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Sur la liberté/Supplément
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| Chapitre V | Sur la liberté ~ Supplément : HARRIET & SUR LA LIBERTÉ written by John Stuart Mill, translated by Olivier Gaiffe |
§ 1 Pendant les deux années qui s'écoulèrent juste avant la fin de ma vie d'officiel, ma femme et moi travaillions ensemble au texte sur la liberté. Je ne prévoyais initialement d'écrire qu'un bref essai, que j'écrivis effectivement en 1854. C'est en gravissant les marches du Capitole, en janvier 1855, que me vint pour la première fois l'idée d'en faire un volume. Aucun de mes écrits n'a été ni si soigneusement composé, ni si assidûment corrigé que celui-ci. Après l'avoir rédigé deux fois – comme c'était notre habitude – nous le gardions par devers nous, y revenant de temps à autres, le parcourant à nouveau, lisant, pesant et critiquant chacune de ses phrases. Sa relecture définitive aurait dû avoir lieu pendant l'hiver 1858-1859 – le premier qui suivait ma retraite, que nous avions programmé de passer en Europe méditerranéenne. Cet espoir, de même que tous mes autres espoirs, furent compromis par la calamité la plus inattendue et la plus amère : la mort de ma femme en Avignon, sur la route qui mène à Montpellier, suite à une congestion pulmonaire soudaine.
§ 2 Dès lors, j'ai recherché les consolations que mon état permettait, par le mode de vie qui fût le plus propre à me la faire sentir près de moi. J'achetai une maison de campagne aussi proche que possible de l'endroit où elle était enterrée, et c'est là que sa fille (qui m'est unie dans la douleur, et qui est à présent ma principale consolation) et moi, vivons une grande partie de l'année. Mes buts dans la vie ne sont autres que ceux qui furent les siens ; mes recherches et mes occupations ne sont autres que celles qu'elle partageait avec moi, avec lesquelles elle était d'accord, et auxquelles elle se trouve indissolublement associée. Sa mémoire m'est une religion, et son approbation est la norme résumant tout ce qui a de la valeur, par laquelle je m'efforce de régler ma vie.
§ 3 Lorsque deux personnes partagent complètement leurs pensées et leurs spéculations, lorsqu'elles discutent entre elles, dans la vie de tous les jours, de tous les sujets qui ont un intérêt moral ou intellectuel, et qu'elles les explorent à une plus grande profondeur que celle que sondent d'habitude et par facilité les écrits destinés aux lecteurs moyens ; lorsqu'elles partent des mêmes principes, et arrivent à leurs conclusions par des voies suivies en commun, il est de peu d'intérêt, du point de vue de la question de l'originalité, de savoir lequel des deux tient la plume. Celui qui contribue le moins à la composition peut contribuer davantage à la pensée ; les écrits qui en sont le résultat sont le produit des deux pris ensemble, et il doit souvent être impossible de démêler la part qu'ils y ont chacun, respectivement, et d'affirmer laquelle appartient à l'un, et laquelle, à l'autre. Ainsi, au sens large, non seulement durant nos années de vie maritale, mais encore durant les nombreuses années de complicité qui les précédèrent, toutes mes publications furent tout autant les œuvres de ma femme que les miennes ; la part qu'elle y a pris augmenta constamment, comme les années passaient. Mais dans certains cas, ce qui lui appartient peut être distingué, et particulièrement identifié. Bien au-delà de l'influence générale que son esprit avait sur le mien, les idées et les particularités les plus précieuses de ces productions conjointes – celles qui ont été les plus fructueuses en résultats importants, et qui ont le plus contribué au succès et à la réputation des œuvres elles-mêmes, créées avec elles – furent des émanations de son esprit, ma part à moi n'y étant pas plus grande que celle que je peux avoir dans les pensées que je trouvais chez les auteurs précédents, et que je ne m'appropriais qu'en les intégrant dans mon propre système de pensée. Durant la plus grande partie de ma vie culturelle, j'ai joué auprès d'elle le rôle que presque depuis le début, j'avais considéré comme la chose la plus utile que j'étais capable de faire dans le domaine de la pensée : celui d'interprète des penseurs originaux, et d'intermédiaire entre eux, et le public. En effet, j'avais toujours une opinion humble de mes propres potentialités comme penseur original, sauf pour ce qui est de la science abstraite (la logique, la métaphysique, et les principes spéculatifs de l'économie politique et de la politique), quoique je fusse bien supérieur à la plupart de mes contemporains pour ce qui est de la volonté et de la capacité d'apprendre de n'importe qui. Comme je ne trouvais presque personne qui prît sur lui d'examiner ce qui était dit pour la défense de toutes les opinions, quelques nouvelles ou quelques anciennes qu'elles fussent, avec la conviction que même si elles étaient erronées, il pût y avoir là-dessous quelque fond de vérité – et que dans tous les cas, la découverte de ce qui les rendait vraisemblables serait profitable à la vérité – en conséquence, j'ai délimité cela comme étant un domaine d'utilité, pour lequel j'étais dans une obligation particulière de jouer un rôle actif. (...)
§ 4 Sur la liberté fut plus directement et plus au pied de la lettre notre production conjointe que n'importe quel autre ouvrage portant mon nom, car il ne comportait pas une seule phrase que nous n'ayons revue plusieurs fois ensemble, retournée dans plusieurs sens, et soigneusement débarrassée de toutes les fautes, tant dans la pensée que dans l'expression, que nous y pouvions détecter. C'est en conséquence de cela que, quoiqu'il ne subît jamais de révision définitive, il surpasse de loin, simplement par sa composition, tout ce qui a jamais pu venir de moi auparavant, ou par la suite. En ce qui concerne les idées, il est difficile d'identifier une partie ou un élément en particulier qui soit plus à elle que tout le reste. Toute la manière de penser dont ce livre est l'expression fut au plus haut degré la sienne. Mais aussi, j'en étais tellement pénétré que les mêmes pensées nous arrivaient naturellement à tous deux. Cependant, que j'en fusse ainsi pénétré, je le dois en grande partie à elle. Il y eut un moment, dans mon progrès mental, où j'aurais facilement pu tomber dans une tendance à l'étatisme excessif, tant au niveau social que politique ; comme il y eut aussi un moment où, par réaction à l'excès contraire, j'aurais pu devenir moins profondément radical et démocrate que je ne le suis. Sur ces deux points, comme sur beaucoup d'autres, elle fit mon bien tant en me gardant dans le vrai quand j'y étais, qu'en me menant à de nouvelles vérités, et en me délivrant des erreurs. Ma grande promptitude et ma grande soif d'apprendre de tout le monde, et de ménager une place parmi mes opinions pour toute nouvelle acquisition, en articulant les nouvelles avec les anciennes, aurait pu, sans son influence pondérée, m'avoir conduit à trop modifier mes premières opinions. En rien elle n'a été plus précieuse pour mon développement mental, que par sa juste mesure de l'importance relative des différentes considérations, laquelle m'évita souvent d'accorder aux vérités que je n'avais que récemment appris à voir, une place plus importante dans mes pensées que celle qui leur convenait.
§ 5 Sur la liberté a des chances de survivre plus longtemps que tout ce que j'ai écrit par ailleurs (à l'exception, peut-être, de la Logique[2]), car la conjonction de son esprit et du mien en a fait une sorte de manuel philosophique contenant une unique vérité, que les changements qui arrivent progressivement dans la société moderne tendent à mettre plus que jamais en relief : l'importance, pour l'homme et pour la société, d'une grande diversité dans les types de personnalité, et l'importance de donner à la nature humaine une pleine liberté de s'épanouir dans des directions innombrables et opposées. Rien ne peut mieux montrer à quel point les fondements de cette vérité sont profonds, que la grande impression qu'a faite son exposition en un temps qui, pour une observation superficielle, ne semblait pas avoir besoin d'une telle leçon. Les craintes que nous exprimions – que le développement inévitable de l'égalité sociale et du gouvernement par l'opinion publique n'imposât à l'humanité un joug oppressant d'opinions et de pratiques uniformes – auraient aisément pu paraître chimériques à ceux qui considèrent davantage les faits présents que les tendances. Car la révolution progressive qui se met en place dans la société et les institutions a, jusqu'ici, été résolument favorable au développement d'opinions nouvelles, et leur a réservé un accueil plus impartial que celui qu'elles avaient rencontré auparavant. Mais il s'agit d'un caractère propre aux périodes de transition, lorsque de vieilles notions et de vieux sentiments ont été bousculés, et qu'aucune doctrine dominante nouvelle n'est venue les remplacer. En de telles époques, les gens qui ont quelque activité mentale ayant renoncé à beaucoup de leurs anciennes croyances, et ne se sentant pas très sûrs de ce que les autres puissent être conservées telles quelles, écoutent attentivement les opinions nouvelles. Mais cet état de choses est nécessairement transitoire : quelque corps de doctrine particulier rallie bientôt la majorité autour de lui, règle d'après lui les institutions sociales et les manières d'agir, l'éducation imprime cette croyance nouvelle aux nouvelles générations, en faisant l'économie du cheminement mental qui y a conduit, et graduellement, il acquiert exactement le même pouvoir de comprimer les individus que celui qui avait été exercé si longtemps par le corps de doctrine dont il a pris la place. Ce pouvoir nocif sera-t-il exercé ou non ? Cela dépendra de la question de savoir si l'humanité d'alors aura ou non pris conscience qu'il ne peut être exercé sans retenir et rabougrir la nature humaine. C'est à ce moment-là que les enseignements de Sur la liberté auront leur plus grande valeur. Et il est à craindre qu'ils conservent longtemps leur valeur.
§ 6 En ce qui concerne l'originalité, il n'en a bien entendu pas d'autre que celle que tout esprit réfléchi donne à sa propre manière de concevoir et d'exprimer des vérités qui sont la propriété de tout le monde. La pensée directrice du livre est de celles qui, quoiqu'elle fut limitée à quelques penseurs isolés dans diverses époques, n'a jamais été absente parmi les hommes, et ce depuis le début de la civilisation. Pour ne parler que des quelques générations précédentes, elle est distinctement contenue dans l'important courant de pensée au sujet de l'éducation et de la culture, qui s'étendit sur l'esprit européen grâce aux travaux et au génie de Pestalozzi. J'ai fait référence dans le livre à l'appui inconditionnel que Wilhelm Von Humboldt lui a donné, mais en aucun cas il ne fut seul à la défendre dans son propre pays. Tout au long du début de ce siècle, la doctrine des droits de l'individualité, et l'exigence, pour la nature morale, de pouvoir se développer elle-même de sa propre façon, furent promus par toute une école d'auteurs allemands, même jusqu'à la caricature ; et les écrits de Goethe, le plus célébré de tous les auteurs allemands, quoiqu'ils n'appartiennent ni à cette école, ni à aucune autre, sont entièrement pénétrés de vues sur la morale et sur la conduite de la vie – souvent indéfendables à mon sens –, mais qui recherchent sans cesse toute la défense qu'elles peuvent recevoir du côté de la théorie du droit et du devoir de se développer soi-même. Dans notre pays, avant que le livre Sur la liberté ne fût écrit, la doctrine de l'individualité avait été affirmée avec enthousiasme, dans un style vigoureusement déclamatoire rappelant parfois celui de Fichte, par M. William Maccall, dans une série d'écrits parmi lesquels le plus abouti s'intitulait : Éléments d'individualisme. Et un Américain remarquable, M. Warren, a conçu un système de société sur la base de la « souveraineté de l'individu », a gagné nombre de partisans, et a effectivement initié la formation d'une communauté-village (dont j'ignore si elle existe à l'heure actuelle) qui, même si elle présente une ressemblance apparente avec les projets des socialistes, leur est diamétralement opposée en principe, puisqu'elle ne reconnaît à la société aucune autre autorité sur l'individu, que celle de mettre en vigueur une égale liberté de développement pour tous les individus. Comme le livre qui comporte mon nom ne revendique aucune originalité pour aucune de ses doctrines, et n'a pas pour but d'en faire l'histoire, le seul auteur qui les ait affirmées avant moi, au sujet de qui je pensais convenable de dire quelque chose, était Humboldt, qui fournit l'exergue de l'ouvrage ; quoique dans un passage, j'aie emprunté aux Warrenites leur expression : la souveraineté de l'individu. Il est à peine nécessaire de faire remarquer ici qu'il y a profusion de différences dans le détail, entre la manière dont cette doctrine fut conçue par tous les prédécesseurs que j'ai mentionnés, et celle qui est exposée dans le livre.
§ 7 Après la perte irréparable que j'avais subie, l'un de mes premiers soins fut d'imprimer et de publier le traité, dont une si grande part avait été l'œuvre de celle que j'avais perdue, et de le dédier à sa mémoire. Je n'y ai fait aucun changement, ni non plus aucune addition, et je n'en ferai jamais. Quoiqu'il y manque la dernière retouche de sa main, jamais la mienne n'essayera d'y suppléer.