s’enfonce, mon bras puis c’est l’endocytose... GROS TITRE : Disparition à Parano-City : un prétendant est digéré par une sonnette : même pas d’alarme ! Au sujet du huitièmement — c’est l’inconnu —, ne pas choisir : le rencontrer. Nommer, décider, désigner, se fait sur les bases d’un savoir, je suis certain d’avoir en tête le portrait-robot de l’inconnu que j’aimerais rencontrer... Une dizaine de moustaches, quinze paires d’yeux, des traits à revendre ! Le rencontrer fortuitement, et ce ne sera plus par hasard pourtant, maintenant. Oublier ce chapitre de mon plan pour qu’il vive. On croit souvent que je détourne le sens des choses, des mots. Comprends pas ! On crée du sens, ou on exhume ce que le monde inhume lâchement. Ce ne sont pas des jeux — quelle jubilation pourtant, parfois. Et si je deviens traître, ce n’est pas aux mots, aux choses, aux sens... C’est au monde tel qu’on le fait, tel qu’il parle. Je ne suis pas sensible aux codes. Tant mieux ! On y façonne que tricherie ! Ehi ! Les pêcheurs... combien de... l’anglais est parti depuis quand ? Même pas vu passés ! Un chômeur en survet, deux retraités : plus d’espace sur ce bout de terre. Un autre se pointe et c’est le bouc... l’émissaire du mauvais oeil ! Cimetière ou...? La mise impeccable de Lawrence m’a donné envie, envie de tâcher quelque chose. De peindre, de gratter, frotter, faire grouiller des vers de belles images, ou du vide. Que ça remue quand on regarde ! Qu’on voie ce que ça donne vibrer ! Beau, belles ! Le beau s’est-il toujours imposé à nous de manière aussi despotique ? Quand je pense au Boudiné, au jugement si âpre en matière d’art ! Fasciné, alors même qu’il est devenu photographe, par les images publicitaires pour la lingerie Aubade... Les images pigeonnantes — cette idée pour faire un relevé topographique d’une certaine zone du corps —, images qui le font devenir pigeon ! Voilà comment on devient un porc de consommateur, sans débourser ! Juste en consommant ces images et les élevant au rang de beauté par fascination. Aucun choc, s’il se procurait de la lingerie : la porter, pour quelque perversion de son goût. En attendant " il faut absolument que je chope les trois dernières leçons " ! Le type même d’image que j’entends transformer, et en faire ressortir la puanteur, la grouille dissimulée, le mensonge triché... Avec une technique qui, en dix secondes, montre vite le pays du Gore, sans faire table rase de la forme. Un bus, oui. Bon, courage au Boudiné dans sa recherche : dans les magasins de lingerie on me donne toutes sortes d’affiches : " pas les Aubade " ! Mon Boudiné je t’adore ! De ton surnom surgit cette femme aux pieds de baudruche emplis d’eau chaude ! Avec une bosse du chameau de Nietzche dans chaque main ! Chaude ! Pour l’apathique souplesse de ses arpions mais... si je t’avais là je dirais tiède ! Je préciserais. Mais j’ai décidé de prendre un bus, le premier qui passe. Qu’elle porte ! Ses sacs dans ce désert, et son détour aux pieds mous à la rencontre avec l’échelle... Quelle... neuvièmement : commencer à m’inquiéter de l’heure. Midi ou 14 heures ? Avec ce monde il est... Encore une avec des sacs c’est pas vrai ! Pas mal. Qu’est-ce qu’elle fait, fouille ? Ah... C’est vrai qu’elle est plutôt encombrée. D’accord... le ticket dans la bouche... Range le reste, " vous permettez ...". Houla ! ça serre ! Ouuuui ! C’est vrai qu’il y a foule... ça va, maman ! Elle ne pouvait que rester muette c’est vrai. Allez... j’ai juste poinçonné, c’était ta bouche... Même pas touchée ! Qu’est-ce qu’ils ont tous !? " Tenez ". Merde ! Je ne peux pas lui glisser en retour dans le même local... Plus maintenant, avec tous ces yeux... Une poche, une poche vite. C’est quel bus d’abord ? Très important. Un 8, bon... Et le ticket !? Elle doit l’avoir récupéré ? Houla... ce sourire... attention à ma Liseuse ! Elle a dû récupérer. Je pensais que tout le monde serait gêné, et elle. Mais non : sauf, elle ! Bon... avec une hésitation dans le lâché du coupon... On voit pourtant de drôles de trucs en ville et dans les abris-bus les gars ! Même pas Aubade : Magnum ! Disparu cette année c’est vrai, ils sont devenus sages... Peu importe, ou je délire ou combien de femmes dans les images d’abris-bus... combien d’images dans les abris-bus présentent des visages de femmes, bouches en posture de sucer ? Sans oublier leurs mains. Davantage les doigts : l’absence des poignets. En ce moment c’est un parfum, un flacon, tout en longueur... avec les yeux dirigés non vers le flacon mais passant sur la pointe et vers les yeux de Rocco. Honte de me le citer ! Pas à cause du porno : à cause du produit. J’ai de sales affaires avec le marché. Faudrait calmer tout ça. En le citant j’ai l’impression d’en bouffer. Mais bon, comment faire... je suis vivant, aujourd’hui, dans ce monde. Ce n’est pas parce que je prends un ticket de bus de la bouche d’une femme pour le poinçonner que je me retrouve en dehors ! Sûr qu’ils ont tous la trique ! N’ai-je pas été serviable, plein d’aménité, galant ? Comme un souffle général quand elle a desserré les dents ! Du genre chaud qui vient du ventre, qui le vide. Elle entre, elle est belle, le ticket s’insère entre ses lèvres, son oeil va au désarroi, je me saisis du ticket, elle tient bon alors que je tire — " vous permettez..." —, j’insiste, alentour cela provoque l’attention, les dents lâchent, les lèvres, les voyageurs y pénètrent : voilà le souffle ! Le râle. Ma Liseuse se peint-elle les lèvres ? Réhausse-t-elle sa pulpe de deux traits gras ! Je la vois prononcer son prénom... En épaisseur, une seule de ses lèvres vaut une bouche entière de Mylène ! Cela suffit, en pulpe, pour intercéder auprès d’untel, en faveur de tel ou tel... Présenter Gros-cul à... comment déjà... peu importe ! Une vraie mode du maquillage ces temps-ci... Propagation des salons de coiffure... Le mannequanisme de ce monde ! Pose d’ongles etc ! Voilà ce que je dirai à mon inconnu : l’installer d’abord à la place de la statue, et s’adresser à lui d’en bas. Profil trois-quarts vers lui et un quart côté Barbies Bar, c’est moi qui porte la redingote : " n’est-ce pas la logique du marché que de voir proposer une pose d’ongles longs alors que le vernis ne s’est jamais si bien vendu ? Pour l’étaler, de la surface est nécessaire, il faut donc en créer, et vite ! Puisque de cette couleur s’écoule de partout, elle fuit de toutes parts ! Faites le calcul, Ô inconnu ! Faites proliférer les ongles, multipliez les membres — en ouvrant les chaussures — où poussent ceux-ci, augmentez la surface de cette corne.... Ajoutez le processus de la jalousie, de l’envie, de l’imitation, chez les humains, en augmentant par cela, la surface de cette conne... Maman et tati sont déboutées ! Nos modèles sont devenus les modèles ! Tu ne verras pas de sitôt ta fille dans les escarpins de ta femme, ni de sa soeur ! Où va Freud sans les tantes ? C’est à s’en mordre la queue ! La taille de la poitrine est imposée despotiquement ! Et pas par la chair... Par le produit qui la contient ! Jamais autant que cet été je n’ai vu de bourrelets déborder le soutien-gorge ! Enfin, je n’ai pas compris... Mais comment cela pourrait être devenu un désir féminin que la chair regorge en oppressant ? Mais c’est peut-être la gorge qui devient opulente ? Pourtant cela ne se voit pas seulement sur les jeunes filles ! L’homme moyen dont on parle, qui n’existe pas sinon pour le marché, dont la chair est de pourcentage, cet homme moyen, peut être doté d’une vulve et de seins qui débordent ! On n’est pas débarrassé des prêtres qu’on a déjà la Bourse et les Céréaliers sur le dos ! Tu vois leurs édifices, comme ils sont beaux dans la campagne, le long des autoroutes.... C’est pour moi la même beauté que les plis soufflés par une lingerie qui comprime et tyrannise ! Ces forteresses sonnent du même glas ! Et Ô prince Muichkine, je n’y suis pas insensible ! Voilà comment tu es arrivé là, et voilà pourquoi je te parle. ". Dix ou onzièmement, descendre du bus. Qu’est-ce que je fais, je descends ou...? Incroyable tous ces travaux... Je ne vais pas repartir dans le même délire... " Monsieur ? ". " Oui ! ". " Votre ticket n’est pas valable pour le parcours inverse ". Qui c’est celui-là ? Qu’est-ce qu’il... ? Le terminus... Il représente mal mon idée de l’inconnu ! Le calmer immédiatement, et choisir mon petit air ahuri et provocant : " Je n’ai pas, monsieur, de ticket... ". Bien... bien ! très intelligent... Un papier s’ajoute à ma poche arrière. Bon, autant prendre cette rue. Le centre-ville comme vague direction. Décider au bout de la rue : ou la gare et voir s’élever d’un quai l’inconnu, ou aller repérer les lieux de vie de ma Liseuse. S’asseoir face à la maison et rêver. Laisser aller les pensées, et que l’amour diffuse au lieu d’infuser... Trouver un bouquet peut-être, dans un jardin voisin. Offrir des camélias en toussant... Comment se fait-il que je brise sans cesse mes idées en les rendant ridicules, et du coup irréalisables ! Convoquer au rendez-vous la bande du bus et faire présent à mon adorée d’un carnet de tickets ! À mon à-dorer ! Pas si ridicule, mais ce n’est pas ce qui se fait... Le risque : changer l’intérêt de ma Liseuse en désastreuse surprise ! Est-ce que les gens sont si choqués par les manières d’agir différentes du commun ? Peut-être pas, mais tant que celles-ci et ceux qui agissent ainsi restent éloignés... Et il faut approcher ma Liseuse au point d’en éprouver la cambrure ! Avoir la possibilité de connaître ses points de cambrure, voilà ! Les cambrures de son esprit, de son pied, de son corps ! Sur un lieu de travail on en est empêché plus ou moins. Sa manière de ne pas dire son prénom ! Aucune défiance : un trait d’esprit jeté dans ce qui est possible entre nous. A-t-elle senti mon goût pour ce genre d’intrigue ? Ou deviennent-elles indifféremment des intriguantes dès qu’un contact masculin les presse ? Non, ce jugement ordinaire à mon propos, ni aucun autre, elle ne l’a envisagé. C’est sans jugement qu’elle a pu traverser les mailles. L’idée des camélias et des quintes... Aucune crainte à ressentir à faire ce genre d’esprit ! Elle laisse tout l’espace même à l’imagination... Quand, et comment, l’excitation et la joie arrêteront-elles de m’alourdir d’une charge ? Elle ouvre les espaces que je prise. Et je me tords dans la rue avec une machine sans production... sinon qu’elle provoque et fabrique de nouvelles pièces ! D’autres courroies, d’autres poulies ! Peut-être est-ce la forme que revêt ma joie ? Ridicule ? Dans ma fuite pourtant, à travers la ville, c’est mon sentiment inexprimable que je jette aux vents ! Les lieux où je passe, ces points de reconnaissance dans mes errements ordinaires : c’est avec eux aussi que je partage ma joie ! L’âme d’un faux-chevalier ! Voilà ce qui me tord ! Impatience et sensibilité morbides ! Voilà ce qui amollit mon toupet ! Ma mèche rebelle ! Elle me tombe sur les yeux si je lève la tête vers les balcons ! Dissonances, faux-accords, et mon luth, sans l’effacer, prend le caractère de mon âme ! Les échecs se calculent aux pots de géraniums poussés des rambardes... attention : ceux dont on balaie les débris soi-même ! Les voilà les toiles qu’on vient voir chez moi... Les voilà les traces des fantômes qu’on vient saluer ! On vient les voir comme souvenirs ! Quelle méprise ! Quand ils sont devenus autre chose, par innocence et par candeur peut-être... Ou par bêtise... par aveuglement. Car je n’ai plus les souvenirs qu’on a en commun avec moi ! Et aucune volonté dans ces disparitions ! Aucune perte, ni aucune ambition à obtenir ce corps sans membre que devient ma mémoire... Adressez-vous à mes fantômes ! Chacun possède sa prétendue : elle vous racontera. Chacune d’elles a ses points, liés à un groupe, à un temps, à un monde... Jamais tout ça ne m’a appartenu, et ne m’appartient ! Il suffit de retrouver chacune d’elle pour me redonner un corps ! Lui redonner des membres ! Et encore on ne me reconnaîtra pas... Déjà je serai ailleurs.... Déjà un organe inconnu se sera formé... sans qu’une idée vienne de comment l’articuler au corps constitué ! Déjà j’aurai rencontré une Paulina, une Lovna ! On essayera le calque dans tous les sens... Mais non ! ça ne fonctionne pas ! Monstre ! rien ne se superpose ! C’est que ma Lovna m’aura donné le délire américain et la passion slave et le na ! d’un fantôme en bas-âge... Un amour inné, un amor-né, un mort-né ! Embarqué dans un gel de la Néva ! Ah ! le parfum des myosotis... pris dans la glace... même les nez... en l’espèce, s’y casseront ! Il n’y a que moi, devenu chien, et pisser sur la Néva gelée, pour libérer ce fantôme... Et il fuira encore : le parfum des regrets, des myosotis, n’a aucune odeur ! Les noms de cette fleur : " plus je vous vois, plus je vous aime ", " oreille de souris ", " ne m’oubliez pas "... Un jeune homme nage dans une onde pure vers une touffe de ces fleurs, il la cueille, la jette à ses amis : " ne m’oubliez pas...! ". On ne le revit plus ! J’aurais dû faire ce coup là à Lawrence près du pont et des pêcheurs ! Belle sortie ! Ah ! devenir fleur dans les ornements des dames ! Transformé en petits îlots flottants, formant ces assiettes russes justement... Combien de livres ai-je lu sur ce banc... Et volé le soleil aux grand-mères, forcés de s’asseoir sur celui d’en face... Allez, deux secondes j’ai tout le temps... Celle qui décrépissait, c’était dû au vol de la lumière ou...? Une, puis à deux pour la soutenir, puis jamais revue... Ne m’oubliez pas ! Oui je pense à toi mamie ! Les myo-sotis : muscles de la mémoire ! Atterré d’abord par la présence de l’anglais au plus près de ma Liseuse, retour et je sonne. Elle ouvre cette fois. Jet d’un petit bouquet de muscles bleuis, à la figure, ah ! —bras resté tendu et main ouverte vers la femme, visage tourné vers la rue — ah ! seule force, seul venin des faux-chevaliers ! Ou peut-être a-t-elle donné rendez-vous à plusieurs prétendants ? Les types du bus déjà, opéraient un premier regroupement... je n’aurais pas vu un signe de l’un d’entre eux... " viens t’échauffer avec nous, allez " ! Mon refus de voir ce signe, cette indépendance et le coup du ticket : ce savoir-faire les effraie ! Ils brandissent comme une arme menaçante l’histoire du coupon ! L’un d’eux tient même la pièce à conviction : c’est lui qui a récupéré le ticket ! S’y inscrivent la ligne empruntée, l’heure exacte de la traîtrise et les marques du rouge à lèvres ! Alors seulement l’anglais survient : de loin, il m’a vu monter dans un 8... Les hordes de hyènes ! ça hurle... Cette poubelle ! Toujours débordant de canettes, boîtes écrasées, vieux casse-croûtes... Pourquoi est-elle si près du banc... Les mouches... Les merdes de chiens dans l’herbe, avec cette chaleur... Allez ! Rien oublié ; ni le salut à mamie ni un livre ! Les hordes de hyènes, la gueule par en dessous, me repoussant dans un coin du canapé ! Tout tassé, privé de soleil... " Et que ce traître ne brille plus ! ", sinon sous les feux de l’opprobre ! Une cangue au cou, et de yourtes en yourtes ! Ah Ah ! Douzièmement : s’abstenir de tout geste théâtral lorsqu’on se promène seul dans la rue... Pourquoi...? À cause de ce mur qui longe, sans ouvertures et haut ? Cet écran ! Enfin, je préférerais ne pas en faire... Et qu’une sorte de relief continue à se déplacer à la surface, de manière imperceptible... Qu’on me laisse tranquille ! Du mur : pas de la fonction, pas de la beauté, pas de la dureté ! Juste un anonymat... Une ou deux affiches peut-être, là, je serai gagné aussi par son immobilité, et deviendrai carrément invisible ! Pour les rapports humains adressez-vous à mon Bureau... Choisissez un secrétaire — c’est une des fonctions de mes fantômes... qui transmettra ! On vous écrira, on vous rappellera... On se souviendra on vous aimera... Penser au douzièmement ! Pas de mouvements, pas de paroles, pas d’âge... quelques berniques, juste quelques stries, sillages de bigorneaux, lentes marques des verges molles du temps... une anémone de mer sous chaque arcade... Quelle heure ? J’ai peut-être le temps d’y aller à la mer ! C’est l’approche de la gare qui me fait ça. Les anémones parme ouvertes dans les yeux, le camélia à la boutonnière de la redingote, le bouquet bleuté des muscles de la mémoire, un bigorneau se déplace lentement sur la joue je sonne : " bonjour ! ". Autant que puissent articuler les lèvres de ma bernique...! Comme c’est charmant ! Fou ! " Plus je vous vois, plus je vous aime " ! " Je vais tout de suite chercher un vase... ". Laissez, laissez... un petit bocal suffira, j’ai peu besoin qu’on supporte ma vénusté ! Vous l’installerez devant ce mur... La horde des hyènes ! ça hurle ! Lâche la sonnette ! Rétracte-toi polype mou ! Retirez-vous tentacules ! L’actinie bée, l’acte inhibé, freiné, l’acte effréné, freiné ! La Néva m’emporte, comment c’est, pour les horaires ? " Votre attention s’il vous plaît. Quai 5, les voyageurs à destination... " de ma Liseuse, sa voix et fond la glace de la Néva... Un train sans arrêt jusqu’à elle... Sans cesse. Quand mais... je ne sais même plus à quelle heure on a rendez-vous ! Ne pas faire de cet oubli un nouveau point dans mon plan... Honte ! " Shame on you " résonne sous un panama ! La trogne ! Complètement pété le type ! Sûr que c’est pas mon inconnu ! Qu’est-ce qu’il va me demander... des francs, du tabac... Avant ils faisaient les snobs : " ah ! c’est des roulées... ". À rouler, elles étaient à rouler ! Non ! Non !? Le nom du batteur de Kiss !? Putain, alors là... Il tue lui ! Ben tiens ! Quand même...! Ni deux, ni un, ni 50 centimes... La politesse ! Tout est permis avec cette politesse... Comme les travaux en tout genre... Merci de votre compréhension ! Et hop ! ... forcé de supprimer 2000 emplois, merci de votre compréhension ! C’est la loi du marché ! Et hop ! Ah, enfin une belle invention... la ligne de discrétion. Gare, Poste... un espace entre guichet et file d’attente. Une ligne tracée sur le sol... Peu friand des frontières pourtant... Moi, et le sol aussi, le sol prise peu les frontières ! ça pousse ! C’est dingue d’en arriver là, comme avec les troupeaux ! Des troupeaux intelligents... et avec une conscience : si on est pressé, si tout l’occident presse l’individu et son colon contre l’angle saillant du guichet ce n’est pas par curiosité. Juste vite atteindre le but fixé ! Même si ce n’est qu’un timbre... La seule fierté : qu’enfin le but soit oblitéré ! Tristesse... je me demande si le ciel ne va pas être bas, et la marée... les actinies flasques et recroquevillées... Cette facilité à tomber dans le triste... Énergie pompée, pouvoir d’agir effacé, empoisonné. " Un aller simple ", suffisamment de trains doivent circuler. Et ça prend quoi...? une demi-heure... Vérifier quand même. C’est elle ! Qu’est-ce... c’est elle ! C’est ! Ma mèche, son nom déjà ? Mais non, espèce d’âne ! Ma langue est pas échauffée ! Juste " un aller simple... merci... au revoir...", et " non, mais je connais celui du guitariste, et du bassiste " et un refus à propos d’argent... Et puis c’est pas l’heure ! Allez j’y vais, et on va à la mer... Je vais tout te montrer... ce sera marée basse, et je vais tout expliquer... C’est mille fois mieux la marée basse avec un ciel gris comme ça ! Et toutes ces odeurs que j’adore ! Vase, sel, iode, algues, coquillages ! La ligne de discrétion que fait l’écume sur le sable ! On va... Okay ! Une chance qu’elle se soit tournée pour composter... Elle n’a pas du tout le profil ! Comment j’ai pu la reconnaître de dos ? Jamais vu ses fesses, ses jambes... comment elle se déplace... ce qu’elle dérange quand elle bouge... Treizièmement : ne pas observer tous les corps, des hanches aux pieds, pour voir si ça colle à ma Liseuse... C’était peut-être mon inconnu !? Compter les marches... une, deux, trois... c’était peut-être mon inconnu... Too late ! Un rire résonne sous un panama... Peut-être qu’il est là l’anglais... cinq... six... Me regarde descendre... sept... mes hanches s’enfoncer dans l’escalier... huit... compte à rebours égrené à l’envers... logique : je m’approche du temps de ma Liseuse en m’éloignant du lieu de rendez-vous ! Je coule... Fait-il un geste pour me sauver !? Les épaules, neuf, le cou, est-ce qu’il est là ? Est-ce qu’il voit mon corps disparaître...
IV - Première partie
Nu de la mer... rêve nu de la mer... Revenu de la mer, oui ! Et rien ne s’est arrangé on dirait ! L’idée de compter les marches, au retour... d’accord. Mais les compter ! vraiment, et encore... sans en rester seulement à la fantaisie de l’idée ! Alors ? alors ? Ah oui, la bise... Serrer la main, embrasser, je n’y pense jamais... Putain ! c’est de la Nivea ! Est-ce qu’elle se rend compte ? Pas avec elle que je vais connaître le caractère des effluves que je ramène... Elle doit en être couverte... " Comment ? ". À rien... oui, c’est comme ça ! Je ne fais rien, et je ne pensais à rien... Menteur, oui. Et non ! non, je n’ai pas le temps ! Quelle contradiction !? Comment il faut se battre quand on a le projet de ne rien faire...! Qu’on se rassure : j’y arrive mal...Même pas dit au revoir... C’est elle ou moi qui...? Okay ! maintenant j’ai l’horreur de Nivea dans le nez... On arrive avec la mer en train et paf, et toujours son petit pull orangé ! et ses mules ouvertes, celle de l’été mais ! elle va les garder au point de porter des collants avec ! Je lui ai quand même rappelé que je les aimais... et... qu’il commençait à faire froid... faudrait tout expliquer !? Si elle les porte avec des voiles cet automne je ne veux plus voir cette fille... On revient avec la mer en train et " à quoi tu penses ? ", à la Ni-vé-a ! Ce sourire niais ! Première fois que je tends la joue à une fille sans rien déposer moi-même... Surtout garder tout le goût du sel sur les lèvres ! Elle va adorer... Est-ce qu’elle se met du rouge ? j’ai pas... Est-ce que le parfum de son rouge va avec le sel ? En tous cas ça élimine le coup du ticket, la trace d’une traîtrise ! C’est : le Coup du Sel sur la Bouche ! Imparable... GROS TITRE à Parano-City : les types du bus tombent d’une falaise en voulant prendre de l’eau de mer à la bouche ! Il ne reste que l’anglais... — Oublier cette Nivea ! Enfin seuls... Je sonne, " bonjour ! ", sur la bouche. " Ouawh ! "... Le sel oui... Chapitre 14, humidifier mes lèvres juste avant. Donner de l’élan aux cristaux en les humectant — c’est une solution ! Le risque : trop de soleil, ils se mettent à briller : Une Reine des Paillettes présente Rue de Ma Liseuse : même pas d’alarme ! Bien se concentrer sur le sel... Ne pas se diluer dans cette solution... Ou faire l’inverse, dans la Néva... m’emporte... Lit creux du réseau ferré, soudain tari... La lumière magenta réverbère sur les traces de sel... accrochées aux rails ! Échouer sur la rive... S’ébrouer du mouillé comme un chien... C’est à deux pas de chez elle ; sonner... Je me demande si l’idée est bonne de faire délirer chaque point de mon plan ? Perdre cette habitude. Sous peine d’affadir la rencontre ! D’effacer la saveur de l’événement ! Une île asséchée entre les bras gelés de la Néva ! Délier l’esprit et l’imagination sans faire de même avec la langue... Danger ! Où trouver un inconnu de forme humaine ? Les blocs de mémoire que forment mes fantômes, à mes alentours... Chacun à son bureau, la tête dans sa machine, et sans souvenirs communs entre eux ! C’est ça qui décale la langue et fait venir l’obligation de délier. D’en découdre avec l’inconnu ! En quinze : trouver ma propre forme humaine avant de sonner ma Liseuse ! Plutôt : réintégrer le spectre du fantôme qui s’est dévoilé entre nous... Tu es où là ? Fantôme sans mobile ! Ah, KiloShop ! Toujours pensé que c’était un magasin pour les gros... Bizarre, la propagation des boutiques d’occases : fringues, objets utiles et inutiles, électroménager... Succès des vide-greniers... En même temps, on a jamais acheté autant de neuf... Encore un truc que je ne comprends pas ! Bientôt les faux-ongles d’occase... Pose gratuite à domicile par les vendeurs de La Trocante ! ...pas trouvé pire comme poseurs ! Ou, le luxe ! : de vrais ongles d’occasion récupérés au Père-Lachaise... Les hordes de hyènes ! ça hurle, ça démange ! D’où est-ce que...? Le sillage ! ça doit venir de cette fille. Vite... Oui ! Est-ce qu’elle s’est parfumée avant de sortir du boulot ! Ah... et le bruit des talons, et le tissu du pantalon : les effets dans le mouvement ! la fausse moire ! On prend la fuite qu’on peut... enfin, là, dans le visible, dans le vernis, on ne fait pas mieux ! C’est bizarre, depuis la mer, tout me passe par le nez. Quoi depuis ce matin...? Rien, à part... l’excrément de chiens dans le square où mamie vacille... " vacilla ", puisqu’elle disparut comme l’autre, " ne m’oubliez pas ! ". Peut-être que déjà ça sentait la mort... Si on réfléchit est-ce que les odeurs, toutes les odeurs, ne sentent pas la mort ? La mort avérée, celle qui va venir... La mort quoi, ici ! Non, ça ne tient pas... Les parfumeurs, l’odeur des corps vivants, pieds, vulves, suées... Bon, Vacilla, beau prénom pour une ancienne ! " a ", " a ", " a ", " a ", " a " qui prive les mots d’action dès leur début, et qui ajoute tant de féminité à leur terme ! De vie ! de souffle, d’enthousiasme ! Qui fait tout lâcher ! Je félicite les contradictions de cette lettre, vraiment, oui, ça me fait plaisir... Vacilla : et il y a une vie après la mort ! Rien donc... et depuis la mer : Nivea, et cette femme maintenant, au sillage empoisonnant... Ne pas en faire un point mais : l’excès de toute sensibilité devient néfaste aux faux-chevaliers ! Enfin, c’est avec ces débordements qu’on devient faux-chevalier... Seizièmement : ne pas faire une division, dans mon plan, de cette idée... Une croisade, avec de tels paladins... Rougissent comme des poulpes au moindre territoire de peau... dévoilé, entre deux brides de sandale ! Au panache de plumes qui se dresse au son d’un rythme de deux talons ! Ils suivent les odeurs qu’ils croisent... Laissent les chrétiens aux loups si la chevelure d’une Lovna les frôle ! Suivez votre tombeau ! et pas d’inquiétude... les loups nous suivront, non : ils nous précèdent ! Déjà ils ont jailli de nos naseaux ! Nous, et notre monde : c’est un peu de cheveux, un soupçon de peau, une bande de cuir, que l’on amoncelle et que nous prenons d’assaut ! On vous rejoindra peut-être... par le nord de la Mer Noire... et attention ! que de protecteur on ne soit pas devenu ennemi ! Que notre désir ne devienne pas d’entr’ouvrir le tombeau et de vous transformer en mouches... et libérer ainsi la chose à laquelle vous vous attendiez le moins ! Et pas l’objet du culte, ni le culte de l’objet... mais le pur esprit ! On s’approche plein de votre crainte millénaire, on pousse le couvercle... un objet lourd en tous cas, du granite ou autre... les yeux et les bouches se trouent de frayeur... Crédieu ! ça empeste la Nivea ! Ayez confiance en vos ex-gardiens : on connaît la conscience des pélerins ! Déjà dans la foule on entend : " il avait donc inventé la crème protectrice ! " ! Ébahie, de la foule... ébahie ! s’élève une pensée émolliente ! On connaît la suite : des colonnes de pélerins sortent du supermarché... sacs bourrés de boites bleues de crème... avec, ajouté au packaging, un sigle cruciforme... (ajouté : par dessus le Marché !)... coupables de n’avoir pas su, d’avoir douté... Un sac, une bosse du chameau de Nietzche dans chaque main ! Pieds gonflés d’eau tiède et faire la queue devant l’échelle ! Faire émerger des bouchots tant l’agitation de ces membres se ralentit... Puis c’est l’ennui, on prend froid, car on n’est pas tout à fait des mollusques ! L’inconvenante immobilité : on a autre chose à faire, et sur l’autel privé il faut y installer les boites maintenant ! Remercier ! Et peu importe qui... si ce sont les Céréaliers, fils du Marché, le sanctuaire sera une salle de bain, une coiffeuse, et les ex-votos de faux-ongles ! Les disciples : les vendeurs de la Trocante ! Chapître 17 : la rancoeur — l’infiltrer dans mon plan, pour voir... On s’ennuie, les vauriens doublent la file d’attente par la gauche... et à droite, les dévoyés se faufilent et passent sous l’échelle ! ça pousse ! Voilà la haine, mais... qui se tait... n’ose pas même pincer de peur de tomber du bouchot ! Les faux-ongles offrent-ils la possibilité de griffer ? Et déjà plus dans la haine : avec plaisir et joie... Ou faut-il mettre les marques du jouir dans le même sac que les escarpins de ta femme...? Eh oui ! Ta fille a grandi ! Mais pas ses modèles... Est-ce que ma Liseuse se peint la bouche ? Est-ce que ses ongles jouissent sur la peau ? Quelle cambrure... Comment... Se souvenir à quoi elle ressemble ! Noyée entre toutes ces perspectives... Faire un saut jusqu’à la première vision... Première rencontre avec son apparence... Avant même le premier regard : peut-être bien que c’est ce premier regard qui fait naître mes fantômes ! C’est dès à ce moment-là qu’on ne voit plus : c’est comme ça qu’on envoie son fantôme, car tout vient de se briser ! On l’envoie au contact, et soi-même, on glisse... plutôt : on devient glissant. On ne voit plus, on est dans ce regard, un fantôme est né ! Celui de Lawrence, le regard de Lawrence tout à l’heure... impossible de lui envoyer un fantôme... c’est bien moi qui bégayais ! Bégayais mon fantôme ! Le flux ininterrompu des mots... il a bien senti que ça bafouillait dans la tête, que je butais sur ma langue. Une telle pensée, qui hésite, autant dans ses propositions que dans ses imaginations, comment faire... C’est pour ça que j’aime Deleuze et Nietzche, des écrivains, et des philosophes du concret. On peut en faire l’expérience, en faire une expérience, pas seulement de la pensée... On rencontre, des expériences à faire, avec cette philosophie. Quand la pensée bégaie au concret, dissonne au palpable, ils sont les bienvenus. Alors : brune... yeux noirs... menton en avant, soulevé... la tête haute, c’est ça que j’aime ! Le port de tête des Mongols, le menton qui brise la Néva gelée. Qui la fend ! On n’a pas peur, on escalade, on saute ! Tête la première ! Et pas comme un bélier : le menton ! Le menton plutôt que la nuque... Et n’est-ce pas... une invitation à mentir... Viens me raconter des histoires, tes histoires, toutes sortes d’histoires, une seule histoire qui devient toutes sortes d’histoires... Viens ! On va briser la glace de la Néva, avec l’energie résolue sous ma bouche, et avec tes si beaux mensonges... plutôt que de supporter la dépression du dégel... Voilà ce qu’on aime quand on a le toupet flasque, et que l’actinie bée ! La faiblesse d’un front surréaliste demande la force d’une mâchoire inférieure ! Attention : ces deux espaces sur un même visage, ça devient à chier ! Donner mille... mille chameaux pour une telle mandibule ! Comment je vois sa cambrure à l’instant ! Comment je la vois ! Son pied, elle frappe le sol de son talon ! Et comment je vais vite, vite, me coucher sans grogner aux pieds de ses chaussures... Sous l’ombre arquée, chien de poche sous la cambrure de ses hautes sandales... J’arrive et je sonne... avec le manche de mon cadeau, "oh ! il ne fallait pas...", si ! J’ai teint moi-même les brins de cuir de la couleur des anémones... c’est un bon martinet ! j’ai gravé pour vous le manche... " ne m’oubliez pas ! "! Maintenant, jetez vos charmes ! Jetez les sorts de vos lanières parme ! Inscrivez à votre manière votre prénom sur ma peau... et longez de vos baisers la syntaxe ! Vingt lignes à corriger... d’un seul coup ! Obéir à toutes langues sauf à la mienne... Bafouiller et postillonner... et décoller, projeter au passage les cristaux de sel de ma bouche ! En voilà un qui brille dans l’air... s’accroche à un cil, tombe juste quand la langue humidifie les lèvres ! Dix-huit : faire des essais de projections avec l’inconnu ! Postillons comme des centaines de Hermès, de Mercures... portez à ma Liseuse ces messages d’amour ! Attelez vos chevaux, mes fantômes prendront un quart ! Promis ! Solides et robustes, les chevaux... qu’ils aient déjà traversé les steppes... Bondir, jaillir ! Qu’ils bondissent ! Qu’ils jaillissent ! Le complexe du sel n’est-il pas transformé !? Et devenu léger ! Qu’ils sautent d’un point où ma Liseuse a disparu vers... un lieu où elle est en train de disparaître ! Qu’ils s’élancent et qu’ils plongent ! Qu’est-il fait !? Eh ! eh eh ! Il va s’ !? Dans l’air ! ça hurle ! Lâcher le bouquet ! " Ne m’oubliez pas ! " ! Fantômes de sel ! Ma Liseuse ! Oubliez-moi ! Plus je vous vois, fouettez ! Putain ! Son prénom ? est-ce qu’elle se... Dix-neuvi... 19 ! le sol, 19 centimètres...
IV - Deuxième partie
16, 10...
- En haut à gauche, contaminant l’angle du champ, à peine perceptible touffe blanche distendue, "le cirrus culmine à dix kilomètres ", vague souvenir d’école sur bleu délavé.
- File comme la pluie, du toit brisé à la Mansart hérissé d’antennes, une gouttière d’un gris de plomb
- Derrière chacune des fenêtres (ce sont des éclats alternés de lumière voilée et de reflets du ciel), des vies inconnaissables
- Portée sans clé des lignes téléphoniques tronçonnant la façade
- 5 blanc, maniéré, sur émail bleu, mordu de rouille
- Belle bouche, j’aurais pu aimer cette bouche
- Tranche de cuisse libre entre bas et jupe
- Chevrons d’une semelle dans la pâte verte mâchée
- Éclair, qui éclate en billes lumineuses, phosphènes
À chaque mot ses dents dégagées font un chapelet de points blancs. La petite goutte de Vermeer.
C’est tout ce que me permet de voir de son visage le gouffre d’ombre que compose l’alcôve où s’enfonce son fauteuil. Des minces serpents de lumière, lacis changeant aux plafonds des piscines, me renseignent sur les déplacements de sa bure, arêtes de tissus mouvantes avalées par la niche. Ces plis, nettement cassés et rares sur le scapulaire et la capuche noirs, s’étalent, écrasés, multipliés comme des branches, et se fondent dans la masse crémeuse des pans de la tunique. La lumière vient de ma gauche, elle se déchiquète dans le vitrail, sobre, croisillonné, sans couleur. Elle porte sur le tissu brisé les lignes irrégulières d’une cartographie élevant aux îlots plissés des courbes de niveau tremblantes. Mais ce sont ses dents, en fait, marquant d’un damier serré la découpe anguleuse de son visage illisible, qui donnent toute la lumière. Je me laisse lentement gagner par l’hallucination dans cette bouillie d’ombre silencieuse, de laquelle j’ai bien du mal à extraire la silhouette du dominicain. Je me suis dit " la bouillie d’ombre silencieuse ", et c’est seulement à ce moment que j’ai pris conscience de ceci : les claquements fébriles des dents, que je croyais mastiquer un bavardage continu, ne laissent s’échapper aucun son. Son visage s’avance vivement dans la lumière ; il n’a pas de lèvres, la peau manque sur tout le menton, la gorge, jusque sous le nez. Ses deux mains fouaillent nerveusement dans l’ombre, j’en " sens " les mouvements comme ceux de deux animaux captifs.
" Vous voulez un médecin ? "
Sous le poignet, une écaille vibrante pend ; quand la lumière vient toucher cette pulpe rouge, il la détache brusquement de son bras comme de la chair de poisson cuite. Ses doigts longs se glissent dans l’entaille pleurante, filent sous la peau, soulèvent le dos de ces galeries tendues, déchirent ; je le regarde s’éplucher comme un fruit, et ses paroles viennent à moi, raisonnées, il cache son visage, dont la lumière troue maintenant les joues comme le vitrail, sous sa capuche noire, et ses paroles se font entendre, d’abord comme un sac de plume, une autre langue, rigoureuse mais étouffée ; curieusement, je comprends ce qu’il me dit.
" Ça va ? Vous voulez qu’on appelle un médecin ? "
Un filet de peau poisseux tombe en sifflant, s’ouvre en touchant le sol comme une fleur charnue, s’évanouit.
" Vous entendez ce que je dis ?
-Oui, oui, j’entend très bien ; non, ça va aller, pas la peine d’appeler un médecin, ça va aller.
-Vous êtes sûr ?
-Oui, je suis sûr ; mais lâchez-moi, je peux très bien, lâchez-moi je vous dis, je peux me relever tout seul bordel !"
Saloperie de lumière, je plisse tellement les paupières pour la soutenir que les pommettes m’en font mal. Où est le putain de gros con qui vient de me gameller ? Le dos et les coudes me picotent comme si les moindres détails du bitume s’y étaient imprimés.
" Je suis vraiment désolé, vous étiez là, le nez en l’air, j’ai même klaxonné, mais on dirait que vous avez pas entendu !
- C’est ça, j’ai pas entendu ; mais bon, on est en ville, quand même, merde !
- Vous regardiez même pas devant vous ! "
Mais il va m’engueuler maintenant cet abruti ! Qu’est-ce que tu viens me parler de ton droit alors que t’écrabouilles un type ? Putain : un type ! C’est un peu plus précieux que ton droit, espèce de tête de nœud d’automobiliste à la con !
Il y a dans mon œil quelque chose qui fait tain, qui lui renvoie sa colère en l’en dépossédant, moi, écarlate, bouilli, qui doit avoir assez quelque chose de Méduse — terrassée—, un vague crachat de chair avec, comme œuf dans ce nid informe battu, un œil qui le regarde voir. Sa rage à mon encontre est celle qu’il me reproche de ne pas lui assener, au fond, alors il fait le boulot de la colère à ma place. Comme mes oreilles sont encore bouchées dans l’étrange altitude figée de la douleur, sa bouche se fond dans des cris presque muets qui vont s’étouffer dans un matelas d’os émiettés. Ainsi, mon silence et sa colère jouent une scène travestie attribuant aveuglément des rôles à contre-pied parce qu’il faut qu’elle soit jouée coûte que coûte. Je l’engueulerais bien, moi, s’il y tient tant que ça, il pourrait se reposer et tenir sagement sa culpabilité. Mais je n’en ai pas la force ; je me relève dans autant de corps qu’égrène un film déroulé, lentement. En luttant contre l’attraction terrible qui aimante ma nuque, plus lourde que tout le reste de mon corps, au sol.
Je sais bien, confusément, que s’il n’y avait pas tous ces gens attroupés autour de nous, il m’en collerait bien une, et pas seulement pour achever le travail. Pour décoller Méduse qui fait onduler sa grimace sur la peau même du héros, qui rend à la grimace et à la mort tous les mobiles de l’héroïsme.
Avouons que nous avons tous eu un jour l’envie de nous habiller, en voyant pour la première fois Barthélémy tendant sa peau arrachée... être le cheval de Troie de son propre corps, arrivé déguisé devant sa propre peau, vers l’intérieur, pour nous méduser. Plèvre et poumons, dure-mère, besace en couches des entrailles, le carnaval secret de l’oignon. Il y a là-dedans quelque chose de la parole, du frontalier, l’épreuve d’une certaine limite indépassable à la définition.
Je vois mon agressif automobiliste regagner sa caisse en couinant des trucs que je loue mes tympans, battant comme si ma carotide les traversait, de ne pas décoder.
J’ai revu avec Lawrence, il y a deux jours, une des bizarreries qui émaillent la filmographie de Fritz Lang, Liliom ; passés au crible de l’anamnèse contrainte, tous les événements qui composent la vie de Liliom se rejouent devant ses yeux au Paradis, dans une étrange mascarade : c’est le sens qui reprend les rênes, tient le premier rôle et révèle d’un coup son éternelle trahison. Il y a des moments où se superposent avec une confondante application le verbe être avec le verbe mentir, comme si le mensonge était la vérité de tout acte, que l’opacité dans laquelle il roule sa membrane était le seul éclairage disponible pour cette vérité insaisissable. Incrédule devant cette violente démonstration des comptables célestes, Liliom se voit moucheron dans la glu du temps, le temps de l’action devant lequel il avait déposé les armes de toute responsabilité. Il est saisi, brusquement, d’effroi devant le sens du verbe aller, qui est peut-être l’hybride insoupçonné des verbes être et mentir. Les anges lui font une belle démonstration de cinéma, la voix off supervisant le sens, l’imprimant jusqu’à la contradiction à tout ce que déroule la bande, vieille affaire. Liliom gifle sa femme comme cet automobiliste m’engueulait, il se donne au verbe aller, c’est-à dire à la colère. Elle est toujours contre soi, contre soi donné à elle, et c’est toujours Méduse qui l’emporte. La sienne est l’aveu de sa faute, et il frappe celle qui l’y renvoie par le silence qu’elle fait sur le sens. Qui n’a pas eu envie de ravager une vérité muette ? Méduse est la mélancolie même, déraisonnable corps de femme spéculaire ne renvoyant à l’infini que le reflet des hommes qui y plonge le regard.
C’est la perception fautive — cinématographique — du découpage de mes mouvements en une séquence d’images arrêtées qui a réveillé Liliom ; qui a réveillé cette conversation d’avant-hier avec Lawrence, à la fin de la projection : je l’ai convié à un étrange jeu de piste, né de ma découverte de l’usage récurrent que font les cinéastes de ce que j’ai appelé : "signifiants paradoxaux". J’avais d’abord dit "signifiants contradictoires", ce qui ramenait à une vague histoire de grammaire une aventure rhétorique ; disons que ça supposait seulement un ordre, et sa contradiction : du ping-pong... pas grand-chose à voir avec la formidable invention d’un autre ordre qu’évoquaient mieux mes " signifiants paradoxaux ".
"Moi je veux bien chercher mon vieux, mais donne moi au moins la forme de ce que je cherche".
V
Jouant de la roue des signifiants mise en branle, bande son — mimétique, orchestres, parasites — texte dialogué ou off, et bien entendu : images, tout ça soumis au jeu de couches infinies, un cinéaste peut faire concourir des éléments qui en tout autre domaine artistique se confondraient dans la pâte du médium pour ne produire, au bout du compte, qu’une aporie. Tout écrivain ayant voulu plier son récit à la narration d’un imbécile fictif connaît les limites de cet exercice ; si le paradoxe est de dégager de ce procédé une finesse en creux, il va bien falloir, un moment, lâcher le morceau, bricoler quelque chose signalant l’imposture ; et si par malheur une lumière d’esprit vient à toucher momentanément les propos du narrateur, c’est tout le récit qui sera mis sous le coup d’une adéquation à l’auteur, imbécillité comprise. D’une manière générale, toute émission d’un signifiant paradoxal, selon mon hypothèse, aboutit dans toute autre ouvrage que le cinéma à une situation, une œuvre paradoxale. Lawrence ne voyant pas du tout où je voulais en venir était privé de la façon dont il envisage une conversation : un fil sur lequel tirer pour me contredire. J’ai choisi pour l’éclairer le plus vulgaire des signifiants paradoxaux, celui-là, au moins, n’avait pas pu lui échapper.
À défaut d’entraînement oriental ou de dopant de premier ordre susceptible d’imprimer à un acteur la course du guépard et voulant —probablement — s’épargner l’effet comique qu’entraîne derrière elle la bande accélérée, ou encore l’aspect cartoon des flous directionnels qui font au déplacement d’un personnage la queue d’une comète, le réalisateur de la série " L’homme qui valait trois milliards " décide d’infliger aux scènes de courses surhumaines de Steve Austin un ralentissement. La musique elle-même accompagne le paradoxe, se découpe, se saccade à son tour, elle s’émiette. C’est bien l’idée cinétique qui est choisie pour cible, légère parallaxe de l’objectif, entraînant le mouvement représenté dans la chaîne sémantique. L’idée cinétique est ici inséparable du matériau filmique qui la transcrit, ce qui suppose un brusque retranchement du spectateur derrière un découpage à lui interdit, une fiction de l’impossible pour autoriser le retour du regard, une visibilité imperceptible que le ralenti aura rétabli, d’après la bande : la bande de toutes les bandes, intercalée dans le champ du spectacle, écran du savoir sur l’écran du visible. Ce ralenti fictionne, non pas la durée, mais le lien furtif qui rassemble spectateur et projection. Cette ingéniosité du paradoxe présume, pour que l’immense soit perçu comme tel — l’immense rapidité par le ralenti comme l’immensité du géant morcelé par le cadrage — une connaissance établie du cinéma, de son principe comme de sa grammaire. Lawrence avait trouvé la démonstration plus claire, l’argument scandaleusement surévalué par rapport à mon exemple miteux — ce dont je convenais, évidemment — mais imaginait mal un usage intensif de ce genre de truc, et plus mal encore à quelles autres situations pourrait bien répondre un de ces signifiants paradoxaux.
- Tu te fous quand même un peu de ma gueule : tu me fais miroiter un petit bonheur de cinéphile, et pour étayer tes prospectives — je vois pas très bien d’ailleurs où elles vont nous conduire — tu me balances une série merdique des années 70.
À ce moment là, je savais précisément où il voulait en venir ; je n’insistais pas, il retournait le couteau dans la plaie biographique, pour me montrer que quand je voulais démontrer quelque chose, je ne reculais pas devant la mise en péril — voire la contradiction absolue — de ce que j’avais pu défendre, avec autant d’aplomb, auparavant.
- T’exagères, là : je voulais juste un exemple dont je sois sûr que tu le connaitrais, c’est tout. Je m’intéresse pas du tout à cette série, mais on peut toujours imaginer une petite lueur même chez un producteur de merdes, paf, la petite épiphanie. Après tout, ces cons déricains ont tous vu Citizen Kane, et pour nous pondre leurs kilomètres de cochonneries calibrées, ils ont sûrement rogné un jour sur leurs ambitions... Tu peux quand même leur en imaginer, non ? Ce serait beaucoup moins improbable d’imaginer un chieur de pellicule ayant rêvassé d’être le nouveau Mankiewicz et tout lâché devant l’ampleur du boulot, les risques encourus, les producteurs qui vont jamais au cinéma, la paye qui arrive pas, que d’imaginer des mecs dont l’ambition de départ ait toujours été de mettre en scène des martiens zen propulsés dans la technologie la plus délirante mais qui ont pas excédé la lecture de philosophes présocratiques, et qui vont branler des nains poilus dans des garden-party sidérales après avoir vaincu le côté noir de la force ? Non ?
- Hmmm... ça se défend.
- Tu penses vraiment qu’un type s’est levé en sueur à 17 ans en se clamant qu’il allait filmer trois cent épisodes de vacances de parvenus à chemises fleuries sur un bateau de croisière avec un nègre grimaçant sympathique, un médecin érotomane à lunettes et un capitaine luisant habillé par Baden-Powell ? Bon. Je ne voulais aucunement faire de cette série l’exemple couronnant mon hypothèse, et je voulais encore moins la relever d’entre les autres saloperies du même genre. D’ailleurs c’est pas du tout avec ce nanard que j’ai remarqué pour la première fois un signifiant paradoxal : c’est en revoyant " Le narcisse noir ", ce truc terrible de Michael Powell, tu sais
- Ouais, je l’ai déjà vu, avec toi d’ailleurs. Et alors ?
- Ben en fait l’exemple de Steve Austin est venu après, quand je me suis demandé après avoir pris quelques notes en regardant le film de Powell si le procédé avait déjà été utilisé, j’essayais de rassembler quelques souvenirs, et voilà.
- Je vois pas du tout à quoi tu fais allusion dans " Le narcisse noir "...
- Bon, tu te souviens un peu de l’argument : ce couvent qui va s’installer dans une niche écartée de tout, au sommet d’une montagne, dans un monde tout entier voué à la contemplation bouddhiste, et le pari d’une foi contre une autre, qui relève le défi d’un échec précédent, masculin
- Ouais ouais, je m’en souviens pas mal. Je me souviens surtout de la lente érotisation qui gagne le couvent ; ce film me paraît génialement répondre à tous ces pauvres bouddhistes européens, ou ces pauvres catholiques tibétains s’il en existe. Un beau film sur la fatalité, ça, hein ?
- Si tu veux ; en tout cas j’ai remarqué un truc, une scène vraiment fondamentale : l’élément perturbateur du film — et du pari des nonnes, qu’on pourrait croire être cet anglais bien adapté à la vie locale et peu protocolaire qui aide les nonnettes —, c’est ce prince indien qui adhère volontiers à la richesse culturelle de l’Europe et qui, en s’invitant au couvent pour en apprendre les subtilités, introduira dans le pari l’élément de doute fondamental. Mais bon, c’est pas ça le détail, pas besoin de beaucoup de travail pour remarquer qu’il est le métal conducteur de toutes les tensions qui suivent, même s’il n’en est pas le pôle attractif. Mais il y a ce moment où celle qui mène le couvent, et qui commence à être gagnée par l’amour de l’anglais (par le biais du souvenir de l’amour perdu, c’est-à-dire la réactualisation de la distance, toujours véhiculée par ce prince qui réduit, par sa légèreté frontalière tout espoir de proximité), ce moment où elle peint une icône. Elle représente le Christ, une gouache on dirait, mais bon, je me souviens plus très bien dans quelle perspective iconologique, enfin, en tout cas, c’est le Christ. La situation est celle d’un effacement, celui de ses vœux et, plus ou moins entendu, le gommage de sa foi. Comme pour l’eucharistie, il suffit de pas grand-chose, un léger vacillement de la foi pour que l’hostie ne soit que du pain azyme. Le miracle de l’incarnation chaque fois retrouvée dans l’image est en train de foirer, c’est le contraire qui se passe, elle iconifie le réel, la bougresse ; on est pas dans un film d’Allegret ou d’Autan-Lara, elle va pas nous gommer son Christ d’un geste rageur ou le foutre au feu ; Powell est fin, il sait pertinemment faire la différence entre le sport et l’apostolat. Alors elle peint le vêtement du Christ en noir ; évidemment en narcisse noir, hein, mais je peux t’assurer que c’est si léger, un moment si discret, que la plupart des spectateurs du film ne voient pas cette scène.
Elle le couvre de noir ? Non, elle l’habille de noir. Le couvrir de noir, ça aurait encore été le gommer, mais elle l’habille du gommage.
- C’est la couleur du deuil, ça mon vieux, elle signe d’un habit de deuil son époux en en envisageant un autre, c’est tout. Elle nous fait un accord mineur.
- Non. Elle le rend diaphane, transparent, en l’opacifiant : c’est un signifiant paradoxal. Le noir est ici d’autant plus paradoxal qu’il abstrait la figure du christ, et qu’il l’éclaire de la lumière de l’amour naissant. La couleur n’a jamais été autant soignée par Powell que dans ce film, au point que tous les enjeux théologiques présentés pourraient être décrits comme de la peinture, toutes les situations exprimées par les couleurs dans lesquelles elles baignent. Autant te dire que l’apparition d’un aplat noir là-dedans, aussi petit soit-il, a retenu toute mon attention.
- Non seulement, comme à ton habitude tu encules les mouches, ce que je trouve charitable, mais tu me convaincs pas du tout : ton signifiant paradoxal est juste un signifiant allégorique. Trouves mieux.
- Bon. Tu te rappelles Carnival of souls ?
Ah oui, le truc vraiment angoissant de Hartley, avec l’accident de bagnole sur un pont, au début, c’est ça ?
- Oui. Tu te souviens que le film est basé sur une hypothèse romantique assez terrifiante, qui joue sûrement sur l’expression " être appelé par la mort ", ou " être rappelé à Dieu ". en tous cas, l’héroïne n’entend pas l’appel, et ses limbes à elle, c’est le monde des vivants. Forcément, ce qui perturbe tout le film, c’est que nous sommes dans une situation altérée, que cette altération est le moteur du récit, elle est surtout l’instrument d’optique qui permet de voir que les règles du jeu sont perturbées, qu’une morte qui s’ignore persiste à traverser le monde des vivants, et y laisse des marques... elle laisse ses empreintes dans le sable réel, elle imprime vraiment la pellicule, si tu veux. La pellicule joue donc un traçage confus, deux usages cinématographiques différents et simultanés, le rapport panoramique du réel, et le mensonge monté. Hartley limite donc son film énormément, puisque les surgissements du rappel de la mort ne peuvent pas être perçus par d’autres, et que le film absorbe les autres avec l’héroïne. Les manifestations visuelles, bon, on comprend comment il s’en sort, il suffit de foutre le panorama, les autres avec, hors champ. Mais le son ? Elle est organiste, c’est assez important : les rares moments d’adéquation stricte entre notre morte " bornée " et la vie, entre son état émotionnel et celui que supposent les circonstances extérieures, ce sont les moments où elle jouent de l’orgue. Le son coïncide avec le déroulement du temps, il est aussi le déroulement du cinéma. Alors, quand ça ne doit plus fonctionner, on est dans une impasse ; ce qui signale les moments où le silence se fait, où elle ne peut plus se faire entendre de qui que ce soit, quand sa voix morte est la seule à se faire entendre, et bien on a affaire à un simple paradoxe fictionnel : la voix morte — le silence, donc — est la seule qu’on entend, personne de vivant ne pouvant évidemment lui donner la réplique. Mais qu’est-ce qui pourrait bien signifier le silence ? Et bien voilà : de la musique, de la musique d’accompagnement, il ne peut tout simplement pas y en avoir dans un film où le moindre événement dérogeant aux règles du " rapport " de situation serait un indice d’altération ; et Dieu sait si un orchestre qui couine en serait un. Alors la musique se fait le signifiant du silence. Quand cette fille traverse le grand magasin dans lequel plus personne n’entend sa voix, et bien la musique s’infiltre et elle signifie le silence total. On l’entend, et ça veut dire : personne n’entend rien. La fonction couvrante du son sur la parole est décollée de la réalité du son, elle fonctionne comme un signifiant absolu du silence fait sur la parole, complètement en contradiction avec son émission.
- Balaise !
- Balaise, je te le fais pas dire. Et là où ça devient extraordinaire, c’est dans la bagnole : sa radio, donc l’émetteur artificiel de ce qui pourrait sans difficulté changer le contrat et balancer de la musique d’accompagnement, sa radio ne marche plus. N’importe quel minable contemporain d’Hollywood lui ferait cracher des bandes à l’envers, des messages personnels, des conneries de ce genre. Hartley fuit ces couillonnades, mais ne la rend pas muette pour autant, ce serait évidemment un indice trop léger de dérèglement dans un cadre fantastique : alors il balance une bande son hors de la radio, c’est-à-dire qu’il fait signifier la réalité filmique, il rend la pellicule et son filet magnétique subitement présent, pour mettre l’émetteur du son derrière la production, en aval de la fiction : le cinéma, le fait de filmer, devient le fantastique du réel, ce qu’il est par nature. La musique, une fois de plus, se fait le signifiant du silence à l’intérieur de la fiction, par un subtil effet de ricochet qui la déplace à l’extérieur du récit. "
Là, le silence de Lawrence — Dieu que je reconnais ce silence, rideau lourd s’ouvrant, toujours, sur des réfutations — mêlé au mien, deux silences, l’un fier de son effet, guettant l’autre qui cherche à le ruiner ; je m’attendais à ce qu’il rechigne sur ma démonstration, sur mes exemples, peut-être même à ce qu’il balance en bloc l’hypothèse de départ — tout ça était trop séduisant pour n’être pas une petite mécanique bien supérieure à son carburant — mais il n’était en butte, en fait, qu’à son isolement : piéger le signifiant paradoxal au cinéma c’était apparemment faisable, facilement, fonctionnel, mais, selon lui, rien n’interdisait son apparition ailleurs.
" Bon, ça m’intéresse bien ton histoire, mais on pourrait très bien décadrer tout ça, dans un champ musical par exemple, et mieux encore (il disait " mieux " parce que j’avais plus insisté qu’ailleurs sur l’impossible de la chose) littéraire. Je réponds vite, alors tu m’excuseras les approximations un peu balourdes, toi tu m’avais préparé ton petit laïus bien rôdé, moi, j’improvise. Imagine que, dans un texte plutôt descriptif, partout où on doit rencontrer le mot " mort " — l’enjeu du texte serait d’en parler, mais par l’évitement, pour la faire peser sur le corps même du texte — et bien tu lui substitues le mot " vie ", tout ça en déclinant bien entendu : les adjectifs morbides remplacés par des adjectifs vivaces, les métaphores létales par des métaphores de croissance et de vitalité... Le signifiant serait paradoxal
- Il serait plutôt contradictoire
- Mais le résultat serait bien celui recherché, à savoir l’éclairage brutal du caractère morbide du texte par le choc absurde que provoquerait l’absence de sa mise en évidence telle qu’on pourrait l’attendre... non ?
- Ça m’a l’air très con...
- J’essaye : saisi par les effets de la vie, celle-ci commençait à imprimer à ce corps les effets de son travail agité; une vie seconde, imperceptible sous la membrane si fine qui sépare l’être de l’espace, entamait la vague de ses générations successives... Merde. Ça marche pas terrible.
- Pas terrible, non.
- Mais on doit bien pouvoir en tirer quelque chose...
- Avant que tu ne réessayes et que je te supplie d’arrêter tes permutations vaseuses, je peux te dire ce qui ne va pas : ce jeu revient à nier l’efficacité de ce signifiant en tant que tel, puisqu’il suppose qu’on doit le remplacer à nouveau, retrouver l’imprimant, comme dans un rébus, pour retrouver le sens premier. Cet effet-là, c’est pas l’invention d’une nouvelle situation narrative, conceptuelle, formelle, comme tu voudras, puisqu’il induit la corruption d’une règle qu’il faut mentalement rétablir pour retrouver la clé du texte, c’est un gadget surréaliste. "
Honnête, je lui aurais avoué que, furtivement, il m’avait quand même filé l’esquisse d’un signifiant paradoxal appliqué à l’écriture ; moins soucieux d’être honnête que persuasif, je m’enfonçais dans la malhonnêteté en me disant qu’il trouverait bien autre chose et que ça finirait à son avantage, tout en souhaitant qu’il s’effondre. En retranscrivant, telle quelle, sa première phrase " Je réponds vite, alors tu m’excuseras les approximations un peu balourdes, [...] moi, j’improvise ", j’aurais obtenu, pour tout ce qui suivrait, la mise en évidence la plus claire du bâti, de la construction. Sans aucune mention d’invention spontanée — sans mise en garde — le style peut faire illusion, momentanément faire oublier l’écriture en acte, repousser derrière le lecteur ce qu’écrire suppose. Là...
" Attends, j’ai un exemple plus intéressant : imagine que tu veuilles saisir de façon impressionniste et précise toutes les données ( je crois qu’il a dit " en caméra subjective " ), spatiales, anecdotiques, panoramiques, les événements simultanés à l’action, enfin tout ce qui tourbillonne dans un instant très furtif, un coup porté par exemple, ou une chute. Une simple énumération entre virgules ruinerait le rendu de la furtivité. Une écriture concassée, sans ponctuation, ne pourrait pas, elle, donner toute la précision que tu veux attacher dans notre exemple à ces phénomènes parasites, tu les veux de " mêmes dimensions " que l’action principale, il faudrait tailler à la hache dedans. Quoiqu’on fasse, le déroulement de la ligne c’est un lacet d’espace figuré autant que de temps. Tu te souviens du gâteau de Flaubert ?
- Ouaip, jusque là je te suis.
- Maintenant, imagine que tu utilises le principe de l’énumération, des items : c’est tellement bureaucratique, si peu littéraire, qu’on ne voit que ça, que l’élément visuel — la colonne de fragments — est saisi dans sa globalité, comme une rupture, mais unifiée... Et bien, singulièrement, ça rompt tellement avec la figure de l’enchaînement que suppose plus ou moins la ligne, que tu plonges l’événement décrit dans l’axe vertical et, au lieu de le ralentir, comme on pourrait l’imaginer, ça rend tous ses éléments, toutes les descriptions, simultanés. Ça pourrait marcher, non ?
Dispersant atomisant le contour si fin comme un filet de chair plus soutenu tracé cerne mince du puits bavard le cercle de métal d’un panneau s’y substitue comme la fenêtre négative aperçue au plafond après avoir trop fixement regardé la lumière cadrée du jour emporte dans l’image la parole et emporte aussi dans le bruit de la rue le visage de Lawrence. Ce morceau de mémoire est métrable, il est tout entier dans l’espace ; le souvenir de la conversation avec Lawrence part de l’angle de la rue Savele, de ce carrefour étoilé, choc de bande dessinée, où j’ai fini sur le dos comme un insecte agité, court le long de l’avenue Wattez qui forme un autre coude, plus au nord, avec la rue Lepoulpe où siège la librairie de ma Liseuse devant laquelle, quand maintenant ?, je suis passé sous l’échelle de peintre, et s’arrête ici, au pied d’un sens interdit où il s’évanouit.
Impossible de connaître sa durée, impossible, encore, de savoir si le temps de l’anamnèse est superposable à celui de la conversation, mais l’espace, oui, se mesure maintenant derrière moi : ce sont cinq cent mètres de paysage avalé dans la reconstitution silencieuse, pli de l’espace refermant sa poche sur des dizaines de piétons, des enfilades de voitures, de magasins, des bandes alternées de trottoirs et de rues.
Comment ai-je pensé la voix de Lawrence ? Je n’ai pas l’impression d’avoir forcé la mienne, murée dans ce coffre d’os que mon cerveau épouse sans en connaître la forme, je ne peux déjà plus retrouver cet écho si proche qui, parce qu’il était tu, n’a laissé aucune empreinte.
J’ai été aussi peu exact que possible, aussi peu exact que je le suis quand je réponds, trop tard et de retour chez moi, à une injure ou une déclaration de guerre. Cette voix est toujours bien meilleure que moi-même, plus juste, plus acerbe, plus rapide surtout, composée, savante, elle efface avec précision tout ce qui boîte, déséquilibre, pense bancroche et lourd, elle s’avale des membres inutiles qu’elle oublie aussitôt, s’en projette de plus précis ; mais elle naît dans la fulgurance de la musicalité et se rêve écrivante. Ainsi, elle a la faiblesse de ces rêves qui modèlent simultanément des objets de gloire et la gloire elle-même. Elle n’écrit pas, et c’est ici que je lui impose le silence. J’écris, souvent, contre sa prétention à me guider et j’embrasse ma lourdeur.
VI
Chié mon plan. Avec la volée que m’a fichu l’air, le vol et bang ! Ma lourdeur sur le sol. Chié mon plan sans même du sang pour le guider. Rien. Tout jeter. Encore un fantôme ! Et avant : c’est le bitume qui embrasse ma lourdeur oui ! Quel cinéma ! Redingote, mon cul ! Je n’ose même pas passer ma langue sur les lèvres, pour le sel... Juste une pointe ! Elle, si tentée par des nymphes humides. Lubrifiées connoterait ! Une action s’en dégage clairement. Cinéma oui... Et toutes ces idées... toutes ces pensées compressées... ces inepties fusantes... dans le temps jusqu’à tout à l’heure ma Liseuse ! Le temps dont l’élastique a pété. Chié mon plan ! Le sel, le ticket de bus, plus je vous vois plus je vous... compresse le temps, et que se juxtaposent ses idées, et qu’on voit la lenteur de l’égrenage... Depuis la mèche rebelle ! Il s’en est écoulé du gel ! Et l’accident pour fendre. L’incident peut-être... Dans l’accident il y a du sang ! Et pas de sang ! Ou il est en moi et fuit et s’en mêle. L’histoire de Maxi Steve Austin me rappelle celle des Mini Austin ! D’où sortent des gros balaises. Beaucoup plus prosaïque quand je suis seul... Comedia comedia... Bien fait d’éviter ça à Lawrence ! Pourtant je suis sûr que Steve est sorti d’un véhicule trop petit dans un épisode de L’Homme... Viser une grosse hilarité. Une poutre sur l’épaule et tout balayer innocemment sur 180°... Est-ce que tu aimes les films avec des gladiateurs ? Et le pouvoir que prend ta solitude - enfin ! - quand tu deviens chauffeur ? Conducteur de véhicule privé ! Ta maison à chiens, ton appart à verrous ? Tu baves ta liberté entre des murs aveugles ! Sèche un peu tes mâchoires, le Nasdaq, c’est tellement excitant ! Bave qui pendouille sans même s’écouler... avalée bien froide ! Décidé de libérer le monde de ses otages. À commencer par moi, la Liseuse. Depuis quand je l’ai kidnappée ? Au moins depuis ce matin, toute la journée ! C’est bien un enlèvement ! La rançon, elle la paiera elle-même, quand elle me verra, épuisé, vidé. Accepter le paiement et le verser sur son propre con ! Non. Qu’elle se le garde, son prénom. Actinie durcie, sel en croûtes autour de la bouche ! Herpès et caoutchouc ! Corps de galette sur plage ! Blé noir. Or noir ! Mon amour c’est de l’envie, et ma haine du ressentiment. Autant acheter des verrous, une voiture, et une liberté d’apparat. J’oublie le survet ! avec les couilles moulées dans leurs propres traces pisseuses... James Blondes écrasé par une Austin Mini, la redingote en vrac ! Sauvé, réinséré, " j’ai trois chiens maintenant. Qu’on n’approche pas ! ". Des spit boules oui, arrachent et recrachent ! Il y a un truc, c’est que je ne crains plus de rencontrer Lawrence maintenant. Muet ! Comme une taupe qui reprend ses bonnes vieilles habitudes. Bonnes... Vieilles... Et habitudes ! Comme à chaque fois que je me trouve sans con en but. Pas aujourd’hui que je retrouverai ma voix. Elle aura fait quoi comme bruit, ma bouche, aujourd’hui ? Quelques mots avec Mylène, un " vous permettez ? " à l’encombrée sur la 8. Ah ! " un café s’il vous plaît " ! et l’autre chauffard ! C’est devenu flou, mes paroles. Encore sous le coup de la tôle à ce moment-là... Je ne lui céderai rien d’autre aujourd’hui. Langue, voix, bouche, tout ça dans le noir. C’est le moment d’aller au petit cimetière. Inhumer tout ça, avec la procession de mes fantômes... Présence de la Liseuse, et pas dans le cortège, puisque déjà morte ! Présente avec la bouche, la langue et la voix ! Ouverte à l’ensevelissement. Oui, et dans le cortège : Lawrence, en tête, suivi des types du bus — très excités, des types de chez Franz Kafka, comment c’est..., deux, et voués à l’arpenteur... —, et la bonne femme pleine de sacs et roulant sur ses pieds, et l’autre avec qui s’est fait le ticket de bus, un barman, une meute d’actinies, Hartley, Powell, la Compagnie de Jésus et même le Christ en survêtement noir ! Allez ! J’invite ! Chier mon plan et le recouvrir ! Les pattes arrières doivent bien servir à ça !? Parmi, oui. J’oubliais les vers ! Oui, que j’invite au gazon juste sous mes sphincters - Putain, j’ai cru que mon imagination avait fui avec le reste ! Un vide, imaginaire probablement... Pas capable de grand’chose, mais si je perds cette faculté... Rien ! J’ai dû chier de l’herbe... Comme tout aujourd’hui. Rien à gratter, et remballer ses pattes arrières ! Chier de l’herbe oui, c’est vraiment ça. Toute cette coulée depuis l’éveil. Le déroulement de la journée se résume à ce doux tapis vert... Déjections de coqs et d’ânes ! Bon, j’ai quoi ? Une heure, oui, une heure avant de déplorer être passer inaperçu... Elle va se dire quoi ? Je suis affreuse, le salaud, je me sens humiliée, ce sont mes fesses, je l’ai toujours su... Mes fesses, cette culotte de cheval ! J’aurais peut-être dû mettre mon petit haut Vichy... Une heure, bon, du rhum ? Une branlette dans mon propre gazon ? La terrasse rue Wattez, Lawrence sera peut-être là-bas. Et puis voir des jambes en mouvements, des pieds, des chaussures ouvertes. Plus tard le visage... Et c’est bientôt l’automne et elles vont toutes les ranger. Jambes, chaussures... Tout ça invisible jusqu’à l’année prochaine. Allez hop ! au placard, avec le soleil ! Quel ennui... Se retrouver sur le front, avec ma mèche, toute une saison. Si elle pouvait tomber avec l’automne ! Que dalle ! Et les miroirs conservent le même éclat... Et si j’allais au rendez-vous peut-être que ça changerait tout et que l’hiver ne viendrait pas faire pousser la mèche rebelle ? Mais non, elle ne tient pas, la Liseuse. La preuve : je n’y vais pas ! Pas de rendez-vous, rien ! Juste un rhum ! La branlette, comme pour les visages : plus tard ! C’est d’un ennui ça aussi... Combien de fois ma queue durcie est devenue molle rien qu’à l’idée de me masturber ? Ou de mettre en branle cette idée ! Debout, assis, une cuisse soulevée, sur un côté, sur l’autre, un peu en arrière, il était une bergèèreu qui allait au marché, elle portait... Rien ! Le mou, et mon souffle las qui le fait frissonner... Toujours délicieux ce rhum arrangé, pourtant les propriétaires du café ont changé... Et il y a cette vision superbe de la gouttière en face. Couverte de vert-de-gris. Ça devient rare. Du putain de plastique ! Partout, affreux à son apparition, affreux à l’usure... Affreux comme ce qui l’a amené là ; prix de revient, consommation etc. Façades d’immeubles pourries, bouffées, en un ou deux ans... Coulures de toutes sortes... Et on vient se plaindre des taggeurs ! On produit des taggeurs comme des façades qui se dégradent rapidement. ET. L’un ne va pas sans l’autre ! Le même processus ! Comment ils sont aveugles pour certaines choses ! Gouttières en plastique, poupées en plastique, pompes en plastique, couilles en plastique, un désastre ! Pas elle en tous cas ! " Je reviens oui ". Tiens ! Je m’entends parler maintenant ! J’espère qu’il a entendu et qu’il ne va pas débarrasser le verre. Où elle est passée ? Ah ! Même bruit de talons que Valérie, ça doit être ça qui m’a attiré... Bien 11 centimètres ! Oui. Pourtant Valérie n’a jamais porté de chaussures aussi hautes. Ça doit tenir à la façon de marcher. Les jambes bouger d’une certaine manière. Fonctionnement des articulations, longueur de jambes, fonctionnement du corps en général, de l’organisme, qui joue un rôle dans la façon de se déplacer forcément. Préoccupé ou détendu, on ne se déplace pas de manière identique. Je deviens sourd... Ou la rue est devenue trop large et les talons, la démarche, ne résonne pas. Elle est là pourtant ! Faire mon petit jeu peut-être... Passer devant elle et la suivre en la laissant derrière... La suivre au bruit produit en marchant... Colorer le vernis, tiens ! Mais oui ! C’est ça ! Avec ces petites barres roses que j’ai achetées en même temps que la paraffine ! Je ne peux pas couvrir ce collage. Ce qui déconne c’est la teinte de la chair passée par le soleil. Enlever ça, ôter ce qui est visiblement disparu, en ajoutant une couche translucide légèrement teintée... Ça ne marchera pas, il me faut du vernis à ongles à diluer avec du White ou un vague solvant. Tiens, je vais aller voir ça ! Ses chaussures sont ouvertes et ça devrait être visible. Elle pourra peut-être me renseigner... Bonjour, j’ai fait un grand collage, pensez-vous que je puisse sur environ deux mètres carrés étaler du vernis à ongles ? En l’ayant détendu d’abord avec un solvant ? Évidemment ! Joli profil les mollets ! Et 9 centimè-tres plutôt ! Ouvertes, parme... Pas de vernis... Shit ! Si vous portiez du vernis à ongles, pensez-vous que je puisse étaler, sur environ deux mètres carrés... Ma Liseuse ! Comment ! je n’y crois pas ! Qu’est-ce qu’elle fiche devant un horodateur ? Qu’est-ce que je fais ? Mylène me dirait que si elle est là c’est comme de passer sous une échelle ! Ou de marcher dedans ! - tiens ! revoilà la pelouse qui s’étend depuis ce matin ! Houla, ça va très vite et il faut que j’aille plus vite encore... De quoi je pourrais bien faire semblant ? De ne pas la voir, de tomber, faire la queue derrière elle pour un ticket ? est-ce qu’elle sait que je ne possède pas de véhicule ? Une chose, c’est que je ne peux pas produire un semblant de surprise de la trouver là, trop tard, et pourtant je la suivais ! Ou est-ce que je lui dis ? Je suivais une inconnue chaussée et suis très surpris de vous rencontrer à sa place ! Redingote ! Ou elle fait le coup de l’horodateur... On se sent suivie et paf on se pose de profil au trottoir pour une vision diagonale derrière soi... L’air de rien, voir venir le danger... Et le coup de refaire son lacet ! Moins bonne vision. Et ses superbes pieds serrés entre deux brides ! Je me demande si... Lui parler ? Mais avec les dernières échauffourées de ma voix avec le chauffard... Soit elle est éraillée soit elle va continuer sur sa lancée agressive... Comment j’ai demandé le rhum tout à l’heure ? Un son a dû sortir, puisqu’un verre est arrivé ! Mais le type me connaît et je suis un peu comme ceux à qui on sert au comptoir un rouge ou un demi, sans rien demander ! L’habitué qui passe devant la vitrine et arrivé au comptoir la mousse commence juste à ne plus monter ! Avec le rhum pas la même image, mais c’est exactement la même chose... Je dois sentir le rhum en plus ! Ô sel regretté par mes lèvres ! Tu sais que tu es allée à la mer avec moi ? Tu sais que tu t’es promenée toute la journée en ville ? On a discuté avec Mylène, rappelle-toi, on a évité Lawrence... Et quoi comme idée de mensonge...? Tu sais que je suis passé sous une échelle, pour t’empêcher de traverser ce monde de dangers ! Et quoi ? Des bouquets de fleurs, des animaux marins, des anglais, des types plein les bus avec des yeux plein la tête, des tickets que j’ai compostés à ta bouche ! Tu as participé à un convoi mortuaire, en tête, avec ma bouche qui faisait le deuil de son sel, ma langue de ses cristaux et ma voix de son onde ! Ha ! Tu ne sais rien de tout ça ! Elle ne saura rien de tout ça, et elle était là pourtant, avec moi ! C’est bien elle qui tenait les rênes, et moi qui les débridais ! Enfin, hors de son comptoir... Enfin son cul et ses jambes, sa tenue debout ! Devant le comptoir même ; un horodateur ce n’est rien d’autre. Rien d’humain, c’est sûr ! Sinon le chewing-gum qu’on enfonce parfois dans la fente de sa bouche, qu’il ne mâche pas ! Métaphore de merde ! Et qui pourtant lui donne de l’aérophagie, au point de ne plus être capable d’absorber, et d’évacuer, quoi que ce soit ! Arrivent de drôles de thérapeutes dans ces cas-là... Avec armes à feu ! Tout de bleu vêtus ! Même pas des flics ! Semblant de quoi ? Avec la manche de ma veste à moitié arrachée dans l’accident, je ne pourrai rien faire d’autre que de sortir des griffes d’un Steve Austin énervé ! Et qui déboule de sa Mini ! Passer chez moi et me changer... J’ai un rendez-vous ce soir, et je vois que vous possédez une automobile, aussi, je me permets de... me couvrir de poussière oui... Je dois en être couvert à traîner comme ça en ville, et par terre... Manche arrachée, à moitié une odeur de rhum, à demi clochard. Probablement la mèche en bataille... En bataille, sur le front... C’est toujours la guerre là-haut ! Neptune qui jaillit d’entre les vagues, échevelé d’écume ! Tiens, et mon libraire préféré ! Un peu coiffé comme Neptune... Ressemble en rien à celle qui est devant moi... D’une autre librairie. Principal souci : savoir dire apostrophe en anglais ! Et Lawrence qui vient si souvent chez lui, et pourquoi il ne lui demande pas ? Pourquoi il ne l’apostrophe pas en anglais justement ! " Hey, ya ! ". Ou il n’a qu’à épeler à ses fournisseurs britanniques le nom sans l’article et l’apostrophe... Rue Échange, ça arrivera ! Ça me donne une idée cette histoire... Encore du vague : ça concerne comment négocier avec la Liseuse... Ex-Ma-Liseuse... Là, elle est là et elle me plaît davantage... Connerie, mais c’est décidé. Donc, comment faire stop, annuler, le rendez-vous et tutti quanti ! En même temps... son allure, son maintien... et le fait de l’avoir suivie sans la reconnaître ! Finalement... Les jambes, putain ! les chaussures, le cul quoi ! Donc c’est quoi cette idée déjà ? Toujours ça file... Ah oui ! Lui refiler son adresse. Lui rendre ! Lui redonner le papier sur lequel elle a été notée. Je l’ai sûrement en poche arrière. Faudrait faire vite, ou ne pas cesser de parler en fouillant. Qu’elle n’ait pas le temps de réagir à mon apparition. Donc agir ! Il faut agir maintenant, mais quoi ? Quoi dire ? Déjà, son adresse... bizarrement négociée, euh... C’était comment...? chié... Je ne me... Sa collègue, voilà, plutôt boudinée oui, voilà ! Faire de la lèche pour prendre l’adresse de la Liseuse, et Lawrence apparaît. Le sauveur ce type ! Un sauveur ! Un signe providentiel ! Shoes italiennes, panama, les S en miroirs de son Tergal, avec mon petit sourire insaisissable, comme si je voulais ajouter à la vénusté de l’anglais... Voilà, c’est de ça dont je lui parle — moins le sourire. Et puis... Comment c’est... Oui, elle craque, voilà ! Sur le type d’accord, mais sur l’apparence ! C’est mon meilleur ami ! Ben, tiens ! Etc, et il fallait que je le fasse venir bien sûr, mais avant, soustraire l’adresse de la Liseuse... Avant que l’Anglais parle, avant qu’il lui parle, qu’il l’ouvre... C’est ce qui se passe, et elle la note elle-même ! Post-it, jaune, probablement, et collé au fond de ma poche. Un vrai Post-it quoi ! Voilà, avec un petit coeur... Un petit coeur, incroyable. Incroyable de le faire, parce que, sinon, il est beau... Incroyable, parce que " ce n’est pas très grave, et c’est même drôle ! ", non ? Oui oui, refiler l’adresse d’une copine sans qu’elle le sache ! Et j’embarque dans ma voiture jaune, autocollante dans la partie supérieure ! Et pour la faire rire dessiner une bite qui traverse le coeur ! Jump around... jump around... jump around... jump up jump up and get down ! Bon, aller voir la Liseuse, et c’est le jour de l’Escalator, et du rendez-vous. Annoncer qu’on sait où la loger. Tic. Les yeux de l’étonnement. Puis un sourire, drôle de sourire fin, et on ne comprend qu’avec ses yeux que c’est un fond de fierté qui passe. Vanité satisfaite... Un lent contentement... Et surtout ne pas trop montrer. Un peu comme ces filles qui prétendent être occupées, déjà prises, lorsqu’on propose un jour de rendez-vous. Non, pas mardi, je suis prise... Jeudi ? Attends je regarde dans mon agenda... Vide ! Il est vide bien entendu cet agenda ! Pas d’agenda du tout ! Juste un court moment de délice, une giclée de délectation ! Plaisir et pouvoir... Au croisement de la rue de la Petite Touche et de la rue Lepoulpe ! Pas très éloignée, d’ailleurs... Bon... t’anéantir tout ça à coup de Post-it ! Tout le paquet de papiers divers à sortir de la poche arrière... En secouant les miettes de papier rongé, les morceaux de numéros de téléphone, des fragments d’adresses... Ça y est ! Putain, ça y est ! Le visage cette fois ! Vraiment elle me plaît ! Qu’est-ce que je suis sur le point de faire, comme connerie ! Merde ! toute ma poche ! Tu le fais ton geste ou quoi ? Ramasse tout ça au lieu de bégayer ! Voilà... de profil en essayant de cacher la déchirure de ta manche... Le Post-it ! L’isoler en ramassant le reste, et invoquer les dieux du vent ! Souffle ! Allez souffle ! La poche par terre, décomposée ! Et mon visage ! Pas mieux j’imagine, pour accompagner cette dislocation ! Hop, disparue l’adresse ! Posted it anywhere ! Le reste vite ramassé, et une sorte d’insistance, un moment d’attardement dans la lecture du Post-it ! Il n’y a que comme ça que la queue qui traverse le coeur, et un mot courant, pour elle, dans l’adresse, peuvent passer inaperçus. Presque lui mettre sous les yeux ! Enfin... Les obsessions sont vite oubliées... Se retrouver à ses pieds et ne les avoir même pas vus ni regardés ! De quoi se fustiger ! et en même temps, constater que les obsessions tiennent de cette fragilité ça fait plaisir... D’accord. Faire des courses pour ce soir, elle attend quelqu’un... Elle est donc motorisée par cette idée ! Et c’est pour ça qu’elle est devant l’horodateur ! Le sourire ! Oubliée ma poche... Quoi ? Du rhum, oui, j’adore le rhum. Tiens ! on ne s’est pas embrassé, et mon ty-punch qui doit traîner sur la terrasse du Wattez ! Une magicienne cette femme, elle transforme mes plus petites idées, et me fait oublier les plus mauvaises ! Et puis... aussi... non ! Je n’y crois pas ! Jambe droite, et l’autre tendue qui repose sur l’arrière du talon ! La cambrure, revoilà la cambrure ! La cheville, et tout le profil du membre inférieur... Je ne vais pas pouvoir non... Pas pouvoir l’accompagner... Putain d’accident encore en train de se faire sur l’épaule ! Le coup de frein du triceps au biceps ! La déchirure... Ou j’y vais comme ça ! Lui parler tout simplement de l’accident. Ça me paraît simple. Un peu trop... Bon, me changer. Les idées, la veste... Une douche, le miroir, fixer la mèche... L’éclat sur la canine... Pourquoi je la vouvoie ? Trop lyrique ! Ça me sort trop de la bouche... Et allez...! Elle a relevé... Elle capte tout ou quoi cette femme ? Juste pour l’accident, le vouvoiement... décrire avec un peu de lyrisme... La faire participer avec un peu de distance... Jamais raconté autant de conneries je crois ! Bon tout ça c’est pour rire, arrête de te chier dessus comme ça ! Et de te consulter surtout... Okay ! Ravie, ça fait plaisir... Quand même récupérer ma carte de crédit. Mais ! C’est qu’elle prend vite des habitudes, et je n’aime pas posséder trop de clés. Qu’elle m’ouvre elle-même ! Les jambes de dos ! Bon, dans quelle poche déjà ? C’est un peu le piège, laisser ma veste dans sa voiture... Arrête de te consulter ! Les clés de chez moi aussi... Hop ! Elle repère encore... Chiée cette femme ! Je me demande... Qu’est-ce que font tous ces tickets de bus dans sa voiture... Que foutent des tonnes de tickets de bus dans une voiture ? Pas de rouge à lèvres à l’extrémité... Ça rassure ! Lui voler ses clés et voir les heures et les lignes de bus empruntées... Pour quoi faire ? Alors là...! À gauche, à gauche, ne pas passer devant le Wattez ! À gauche, oui. C’est plus long, on a le temps non ? Si on se perd tu passes à mon hôtel ! A 20h00 précises. Si je ne suis pas là c’est qu’il y a eu embrouille... N’oublie pas de prendre ton Lüger ! Le message au concierge bien entendu... À quoi je pense à quoi je pense ! Je suis encore bon pour un mensonge ! Et puis non, tiens ! Comment il s’appelle ? Mais qui ça ? " Qui ? ". Le concierge ! Putain, elle est plus rapide que moi ! Elle est plus vite que moi comme dirait Lawrence... Restent des petites bosses dans sa langue, qui viennent de la natale. Et voilà ! Lawrence devient concierge pendant quelques secondes ! Le prévenir, au cas où ! Bon, ça va maintenant ! Le Lüger que j’imaginais n’entre certainement pas dans ce sac à main ! Du genre qui ne s’arrête pas cette femme ! Je pourrais... Le Post-it, lui sortir... Voilà où loger notre ami, notre cible, je t’y retrouve à 20h00 précises... Si je reste invisible, appelle mon hôtel, le concierge ! Une bonne claque à la vue de l’adresse ! Et du coeur traversé de la queue... Et ça l’arrêterait au moins ! Mais non, y’a personne derrière ! Incroyable ! Si je lui dis être allé à la mer, pour changer de sujet, elle va me demander si j’y ai trouvé mon contact ! Si j’ai récupéré la mallette de fric ! La rue à droite, fuir... Ma veste ! j’ai mes clés ! Si je la plaque là, est-ce que... Trop tard ! Pas assez large la rue, trop de temps à te décider... Bon, tu es sûr que ça va bien !? Ne te laisse pas piéger toi aussi... Non ! non ! non ! non les types du cortège qui accompagnaient tout à l’heure tes organes d’expressions orales ne suivent pas ! Ah ça y est ! et c’est pas mieux ! Ce que je fais dans la vie ! Est-ce que je sais ? Quand même pas à moi qu’il faut demander ça. J’aimerais bien devenir écrivain... Comme ça je ferais apparaître Lawrence, maintenant. Le type de personnage... Il ferait le personnage du type qui arrive toujours à point nommé ! Et ce que je fais dans la vie c’est lui qui s’occuperait de ça... Faire passer le message et on ne me ferait plus chier avec cette question ! On me laisserait tranquille. J’aimerais qu’on me laisse tranquille. Qu’on oublie mon existence. Une pipe et des lunettes, le front dégarni ! Des clopes et du whisky, une Underwood ! Le quoi ? Ah ! le rhum ! Faut que je lui parle du citron... Et une table pour tout ça et le cendrier. Peut-être qu’on peut se procurer les nappes de fumée sans besoin de griller trois milles clopes ! Inodores oui ! Il va me sortir un paquet d’encens ou quoi ? Viens un peu par là toi... Par-dessus le comptoir, le revers de la veste... T’as pas compris ce que j’ai dit ! Sans odeurs ! Je crois que je vais rester avec la caissière... Comment c’est ? Nicole ! Ça me dit quelque chose ce prénom... Drôle d’accent pour dire Monsieur... Mon code ? Qu... je parle tout à fait normalement ! Ah oui... De toutes façons je préfère payer l’apéro et le vin... Au cas où... Je pourrais sans scrupules me soûler scrupuleusement ! Sans délicatesse et méthodique ! Comment, c’est vrai...? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Le code pour pénétrer un peu dans ma vie ! Mais Mademoiselle ! Pas question de ça ! Mon contact ne m’avait pas prévenu ! Un purificateur d’air, pour les nappes de fumée ! Oh oui, à pieds ! Surtout ne devenir complice d’aucun conducteur ! Et la possibilité de fuir... Répète pour voir ! Allez ! Préfère arriver à pieds, trouver votre maison, et sonner surtout. Sonner et qu’elle m’ouvre sa porte. Et tout découvrir d’un coup. Oublier les courses qu’on vient de faire ensemble... La complicité du passager, la fuite, oublié aussi ! Miroir ô miroir ! Quelle simplicité ! Oui, à tout de suite... Oublié ma veste dans la voiture de toutes façons ! C’est comme les trucs qui sortent de la bouche... Les milles chemins qui explosent, les milles pensées qui connectent... Et la bouche qui sort l’impensé, incontrôlable... Même pour Ma Liseuse je ne laisserais pas ma veste ! À tout de suite... Le temps de faire un peu de cinéma !
VII
- " Aucune œuvre n’est définitive. Chaque siècle est obligé de les refaire pour pouvoir lire ".
- Rémy de Gourmont.
Le post-it claque sèchement déplié par le vent. L’encre est soufflée par la détonation dans un nuage de poudre, Gloria les deux jambes puissamment plantées au sol se détache de cette nuée de lucioles : Gloria, toute entière abandonnée au verbe aller, pétrifiée par la brutale irruption du verbe aller à l’endroit où elle se pensait être, a tiré sur ses mauvaises fréquentations d’hier comme on traverse un rêve brutal... un bout de sommeil éveillé, retour du métronome à zéro, irréparablement, pour un môme dont elle pensait menteusement n’avoir que foutre cinq minutes plus tôt. La gueule hébétée d’un chien tout étonné d’avoir mordu son maître adoré pris en faute... Ma Liseuse n’a pas grand-chose de la grassouillette beauté triste de Gena Rowlands, pourtant, derrière l’écho de la litanie en a, il y a peut-être ces jambes en V renversé que figea le coup de feu... Et la pupille affolée qui s’arrête jamais, qui épuise l’espace, peut-être bien ça, fouillant d’un livre à l’autre la librairie par-dessus nos têtes dans un décompte infini... Liseuse allant sans un œil pour elle-même.
C’était agaçant : la lumière pleine du soleil blanc d’hiver bataillait — et terrassait — celle de l’écran (la lumière rendait le film invisible), et Lawrence m’avait demandé de baisser le store. La lumière segmentée par les fines meurtrières des volets mécaniques dessinait sur l’écran de la télévision les lignes de flottaison de halos rectangulaires, carte perforée par les trajectoires des tirs de Gloria sur la bande filmique. 24 balles seconde. Finalement, après l’avoir vu plusieurs fois, j’avais avoué à Lawrence que seul ce happy end d’obédience hollywoodienne m’avait si longtemps persuadé que Gloria était un Cassavetes mineur. Quelques minutes emportant deux heures dans la ruine, les gommant dans le souvenir pour les représenter. Une fin trop petite pour un grand réalisateur... ce n’est pas le plus hypothétique des chemins que prend un spectateur toujours aussi prompt que moi à dresser des idoles les unes contre les autres, plus encombrantes que l’écran, moi étirant le fil discontinu de boucles happées d’un film à l’autre, moi faisant l’inventaire de tous les ratages supposés aperçus dans l’œil d’un microscope à regarder les étoiles, flèche de Zenon imbécile qui coupe le temps qui passe en centimètres, et mesure une distance avec sa respiration. Par exemple, j’avais longtemps cru Sue Lyon trop petite (trop vieille pour jouer la petite ?) pour un grand film, avant de la revoir dans la nuit de l’iguane (pendant tout ce temps, je m’interdisais de penser le cinéma trop petit pour un grand livre) ; c’est donc curieusement un autre film qui me l’a redonnée dans Lolita. Je suis l’homme du trop tard, de l’après coup. Alors je ne vois rien, ou, en fait, jamais au moment voulu. De cette Lolita de cinoche j’ai pour ma Liseuse l’embrouillamini des explications foireuses que j’ai du fournir pour me l’aliénéer un peu (il y a plus de Mason en moi que de Lyon en elle, voilà la vérité, plus de Humbert que de Dolores Haze). J’ai obtenu de sa part un consentement à une chose en lui laissant croire qu’elle acquiesçait à une autre. Tiens, en voilà un beau jeu de con, encore : en obtenant ce qu’en fait je ne demandais pas, je risquais tout bonnement de ne jamais obtenir ce que je demandais vraiment... Ça me faisait atrocement chier d’avoir dû laisser Lawrence me désencombrer de mon embarras devant cette fille, d’obtenir ce rendez-vous à ma place : d’abord, ça allongeait l’interminable dette à cet ami tellement agaçant, tellement parfait, jamais emmerdé lui pour brancher une pimprenelle ; mais moi j’ai commencé ma vie avec l’embarras, et chaque nouvelle tentative est empesée des échecs agglutinés qui me collent à la panique, au sol, à l’inéluctabilité, à la merde en représentation continue. Ce salopard laisse tout ça dans le silence, s’amuse de mon inquiétude grandissante à l’idée de devoir payer un jour ; rien ne m’empêche, pourtant, à chacun de mes échecs, d’en faire le spectateur, de me livrer devant lui à chaque fois aux plus consternantes exhibitions. Je me dis, sans doute, qu’en en faisant le spectateur exclusif et complet de ma déchéance, il se refermera dessus comme la bouche d’un trou noir, qu’il s’effondrera sur lui-même et sur mon secret. Il ne se plaint jamais. Il me sourit. Il me dit des trucs comme " Tu fais ça pour moi, mon vieux, tu es l’éclaireur de mes propres conneries. Grâce à toi, j’évite le pire. ", des trucs comme " Tu es le seul héros qui ne me dégoûte pas de l’héroïsme ", il se fout de ma gueule. C’est vraiment un type bien.
Après que Lawrence eût fini son petit tour de passe-passe qui avait fait aboutir le post-it dans ma poche et fait gagner l’assurance d’un rencart chez la demoiselle dont je ne sais toujours pas le prénom (elle n’a griffonné que le nom de famille pour que je ne me gourre pas de de sonnette), je me suis mis à en faire des tonnes ; je voulais rendre Lawrence transparent, je m’agitais derrière sa silhouette de verre découpé. J’ai demandé des tas de bouquins incroyables, des éditions que je savais pertinemment épuisées, des plaquettes tirées chez d’obscurs fourbisseurs de poésardie à cent exemplaires, des trucs belges gravés dans le granite à la plume d’oie, je la faisais galoper d’un annuaire à un autre, je faisais le lecteur, le rare, l’oiseau raffiné, le méticuleux, le con.
" Vous faites quoi dans la vie pour chercher des trucs pareils, vous ? "
Sale question, mais attendue. Je voulais jouer le chercheur, le pointu, mais je me sentais incapable de prononcer des mots de plus de deux syllabes, j’aurais inévitablement bredouillé, avec un néon au-dessus de la tête désignant l’imposteur. Ce que je suis ? Bon, au point ou j’en étais de ma volonté de briller auprès de ma Liseuse, ça m’a semblé pas mal de répondre écrivain ; et puis c’est plutôt vrai, enfin je n’aurais pas trop de mal à l’en convaincre. Combien de temps ? Ça... J’écris beaucoup, enfin en ce moment (surtout des essais, il vaut mieux ; la mélancolie entraîne la fiction dans le poisseux plaquage des généralités pénétrées, rien de bon qui vaille à mon avis ; alors, surtout, dans ces moments-là, le poème, houlà ! Surtout pas de poésie ; des essais, je m’y tiens, j’essaye. La mélancolie comme jeu de rotules et d’articulations pour manipuler des objets conceptuels c’est parfait, comme objet de la manipulation c’est chez moi à la limite de l’infect et du calcul). Mais je n’ai pas assez de vénération pour mon écriture pour me priver de l’embarquer n’importe où ; l’unité m’inspire des bâillements, le traçage des éruptions, toute finalité de la terreur. Brouillon, bavard, obscur, elliptique, vieillot, poudré, alambiqué, ringard, sec, phraseur, illisible, académique, excité, baroque, plat, tout ça, sans aucun doute, de temps à autre et parfois dans le même texte. Comme écrivain je suis le plus souvent, il faut bien le dire, virtuel (si souvent, j’ai rêvassé mes pages au lieu de les écrire, qu’on pourrait bien me foutre sous les yeux, sur mon dernier lit d’hôpital, un bloc de papier vide : je serais le premier étonné par cette nudité, persuadé que je suis d’enchaîner les romans aussi sûrement que Balzac). Je dois manquer d’ambition, surtout d’objectif, pas mal de méthode... Pareil pour tout le reste, d’ailleurs. En plein chapitrage j’ai une petite partition qui apparaît dans la marge, j’aligne les notes et je vais chantonner dans mon dictaphone ; ou un croquis à faire ailleurs, une photo à prendre, Dieu Sait quoi. Qui pourrait alors m’accorder sa confiance ? On se le demande. Quel éditeur pourrait s’assurer de pages régulières auprès d’un type toujours prêt à planter six mois le récit en cours pour exposer des croûtes ou faire des concerts ? Ainsi je me condamne aux yeux de quiconque ne peut être sûr de mon métier à n’en exercer aucun. Dans tous les milieux j’ai l’air d’un singe habillé. Les plasticiens m’imaginent en train d’écrire, les écrivains me disent musiciens, les musiciens me croient graphiste. Avec ça... Si quelqu’un est prêt à me reconnaître un peu talent quelque part, c’est surtout pour me le rogner plus loin — surtout là où il s’imagine exercer de l’expertise — ou pire, me soupçonner de tout faire à peu près mal. De toute façon, c’est surtout trop tard : s’il se décide après plusieurs examens à me commander des illustrations, il peut être sûr que je suis en train de composer une cantate. C’est que personne, au fond, ne peut imaginer que mon métier est de faire tout ça, me perdre sans repos dans cette dissémination apparente dont je dois bien être le seul à voir la cohérence...
Les lignes bredouillées par le plan minuscule conduisent à cette rue, un peu plus loin ; un cul-de-sac, j’approche, là, tout près. Je dois prendre à gauche juste derrière une boutique de ces merdouilles sans usage aux prix cassés dont on se demande si elles ont eu un jour un autre prix, avant ( j’allais dire : " un vrai ". Le rhum m’abrutit complètement, je dois attendre l’horreur, un truc comme ça... comme je l’ai fait avec le gin, jusqu’à l’écoeurement, je peux plus en boire une goutte aujourd’hui, rien que l’odeur... je n’apprends rien, décidément, jamais. Je passe le plus gros de mon temps à vérifier que j’ai bien raison d’avoir de l’amertume, que je suis bien cette machine qui marche pas. C’est le rhum qui m’y conduit, le rhum et toutes les autres saloperies que je m’envoie pour broder le pire. Il y a toujours un seuil à partir duquel le verre suivant me fera dégueuler. Je le bois. À chaque fois. Le rhum ne conduit pas la machine à hoqueter, à dérailler infiniment, le rhum me conduit à m’en accommoder. En dégueulant celui-là, à cent cinquante mètre de l’appartement supposé de ma Liseuse, la litanie en a reprend, furtivement, quelques secondes dans la lumière terrible du vomissement, celle qui écrase tous les sons. Elle impose le visage de Martha, tremblante comme une bête mouillée, qui se vide en flot saccadé en sortant d’un manège de foire ; mais il y a aussi l’aigreur, et les rides sur le visage de Martha, un visage comme un œillet inconsolable. L’aigreur qui a pour moi une représention exacte, une image évidente, c’est le pli. On peut le pister, en trouver l’origine, je n’ai pas assez pour qu’une image s’offre à moi sans un jeu d’échos banal, de ressemblances. Au moment où ce qui remonte de l’estomac se cale si violemment dans la gorge et bloque en piquant vers le nez, c’est tout ce qui est au secret qui plisse, toutes les muqueuses qui froncent, se réduisent en plissant à l’intérieur et tendent la peau à l’extérieur comme la membrane d’un tambour huilé ; rides ou plis d’une peau de lait agitée, pincements des tissus, l’oxymore du sec et du mouillé conjoints. La Martha de Fassbinder se dessine, je crois, dans ces invaginations agressives tout autant que dans le corps martelé de la litanie. J’ai une amie —il y a Lawrence, et il y a, forcément, une femme — qui a de Martha l’infatigable rempart de la fatalité, c’est-à-dire de l’irresponsabilité, elle le maçonne comme je maçonne ma débine aimée. Mais Louise n’en fait pas le même usage, elle n’a pas ce trait si viril qu’il choque comme une incongruité quand il se révèle chez une femme, la mélancolie. Je crois qu’elle s’imagine que les femmes existent, que c’est la source de sa colère, que c’est ce qui la fout en rage quand un autre adepte de ce culte imbécile, surtout un homme, l’énonce à sa place. Elle n’entendra jamais le moindre discours général en dehors de ceux qui flattent l’idée qu’elle se fait de l’oppression de son sexe ; la moindre des généralités, pourtant, serait de saluer toutes les généralités. Louise n’en voit qu’une. La ridiculisation et l’attifement servile de tous les mâles du monde ne l’en ferait pas démordre : c’est sa passion, son calvaire désiré, son visage sulpicien pour les jours d’une défaite toujours réanimée, l’alibi pour toutes ses erreurs comme le renfort assuré du plus petit de ses triomphes. Une femme comme elle ne réussit rien, elle venge un bafouement dont elle caresse l’éternité. S’accommodant de ses pires faiblesses comme la vérification des lois déterministes où elle puise son idée du sujet, elle se lavera d’autant plus facilement de la noirceur qu’elle renverra toujours à un homme la responsabilité de l’avoir produite. Immorale, elle fait de l’immoralité le miroir réconfortant de sa singularité : " c’est moi, je suis comme ça ! ", est la sanction de toutes ses fautes. Alors je me dis : Moi est, en chaque femme, la même chose que Je. Une généralité de plus qu’il n’y aura plus à énoncer jusqu’à celle qui la contredit, une bonne chose de faite en somme. Je me demande ce que pense Louise du dégoût, le dégoût qu’inspire la surprise de se voir aimer dégoûtant. De s’aimer dégoûtant. C’est en la regardant vomir, parce que l’ayant fait dégueuler il constate avec un œil cannibale l’étendue de son gouvernement à venir, que Helmut dit à Martha : " Épouse-moi " Elle l’épousera ).
Le tracé de la ruelle où doit s’achever ma traversée de la ville esquisse une drôle de boucle, une virgule de chiottes, c’est une impasse, mais dessinée comme un appendice ; évidemment, je m’imagine pas une seconde que l’impasse soit vraiment close par une petite place arrondie, un bac à sable ou quelque chose de ce genre, non, j’imagine qu’elle a dessiné une bite. Inconsciemment ? Bien sûr ! Je ne suis qu’à deux doigts d’être fou, quand même deux doigts. Je vois effectivement des signes partout, comme un sanglier, mais je n’envisage pas d’interprétation, et moins encore d’interpréteurs possibles. Deux doigts et je suis gelé à la frontière entre angoisse et occulte. " Ça te sauve des autres fous, et c’est tout ! " Merci Lawrence, merci. Les caresses de Lawrence ont tout de celles qu’on prodigue à un chien avant d’aller le faire piquer.
En sortant de la librairie il avait jeté un regard agaçant sur ma main qui pliait et dépliait le post-it dans ma poche. Au lieu de me répondre quand je lui ai demandé s’il voyait à travers le tissu, il a dit ceci (Les conseils d’uncle Lawrence – art. 1845) :
" Voilà, comme tu t’apprêtes à faire les mêmes conneries que d’habitude, je vais, pour pas rompre notre vie de couple réglée comme une horloge, te donner les mêmes conseils inutiles que d’habitude. D’accord ? J’attends pas la réponse, de toutes façons j’ai envie de causer, et je ne résiste pas au plaisir de t’énerver. Alors, avec cette femme, ou toute autre femme, tout ce que tu payeras désignera ce que tu n’auras jamais, avec exactitude ; c’est en creux que se constituera ton accumulation. Et tu ne pourras jamais rien faire, parce que dans ce domaine, faire, agir, c’est là le problème. Projet=mort. Je vais être plus clair : ce qu’elle te donne est tout ce sur quoi tu pourras compter, et si c’est trop peu à tes yeux, hé bien change de femme, ou accommode-toi en, mais surtout ne cherche pas à payer, par quelque moyen que ce soit : c’est un mur que tu dresserais entre elle et toi. D’une manière générale, ne lui demande rien... qu’il s’agisse de cul ou de quoi que ce soit d’autre, pas de négoce, reste calé sur cette certitude : c’est le transport qui prévaut sur le geste accompli, sur l’attention, la parole. Le transport qui y conduit, tu comprends mon vieux ? Rien ne peut le faire naître sous la contrainte. Une pipe soutirée, c’est de la grammaire qui s’ânonne, de la tendresse — surtout ça — obtenue par les minauderies serait irrémédiablement prodiguée avec le dégoût qu’inspire le commerce sur ce genre de trucs. Demande rien, rien du tout, même en crise de manque. Évidemment, tu risques de ne rien avoir du tout, de passer tout ton temps à épier, mais même tes regards — tu les voudras allusifs et ce sera du plomb qui coule, l’horreur, une affiche caritative — même tes regards seront tes plus minables ambassadeurs s’ils demandent quoi que ce soit. Mieux encore : fais mine de souligner un trait d’exception que tu surprends chez elle et tu ne le reverras jamais plus, tu la verras, elle, paniquer, elle se sentira flouée d’un bien qu’elle s’ignorait jusqu’ ici posséder, et elle te fera désormais payer une fortune pour une grimace, quand elle t’aurait laissé jouir gratuitement d’une merveille à jamais dissoute dans la mauvaise copie, à jamais interdite de spontanéité. Vaut mieux que tu la fermes sur tout ce qu’elle a de meilleur et, je te le répète, qu’elle ignore forcément, toute occupée qu’elle est à s’encombrer des qualités publiques qu’au fond personne n’a, ni ne désire, si tu veux pas patauger dans du fond de cuisson et pleurnicher dans mes bottes sur la beauté de si jeunes ruines !
Lawrence L. 10/02/01
Amen.
Dans quelques minutes elle me dira son prénom, et j’imagine le souffle — son souffle — qui en portant ces deux ou trois syllabes balaiera toutes les autres, un petit vent du désert que je vois emporter la galaxie des noms égrenés jusqu’ici pour baliser ma marche ; excité (c’est devant moi, la porte est à peine à deux cents mètres) je sens monter l’affolement de la litanie, les battements de mon cœur sont les coups de piston d’une machinerie de l’énoncé, chaque battement (chaque hoquet de la machine) élève à mes oreilles le tintement d’un nom, clignotement bref et disparition, la pellicule diaphane d’un visage, effeuillé.
Un gadget de Pif qui m’a longtemps captivé, avant que je n’en essaime graduellement toutes les fiches, était un sommaire jeu de feuilles transparentes permettant de constituer des portraits-robots ; quelques paires de sourcils, deux ou trois bouches maladroites au dessin sec, un ensemble d’éléments s’ajustant assez mal, une fabrique de monstres judiciaires. L’épaisseur des feuilles de plastique rajoutait à l’étrangeté de ces chimères composites une monstruosité topologique : chaque couche opacifiant un peu la précédente plongeait peu à peu certains éléments du visage dans un étrange couloir de dissémination, dans une disparition maladive ; j’obtenais ainsi des visages qui étaient, pour les uns, surtout un nez — flottant sur une face spectrale —, pour les autres une mise au point si précise sur les oreilles qu’elle renvoyait tout le reste au flou, à l’abstraction.
C’est ainsi que me parviennent, enveloppés de leur nom, les visages de Josepha (Miou-Miou dans des vêtements informes et mous, qui paraît s’être lancé le défi imbécile, afin de n’être aimée que pour elle-même et contre l’apparat, de s’emberlificoter dans l’apparat de la contrainte, la hideuse liberté des tissus flottants), de Cynthia (Silences traversés des mondes et des anges, O l’Omega, rayon violet des yeux d’Elizabeth Taylor), de Lola (Barbara Zukowa), Tristana, ou Sandra.
Le premier film de plastique découpe le visage dans sa hauteur par le fin lacet des sourcils de Gilda, libère les joues, le menton, en dessinant au-dessus des yeux de Rita Hayworth le bord des ailes d’un papillon.
C’est peut-être par le portrait qu’en fit Renoir — La blonde à la rose — qu’on se souvient encore de Catherine Hessling, peut-être mieux, aujourd’hui que nous sommes devenus si peu nombreux à nous émerveiller du cinéma muet, que derrière la caméra de son fils ; ce sont ses yeux, les yeux écarquillés de Nana, qui percent sous le premier film, elle que la projection muette fait pur visage, pure expressivité mobile, cet étonnant sacrifice dans lequel Renoir, offrant ainsi le plus violemment le corps de sa femme au silence et au tressaillement, fait bander par où il bande, hôte publique d’un étrange détournement de la courtoisie esquimaude.
Mamma Roma m’offre son nez puissant, l’éperon qui campe sur le territoire maladif du grave visage d’Anna Magnani dont la peau fonce autour des yeux comme s’assombrissent les chairs du sexe sous un ventre blanc, peau teintée de toutes les secrétions, superposant pour moi moiteur de con et larmes.
Je m’éloigne doucement de mon jeu de fiches transparentes pour embrasser la silhouette frêle, petit jouet léger lançant ses membres creux, de Sabrina, garçonnement installé sur une branche pour épier les danseurs, la face de fouine souriarde d’Audrey Hepburn observant les déplacements de la fête, observant peut-être avec les mêmes sentiments d’altérité définitive, d’écran spectaculaire, l’intérieur du château que le narrateur de Sarrasine en décompose l’extérieur.
La mort de Laura est la première chose annoncée, la première certitude sur laquelle nous pouvons conduire notre perception du film ; ça donne un étrange statut à ce que nous voyons dans le flash back, à l’axe de certitudes que compose la voix off... toute apparition de Gene Tierney est fantomatique, son corps est un signifiant vidé, un souvenir se déplaçant à l’écran qui nous interdit de la voir, le souvenir d’une femme dont la présence nous a été dérobée par l’intrigue. Dès que la voix off disparaît, jeu d’ombre, gouffre. Nous nous sommes habitués à suivre les déplacements d’un corps troué comme on s’acclimate à la nuit. Et elle réapparaît, elle fait oraison, elle enterre sa disparition. Rhabillée de vie, elle se remplace. C’est la préparation à l’apparition miraculeuse dans laquelle le corps de Laura a une deuxième chance d’être, une deuxième forme dans l’angoisse du même... La femme spectre est la femme cinéma, qui ramène toute projection dans le flash back absolu.
Enfin, m’échappant complètement, dans la dilution de l’hallucination, j’observe les balancements du cul potelé de Monika, les fesses d’Harriet Handersson secouées au rythme et aux accidents de pierres rondes, longeant la plage, furtif resurgissement de mon érection adolescente.
Je pourrais bien trouver à cet assemblage hétéroclite quelque chose comme un guide, un visage sans visage ou, plus exactement, un visage qui — comme la bande déroulée — disparaît vingt-quatre fois chaque seconde et n’existe plus entre deux projections : si c’est celui de Ninotchka qui s’affirme comme le seul visage possible de Garbo dans ce portrait de petite russe rigide gagnée par la frivolité américaine, dès que je ferme les yeux, il m’échappe. C’en est effrayant : une photo extraite de chaque film, leur étalement sur une table, la mise bout à bout de tous ces rôles, de tous ces visages, n’en dessinent même pas un. Garbo n’a pas de visage. Elle vit dans le méconnaissable, la pulsation. Je me demande le plus sérieusement du monde comment son mari pouvait être certain, chaque matin, de s’éveiller à côté de la bonne femme, ou si n’importe quelle deuxième rencontre avec elle n’entraînait pas la confusion " C’est avec vous que j’ai rendez-vous ? ". C’est probablement elle, la femme cinéma, va savoir s’il y a encore de la place pour la vérité du sujet chez ceux pour qui la vérité est corpusculaire et ondulatoire.
La voilà bien paumée, pour le coup, la vérité hypothétique de ma Liseuse que je m’étais déjà laissé bien peu de chances de rencontrer... En la gonflant ainsi de toutes les qualités que je lui rêvais impatiemment, que la zone d’inconnues qui l’enveloppait laissait s’engouffrer pour l’habiller du manteau de papillons d’Ayesha, je savais grever toutes celles que, désormais, je ne verrais jamais plus derrière l’écran de mes projections. Que lui supposais-je lire ? Ce que je lis. Aimer ? Powell, Wilder, Bergman, Preminger, Pasolini, Lubitsch etc. Quelle place pour son désir, que j’ai déjà impatiemment tordu au gré du mien avant même qu’elle n’ait eu l’occasion de me dire mieux que bonjour ? Ça n’a probablement pas beaucoup d’importance, l’impossible mérite sans doute de meilleures métaphysiques pour que je n’achoppe pas sur cette petite version, sur ce petit impossible là, le malentendu éternel qui barbouille tous les autres pour qu’on se donne un peu de paix.
Je me demande si mon désir n’est pas le sale train menteur qui ne conduit qu’aux lieux de la désaffectation, si toutes ses destinations ne sont pas une inévitable insatisfaction, trou à rien duquel le train d’un autre désir va m’embarquer jusqu’à crever la tête toujours aussi vide. De quoi ça me remplit ? De la vie même ? Bien possible, au fond, que ma seule gratification palpable soit l’inassouvissement. Si je place toutes mes billes, le portrait de mon appétit, dans la vie elle-même, j’ai peu de chance de connaître le bizarre repos de ceux qui s’y installent des mobiles. Marrant que ça me fatigue pas — pas que ça m’épuise pas, non (ça m’épuise) — mais que je continue à désirer comme si aucune raison ne pouvait me refroidir un peu la tête. Sans doute que même en désirant quelque chose de rationnel je n’ai aucun moyen de le désirer rationnellement. L’espoir ne me sert qu’à me rendre plus opaque ce qui me sépare de la mort, une taie aussi indispensable au fond que la nourriture et la flotte. Le monde dans lequel je me déplace, faudrait pas l’oublier, est le plus curieux des mondes : se hérissant contre la terreur des échecs historiques qui ont entraîné l’humanité dans les plus désastreux idéaux de domination, il a fini par jeter ses bases sur un modèle qui hérite du plus puissant de leurs fantasmes : la dissolution du sujet dans le groupe. Et voilà pourquoi, moi, j’enfourche mon désir et je fuis ses objets. Je ne veux rien avoir. Et jamais communier. Ramen. Hé, tu m’entends la mia ? Jamais communier ! Je veux bien t’aimer, je veux que ça, pour m’occuper un peu, pour t’occuper, mais voilà une exigence de plus : même le verbe aimer, il faudra que ce soit le mien ! D’ailleurs, il ne pourrait pas en être autrement ; le malentendu continue, ma Liseuse, on va s’atteler à l’entretenir ensemble.
L’aimer, j’y suis prêt, probablement parce que je n’arrive pas une seconde à faire de l’amour une activité d’exception... l’aimer, vraiment, voilà qui reviendrait à improviser l’éternité. Mais je suis prêt, moi, à la boursouflure des hypothèses ridicules et des arrangements les plus incroyables pour un happy end à ma petite migraine amoureuse du moment, pour entendre la musique monter au moment où j’embrasserai
Francesca ; Eva.
Francesca... Eva ? Francesca ?
Eva.
Eva me foutra-t-elle sa brosse en travers de la gueule si je lui dis " voyons qu’est-ce que tu sais faire. " ? moi planté, me demandant si je vais aller ou non au rendez-vous... J’y vais : trente mètres, la litanie éteinte. Une autre musiquette monte, s’y étage un instant, s’y substitue complètement. Il y a des types qui ne connaissent pas le silence, qui marchent toujours dans le vacarme, j’en suis. Peut-être que ceux qui disent le connaître mentent ; allez savoir, il y a des gourous partout ! Moi c’est la retrouvaille avec les déchiffrages d’enfance qui vient, ceux qui occupaient les interminables voyages en voiture, le martèlement des lectures d’enseigne, lectures enfantines de la gloutonnerie sans limite, toutes les plaques support de la chanson de l’insignifiance, panneaux de signalisation : dans cet exorcisme, ce monde que je me destinais, je l’avalais en le lisant, en lisant cette étrange version qu’en donnait la langue d’adulte, je me gonflais du pouvoir immense d’avoir déjà possédé plus de la moitié de ce que j’énonçais au fil de la route si j’avais réussi à redessiner le territoire déjà quadrillé par cette langue faite d’injonctions brèves, dont l’apothéose était sans aucun doute " sens interdit ", et des noms propres qui claironnaient aux plaques des notaires, vitrines de charcutier ; c’est ainsi que se tissait ma géographie dans un étrange sentiment de conquête et d’impossible reconstitution d’un paysage dont aucun élément ne semblait avoir échappé à la nomination, partagé entre le bonheur adamique de me grandir de chaque mot ânonné et la certitude d’avoir été toujours précédé, de glisser mes pas dans l’abîme de la continuité. Plus tard, je saurai que ce paysage lexical était le seul vrai paysage dans lequel je pourrai me promener, que parler me conduisait simultanément à me rendre le monde habitable et m’interdire à jamais de pénétrer sa substance ; la manoeuvre possible est le poème, c’est-à-dire l’éloignement le plus violent de la nature, cette dangereuse chimère de vérité qui fait avoir honte de sa langue plus encore que de sa nudité. Le poème m’ouvrit assez vite à la plus grande des reconnaissances envers la seule prison dont les parois soient aimables, désirables, et gage de liberté. À chaque mot perdu, à chaque fois que progresse le pouvoir de ce lit de Procuste terrifiant qu’est la simplification, la communication, nous laissons un trou terrible dans notre espace, nous perdons une bataille contre cette mort déguisée en vie qu’est le réel, nous nous laissons hypnotiquement rejoindre par la nature, c’est-à-dire la mort. Je sens en marchant, à l’intérieur de mes chaussure, un des accidents de cette membrane inconnaissable qu’est la peau, dans un de ces courts instants où l’on se donne tout entier au verbe être, je me sens me mouvoir comme on parle... chaque frottement de ma peau contre tout le reste, contre l’extériorité absolue, est comme le doux murmure de ma langue au travail ; perdre un mot à ce moment précis serait ouvrir d’un coup un de mes pores comme un anus, voir trembler la membrane autour d’une béance froncée de laquelle la vie même, en perdant sa voix, se perdrait.
Loiseau, c’est son nom, griffonné sur l’étiquette de la sonnette comme sur le post-it, pareil. Je sonne ; aucune réponse. C’est la fin. Elle n’est pas là. Il n’y a jamais eu de rendez-vous. Que pour moi, j’avais rendez-vous avec moi, comme tous les jours. Ce n’est pas le monde qui bascule, c’est une image qui s’y superpose comme le dernier film du portrait robot. La chute de l’échelle. En tombant elle épouse exactement la perspective de l’impasse, renversée comme une putain qui attend le suivant sur un lit, les échelons au cours de ses jambes ouvertes rythment les deux façades de la rue, son sommet se ferme sur l’extrémité du cul-de-sac. Loiseau est passé à ma gauche. L’enlargissement de la base de l’échelle force le rétrécissement d’une perspective de théâtre ; je n’ai rien vu, je ne saisis qu’après-coup combien tous les éléments de ma traversée se combinent dans une précision gelée, je n’aperçois qu’après-coup le funeste présage de l’échelle renversée que traçait l’impasse, cette ville, toutes les échelles passées et à venir qui organisent mon paysage, qui tracent le contour de la vie de l’homme que je suis, celui de l’après-coup.
© LL De Mars & Stéphane Batsal
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