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Sur la liberté/Chapitre III
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| Chapitre II | Sur la liberté ~ Chapitre III. DE L'INDIVIDUALITÉ, COMME ETANT L'UN DES ÉLÉMENTS DU BIEN-ÊTRE written by John Stuart Mill, translated by Olivier Gaiffe | Chapitre IV |
III §1 Telles sont les raisons qui rendent impératif que les êtres humains puissent être libres de former des opinions, et de les exprimer sans réserve ; et telles sont les funestes conséquences pour la nature intellectuelle de l'homme – et à travers elle – pour sa nature morale, si la liberté n'est ni concédée, ni affirmée en dépit de son interdiction. Examinons ensuite si les mêmes raisons n'impliquent pas que les hommes doivent être libres d'agir selon leurs opinions, de les mettre à exécution dans leurs vies, sans entrave physique ou morale de la part de leurs semblables, pour autant que ce soit à leurs seuls risques et périls. Cette dernière clause restrictive est bien évidemment indispensable. Personne ne prétend que les actions doivent être aussi libres que les opinions. Au contraire, mêmes les opinions perdent leur immunité lorsque les circonstances dans lesquelles elles sont exprimées sont telles que leur expression devient une incitation positive à des actes malveillants. Une opinion d'après laquelle les marchands de blé affament le pauvre, ou d'après laquelle la propriété privée est le vol, doit être laissée en paix lorsqu'elle circule simplement dans la presse, mais elle peut à juste titre appeler une punition lorsqu'elle est livrée oralement à une foule excitée assemblée devant la maison d'un marchand de blé, ou diffusée sous forme de placards un peu partout au sein de la même foule. Les actes, de quelque sorte qui, sans juste motif, causent du tort aux autres, peuvent être – et dans les cas les plus importants doivent absolument être – contrôlés par les sentiments de désapprobation, et, quand cela est nécessaire, par l'ingérence active des hommes. La liberté de l'individu doit donc être très limitée. Il ne doit pas faire de lui-même une nuisance pour les autres. Mais s'ils s'abstient d'importuner les autres dans ce qui les concerne, et agit simplement d'après sa propre inclination et son propre jugement dans les choses qui le concernent lui, les mêmes raisons qui montrent que l'opinion doit être libre, prouvent aussi qu'il doit être autorisé – sans être inquiété – à mettre en pratique ses opinions, en en étant comptable. Que les hommes ne soient pas infaillibles, que leurs vérités – pour la majeure partie – ne sont que des demi-vérités, que l'unité de l'opinion ne soit pas désirable si elle ne résulte pas de la comparaison libre et entière des opinions opposées, et que la diversité ne soit pas un mal, mais un bien, tant que les hommes ne seront pas davantage capables qu'à présent de reconnaître tous les côtés de la vérité, voilà des principes applicables aux modes d'action des hommes, tout autant qu'à leurs opinions. De la même façon qu'il est utile aux hommes de pouvoir avoir des opinions différentes, tant qu'ils sont imparfaits, il est utile aussi qu'il puisse y avoir différentes expérimentations existentielles. On pourrait donner ce champ libre aux différentes variétés de caractères, à moins qu'ils ne lèsent les autres. Il est utile que la valeur des différents modes de vie puisse être prouvée pratiquement, quand quelqu'un pense convenable de les essayer. En bref, il est désirable que dans les choses qui ne concernent pas les autres au premier chef, l'individualité s'affirme elle-même. Là où ce n'est pas le caractère propre de la personne, mais les traditions ou les coutumes des autres gens qui sont la règle de conduite, il manque un des ingrédients principaux du bonheur humain, et l'ingrédient presque principal du progrès individuel et social.
III §2 En tenant ferme ce principe, la plus grande difficulté qu'on peut rencontrer ne repose pas sur l'évaluation des moyens en vue d'une fin connue, mais sur l'indifférence des personnes en général à l'égard de la fin elle-même. Si l'on ressentait que le développement libre de l'individualité est l'une des choses essentielles qui mènent au bien-être, si l'on ressentait qu'il n'est pas seulement un élément coordonné avec tout ce que l'on désigne par les termes de civilisation, d'instruction, d'éducation, de culture ; mais qu'il en est lui-même une partie nécessaire, et la condition de tout cela, il n'y aurait aucun danger que la liberté puisse être sous-évaluée, et l'ajustement des limites entre elle et le contrôle social ne présenterait pas de difficulté extraordinaire. Mais le problème est que la spontanéité individuelle est à peine considérée par la manière commune de penser, comme ayant quelque valeur intrinsèque, ou comme méritant quelque considération pour son propre compte. La majorité, étant satisfaite par les voies qu'empruntent les hommes tels qu'ils sont maintenant (puisque c'est elle qui les fait être ce qu'elles sont), ne peut pas du tout comprendre pourquoi ces chemins pourraient n'être pas assez bons pour tout le monde, et au surplus, la spontanéité ne fait pas partie de l'idéal de la majorité des réformateurs moraux et sociaux, mais est plutôt regardée avec jalousie, comme une obstruction gênante et peut-être rebelle à l'acceptation générale de ce que ces réformateurs, dans leur propre jugement, pensent être le meilleur pour l'humanité. Peu de gens, même, en dehors de l'Allemagne, comprennent le sens de la doctrine dont Wilhelm Von Humboldt – aussi éminent savant que politique – fit le texte d'un traité, qui est que « le but de l'homme, ou celui qui lui est prescrit par les lois immuables ou éternelles édictées par la raison – et non pas suggéré par un désir vague et passager – est le plus haut et le plus harmonieux développement de ses possibilités dans un ensemble complet et cohérent » ; que, par conséquent, « ce vers quoi tout être humain doit sans cesse diriger ses efforts, et spécialement ce que ceux qui ont le dessein d'avoir de l'influence sur leurs semblables ne doivent jamais quitter des yeux, c'est l'individualité du pouvoir et du développement » ; qu'à cause de cela, il y a deux impératifs : « la liberté, et la diversité des situations » ; et que de la réunion de cela émerge « la vigueur individuelle et une riche diversité » qui font ensemble « l'originalité »[1].
III §3 Toutefois, il y a peu de gens qui soient habitués à une doctrine comme celle de Von Humboldt, et aussi surprenant que puisse leur paraître le fait de trouver une si grande valeur attachée à l'individualité, la question, doit-on néanmoins penser, ne saurait être que de degré. Que les gens ne doivent absolument rien faire d'autre que de se copier les uns les autres n'est l'idée d'excellence de personne. Personne n'affirmerait que les gens ne doivent pas imprimer à leur façon de vivre, ou à leur conduite dans ce qui les concerne, quoique ce soit qui vienne de leur propre jugement, ou de leur propre caractère individuel. D'un autre côté, il serait absurde de prétendre que les gens doivent vivre comme si l'on ne connaissait rien du monde avant qu'ils y viennent ; comme si l'expérience n'avait encore rien fait qui montrât qu'un mode d'existence, ou de conduite fût préférable à un autre. Personne ne nie que les gens doivent être instruits et exercés dans leur enfance; de manière à être conscients et à bénéficier des résultats certains de l'expérience humaine. Mais c'est le privilège et la condition convenable de l'être humain, arrivé à la maturité de ses facultés, que d'utiliser et d'interpréter l'expérience de sa propre façon. C'est à lui de trouver quelle part de l'expérience passée est convenablement applicable aux circonstances qui sont les siennes et à son caractère. Les traditions et les coutumes des autres peuples sont, dans une certaine mesure, des preuves qui indiquent ce que l'expérience leur a appris à eux. Ce sont des preuves par présomption et, comme telles, elles méritent qu'on leur attache de l'importance. Mais, tout d'abord, il se peut que leur expérience soit trop limitée, ou qu'elle n'ait pas été interprétée correctement. En second lieu, leur interprétation de l'expérience peut être correcte, sans pour autant leur convenir. Les coutumes sont faites pour des circonstances coutumières, et pour des personnes coutumières, or le caractère d'un être humain ou les circonstances qui l'entourent peuvent ne pas être coutumiers. En troisième lieu, même si les coutumes sont tout à la fois bonnes comme coutumes et bonnes pour lui, il reste que se conformer à la coutume simplement parce qu'elle est la coutume ne l'éduque pas, et ne développe pas non plus en lui les qualités qui sont le lot distinctif de l'être humain. Les facultés humaines de perception, de jugement, la disposition à pressentir le parti à prendre, l'activité mentale et même la préférence morale, ne sont exercées que dans le fait de faire des choix. Celui qui ne fait les choses que parce que c'est la coutume, ne fait aucun choix. Il ne progresse ni dans l'exercice de son discernement, ni dans celui de sa faculté de désirer le meilleur. Les capacités mentales et morales, comme les forces musculaires, ne s'améliorent qu'en étant utilisées. Ces facultés sont appelées à ne plus s'exercer, en faisant quelque chose simplement parce que les autres le font, ou en croyant à quelque chose seulement parce que les autres y croient. Si les fondements d'une opinions ne sont pas concluants du point de vue de la raison de la personne, sa raison ne peut être renforcée, mais a toutes les chances d'être affaiblie, s'il l'adopte. Et si les motifs d'un acte ne sont pas tels que son propre caractère et ses propres sentiments puissent y consentir (là où l'affection ou le droit des autres ne sont pas concernés), c'est autant de fait pour rendre son caractère et ses sentiments inertes et végétatifs, plutôt qu'actifs et énergiques.
III §4 Celui qui laisse le monde, ou son monde, choisir pour lui le plan de sa vie, n'a aucun besoin d'aucune autre faculté que de celle, simiesque, de l'imitation. Celui qui choisit, pour lui-même, son plan de vie, emploie toutes ses facultés. Il doit utiliser l'observation pour voir, la raison et le jugement pour prévoir, de l'activité en vue de rassembler des éléments pour décider, du discernement pour décider ; et quand il a décidé, de la fermeté et de la maîtrise de soi pour s'en tenir à sa décision réfléchie. Et il fait appel à ces qualités et les exerce exactement d'autant plus que la part de sa conduite qu'il détermine suivant son propre jugement et ses propres sentiments est plus grande. Il serait possible qu'on le guidât sur certains bons sentiers, et qu'on le mît à l'abri du danger, sans aucune de ces choses. Mais quelle serait sa valeur comparative, comme être humain ? Ce qui a vraiment de l'importance, ce n'est pas seulement ce que les hommes font, mais aussi quel type d'homme agit par là. Parmi les œuvres de l'homme pour lesquelles la vie humaine est correctement employée à se perfectionner et à s'embellir, la première en importance est certainement l'homme lui-même. Supposons qu'il fût possible de voir des maisons construites, du blé pousser, des batailles menées, des affaires jugées, et même des églises érigées et des prières dites, par l'effet d'un mécanisme – par des automates ayant forme humaine. Ce serait une perte considérable d'échanger contre ces automates même les hommes et les femmes qui habitent à présent les parties du monde les plus civilisées, et qui ne sont assurément que des spécimens faméliques en comparaison avec ce que la nature peut et va produire. La nature humaine n'est pas une machine à construire d'après un modèle, et réglée pour exécuter exactement le travail qu'on lui demande, mais un arbre qui a besoin de pousser et de se développer en tous sens, suivant la tendance des forces internes qui en font une chose vivante.
III §5 L'on concédera probablement qu'il est désirable que les gens exercent leur entendement, et qu'une adhésion intelligente à la coutume, ou même à l'occasion, une déviation intelligente par rapport à la coutume, valent mieux que d'y adhérer aveuglément et simplement de manière mécanique. L'on admet dans une certaine mesure que notre entendement doive nous être propre. Mais on ne met pas la même bonne volonté à admettre que nos désirs et nos impulsions doivent également nous être propres, ni non plus à admettre que posséder des impulsions qui nous sont propres et de quelque force, soit tout sauf dangereux ou insidieux. Pourtant, les désirs et les impulsions font tout aussi bien partie d'un être humain parfait, que les croyances et les restrictions ; et les impulsions fortes ne sont dangereuses que lorsqu'elles ne sont pas convenablement équilibrées : c'est-à-dire quand un ensemble de buts et d'inclinations est développé en force, tandis que les autres qui doivent l'accompagner restent faibles et inactifs. Ce n'est pas parce que les désirs des hommes sont forts, qu'ils agissent mal ; c'est parce que leurs consciences sont faibles. Il n'y a aucune connexion naturelle entre des impulsions fortes et une conscience faible. La connexion naturelle va dans l'autre sens. Dire que les désirs et les sentiments d'une personne sont plus forts et plus variés que ceux d'un autre, c'est presque dire qu'il dispose en plus grande quantité du matériau brut de la nature humaine, et qu'il est par conséquent capable de davantage de mal, peut-être, mais certainement de davantage de bien. « Impulsions fortes » n'est qu'un autre nom de l'énergie. L'énergie peut être détournée dans de mauvais usages, mais il y aura toujours plus de bien de fait par une nature énergique, que par une nature indolente et impassible. Ceux qui ont les sentiments les plus naturels sont toujours ceux dont les sentiments bien nourris peuvent être rendus les plus forts. De fortes sensibilités, semblables à celles qui rendent vivaces et puissantes les impulsions personnelles, sont aussi la source d'où sourdent l'amour le plus passionné de la vertu, et la maîtrise de soi la plus ferme. C'est en les cultivant que la société tout à la fois fait son devoir et protège ses intérêts, et non en rejetant l'étoffe dont les héros sont faits, parce qu'elle ne sait pas comment les faire. D'une personne dont les désirs et les impulsions lui sont propres (c'est-à-dire dont les désirs et les impulsions sont l'expression de sa nature propre, telle que développée et modifiée par sa propre culture), l'on dit qu'elle a de la personnalité. Quelqu'un dont les désirs et les impulsions ne lui sont pas propres, n'a pas de personnalité, n'en a pas davantage qu'une machine à vapeur. Si, en plus de lui être propres, ses impulsions sont fortes, et qu'elles sont sous le gouvernement d'une volonté forte, il a alors une personnalité énergique. Quiconque pense que l'individualité des désirs et des impulsions ne doit pas être encouragée à se développer elle-même, doit tenir pour vrai que la société n'a aucun besoin des natures fortes (ce qui n'est pas ce qu'il y a de mieux si elle veut contenir beaucoup de personnes ayant beaucoup de personnalité) et qu'une moyenne générale d'énergie élevée n'est pas désirable.
III §6 Dans certains états antérieurs de la société, ces forces auraient pu dépasser – et dépassèrent – le pouvoir de les discipliner et de les contrôler, que la société possédait alors. Il fut un temps où l'élément de spontanéité et d'individualité était en excès, et le principe social est entré en violent conflit avec lui. La difficulté d'alors était d'amener des hommes au corps puissant ou à l'esprit fort, à obéir à toutes les lois qui nécessitaient d'eux qu'ils contrôlassent leurs impulsions. Pour surmonter cette difficulté, la loi et la discipline, comme les papes luttant contre les empereurs, étendirent un pouvoir sur l'homme tout entier, réclamant de contrôler toute sa vie pour contrôler sa personnalité. La société n'avait trouvé aucun autre moyen suffisant pour les lier. Mais la société possède à présent à juste titre des individualités bien meilleures, et le danger qui guette la nature humaine n'est pas l'excès, mais le défaut d'impulsions et de préférences personnelles. Les choses ont grandement changé, depuis le temps où les passions des plus forts par leur stature ou par leur dotation personnelle étaient en état de perpétuelle rébellion contre les lois et les ordonnances. Les choses ont grandement changé depuis le temps où il fallait les tenir solidement liés pour autoriser aux personnes de leur entourage le profit de la moindre quantité de sécurité. De nos jours, des plus hautes aux plus basses classes de la société, chacun vit sous l'œil d'un censeur hostile et menaçant. Non seulement dans ce qui concerne les autres, mais dans ce qui ne concerne qu'eux-mêmes, l'individu ou la famille ne se demandent pas : « Qu'est-ce que je préfère ? », ni : « Qu'est-ce qui conviendrait à mon caractère ou à mes dispositions ? », ni non plus : « Qu'est-ce qui pourrait le plus et le mieux me rendre fair-play, développer et faire s'épanouir cette qualité en moi ? » Ils se demandent : « Qu'est-ce qui convient à ma situation ? », « Que font habituellement les personnes de mon rang et de ma fortune ? », ou – pire encore – : « Que font habituellement les personnes d'un rang et d'une fortune supérieurs aux miens ? » – je ne veux pas dire qu'ils choisissent ce qui est coutumier plutôt que ce qui convient à leur propre inclination. Il ne leur arrive pas d'avoir aucune inclination qui ne soit pour ce qui est coutumier. Alors, l'esprit lui-même se plie sous le joug : même dans ce que les gens font par plaisir, la conformité est la première chose à laquelle on pense. Ils aiment en foule. Ils n'opèrent de choix que dans un ensemble de choses faites communément : la particularité du goût, l'excentricité de la conduite, sont fuis exactement comme des crimes, jusqu'à ce qu'à force de ne pas suivre leur propre nature, les gens n'aient plus de nature à suivre. Leurs capacités humaines sont atrophiées et rabougries. Ils deviennent incapables d'aucun élan de la volonté, d'aucun plaisir naïf. Et ils vont généralement sans aucune opinion, sans aucun sentiment qui soient de leur cru, ou qui soient proprement les leurs. Est-ce là la condition désirable de la nature humaine ?
III §7 Oui, pour la théorie calviniste. Selon elle, le seul grand péché de l'homme est l'entêtement. Tout le bien dont l'humanité est capable se trouve dans l'obéissance. Vous n'avez pas le choix ! Ainsi devez-vous faire, et pas autrement : « tout ce qui n'est pas un devoir est un péché ». La nature humaine étant radicalement corrompue, il n'y a pas de rédemption pour quiconque avant que la nature humaine ne soit tuée en lui. Pour quelqu'un qui soutient cette théorie de la vie, réprimer toutes les facultés, les capacités, les sensibilités humaines n'est pas un mal : l'homme n'a besoin d'aucune autre capacité que celle de s'abandonner à la volonté de Dieu. Et s'il utilise quelqu'une de ses facultés pour quelque autre but qui ne réalisera pas davantage cette supposée volonté, alors il vaudrait mieux qu'il en fût privé. C'est là la théorie du calvinisme. Et elle est soutenue, sous une forme abâtardie, par beaucoup de gens qui ne se considèrent pas comme calvinistes. L'abâtardissement consiste à donner une interprétation moins ascétique à ce qu'on prétend être la volonté de Dieu ; à affirmer que sa volonté soit que l'humanité doive satisfaire certaines de ses inclinations – bien entendu, pas de la manière dont les hommes le préfèrent, mais dans le sens de l'obéissance. Autrement dit, dans le sens que l'autorité leur prescrit et par conséquent, dans les conditions obligées du cas en question, qui sont les mêmes pour tous.
III §8 Sous des formes aussi insidieuses, il y a à présent une tendance lourde à ces théories de la vie étriquées, et à ce type de personnalité humaine crispée et bornée qu'elles fournissent. Beaucoup de gens, sans aucun doute, pensent sincèrement que les êtres humains ainsi étriqués et rapetissés sont comme leur Seigneur les destine à être, de même que beaucoup ont pensé des arbres qu'ils étaient choses plus délicates lorsqu'on les écimait, ou lorsqu'on les taillait en forme d'animaux, qu'en les laissant au naturel. Mais s'il fait partie de la religion de croire que l'homme a été fait par un être Bon, il est plus cohérent avec cette foi de croire que cet être donna aux hommes toutes les facultés qu'il pourrait développer et épanouir, et non déraciner et calciner. Il est plus cohérent avec cette foi de croire qu'il prend plaisir chaque fois que ses créatures s'approchent davantage de la conception idéale qu'ils portent en eux, chaque fois qu'augmente quelqu'une de leurs capacités réelles de compréhension, d'action, ou de se réjouir. Il y a un type d'excellence humaine différent de celui du calvinisme : une conception de l'humanité où sa nature lui est accordée à d'autres fins que pour qu'il doive y renoncer. « L'affirmation de soi païenne » est l'un des éléments de la valeur humaine, aussi bien que « l'abnégation chrétienne[2] ». Il y a un idéal grec de développement de soi, avec lequel l'idéal platonicien et chrétien de gouvernement de soi se mélange, sans le supplanter. Il est peut-être meilleur d'être un John Knox qu'un Alcibiade, mais il est meilleur d'être un Périclès qu'aucun des deux : et Périclès, si nous en avions un ces temps-ci, ne serait privé de rien ce qu'il y a de bon chez John Knox.
III §9 Ce n'est pas en épuisant dans l'uniformité tout ce qui est individuel en eux, mais en le cultivant et en le mobilisant – dans les limites imposées par les droits et les intérêts des autres – que les êtres humains deviennent de nobles et beaux objets de contemplation. Et comme les œuvres ont quelque chose qui tient à la personnalité de ceux qui les réalisent – par le même processus – la vie humaine, elle aussi, devient riche, diversifiée, et animée ; fournissant plus abondamment de quoi alimenter de hautes pensées et des sentiments élevés, et renforçant le nœud qui lie chaque individu à l'espèce, donnant à l'espèce à laquelle il appartient une valeur infiniment plus grande. La valeur de chaque personne en elle-même s'accroît en proportion du développement de son individualité, et en conséquence, elle devient susceptible dans la même proportion d'avoir de la valeur pour les autres. Il y a une grande plénitude de vie dans ce qui touche à son existence, et quand il y a plus de vie dans les unités, il y en a plus dans la masse qui en est composée. Aussi grande que soit la concentration nécessaire pour empêcher aux spécimens les plus forts de la nature humaine d'empiéter sur les droits des autres, on ne saurait se passer d'elle. Mais pour cela, il existe une grande compensation, même du point de vue du développement humain. Les moyens de développement que l'individu perd en étant empêché de satisfaire ses penchants au détriment des autres sont principalement obtenus par l'extension du développement des autres gens. Et même pour lui-même, il y gagne quelque chose de pleinement équivalent dans un meilleur développement de la partie sociable de sa nature, rendu possible par la contrainte opposée à sa partie égoïste. Etre soumis aux règles rigides de la justice pour le bien des autres développe les sentiments et les capacités qui ont le bien des autres pour but. Mais être empêché dans ce qui n'affecte pas leur bien, sinon leur simple agrément, ne développe rien de valable, sauf une force de caractère telle qu'elle s'épanouira à résister à la contrainte. Si cet empêchement est accepté, il engourdit et émousse la nature entière de la personne. Pour donner libre cours à la nature de chacun, il est essentiel que différentes personnes aient le droit de mener des vies différentes. Les époques se sont distinguées comme importantes pour la postérité, en proportion des marges de manœuvre qui y étaient laissées. Même le despotisme ne produit pas ses pires effets, aussi longtemps que l'individualité existe sous son règne, et quelle que soit la chose qui étouffe l'individualité dans le despotisme, par quelque nom qu'on puisse l'appeler, et même s'il proclame la mise en vigueur de la volonté de Dieu, ou des ordres des hommes.
III §10 Puisque j'ai dit que l'individualité était la même chose que le développement, et qu'il n'y a que la culture de l'individualité qui produise, ou qui puisse produire le bon développement des êtres humains, je pourrais achever ici de le démontrer : car dire d'une condition des affaires humaines qu'elle rapproche les êtres humains eux-mêmes de ce qu'ils peuvent être de meilleur, n'est-ce pas le plus et le mieux qu'on en puisse dire ? Ou dire de quelque chose qui fait obstacle au bien, qu'il l'empêche, n'est-ce pas le pire qu'on en puisse dire ? Sans doute. Cependant, ces considérations ne seront pas suffisantes pour convaincre ceux qui ont le plus besoin d'être convaincus, et il est nécessaire que nous montrions plus tard que ces êtres humains développés sont d'une certaine utilité pour ceux qui ne le sont pas – pour mettre en relief aux yeux de ceux qui ne désirent pas la liberté, et qui eux-mêmes n'en disposeraient pas, qu'ils pourraient être d'une manière intelligible récompensés pour le fait de permettre aux autres gens d'en user sans entrave.
III §11 Aussi, en premier lieu, je suggérerais qu'il leur fût possible d'apprendre quelque chose sur eux-même. Personne ne niera que l'originalité est une chose de valeur, dans les affaires humaines. Il y a toujours besoin de gens non seulement pour découvrir de nouvelles vérités, et faire signe quand des vérités de jadis s'avèrent fausses, mais encore pour inaugurer de nouvelles pratiques et donner l'exemple d'une conduite plus éclairée, et d'un meilleur goût, et d'un meilleur sens dans la vie humaine. Cela ne peut être contredit comme il faut par personne qui ne soit persuadé que le monde a déjà atteint la perfection, de toutes les manières et dans toutes les pratiques. Il est vrai que tout le monde ne peut pas rendre la pareille pour ce bénéfice. Il n'y a que peu de personnes, en comparaison avec l'ensemble de l'humanité, dont les expériences – si elles sont adoptées par les autres – auraient quelque chance de faire quelque progrès aux pratiques établies. Mais ce petit nombre est le sel de la Terre ; sans eux, la vie humaine serait un fonds stagnant. Non seulement sont-ce eux qui initient aux bonnes choses qui n'existaient pas avant eux ; mais encore ce sont eux aussi qui préservent la vie dans celles qui existaient déjà. S'il n'y avait rien de nouveau à faire, l'intellect humain cesserait-il d'être nécessaire ? Y aurait-il une raison pour laquelle ceux qui font des choses anciennement découvertes devraient oublier pourquoi ils les font, et les faire comme des veaux, et non plus comme des êtres humains ? La tendance des meilleures croyances et des meilleures pratiques à dégénérer dans le mécanique n'est que trop forte ! Et à moins qu'il y ait une succession de personnes dont l'originalité toujours renouvelée empêche les fondements de ces croyances et de ces pratiques de devenir simplement traditionnels, une telle matière morte ne résisterait pas au moindre choc occasionné par quoi que ce soit de réellement vivant ; et il n'y aurait aucune raison pour que la civilisation n'expirât pas, comme l'a fait l'Empire byzantin. Les personnes de génie sont – il est vrai – et risquent d'être toujours une minorité réduite. Mais pour les avoir, il est nécessaire de préserver le sol dans lequel elles poussent. Le Génie ne peut respirer librement que dans une atmosphère de liberté. Les personnes de génie sont, comme leur nom l'indique, plus individuelles que n'importe qui d'autre. Ils sont moins capables, par conséquent, d'entrer sans de douloureuses compressions dans le petit nombre de moules que la société prévoit en vue de préserver ses membres de la peine d'avoir à former leur propre personnalité. Si par timidité, ils consentent à entrer de force dans un de ces moules, et à renoncer à toute cette partie d'eux-mêmes qui, ne pouvant s'étendre sous la pression, reste contenue, la société ne sera pas beaucoup meilleure pour ses génies. S'ils ont un caractère fort et qu'ils rompent leurs fers, ils deviennent – pour la société qui n'a pas réussi à les réduire à la banalité – une cible à pointer du doigt comme étant « sauvage », « imprévisible », etc. fort pareillement à qui se plaindrait de ce que le fleuve Niagara ne coule tranquillement entre ses rives, tel un canal de Hollande.
III §12 J'insiste ainsi, énergiquement, sur l'importance du génie et sur la nécessité de lui permettre de se développer librement aussi bien dans la pensée que dans la pratique, en étant bien conscient que personne ne niera cette position en théorie, mais en sachant aussi que presque tout le monde, en réalité, y est totalement indifférent. Les gens pensent que le génie est une chose exquise s'il rend un homme capable d'écrire un poème passionnant, ou de peindre un tableau. Mais dans son sens véritable, celui d'originalité de pensée et d'action, même si personne ne nie que cela doive être admiré, presque tous en eux-mêmes pensent pouvoir très bien faire sans lui. Malheureusement, il n'est que trop naturel que cela nous laisse songeurs. L'originalité est une chose dont les esprits communs ne peuvent sentir l'utilité. Ils ne peuvent voir en quoi elle leur est utile. Comment le verraient-ils ? S'ils pouvaient voir ce qui pourrait leur être utile, ce ne serait pas de l'originalité. Dès lors, le premier service que l'originalité a à leur rendre, c'est de leur ouvrir les yeux. Une fois que cela sera fait, ils pourraient avoir une chance d'être eux-mêmes originaux. En attendant, souvenons-nous que rien ne fut jamais fait, dont quelqu'un ne fut l'initiateur, que toutes les bonnes choses qui existent sont le fruit de l'originalité, et qu'ils soient assez modestes pour croire qu'il reste encore quelque chose en cela à accomplir, et assurons-les de ce qu'ils ont d'autant plus besoin d'originalité, qu'ils sont moins conscient qu'elle leur manque.
III §13 Dans les faits tels qu'ils sont, quel que soit l'hommage qui peut être prononcé, et même rendu à la supériorité mentale réelle ou supposée, la tendance générale des choses de par le monde est de faire dominer l'humanité par la médiocrité. Dans l'histoire de l'Antiquité, au moyen-âge, et à un degré qui va diminuant suivant que l'on passe de la féodalité aux temps présents, l'individu était un pouvoir en lui-même. S'il disposait ou de grands talents, ou d'une haute position sociale, il était une force considérable. Aujourd'hui, les individus sont perdus dans la foule. En politique, c'est presque un lieu commun de dire qu'à présent, l'opinion publique gouverne le monde. Le seul pouvoir digne de ce nom est celui des masses, et des gouvernements – aussi longtemps que ces derniers se font l'instrument des tendances et des instincts des masses. Cela est aussi vrai concernant les relations morales et sociales de la vie privée que concernant les affaires publiques. Ceux dont les opinions se font appeler « opinion publique » ne sont pas toujours les mêmes : en Amérique, c'est toute la population blanche
- en Angleterre, c'est principalement la classe moyenne. Mais il s'agit
toujours d'une masse, autrement dit d'une médiocrité collective. Et ce qui est encore une plus grande nouveauté : la masse ne tire pas ses opinions des dignitaires de l'Église ou de l'État, de leaders manifestes, ou de livres. Leur pensée est faite pour eux par des hommes qui leur ressemblent davantage, s'adressant à eux et parlant en leur nom sous l'impulsion du moment, à travers les journaux. Je ne me plains pas de tout cela. Je n'affirme pas que quoi que ce soit de meilleur soit compatible, comme une règle générale, avec le bas niveau actuel de l'esprit humain. Mais cela n'empêche pas le gouvernement de la médiocrité d'être un gouvernement médiocre. Aucun gouvernement démocratique, ni non plus aucune aristocratie nombreuse, que ce soit dans ses actes politiques ou dans ses opinions, ne s'est jamais élevé au-dessus de la médiocrité ni pour ses qualités, ni pour l'état d'esprit qu'il entretient, et n'a jamais pu le faire – exception faite du souverain. Beaucoup se sont laissés guider (ce qu'ils ont toujours fait dans leurs meilleurs temps) par les conseils et l'influence de quelqu'un, ou de quelques rares personnes hautement douées, ou instruites. L'initiation à tout ce qui est sage ou noble provient et ne peut provenir que d'individus, et généralement d'abord de quelqu'un d'individuel. L'honneur et la gloire de l'homme moyen est d'être capable de suivre cette initiative. C'est de pouvoir répondre en luimême à ces choses sages et nobles, et d'être conduit à elles les yeux ouverts. Je ne suis pas en train d'encourager cette sorte de culte du héros, qui applaudit à l'homme de génie robuste qui s'empare de force du gouvernement du monde, et le range sous ses ordres malgré lui. Tout ce qu'il peut réclamer, c'est la liberté de montrer la voie. Le pouvoir de contraindre les autres à la suivre est non seulement incompatible avec la liberté et leur développement, mais corrompt en plus l'homme fort lui-même. Il semble bien, cependant, que lorsque les opinions de ces masses d'hommes simplement moyens sont devenues ou sont partout en train de devenir le pouvoir dominant, le contrepoids ou le correctif à opposer à cette tendance soit l'individualité de plus en plus prononcée de ceux qui se placent sur les hauteurs les plus élevées de la pensée. C'est dans ces circonstances, plus particulièrement, que des individus d'exception, au lieu d'être dissuadés, doivent être encouragés à agir différemment de la masse. En d'autres temps, il n'y avait aucun avantage à agir ainsi, à moins qu'ils n'agissent pas seulement différemment, mais mieux. Pour notre temps, le moindre exemple de non-conformisme, le moindre refus de plier le genou devant la coutume, est en lui-même un service. Précisément parce que la tyrannie de l'opinion en est à ce point qu'elle fait de l'excentricité un reproche, il est désirable afin de pourfendre cette tyrannie que les gens soient excentriques. L'excentricité fut toujours en abondance là où la force de la personnalité fut en abondance. La quantité d'excentricité dans une société a généralement été proportionnelle à la quantité de génie, de vigueur mentale, et de courage moral contenue en elle. Que si peu de monde ose à présent être excentrique indique le principal danger de ce temps.
III §14 J'ai dit qu'il était important de laisser le plus possible libre cours aux choses inhabituelles, afin qu'à un moment donné, celles qu'il convient de transformer en coutumes puissent apparaître. Mais l'indépendance d'action, et le dédain de la coutume, ne mérite pas l'encouragement seulement pour la chance qu'ils permettent que de meilleurs modes d'action, et des coutumes plus dignes d'être généralement adoptées, puissent percer. Il n'est pas plus vrai que seules les personnes résolument supérieures mentalement puissent à bon droit revendiquer la possibilité de mener leur vie comme ils l'entendent. Il n'y a aucune raison pour que l'existence humaine soit construite selon tel ou tel petit nombre de schémas. Si une personne possède une quantité respectable de sens commun et d'expérience, sa propre manière de mener son existence est la meilleure, non parce qu'elle est la meilleure en elle-même, mais parce qu'elle est la sienne propre. Les êtres humains ne sont pas comparables à des moutons. Mêmes des moutons ne sont pas indiscernablement semblables. Un homme ne peut porter un manteau ou une paire de bottes qui lui aillent, que s'ils sont faits sur mesure ou s'il dispose de l'ensemble d'une gare-robe où choisir. Or, est-il plus facile de trouver la vie qui lui convient, que le manteau qui lui sied ? Les êtres humains sont-ils plus semblables dans l'ensemble de leur conformation physique et spirituelle que par la forme de leurs pieds ? S'ils n'y avait que la diversité des goûts des hommes, ce serait une raison suffisante pour ne pas essayer de les former tous d'après le même moule. Mais des personnes différentes nécessitent aussi des conditions différentes pour leur développement spirituel. Elles ne peuvent pas plus sainement exister dans la même ambiance morale, que ne le peuvent toutes les variétés de plantes dans les mêmes conditions physiques, dans la même atmosphère, dans le même climat. Les mêmes choses qui aident à la croissance de ce qu'il y a de plus élevé dans la nature de telle personne, sont des entraves pour telle autre. Le même mode de vie est une saine agitation pour untel, conservant en harmonie toutes ses facultés d'agir et de se réjouir, tandis que pour tel autre, c'est une charge dérangeante, qui suspend ou étouffe toute sa vie intérieure. Les différences entre les sources de plaisir, entre les sensibilités à la souffrance, entre les manières dont agissent sur les êtres humains différents facteurs physiques ou moraux sont telles, entre eux, qu'à moins qu'il n'existe une diversité correspondante dans leurs modes de vie, ils n'obtiennent pas leur juste part de bonheur, pas plus qu'ils ne développent le niveau mental, moral et esthétique dont leur nature est capable. Dès lors, pour autant que le sentiment public est concerné, pourquoi la tolérance ne devrait-elle s'étendre qu'aux goûts et aux modes de vie qui arrachent l'assentiment par la multitude de ceux qui y adhèrent ? Mis à part dans certaines institutions monastiques, on ne méconnaît nulle part entièrement la diversité des goûts. Une personne peut, sans être blâmée, aimer ou non faire de l'aviron, ou fumer ; elle peut aimer ou non la musique, les exercices athlétiques, ou les échecs, les cartes, l'étude, car aussi bien ceux qui aiment chacune de ces choses, que ceux qui ne les aiment pas, sont trop nombreux pour qu'on les réduise au silence. Mais l'homme, et davantage encore la femme, qu'on peut accuser soit de faire ce que personne ne fait, soit de ne pas faire ce que tout le monde fait, est l'objet d'une remarque aussi grandement dépréciative que s'il ou elle avait commis quelque grave délit moral. Les gens ont besoin d'avoir un titre, ou quelque étiquette qui marque leur rang, ou encore d'avoir la considération de personnes de rang, pour pouvoir se permettre un tant soit peu le luxe de faire ce qu'ils veulent, sans préjudice pour leur notoriété. « Se permettre un tant soit peu », je le répète : car qui que ce soit se permettant trop, encourt le risque de quelque chose de pire que des propos désobligeants. Il encourt le risque d'être traduit devant une commission de lunatico, et de se voir retirer ses biens au profit de sa famille[3].
III §15 Dans l'orientation présente de l'opinion publique, il y a une caractéristique visant particulièrement à l'intolérance à l'endroit de toute manifestation prononcée de l'individualité. La moyenne générale des hommes n'est pas seulement d'intelligence modérée, mais aussi de penchants modérés : ils n'ont ni goûts ni souhaits assez forts pour les pousser à faire quoi que ce soit d'inhabituel, et par conséquent ils ne comprennent pas ceux qui en ont, et les rangent parmi les sauvages et les intempérants qu'ils sont accoutumés à mépriser. Maintenant, en plus de ce fait général, supposons seulement qu'un fort mouvement se soit fait dans le sens d'un progrès moral. Ce à quoi nous devons nous attendre est évident. De nos jours, un tel mouvement a eu lieu. De fait, beaucoup de chemin a été parcouru pour l'accroissement de la régularité de la conduite et la dissuasion des excès, et il existe un esprit philanthropique à l'étranger pour l'exercice duquel il n'y a pas d'horizon plus engageant que les progrès moraux et prudentiels de nos semblables. Ces tendances actuelles engagent le public à être plus disposé qu'aux périodes précédentes à prescrire des règles générales de conduite, et à s'efforcer à rendre chacun conforme au standard convenu. Et ce standard, tacite ou explicite, est de ne rien désirer fortement. Son idéal de personnalité est d'être sans personnalité prononcée, de mutiler par compression – comme le pied d'une dame chinoise – toute partie de la nature humaine qui ressort trop fortement, et qui tend à mettre la personne visiblement non-conforme au ban de l'humanité banale.
III §16 Comme c'est l'habitude avec les idéaux qui excluent la moitié de ce qui est désirable, la norme d'approbation actuelle ne produit qu'une pâle copie de l'autre moitié. Au lieu de grandes énergies guidées par une raison vigoureuse, et de sentiments forts fortement contrôlés par une volonté consciente, il en résulte de faibles sentiments et de faibles énergies, qu'on peut tenir en conformité extérieure avec la règle sans aucune force ni de la volonté, ni de la raison. Des caractères énergiques sont, à grande échelle, déjà en train de devenir simplement traditionnels. A présent, les exutoires se font rares pour l'énergie dans ce pays, sauf dans le business. L'énergie qui y est dépensée peut tout de même être considérée comme très importante. Le peu qui échappe à cet emploi est dépensé dans quelque hobby, lequel peut être utile – et même philanthropique – mais reste toujours une chose unique, et généralement une chose de peu d'envergure. La grandeur de l'Angleterre est à présent toute collective. Petits individuellement, nous n'apparaissons capables de grandes choses que par notre habitude de nous associer. Et par là, nos philanthropes moraux et religieux sont parfaitement contentés. Mais ceux qui firent de l'Angleterre ce qu'elle a été furent des hommes d'une autre trempe, et des hommes d'une autre trempe seront nécessaires pour éviter son déclin.
III §17 Le despotisme de la coutume est partout ce qui fait barrage au progrès humain. Ce despotisme est sans cesse en opposition avec cette disposition à viser quelque chose de meilleur que ce qui est coutumier, qu'on l'appelle – selon les circonstances – esprit de liberté, ou de progrès, ou d'amélioration. L'esprit d'amélioration n'est pas toujours un esprit de liberté, car il peut viser à imposer des améliorations à un peuple qui n'en veut pas. Et l'esprit de liberté, pour autant qu'il résiste à de telles tentatives, peut lui-même s'allier localement et temporairement aux adversaires de l'amélioration. Toutefois, la seule source permanente et intarissable d'améliorations est la liberté, puisqu'elle permet autant de pôles indépendants d'amélioration qu'il y a d'individus. Le principe du progrès cependant, sous toutes ses formes : l'amour de la liberté, ou celui des améliorations, est l'adversaire de l'empire de la coutume, au moins en ce qu'il implique de secouer ce joug. Et cette lutte constitue l'intérêt principal de l'histoire de l'humanité. A proprement parler, la majeure partie du monde n'a pas d'histoire, puisque le despotisme de la coutume y est complet. C'est le cas partout dans l'est. Là-bas, la coutume est l'ultime instance de toute chose : justice et droit signifient conformité à la coutume. A part quelque tyran intoxiqué par le pouvoir, personne n'y songe à résister à l'argument de la coutume. Et nous voyons le résultat. Ces nations ont bien dû avoir un jour de l'originalité. Elles n'ont pas surgi peuplées, lettrées et initiées à tant d'arts de la vie, directement des flancs de la Terre. Ce sont elles-mêmes qui se sont faites ainsi, et elles furent alors les plus grandes et les plus puissantes nations du monde. Que sont-elles à présent ? Des sujets, ou des hommes tributaires de tribus, dont les aïeux erraient dans la forêt, alors que leurs ancêtres disposaient de palais magnifiques et de temples fastueux. Mais la coutume n'exerça sur eux qu'une règle peu résolue au progrès et à la liberté. A ce qu'il semble, un peuple peut progresser un certain temps, puis s'arrêter : quand s'arrête-t-il ? Quand il ne possède plus d'individualité. Si un changement similaire devait arriver aux nations d'Europe, il n'arriverait pas exactement sous une forme similaire : le despotisme de la coutume qui menace ces dernières n'est pas tout-à-fait stationnaire. Il proscrit la singularité, mais il n'empêche pas le changement, pourvu que le tout change solidairement. Nous avons écarté les coutumes fixes de nos ancêtres. Chacun doit s'habiller comme tout le monde, mais la mode change une ou deux fois par an. Nous devons ainsi faire attention à ce que lorsqu'un changement survient, cela soit pour le changement lui-même, et non pas à cause de l'idée de la beauté ou de ce qui convient. Car ces idées ne frapperaient pas tout le monde au même moment, et ne seraient pas reniées par tout le monde ensemble, un moment après. Mais nous sommes tout autant perfectibles que modifiables : nous faisons continuellement de nouvelles inventions dans les choses mécaniques, et nous les conservons aussi longtemps qu'elles n'ont pas été surpassées par de meilleures. Nous avons soif d'améliorations en politique, en éducation, et même en morale – même si pour cette dernière, notre idée de l'amélioration consiste principalement à persuader ou à forcer les autres gens à être bons comme nous le sommes. Ce n'est pas le progrès que nous récusons. Au contraire, nous nous flattons d'être le peuple le plus progressiste qui fut jamais. C'est l'individualité que l'on combat. On est sommé de penser que nous agissons à merveille si nous nous sommes tous rendus semblables, oubliant que la différence qui existe d'une personne à l'autre est généralement la première chose qui attire l'attention soit sur l'imperfection de la première et sur la supériorité de la seconde, soit sur la possibilité de produire quelque chose de meilleur qu'aucun des deux, en combinant les avantages de l'une et de l'autre. La Chine se trouve être un exemple frappant. Une nation de grand talent – à certains égards, même de sagesse – ayant la chance rare d'avoir été pourvue très tôt d'un ensemble de coutumes particulièrement bon, et dans une certaine mesure, grâce au travail d'hommes auxquels les européens les plus éclairés eux-mêmes doivent accorder – avec certaines réserves – le titre de sages et de philosophes. Ils sont également remarquables par l'excellence de leurs dispositifs pour imprimer, autant qu'il est possible, la meilleure sagesse qu'ils possèdent dans chaque esprit de la communauté, et pour s'assurer que ceux qui s'en sont appropriés le plus occupent les places honorables et les lieux de pouvoir. Certainement, le peuple qui fit cela avait découvert le secret de la perfectibilité humaine, et aurait dû se tenir à la tête du mouvement du monde. Au contraire, ils sont devenus stationnaires et sont restés tels quels des milliers d'années durant. Et s'il leur arrive un jour de s'améliorer davantage, ce sera grâce à des étrangers. Ils ont réussi au-delà de toute espérance ce à quoi les philanthropes anglais sont en train de travailler si consciencieusement : à rendre tout le monde identique, à gouverner totalement leurs pensées et leurs conduites par les mêmes maximes et les mêmes règles. Et voilà quels en sont les fruits. Le régime moderne de l'opinion publique est – sous une forme inorganisée – ce que sont les systèmes éducatifs et politiques de la Chine sous une forme organisée. Et à moins que l'individualité soit capable de s'affirmer avec succès contre ce joug, l'Europe, nonobstant ses nobles antécédents et son christianisme déclaré, tendra à devenir une seconde Chine.
III §18 Qu'est-ce qui a jusqu'ici préservé l'Europe de ce destin ? Qu'est-ce qui a fait du groupe des nations européennes, une amélioration par rapport à la partie stationnaire de l'humanité ? Ce n'est pas quelque excellence supérieure que ce soit, dont il disposerait – laquelle n'existe qu'en tant qu'effet et non en tant que cause, lorsqu'elle existe. C'est leur remarquable diversité de caractères et de cultures. Les individus, les classes, les nations, ont été extrêmement différentes les unes des autres. Elles ont fait apparaître une grande variété de chemins, dont chacun menait à quelque chose d'intéressant ; et même si à chaque période, ceux qui voyageaient sur des chemins différents ont été intolérants les uns vis-à-vis des autres ; et même si chacun a pu penser qu'il serait excellent que les autres pussent être conduits de force sur son chemin à lui ; les tentatives des uns et des autres pour contrarier le développement du voisin ont rarement été couronnées d'un succès permanent, et chacun en son temps a bien dû souffrir de recevoir le bien que les autres avaient apporté. A mon avis, l'Europe est entièrement tributaire de cette pluralité de chemins, pour son développement progressif et multilatéral. Mais elle commence déjà à n'en plus bénéficier que dans une mesure considérablement amoindrie. Elle avance résolument vers l'idéal chinois d'uniformisation. M. De Tocqueville, dans son dernier ouvrage important, fait remarquer combien les Français d'aujourd'hui se ressemblent davantage les uns les autres, par rapport à ceux de la génération passée. La même remarque vaut pour les Anglais, à un degré beaucoup plus grand. Dans l'extrait déjà cité de l'ouvrage de Wilhelm Von Humboldt, l'auteur distingue deux conditions nécessaires du développement humain : la liberté et la diversité des situations. Elles sont nécessaires au développement humain parce qu'elles sont nécessaires pour différencier les gens. La seconde de ces deux conditions diminue chaque jour dans ce pays. Les circonstances qui entourent chaque classe et chaque individu, et qui forment leur personnalité, sont en train de devenir de jour en jour de plus en plus uniformes. Autrefois, des rangs différents, des voisinages différents, des échanges et des métiers différents, vivaient dans ce qu'on pourrait appeler des mondes différents. A présent, dans une grande mesure, ils vivent dans le même monde. En comparaison, ils lisent les mêmes choses, écoutent les mêmes choses, voient les mêmes choses, vont aux mêmes endroits, dirigent leurs espoirs et leurs craintes vers les mêmes choses, ils ont les mêmes droits et les mêmes libertés, et les mêmes moyens de les revendiquer. Si grandes que soient les différences de position qui restent, elles ne sont rien en comparaison de celles qui ont disparu. Et l'uniformisation gagne encore du terrain. Tous les changements politiques de l'époque l'encouragent, puisqu'ils tendent tous à tout niveler. Chaque fois qu'on étend l'éducation, on l'encourage, parce que l'éducation place les gens sous des influences communes, et leur donne accès à un répertoire commun de faits et de sentiments. Les améliorations des moyens de communication l'encouragent, en mettant en contact direct les habitants de lieux éloignés les uns des autres. De plus, elles entretiennent un flux constant de déménagements d'un lieu à un autre. La montée en puissance du commerce et des usines l'encourage, par la diffusion à plus grande échelle des avantages du confort, et en offrant à la compétition générale tous les objets de l'ambition, même la plus folle. Par là, le désir de promotion sociale n'est plus guère le propre d'une classe particulière, mais devient un caractère commun à toutes les classes. Un agent encore plus puissant que tous ceux-là, qui porte l'humanité vers une quasi-indifférenciation, est la mise en place complète dans ce pays et dans tous les autres pays libres, de la domination de l'opinion publique sur l'État. Comme les différentes positions sociales permettant aux hommes qui les occupaient de mépriser l'opinion populacière sont progressivement nivelées ; comme l'idée précise de résister à la volonté du public – quand on sait positivement qu'il a une volonté – s'efface de plus en plus de l'esprit des politiciens, il cesse d'y avoir quelque support social que ce soit pour le non-conformisme, il cesse d'y avoir quelque pouvoir substantiel que ce soit dans la société qui, lui-même opposé à la domination de la multitude, ait intérêt à protéger les opinions et les tendances divergentes par rapport à celles du public.
III §19 La combinaison de toutes ces causes forme une si grande quantité d'influences hostiles à l'individualité qu'on ne voit pas facilement comment elle pourrait garder du terrain. Ce sera de plus en plus difficile, à moins que la frange intelligente du public soit amenée à ressentir sa valeur, pour s'apercevoir qu'il est bon qu'il y ait des différences, même si ce n'est pas pour le meilleur ; même si – comme il peut leur paraître – certaines d'entre elles doivent être pour le pire. Si la revendication de l'individualité doit toujours être réaffirmée, nous sommes en un temps où beaucoup resterait encore à faire avant une complète uniformisation forcée. C'est seulement dans les premiers stades qu'une résistance peut être menée avec succès contre cet empiètement de la société sur l'individu. L'exigence qui veut que tout le monde nous ressemble croît grâce à ce qui la nourrit. Si la résistance attend que la vie se réduise à peu de chose près à un seul type uniforme, tout ce qui différera de ce type en viendra à être considéré comme impie, immoral, et même monstrueux ou contraire à la nature. Les hommes deviennent rapidement incapables de comprendre la diversité, lorsqu'ils ne sont plus habitués à la voir depuis un certain temps.
Notes
- ↑ Wilhelm Von Humboldt, La Sphère et les devoirs du gouvernement – traduit de l'allemand – pp. 11-13
- ↑ Sterling, Essais
- ↑ Il y a quelque chose de méprisable, et tout à la fois d'effrayant, dans le type de preuves sur la base desquelles – depuis ces dernières années – quelqu'un peut être déclaré inapte à gérer ses biens par décision judiciaire. De plus, après la mort de la personne, les dispositions qu'elle avait prises relativement à son patrimoine peuvent être écartées, s'il est assez important pour pourvoir aux frais du recours entraîné par le litige, car c'est sur le patrimoine qu'ils sont prélevés. L'on fouille jusque dans les moindres détails de sa vie quotidienne, et tout ce qu'on y trouve qui ne ressemble pas à l'absolue platitude d'une banalité, à la lumière soupçonneuse de capacités de compréhension et de représentation plus basses que terre, est présenté au jury comme une preuve de folie, et souvent avec succès – les jurés n'étant au mieux pas beaucoup moins frustes et ignorants que les témoins, tandis que les juges, par ce cruel manque de connaissance de la vie et de la nature humaine qui ne cesse de nous étonner chez les hommes de loi anglais, les assistent souvent dans leurs égarements. Ces procès en disent long sur l'état des sentiments et de l'opinion du commun, en ce qui concerne la liberté humaine. Bien loin de valoriser l'individualité de quelque manière que ce soit, bien loin de respecter le droit qu'a tout individu d'agir – dans ce qui est indifférent – comme il lui semble bon d'après son propre jugement et ses propres inclinations, les juges et les jurys ne peuvent même pas concevoir qu'une personne saine d'esprit puisse désirer une telle liberté. Au temps jadis, lorsque l'on proposait de brûler les athées, des gens charitables suggérèrent qu'on les plaçât plutôt à l'asile : il n'y aurait rien de surprenant si, de nos jours, nous voyions ce projet mis en application, et ses artisans se congratuler de ce qu'en lieu et place d'une persécution religieuse, ils auraient adopté une manière de traiter ces malheureux extraordinairement humaine et chrétienne, non sans ressentir sourdement la satisfaction de les avoir vu obtenir ce qu'ils méritaient.