Empiristes et rationalistes ne se séparent que dans leur façon de comprendre la valeur des jugements synthétiques : nous désignons par Empirisme le point de vue selon lequel tous les énoncés synthétiques, c’est-à-dire toutes les véritables connaissances sur le réel, tirent de l’expérience leur valeur.
Notre empirisme du xxe siècle fut fondé et développé pour la plus grande partie par des chercheurs qui se livraient à l’étude philosophique pénétrante de la logique et de la mathématique. Leurs efforts montrèrent de plus en plus clairement que, à parler sans ambages, il ne s’agit dans les propositions logiques et mathématiques que des règles suivant lesquelles nous formons des symboles verbaux (phrases, nombres, associations de propositions) et transformons lesdits symboles conformément aux conventions que nous avons faites nous-mêmes en vue de leur emploi pour la description de la réalité. Ces propositions sont donc analytiques (elles ne disent rien de plus que ce qui se trouve déjà dans les conventions mises à la base des définitions) ; mais, à les travailler, on se prépare de la meilleure façon à comprendre les énoncés synthétiques, si paradoxal que ce puisse paraître : seule la mise au clair intégrale de l’a priori logico-analytique donne la possibilité de professer l’empirisme en pleine connaissance de cause ; seule une séparation rigoureuse de la forme logique d’une part et, d’autre part, du contenu matériel des énoncés, permet de saisir définitivement le caractère empiriste de toute connaissance de la réalité.
Mais une nouvelle lumière entraîne souvent dans de nouvelles obscurités.
Aux énoncés généraux qui reposent sur l’expérience on ne peut pas, c’est connu, attribuer une valeur absolue ; ils doivent au contraire être considérés toujours comme des hypothèses. À vrai dire, il n’en est pas autrement, en définitive, pour les énoncés particuliers qui se présentent dans les sciences, dans l’histoire et la géographie par exemple ; ils supposent de même, si l’on y regarde d’un peu plus près, la validité de postulats généraux (fidélité de la mémoire, stabilité des symboles écrits, etc.). Le cas est semblable pour ces énoncés, dits « protocolaires », au moyen desquels sont notés des résultats immédiats d’observation. Si bien que tous les énoncés figurant dans les sciences ont le caractère d’hypothèses ; aucun n’est à considérer comme apodictiquement valable ; tous peuvent être, en principe, renversés un jour ou l’autre, ou soumis à correction. Mais pourquoi corrige-t-on un jugement ? Ce n’est à vrai dire, que pour le mettre d’accord avec d’autres énoncés, de la légitimité desquels on ne doute pas. Si pourtant ceux-ci eux-mêmes ne sont à leur tour que des hypothèses, on est bien près de cette idée, que l’on peut ainsi exprimer : « Le thème de la recherche scientifique n’est que l’établissement de l’accord entre des hypothèses ; il ne s’agit pas de parler de « faits de l’expérience » comme de points fixes inébranlables ; la « vérité » du système de nos connaissances ne réside pas dans la concordance avec des faits de ce genre, mais dans leur concordance avec eux-mêmes, c’est-à-dire dans l’absence de contradiction pour le système ingénieusement bâti des hypothèses. »
Cette idée me paraît être complètement erronée ; l’attitude empiriste s’y transforme en une attitude rationaliste. Si en effet, l’absence de contradiction passe pour être un critère suffisant de la vérité, si l’on peut ne comparer des énoncés qu’avec des énoncés toujours, non pas avec des faits, il n’existe plus de possibilité de rendre compte de ce rapport, dont l’intelligence conduit précisément à l’attitude empiriste : le rapport de notre connaissance aux faits qu’elle nous fait connaître.
Bien qu’il soit exact que tous les énoncés qui interviennent à l’intérieur du système de la science soient à considérer comme des hypothèses, ce fait pourtant ne nous autorise pas à déclarer hypothétiques absolument tous les énoncés ; il y a au contraire des propositions qui méritent incontestablement le nom d’« énoncé », mais qui ont de toutes autres propriétés que des hypothèses, et pour cela ne devraient pas recevoir ce nom. À vrai dire, elles n’interviennent pas dans l’intérieur de la science elle-même ; on ne peut pas plus les déduire de propositions scientifiques que celles-ci ne dérivent d’elles ; c’est pourquoi elles sont ignorées de ceux qui ne prennent intérêt qu’aux seules déductions logiques, aux questions internes, rationnelles de la science. Et cependant, elles jouent le rôle le plus important dans la question psychologique du fondement de toute connaissance. Ce rôle est celui que j’ai tenté de décrire dans la première partie (A) de l’exposé qui va suivre. Il se propose de défendre un empirisme conséquent contre des tendances rationalistes et, dans ce but, il combattra la prétention dogmatique, provoquant l’illusion d’une uniformité qui n’existe pas, que tous les énoncés sans exception seraient à qualifier hypothèses ; il leur opposera les « constatations », qui ne sont à coup sûr nullement des hypothèses, quoiqu’elles puissent être par ailleurs.
Les développements que j’ai donnés à ma thèse (en allemand) dans le volume IV d’« Erkenntnis », ont déchaîné en plusieurs pays de l’Europe une discussion qui m’étonne sous maints rapports. J’ai repris la parole sur cette même question dans un court article (en anglais) de la revue « Analysis », volume II ; la traduction française en est donnée ci-après sous le titre B. Je remercie M. Basil Blackvell, Oxford, l’éditeur d’« Analysis », d’avoir bien voulu donner la permission de reproduire ici cette traduction.
La troisième partie (C) de cet opuscule se compose d’un certain nombre de remarques sur la notion des « constatations », que j’avais préparées à Vienne en vue d’une discussion dans mon Cercle, pour donner à mes intentions la plus grande clarté possible. Elles vont être publiées pour la première fois. Le lecteur, je l’espère, voudra y trouver, comme dans les considérations qui les précèdent, une volonté loyale d’être clair et une franche aversion à l’égard de tout dogmatisme.