La question de la confiance méritée par le savoir des hommes est à l’origine de tous les essais notoires en vue d’établir une théorie de l’acte de connaître ; elle s’inspire du désir de posséder une absolue certitude dans la connaissance.
Le fait que les affirmations de la vie courante et de la science ne peuvent prétendre en définitive qu’à une valeur de probabilité, que pareillement les résultats les plus généraux issus de la recherche expérimentale gardent le caractère d’hypothèses a toujours poussé les philosophes, depuis Descartes et même, quoique moins apparemment, depuis la plus haute antiquité, à s’enquérir d’une base inébranlable, au-dessus des contestations possibles, pour supporter les assises de l’édifice toujours chancelant de notre savoir. Si l’on attribuait presque invariablement le manque de solidité des constructions à l’impossibilité, essentielle peut-être, de faire mieux avec les seules forces de la pensée humaine, on ne s’arrêtait pas néanmoins dans la poursuite de ce roc naturel, préexistant aux constructions elles-mêmes et à l’abri de tous les séismes.
Efforts légitimes et dignes d’éloges, accomplis aussi bien par les « relativistes » et par les « sceptiques », dussent les uns et les autres rougir d’un tel aveu. Leurs formes sont multiples ; d’où la variété des manières de voir. La question des « énoncés protocolaires », de leur rôle et de leur structure, représente l’aspect le plus récent de ce problème d’un fondement ultime pour la connaissance aux yeux des philosophes, plus exactement de l’empirisme intégral moderne.
Par « énoncés protocolaires » on entendait initialement, comme le mot l’indique, les propositions qui traduisent en toute simplicité, sans nul arrangement ni addition, les faits dont l’élaboration constitue le but de la science, et qui sont antérieurs à tout savoir, à n’importe quel jugement sur le monde[1]. Qualifier un fait d’incertain serait un non-sens ; c’est notre savoir, la manière de l’exprimer qui, seuls, peuvent manquer de rigueur. Mais, si l’on arrive à formuler les faits bruts d’une manière absolument pure (énoncés protocolaires), il semble bien qu’alors on possédera une base de départ complètement assurée vers toute espèce de science. Il est vrai qu’on abandonne ces énoncés juste au moment où l’on en est aux formulations véritablement utilisables dans la vie ou la science, moment qui semble être celui où l’on passe de l’énoncé « particulier » à l’énoncé « général »[2]. Il n’en demeure pas moins qu’ils représentent le gage solide de la valeur qui peut être attribuée à nos connaissances, quelles qu’elles soient.
Peu importe si lesdits énoncés protocolaires sont effectivement « protocolisés », autrement dit : formulés explicitement ou même seulement explicitement « pensés » ; il ne s’agit que de savoir à quelles propositions référer les descriptions réellement effectuées et de pouvoir à tout moment reconstituer ces dernières. Par exemple, quand un savant note : « Dans telles et telles conditions l’aiguille se fixe sur 10,5 », il sait que cela veut dire : « deux traits noirs coïncident » et que les mots « sous telles et telles conditions », que nous supposerons détaillées ici, sont à décomposer de même en énoncés protocolaires déterminés, susceptibles au moins en principe, difficultés mises à part, d’être indiqués avec précision si on le désire.
Il va sans dire et ce n’est, je crois, contesté par personne, que la connaissance, dans la vie courante et dans toute recherche, débute en quelque manière par la constatation de faits, et qu’au seuil de la science on rencontre de même des « énoncés protocolaires » traduisant cette constatation. Mais qu’en est-il de cette manière ? Que faut-il comprendre par début ? Début dans l’ordre temporel ? ou dans l’ordre logique ?
Voici déjà de l’incertitude et de l’obscurité ! Quand je disais tout à l’heure que les énoncés déterminants n’ont pas à être effectivement formulés, manifestement j’entendais qu’ils n’ont pas besoin de figurer au début, dans l’ordre temporel, qu’il suffit de les pouvoir retrouver par la suite, quand c’est requis. Et on le demandera lorsque l’on voudra se rendre un compte exact et clair du sens de ce qui aura été effectivement écrit. Il faudrait donc comprendre du point de vue logique[3] la question des énoncés protocolaires ? Dans ce cas, ils seraient caractérisés par des propriétés logiques déterminées, par leur structure, leur position dans le système de la science ; il s’agirait alors de présenter réellement ces propriétés. C’est en effet, sous cette forme que Carnap posa tout d’abord expressément le problème des énoncés protocolaires ; mais plus tard (Erkenntnis, vol. 3, pages 216, 223), il y vit plutôt une question à résoudre au moyen de conventions arbitraires.
Ailleurs, nous trouvons diverses considérations, desquelles il semble résulter que, par « énoncés protocolaires » on veut entendre seulement des énoncés qui précèdent temporellement aussi les autres propositions de la science. N’est-ce pas légitime ? On doit bien observer qu’il s’agit de l’ultime fondement de la connaissance du réel ; il ne saurait suffire de traiter alors les propositions simplement comme « des objets idéaux », ainsi qu’on disait autrefois à la manière de Platon ; on doit porter l’attention sur les circonstances réelles, sur les événements qui ont lieu dans le temps[4] et que représente l’énonciation d’un jugement, autrement dit sur les actes psychiques de la « pensée », ou bien sur les actes physiques de la « parole » ou de « l’écriture ». Comme les actes psychiques d’un jugement paraissent ne pouvoir servir à l’établissement d’une connaissance intersubjectivement valable qu’une fois transformés en une expression verbale ou écrite (c’est-à-dire en un système de symboles physiques), on se trouva conduit à envisager comme « énoncés protocolaires » certaines propositions écrites ou imprimées ou parlées, certains complexes de symboles faits de sons, d’encre, de noir d’imprimerie qui, traduits du langage abrégé usuel en langage complet, donneront quelque chose comme : « Monsieur N. N…, à tel moment, en tel lieu, a observé ceci ou cela » (c’est le mode préconisé par plusieurs auteurs). De fait, si nous remontons l’itinéraire qui nous a conduits pratiquement à tout ce que nous savons, nous retrouvons toujours et certainement les mêmes sources : des phrases imprimées dans les livres, des mots tombés de la bouche des professeurs, des observations personnelles (auquel cas, c’est nous Monsieur N. N...).
Dans cette manière de voir, les énoncés protocolaires seraient des événements réels dans le monde ; ils devraient précéder temporellement les autres opérations effectives en lesquelles consiste la « construction de la science » et la réalisation d’un savoir chez tout individu.
J’ignore dans quelle mesure cette distinction entre priorité logique et priorité temporelle concorde avec la manière de voir des auteurs qui s’occupent du sujet ; peu importe. L’essentiel est de discerner ce qui est juste et non qui a dit juste. La question ne manque pas d’utilité. À vrai dire, les deux conceptions pourraient être compatibles ; les propositions traduisant les données pures et simples de l’observation, rencontrées les premières dans le temps, pourraient bien être aussi les propositions qui, de par leur structure, sont qualifiées pour former le point de départ logique de la science.
La question qui doit nous intéresser tout d’abord est celle-ci : en faisant intervenir la notion d’énoncé protocolaire dans l’expression du problème du fondement de la connaissance, quel genre de progrès espère-t-on réaliser ? La réponse conduira à la solution du problème lui-même.
À mon avis, en poursuivant le fondement de la connaissance dans la direction d’énoncés primaires et non de faits primaires, on améliore considérablement la méthode. Mais, cependant, je crois que le profit à tirer de cet avantage n’est pas bien compris, parce que l’on n’a peut-être pas aperçu clairement qu’au total c’est uniquement du vieux problème de la recherche d’une base ultime qu’il s’agit toujours. Il me semble en particulier que la manière de voir à laquelle on est parvenu par le moyen de considérations sur les énoncés protocolaires n’est pas soutenable. Elles reviennent à un relativisme particulier, conséquence, semble-t-il, de la conception des énoncés protocolaires comme des faits expérimentaux, sur lesquels s’élève l’édifice du savoir en se développant au cours du temps. Si l’on s’interroge sur la certitude à attribuer aux énoncés protocolaires vus sous cet angle, on est obligé de reconnaître qu’elle est exposée à une foule de doutes.
Voici par exemple, dans un livre une proposition affirmant que N. N…, avec tel instrument, a fait telle observation. Si même, sous réserve de conditions préalables garanties, on lui accorde le maximum de crédit, il n’est pas possible de la tenir, ni l’observation même, pour absolument certaine. Les possibilités d’erreur sont en effet innombrables. N. N…, peut, par méprise ou à dessein, avoir noté quelque chose qui ne restitue pas correctement le fait observé ; une faute a pu se glisser dans la rédaction ou l’impression ; on peut aller jusqu’à supposer que les caractères du livre ne gardent leur forme que pendant une minute, qu’ils se rangent ensuite « d’eux-mêmes » en des phrases nouvelles. Et, cette hypothèse empirique échappe à tout contrôle, puisqu’un contrôle reproduirait des circonstances analogues supposerait que notre mémoire ne nous trompe pas, au moins pendant un laps de temps assez court. Etc., etc.
Cela signifie naturellement — et quelques-uns de nos auteurs ont attiré l’attention sur ce point d’un air presque triomphant — que les énoncés protocolaires ainsi compris gardent en principe exactement le même caractère que les autres énoncés scientifiques : ce sont des hypothèses et rien que des hypothèses. Ils sont loin d’être inattaquables ; on ne les peut utiliser dans l’édification du système de la connaissance qu’une fois étayés par d’autres hypothèses ou tout au moins il faut qu’ils n’entrent pas en contradiction avec elles. Nous nous réservons donc de faire à tout moment des corrections même aux énoncés protocolaires ; assez souvent même des corrections consistant à éliminer certaines données protocolaires et à déclarer par la suite qu’elles doivent être le résultat d’une erreur.
Même dans le cas où les énoncés ont été établis par nous, la possibilité d’une erreur n’est pas exclue. Au moment où notre esprit a prononcé son jugement, il pouvait être complètement troublé ; un contenu de conscience dont nous affirmons présentement que nous l’éprouvions quelques instants plus tôt, peut être interprété par la suite comme une hallucination ou une complète illusion.
On voit clairement que la conception indiquée des énoncés protocolaires n’apporte pas la base solide que l’on recherche pour la connaissance. À vrai dire, elle ne conduit qu’à ceci : elle prouve le néant, le manque de sens, de toute différence entre les énoncés protocolaires et les autres. Nous comprenons alors l’idée (Popper, cité par Carnap, Erkenntnis, vol. 3, p. 223) que l’on pourrait extraire des énoncés quelconques de l’ensemble des énoncés scientifiques et les qualifier protocolaires ; des raisons d’opportunité, de convenance au but poursuivi dans chaque cas, seules dicteraient le choix.
Est-ce admissible ? N’est-il vraiment que des raisons d’opportunité ? La provenance des énoncés, leur histoire ne sont-elles pas à considérer également ? Que faut-il entendre ici par opportunité ? Quel but a-t-on en vue lorsqu’on constitue ces énoncés et fait un choix parmi eux ?
Ce but ne saurait différer de celui de la science elle-même : présenter une description vraie des faits. Il va de soi pour nous que le problème du fondement de toute connaissance se confond avec la question d’un critérium du vrai. Lorsqu’on introduisit la notion d’« énoncé protocolaire », très manifestement on l’identifiait avec celle d’énoncés à la vérité desquels celle de tous les autres se devrait mesurer comme à un étalon. D’après ce que nous avons vu, l’étalon apparaît maintenant comme étant tout relatif, à l’instar de tous les étalons employés en physique. Il en est résulté en quelque sorte la fin du dernier vestige de « l’absolutisme », son élimination de la philosophie (Carnap, loc. cit., p. 228).
Que reste-t-il donc, en définitive, comme critère de la vérité ? Puisqu’il n’est pas possible de référer tous les énoncés scientifiques à des énoncés protocolaires intégralement établis, puisque l’ensemble des énoncés doit plutôt se pouvoir référer à l’ensemble des énoncés, dont chacun individuellement est à considérer en principe comme susceptible de corrections, la vérité ne peut consister que dans l’accord des énoncés les uns avec les autres.
Cette doctrine (expressément formulée et professée, par quelques auteurs, avec la structure qui vient d’être décrite) est bien connue à partir de l’histoire de la philosophie récente. En Angleterre, elle s’appelle habituellement « coherence theory of truth » ; on l’oppose à la « correspondence theory », plus ancienne. Il importe de noter ici que le mot « théorie » est parfaitement incorrect ; des remarques sur la nature de la vérité ont en effet, un caractère tout autre
que des théories scientifiques, ces dernières consistant toujours en un système d’hypothèses.
Habituellement l’opposition des deux points de vue se traduit de la manière suivante : dans l’un, le point de vue traditionnel, la vérité d’une proposition consiste dans son accord avec les faits ; dans l’autre, par contre, celui de la « cohérence », elle consiste dans l’accord avec le système des autres propositions.
Je n’étudierai pas ici, d’une manière générale, si la formulation de cette dernière doctrine ne peut pas être regardée comme équivalente à celle-ci, parfaitement exacte, que « nous ne pouvons pas sortir de la langue » dans un sens bien déterminé, suivant l’expression de Wittgenstein. Je dois montrer plutôt que cette formulation, avec l’interprétation qui s’impose dans notre raisonnement, est totalement insoutenable.
Si la vérité d’une proposition doit consister dans son rapport de liaison, sa concordance avec les autres propositions, la première chose est de voir bien clairement de quoi il s’agit, lorsqu’on prononce le mot « concordance » et ce qu’il faut entendre par « les autres » propositions.
On peut assez facilement résoudre le premier point. On ne veut certainement pas dire que l’énoncé à contrôler exprime la même chose que les autres ; il ne reste dès lors que sa compatibilité avec eux, l’absence de contradiction entre eux et lui. La vérité, dans ces conditions, signifie identiquement, absence de contradiction, exclusivement ; et là-dessus il ne devrait plus y avoir à discuter. Depuis longtemps (il a été généralement reconnu) que ce n’est qu’en matière de propositions ayant le caractère de tautologies que vérité et absence de contradiction sont des expressions équivalentes — prenons ici le mot vérité dans un sens très large ; cas des propositions de la géométrie pure, par exemple. Mais alors on a intentionnellement coupé toute communication avec le réel ; il ne s’agit que de formules dans l’intérieur d’un calcul réglé d’avance. À propos des énoncés de la géométrie pure, il ne signifie rien de demander s’ils sont ou non d’accord avec les faits du monde ; on n’exige que la compatibilité avec les axiomes initiaux et que, de plus, ils s’en déduisent, habituellement du moins. À ce compte on les déclare vrais ou exacts. C’est précisément le cas auquel nous avons affaire ; on disait vérité formelle, pour distinguer de vérité matérielle.
Or, celle-ci est la vérité des propositions synthétiques, des énoncés à propos de faits ; si l’on veut caractériser la vérité par la notion d’absence de contradiction, par l’accord avec d’autres propositions, cela ne se peut qu’en présentant des énoncés bien déterminés avec lesquels toute contradiction doit être exclue, ceux qui traduisent « des faits de l’observation immédiate ». Il ne se peut agir d’énoncés quelconques, arbitraires. Bref, le critérium d’absence de contradiction ne peut absolument pas suffire à lui seul pour conditionner la vérité matérielle ; il faut la compatibilité avec des énoncés essentiellement spéciaux et je ne vois pour ma part aucun inconvénient à ce que l’on revienne pour cela à la vieille expression « concordance avec la réalité ».
On ne peut expliquer la singulière erreur de la « coherence theory » que par le fait que l’on y a traité exclusivement des propositions intervenant effectivement dans la science et que tous les exemples leur ont été empruntés. L’absence de contradiction suffisait ; mais justement parce que ces propositions sont déjà d’une catégorie spéciale toute déterminée. Dans un certain sens, en effet, qui sera décrit tout à l’heure, elles prennent leur origine dans des énoncés d’observation ; conformément à l’usage traditionnel, on peut dire qu’elles proviennent « de l’observation ».
Mais celui qui n’exige que la cohérence, sans plus, comme critérium de vérité, doit tenir des contes pleins de fantaisie pour aussi vrais qu’un récit historique ou que le contenu d’un traité de chimie, à condition seulement qu’ils soient habilement inventés et exempts de contradiction. Je puis décrire tout arbitrairement un univers grotesquement étrange ; le philosophe de la cohérence devra trouver mon exposé exact, vrai, si seulement mes affirmations sont compatibles les unes avec les autres et si, par précaution supplémentaire, j’évite de heurter les façons habituelles de décrire le monde en plaçant le théâtre de ma narration sur une étoile lointaine où personne jamais n’ira voir ce qui se passe. Après tout, cette précaution même ne s’impose pas ; j’exigerai seulement qu’autrui s’accommode de ma description ; je ne suis pas obligé de m’adapter aux siennes. Il n’a pas le droit de m’objecter ses observations ; elles n’ont rien à faire ici, puisque seule compte l’absence de contradiction entre énoncés.
Personne n’aura l’idée de croire aux histoires d’un livre de contes, ni de tenir pour faux les exposés d’un livre de chimie ; la doctrine de la cohérence ne tient donc pas debout. Il faut nécessairement lui ajouter quelque chose ; un principe fondant la compatibilité et qui serait alors le critérium proprement dit.
Si je suis en présence d’un ensemble de propositions, au nombre desquelles j’en vois de contradictoires entre elles, j’ai divers moyens de rétablir la compatibilité : je puis écarter certaines ou les corriger ; je puis aussi bien agir sur d’autres d’une façon appropriée, et rétablir ainsi l’harmonie. On aperçoit l’impossibilité logique de la théorie de la cohérence ; elle ne nous donne aucun critère univoque du vrai ; elle me permet d’aboutir à un nombre arbitraire de systèmes de propositions compatibles entre elles, systèmes par ailleurs incompatibles entre eux.
On évitera le manque de sens uniquement en n’admettant pas que l’on écarte ou corrige n’importe quel énoncé, mais en exigeant que soient indiqués ceux qui sont à garder ferme et sur lesquels doivent se modeler les autres.
Laissons de côté cette doctrine ; mais retenons le second point de notre discussion critique : toutes les propositions sont-elles susceptibles d’être corrigées ; en est-il auxquelles on n’a pas le droit de toucher ? Bien naturellement, celles-ci constitueraient le « fondement » de toute connaissance, ce fondement que nous cherchons et dont jusqu’ici nous ne nous sommes pas approchés le moins du monde.
Quelles prescriptions doivent nous guider pour découvrir les propositions immuables, celles avec lesquelles les autres doivent être mises en concordance ? Nous nous abstiendrons ici de les qualifier « protocolaires » ; nous dirons « fondamentales » ; car il est bien douteux qu’elles interviennent d’une manière générale dans les protocoles de la science.
Assez naturellement, on prendrait pour la prescription susdite une sorte de principe d’économie. On dirait qu’il faut choisir comme propositions fondamentales celles dont le maintien entraîne un minimum de correction pour éliminer les contradictions. Notons que cette prescription ne conduirait pas nécessairement à caractériser une fois pour toutes comme « fondamentales » des propositions bien déterminées ; il pourrait arriver, avec le progrès de la science, que les propositions jusqu’ici valables comme fondamentales perdent leur rang, sous prétexte qu’il serait plus économique de les laisser choir et de passer jusqu’à nouvel ordre leur rôle à des énoncés plus récemment apparus. Ce ne serait plus, à vrai dire, le pur point de vue de la cohérence, mais un point de vue d’économie ; le « relativisme » s’y adapterait tout aussi bien.
Il ne me paraît pas faire question que les adeptes du point de vue critiqué considéraient le principe d’économie comme un fil directeur spécifique, ouvertement ou tacitement. J’ai fait remarquer plus haut que dans la doctrine relativiste ce sont des motifs d’opportunité qui tranchent pour le choix des « énoncés protocolaires » et je demandais : est-ce admissible ?
Or, je réponds : non. Ce n’est pas l’opportunité économique, ce sont de tout autres propriétés qui font distinguer les propositions franchement fondamentales.
Le procédé pour choisir pourrait être dit économique s’il consistait par exemple dans une adaptation aux opinions (ou « énoncés protocolaires ») de la majorité des chercheurs. Par ailleurs, nous acceptons comme un fait existant au-dessus de toute espèce de doute, fait géographique ou historique, par exemple, loi naturelle aussi, le fait ou la loi que nous trouvons très souvent mentionnés comme existant en tel ou tel endroit qualifié pour de semblables rapports. L’idée ne nous vient pas de refaire nous-mêmes la vérification ; nous acceptons ce qui est admis d’une manière générale comme une connaissance. Mais cela s’explique par la connaissance certaine que nous avons de la façon dont les énoncés de ce genre sur des faits se présentent habituellement et parce que notre confiance est alors entière ; il ne s’agit pas d’une considération de majorité. Si l’on arrive à une adhésion générale, ce ne peut résulter que de la confiance éprouvée par chacun en particulier. Si, et dans quelle mesure, nous déclarons qu’une proposition doit être corrigée, ce ne peut être qu’en raison de sa provenance ; sauf cas spéciaux, ce ne sera jamais parce que son maintien exigerait le remaniement de beaucoup d’autres énoncés, peut-être même celui de tout le système de notre savoir.
Avant de pouvoir mettre en œuvre le principe d’économie, il faut savoir sur quelles propositions. Dans le cas où ce principe aurait seul à intervenir, la réponse pourrait se borner à ceci : sur toutes celles qui sont considérées « valables » et même sur toutes les propositions d’une manière générale. À vrai dire, il faudrait abandonner la considération de valeur, faute de pouvoir faire parmi les propositions, de ce point de vue, les discriminations nécessaires avec celles qui ont été posées arbitrairement, par jeu ou par erreur. Les discriminations exigeraient référence à la manière dont les propositions ont vu le jour et nous voilà ramenés de nouveau à considérer les origines. Sans classement appuyé sur elles, toute application du principe d’économie tourne à l’absurde. Dans la recherche d un accord, le classement opéré, les propositions se trouvent déjà par cela même rangées d’après leur valeur ; le principe d’économie n’a plus à jouer, sauf cas particuliers de points encore litigieux. L’ordonnance d’après la valeur montre la voie où chercher le fondement que nous voulons découvrir.
Ici la prudence s’impose. Nous croisons le chemin que l’on a toujours suivi chaque fois que l’on s’est mis en quête des ultimes fondements de la vérité. Toujours on a manqué le but. Dans ce classement des propositions d’après leur origine en vue de me prononcer sur leur certitude, celles que j’ai moi-même établies prennent immédiatement un rang privilégié. Celles qui ont été établies à une époque antérieure perdent progressivement de ce privilège, car les « illusions de la mémoire » peuvent nuire à leur certitude. En tête du classement se présentent, au contraire, comme au-dessus de toute espèce de contestation celles qui traduisent un fait existant présentement, une « perception » individuelle, un « erlebnis » ou telle autre expression que l’on voudra. Cela paraît absolument clair ; il n’en est pas moins vrai que les philosophes se sont égarés dans un labyrinthe sans issue, dès qu’ils ont voulu appuyer tout savoir sur une base constituée par les propositions de cette dernière catégorie. Sorties illusoires de ce labyrinthe que ces manières de parler et de conclure, usitées si fréquemment dans les controverses philosophiques, sous les noms de « évidence de la perception interne », « solipsisme », « solipsisme instantané », « certitude intime de la conscience », etc. L’une des plus connues est le « Cogito » cartésien, vers laquelle était allé déjà saint Augustin. Actuellement, grâce à la logique, on sait à quoi s’en tenir sur lui ; ce n’est qu’une pseudo-proposition tout simplement ; on n’en fait pas un énoncé correct en disant : « la cogitation est », ou bien « les contenus-de-conscience existent ». Une proposition de ce genre ne traduit rien et ne peut servir de fondement à rien ; elle ne constitue pas une connaissance ; ne peut en appuyer aucune ni conférer de la certitude à aucun savoir.
En suivant cette voie, on court le danger de ne parvenir qu’à des verbiages creux, nullement à des fondations sur lesquelles construire. C’est à ce danger qu’on cherche à échapper au moyen de la doctrine critique des « énoncés protocolaires ». Cet expédient même ne nous a pas satisfaits ; il a le défaut essentiel de méconnaître une gradation dans la dignité des propositions et le fait particulièrement clair que chacun de nous fait jouer à ses propres énoncés le rôle uniquement décisif, lorsqu’il s’agit de reconnaître comme « correct » un certain système de connaissance.
On pourrait concevoir, en théorie du moins, que mes propres observations ne confirment pas du tout les énoncés que autrui fait sur le monde. Tous les livres que je lis, tous les professeurs que j’écoute, pourraient s’accorder parfaitement, ne se contredire jamais et néanmoins s’opposer dans la plus large mesure à mes expériences personnelles, se trouver avec elles dans une complète incompatibilité. (Il y aurait à discuter ici sur les objections soulevées par l’acquisition du langage et son emploi pour se comprendre d’homme à homme ; on les peut écarter moyennant conventions pour les seuls points où des contradictions surgiraient.) Au regard de la doctrine que j’ai critiquée, je devrais dans ce cas faire tout simplement le sacrifice de mes « énoncés protocolaires » devant la masse écrasante des autres énoncés concordant entre eux, et que l’on ne va certes pas corriger pour se plier à ma pauvre expérience isolée.
Mais qu’arriverait-il dans le cas que je viens d’imaginer ? Sous aucun prétexte je n’entends renoncer aux propositions exprimant mes observations personnelles ; je ne veux admettre qu’un système de connaissances dans lequel elles se logent sans mutilation. Or, rien ne s’opposera à ce que je construise un système de ce genre ; je regarderai tout simplement les autres hommes comme des fous, des déments qui font des rêves marquant toutefois une étonnante méthode. Plus objectivement, je pourrai dire qu’ils vivent dans un monde autre que le mien, qui ne saurait prendre avec le mien quelque chose de commun que par une entente à propos du langage. En tous cas, quelle image du monde que je construise, j’en contrôlerais toujours la vérité au moyen de ma propre expérience. Je ne consentirai jamais à me priver de ce point d’appui, toujours l’ultime critère sera mes énoncés personnels d’observation et je ne cesserai pas de répéter : « Ce que je vois, je le vois ! »
Ces préliminaires critiques illuminent la voie devant nous conduire à la solution des difficultés qui créent les confusions : suivons la voie cartésienne sur les tronçons reconnus praticables ; mais attention à ne pas nous perdre dans le « Cogito » et les non-sens qui se réclament de lui. Rendons-nous un compte exact de la signification et du rôle qui appartiennent véritablement aux énoncés exprimant du « présentement observé ». Que traduit, en réalité, l’affirmation qu’ils seraient « absolument certains » ? Dans quel sens les peut-on déclarer fondement ultime de tout savoir ?
Examinons d’abord la seconde question. Imaginons que je note immédiatement toute observation, sur du papier ou dans ma mémoire, peu importe ; puis que j’entreprends là-dessus de construire la science. J’aurais bien devant moi de purs « énoncés protocolaires », de ceux qui figurent temporellement en tête de la connaissance. Les autres énoncés leur succéderaient progressivement par emploi du procédé dit « induction » et qui n’est rien de plus que ceci : incité par les énoncés protocolaires, je pose des propositions générales à titre d’essai (« hypothèses ») ; de ces propositions générales elles-mêmes je déduis d’autres propositions en nombre illimité, par voie logique. S’il arrive que ces autres disent la même chose que des énoncés traduisant ultérieurement des observations faites dans des conditions bien déterminées au préalable, sans que viennent à intervenir aussi des énoncés d’observation disant le contraire, je considérerai mes hypothèses comme valables aussi longtemps que les choses se passeront ainsi, sans que surgisse nulle part une contradiction. Nous croyons dans ce cas avoir exactement deviné une loi naturelle. L’induction n’est donc rien plus qu’un acte de divination méthodiquement dirigé ; opération psychologique, biologique, mais dont le traitement n’a rien à voir avec la logique.
Nous venons de décrire schématiquement la marche effective de la science ; le rôle des énoncés sur le « perçu actuellement » apparaît de façon très claire. Ils ne sont pas identiques avec ce qui est pris en note ou ce qui est gardé dans la mémoire ; autrement dit, avec ce que pourrait vouloir dire à bon droit « énoncés protocolaires » ; ils ne sont que l’occasion de les construire. D’après ce que nous venons de voir, les énoncés protocolaires figurant dans les livres ou la mémoire ne sont indubitablement à considérer sous le rapport de leur valeur que comme semblables aux hypothèses ; quand nous considérons un de ces énoncés, sa vérité, sa concordance avec l’énoncé d’observation au moyen duquel il a été suggéré, ne sont que des suppositions. Rien n’empêcherait de dire qu’il n’a peut-être pas été suggéré par une observation, mais résulte simplement de quelque jeu. Ce que j’appelle « énoncé d’observation » peut déjà ne pas coïncider identiquement avec un véritable énoncé protocolaire, parce que, dans un certain sens, il est impossible de le fixer sur papier, comme je vais le montrer.
Dans le schéma ci-dessus nous avons vu les énoncés d’observation temporellement en tête du processus de construction de la connaissance, le mettant pour ainsi dire en branle. De leur contenu, qu’est-ce qui intervient effectivement dans la connaissance, ce n’est tout d’abord pas déterminé en principe. Quoi qu’il en soit, nous avons complètement le droit de mettre les énoncés d’observation tout à fait à la source du savoir ; qu’ils en soient aussi le fondement, l’ultime base certaine, nous est-il permis de l’affirmer ? Nous ne pouvons pas le présumer, simplement, car cette « source » ne se relie avec l’édifice de la connaissance que d’une manière sur laquelle nous devons nous interroger encore. D’abord nous n’avons fait que schématiser. De fait, ce qu’on a protocolisé s’attache à ce qui est observé moins étroitement encore que cela ne paraît ; d’une manière générale on n’a jamais le droit d’admettre que observation et « protocole » sont reliés par de purs énoncés d’observation.
Les énoncés sur le « perçu actuellement » paraissant avoir une seconde fonction ; ces énoncés, que je propose d’appeler des « constatations » peuvent intervenir pour la confirmation des hypothèses, pour la vérification.
La science émet des prophéties qui sont à vérifier au moyen de « l’expérience » ; sa principale fonction est de faire des pronostics. Elle dit par exemple : « Regardant à tel moment dans une lunette disposée de telle manière, vous verrez un point lumineux (étoile) en coïncidence avec un point noir (croisée de fils). » Admettons que ces dispositions conduisent effectivement à l’événement annoncé ; nous faisons une constatation à laquelle nous étions préparés ; nous formulons un jugement d’observation auquel nous nous attendions dans une certaine mesure ; nous éprouvons là un sentiment tout caractéristique, un processus de satisfaction s’accomplit en nous ; nous sommes contents. On peut certainement dire à bon droit que les constatations, les énoncés d’observation, ont rempli leur mission véritable, aussitôt que cette joie sui generis nous est advenue. Et, elle nous advient au moment précis de la constatation, de son énoncé. C’est de la plus haute importance, car la fonction des énoncés sur le présentement vécu joue dans le présent même. Nous nous rendons compte qu’ils n’ont pour ainsi dire aucune durée ; que, dès leur disparition, nous ne nous trouvons avoir de nouveau devant nous que des notes prises ou des souvenirs inscrits dans la mémoire, simples hypothèses, dépourvues du caractère de radicale certitude. On ne peut construire sur les constatations aucun édifice logiquement soutenable, puisqu’elles ont disparu déjà lorsqu’on commence à bâtir. Elles figurent temporellement au début du processus de la connaissance ; mais du point de vue logique, elles ne sont bonnes à rien. Mais il en est tout autrement si elles figurent à la fin du processus : elles consomment la vérification (positive ou négative) ; et ici encore elles ont déjà rempli leur rôle aussitôt qu’elles sont apparues ; il est instantané. Du point de vue logique rien de plus ne leur est attaché ; nulle déduction ne saurait en être extraite ; elles sont un terme absolu.
De fait, psychologiquement et biologiquement, un nouveau processus de connaissance recommence avec la satisfaction qu’elles ont engendrée. Les hypothèses dont elle a consommé la vérification sont tenues pour confirmées ; on va essayer de construire des hypothèses plus larges ; on voit poindre la recherche, la divination des lois générales. Dans l’ordre temporel de ces processus qui vont suivre, les énoncés d’observation représentent donc l’origine et jouent le rôle d’animateur, au sens où je l’ai précédemment exposé.
Ces considérations jettent une lumière nouvelle, semble-t-il, sur notre question du fondement ultime de la connaissance ; nous avons une vue d’ensemble sur la construction de son système et nous rendons compte du rôle joué par les « constatations ».
La connaissance est tout d’abord un moyen au service de la vie. Pour s’orienter dans le monde qui l’entoure, pour prévoir jusqu’à un certain point les événements et leur adapter ses actions, l’homme a besoin des propositions générales dont nous avons parlé, des connaissances. Il ne peut les utiliser que dans la mesure où les pronostics réussissent effectivement. Ce caractère de la connaissance se maintient intégralement dans la science proprement dite, où ce n’est pas le profit dans la vie qui est recherché. Voir se réaliser les pronostics est tout le but ; la joie de connaître se manifeste par la joie éprouvée dans la vérification, ce sentiment noble d’avoir deviné juste. Il nous est procuré par l’énoncé d’observation ; en lui la science atteint pour ainsi dire ses fins ; il est sa raison d’être. Ce qui se trouve par delà le problème du fondement rigoureusement certain de la connaissance, c’est la question à proprement parler de la justification de ce contentement, dont une vérification heureuse nous remplit. Une épreuve de constatation répond univoquement par un oui ou par un non, provoquant en nous la joie complète ou la déception. La constatation est définitive, elle répond à la question : « Nos pronostics sont-ils effectivement atteints ? »
« Définitif » caractérise exactement la valeur des énoncés d’observation. Ils représentent un point final absolu. En eux, se termine tout problème posé à la connaissance. Avec la joie qui les couronne avec les hypothèses qui vont en résulter, c’est un problème nouveau qui commence et qui n’a rien à faire avec les constatations déjà faites. La science ne repose pas sur ces énoncés ; elle conduit à eux et ce sont eux qui indiquent que la science a été dans la bonne direction. Ils représentent de véritables points absolument fixes ; nous sommes heureux de les avoir atteints, même si nous ne pouvons pas nous reposer sur eux.
Que devons-nous entendre par la fixité de ces jalons ? Cela nous ramène à la question dont nous avions différé la réponse : en quel sens peut-on parler d’une « certitude absolue » en matière d’énoncés d’observation ?
Des considérations sur une tout autre espèce de propositions, les propositions analytiques, vont nous aider à élucider ce point ; nous allons les comparer aux « constatations ». La validité des propositions analytiques ne soulève aucun problème. Ces jugements valent a priori ; l’expérience n’apporte aucune contribution à leur exactitude, simplement parce qu’ils n’expriment, comme tels, rien sur des objets d’expérience. Il ne leur appartient de ce fait que la « vérité formelle », ne tenant nullement à l’exactitude avec laquelle ils expriment quelque chose sur le monde, mais tenant uniquement à ce qu’ils sont correctement présentés dans leur forme, c’est-à-dire en parfaite concordance avec nos définitions arbitrairement posées.
Certains auteurs, en philosophie, ont cru néanmoins devoir demander d’où l’on peut savoir, dans le cas particulier que l’on envisage, si une proposition est effectivement en concordance avec les définitions, si elle est véritablement analytique, par conséquent indubitablement valable comme telle. Ne faut-il pas pour cela que l’on garde en tête les définitions que l’on a posées, la signification de tous les mots, à l’instant où la proposition est exprimée, entendue ou lue ? Suis-je donc sûr que mes aptitudes psychiques y puissent suffire ? Ne se peut-il, par exemple, qu’en arrivant à la fin d’une proposition, à une conclusion, tout cela ne durât-il qu’une seconde, j’ai oublié le commencement ou n’en garde qu’un souvenir flou ? Alors ne me trouvé-je pas obligé, pour des raisons psychologiques, de reconnaître que je ne suis pas sûr non plus de la valeur d’un jugement analytique ?
Il faut répondre que la possibilité d’une défaillance du mécanisme psychologique peut en effet se produire à quelque moment ; mais aussi les questions sceptiques qui viennent d’être avancées ne présentent pas correctement les conséquences qui en résulteraient.
Un défaut de mémoire ou mille autres causes peuvent faire que nous ne comprenions pas une proposition ou la comprenions mal, c’est-à -dire autrement qu’elle n’a été pensée ; mais qu’est-ce que cela signifie ? Tout le temps que je n’ai pas compris une proposition elle n’est à mes yeux qu’un alignement de mots, de lettres, de sons. Aucun problème alors ; car de cet alignement je n’ai pas à chercher s’il est analytique ou synthétique. Si je l’ai mal comprise, mais la regarde néanmoins comme une proposition, je sais d’elle si elle est analytique et donc valable a priori ou non. On n’a pas à considérer le cas où je reconnaîtrais une proposition comme telle, et où je resterais encore dans le doute sur sa nature analytique ; si en effet, elle est analytique, je ne l’ai comprise que si je l’ai comprise comme analytique. Car comprendre, ce n’est pas autre chose que saisir nettement tout ce qui touche aux règles d’emploi des mots qui interviennent. Or, ce sont justement ces règles d’emploi qui donnent à la proposition le caractère analytique. Si j’ignore d’un complexe de mots s’il réalise une proposition analytique ou non, cela prouve qu’à ce moment je ne possède pas lesdites règles, que donc je ne puis pas comprendre la proposition. Voici alors ce qui se passe : ou bien je n’ai rien compris du tout et je dois me taire ; ou bien je me rends compte si la proposition, celle que je crois avoir comprise, est analytique ou synthétique (ce qui ne suppose naturellement pas que ces mots sont alors sous mes yeux ou me sont connus seulement). Si je suis dans le cas de la proposition analytique, je sais en même temps qu’elle est valable, qu’elle possède la vérité formelle.
Nous n’avons donc pas à nous arrêter aux doutes qui viennent d’être formulés. Je puis bien me demander si j’ai compris correctement le sens d’un complexe de symboles, si même je comprendrai jamais, d’une manière générale, le sens d’une suite quelconque de mots ; mais je n’ai pas le droit de demander si je suis capable de comprendre effectivement, exactement le sens d’une proposition analytique. Car c’est un seul et même événement que comprendre le sens et reconnaître la valeur a prioristique d’un jugement analytique. C’est tout le contraire pour le jugement synthétique ; un tel jugement est caractérisé par le fait que j’ignore absolument tout de sa validité ou de sa fausseté, si je ne considère que sa signification ; l’établissement de sa vérité ne résultera que d’une référence à l’expérience. Ici étudier le sens et contrôler la vérité sont deux choses différentes.
Une exception seulement, et qui nous ramène aux « constatations ». Pratiquement, celles-ci ont toujours la forme : « Ici maintenant de telle ou telle façon. » Exemples : Ici maintenant coïncidence de deux traits noirs. — Ici maintenant se juxtaposent du jaune et du bleu. — Ici maintenant douleur. Ce qui leur est commun, c’est qu’il intervient en eux des mots indicatifs, des mots ayant le sens d’un geste actuel, pour lesquels les règles de leur emploi ont prévu que, pour établir la proposition où ils figurent, lui donner sa valeur, une expérience est exécutée, l’attention est dirigée sur quelque chose d’observé. Ce que signifient les mots « ici », « maintenant », « ceci là », etc., cela ne peut pas être indiqué d’une manière générale au moyen de définitions faites avec des mots ; ce ne peut l’être qu’au moyen de définitions comportant des indications, des gestes. « Ceci là » n’a aucun sens si ce n’est accompagné d’un geste. Par conséquent, pour comprendre la signification d’un pareil énoncé d’observation, la concomitance du geste est de toute nécessité ; on doit indiquer simultanément de quelque manière la réalité. Autrement dit : je ne puis saisir le sens d’une « constatation » que dans la mesure où je la compare avec des faits ; en conséquence, je retrouve la même situation que lorsque je contrôle un jugement synthétique. Mais si, dans tous les autres jugements synthétiques, établir la signification et établir la vérité constituent des opérations distinctes et séparables, dans les jugements d’observation les deux opérations coïncident, comme nous venons de nous en rendre compte à propos des jugements analytiques. Propositions analytiques et « constatations » sont bien choses différentes ; elles n’en ont pas moins en commun, ce fait que, pour les unes et les autres, comprendre et vérifier vont ensemble. Je saisis la vérité en même temps que la signification ; il serait aussi étrange de s’imaginer qu’on peut se faire une illusion sur la vérité d’une constatation que sur le caractère tautologique d’un énoncé ; les deux conclusions ont une valeur absolue. Toutefois, si l’énoncé analytique, tautologique, est par là-même vide de contenu, l’énoncé d’observation, lui, nous apporte la satisfaction de la connaissance authentique d’une réalité.
On aura compris, j’espère, le rôle capital joué ici par le caractère d’actualité spécial aux énoncés d’observation ; il fait leur valeur et leur insignifiance ; par lui, ils ont une valeur absolue et manquent de toute valeur comme fondement durable du savoir. Méconnaître ce caractère, c’est introduire l’équivoque regrettable des énoncés protocolaires, origine de notre discussion. Constater : « ici maintenant bleu », ce n’est pas du tout la même chose que posséder l’énoncé protocolaire : « M. S. a pris tel jour d’avril 1935, à telle heure, impression de bleu » ; l’énoncé protocolaire reste nécessairement une hypothèse ; il demeure grevé d’une incertitude. Il revient à celui-ci : M. S. fit (tel jour, telle heure) la constatation : « ici, maintenant, bleu. » Manifestement l’énoncé n’est pas à confondre avec la constatation dont il y est parlé. Dans les énoncés protocolaires on parle toujours de perceptions (ou bien on y pense implicitement ; la personne de l’observateur qui perçoit joue un rôle important dans un protocole scientifique) ; dans les constatations, au contraire, jamais. Une constatation pure ne se prête pas à être prise en note ; en effet, dès que je note les mots indicateurs « ici », « maintenant », ils perdent leur sens. On ne saurait non plus les remplacer par une indication de moment et de lieu ; en effet, dès que l’on s’y essaie, l’énoncé d’observation se transforme, sans que l’on s’en doute, en un énoncé protocolaire qui, comme tel, a une nature toute différente ; nous venons de le voir.
Il me semble que la question du fondement de la connaissance est maintenant éclaircie.
Si l’on voit la science comme un système d’énoncés, où le logicien poursuit exclusivement la cohérence logique entre propositions, son fondement n’est que « logique » ; chacun, autrement, est libre d’entendre ce qu’il veut sous le mot « fondement ». Dans un système abstrait de propositions il n’y a essentiellement ni Prius ni Posterius. Par exemple, on pourrait regarder comme fondamentaux et ultimes les énoncés les plus généraux, ceux que souvent on désigne sous le nom d’« axiomes » ; tout aussi bien l’on pourrait choisir les énoncés ayant la spécialisation la plus marquée, correspondant de ce fait aux protocoles effectivement mis par écrit. Quelqu’autre choix serait encore possible. Par ailleurs, toutes les propositions de la science, toutes sans exception, sont des hypothèses, dès qu’on les examine dans ce qu’elles valent, dans leur valeur de vérité.
Porte-t-on l’attention sur le rapport de la science avec la réalité, aperçoit-on dans le système de ses propositions ce qui leur est propre, un moyen de se diriger parmi les faits, un moyen de se procurer la joie des confirmations, le sentiment de quelque chose de définitif ? Alors le problème du « fondement de la connaissance » se transforme de lui-même dans le problème des points de contact inébranlables entre connaissance et réel. Ces points de contact absolu, les constatations, nous venons d’apprendre à les connaître dans leur nature propre : ce sont les seuls énoncés synthétiques qui ne soient pas des hypothèses. Ce n’est pas à l’origine de la science qu’ils se rencontrent ; au contraire, la connaissance est en quelque sorte tendue vers eux ; elle ne les atteint qu’un moment ; elle les consomme pour ainsi dire instantanément. Renforcée par cet aliment, elle court de suite, tout feu tout flamme, vers le contact suivant.
Ces instants où les contacts s’accomplissent et nous illuminent sont l’essentiel. Ce sont eux qui émettent la lumière de la connaissance. La source de cette lumière, voilà, au fond, ce que désire trouver le philosophe, lorsqu’il cherche le fondement de tout savoir.
Notes
- ↑ Le mot « protocole » ici, d’une manière générale, signifie « procès-verbal » (N. d. T.).
- ↑ Autrement dit : lorsqu’on fait une induction (N. d. T.).
- ↑ « Logique », puisqu’on leur demandera la signification des expressions employées dans le discours (N. d. T.).
- ↑ Dans sa « Théorie générale de la Connaissance », Moritz Schlick introduit la coordonnée temporelle comme caractère séparant les objets en réels et non réels (N. d. T.).