SUR LES CONSTATATIONS
La plupart des malentendus et obscurités qui se glissent dans les discussions comme celle à laquelle je viens de me livrer, proviennent d’une réflexion insuffisante sur les conditions particulières d’emploi du mot « énoncé » (Aussage). Voulons-nous comprendre sous ce mot une proposition exprimée comme telle, ou mise par écrit, c’est-à-dire une pure suite de sons ou de symboles d’écriture (ou aussi de représentations ou autres opérations psychiques) ? Ou bien voulons-nous ne l’utiliser qu’une fois données des règles tout à fait précises pour l’emploi, l’application, de ladite série de mots ou symboles ? Au premier cas, si nous trouvons, par exemple dans un livre, la même succession de symboles en deux endroits différents, il nous faudrait dire toujours que, dans les deux endroits, c’est le même énoncé. Au second cas, nous ne serions en droit de le faire qu’après nous être assurés que les mots sont chaque fois employés selon les mêmes règles ; bref, que dans les deux circonstances la même chose est « pensée », que la proposition y possède le même « sens ».
Le logisticien incline vers la première détermination ; et c’est à bon droit, parce que, dans ses travaux, il peut veiller par surcroît à l’observation des règles une fois posées. Mais il serait tout à fait inopportun pour nos spéculations philosophiques de nous conformer à l’usage que la logistique fait du langage. Ce qui est écrit ou prononcé n’a pas pour nous un intérêt de première ligne et nous dirons qu’une seule et même phrase ou proposition représentera divers énoncés, si elle est appliquée dans des modes différents ; par exemple, c’est pour nous deux énoncés différents que la proposition « c’était un vol audacieux », visant une fois un voleur et une autre fois un aviateur.
R. Carnap considère (Logische Syntax, p. 195) que l’on s’égare facilement dans des pseudo-problèmes, dès que l’on comprend par « proposition » autre chose que la succession de symboles écrits ou parlés ; mais il parle comme si la seule alternative était que, par le mot « proposition », l’on comprenne « le propositionnellement symbolisé », quelque chose donc comme « les pensées » ou « les faits » que l’on veut exprimer. En effet, là où l’on a adopté cette alternative, on s’est égaré souvent dans des questions illusoires. Mais nous n’avons à craindre rien de semblable, car nous ne comprenons, comme je l’ai fait au chapitre B, par « énoncé », ni les purs symboles, ni les idées ou faits qui leur correspondent, mais (avec Wittgenstein) les règles attachées par convention à la proposition en vue de son application effective ; et ces règles, dans la circonstance, ne se rapportent pas seulement à des combinaisons de signes linguistiques, comme dans la logistique ; mais elles se rapportent également à l’emploi de la langue dans la vie et dans l’activité de l’homme de science. (Des définitions indicatrices sont mises en œuvre.)
De cette façon, non seulement nous évitons ces pseudo-problèmes menaçants, mais nous échappons aussi aux malentendus déguisés, auxquels donne justement lieu facilement la conception utile à la logistique. C’est ainsi que
M. Hempel, répondant à l’article ci-dessus reproduit en B
et cherchant à donner quelque justification de ses manières
de s’exprimer (Analysis, II, p. 94), parle de la circonstance
bien connue du logicien, qu’une proposition p peut être
déduite d’une autre proposition h, en relation avec un système déterminé de règles, et ne peut pas en être déduite si
l’on se réfère à un autre système déterminé de règles. Naturellement, il n’en est ainsi que si l’on n’entend par p et h
que les symboles propositionnels écrits ; mais pas du tout
si l’on entend là des énoncés dans le sens où nous les considérons. En effet, par hypothèse, des règles différentes
jouent alors dans les deux cas et, par conséquent, le symbole « p » signifie dans l’un un autre énoncé que dans l’autre,
puisque le sens est naturellement déterminé par les règles
d’emploi. Lors donc que M. Hempel conclut que le résultat
d’une comparaison entre énoncé et fait dépendrait des
règles syntactiques de la langue, ce ne peut encore une fois
être valable que de la proposition regardée comme symbole
linguistique et c’est alors une simple banalité qu’il ne viendra à l’idée de personne de mettre en doute. Il ne s’ensuit
donc pas à bon droit, comme veut le déduire un peu plus
loin M. Hempel, que les « faits » étudiés par le savant se
trouveraient sous la dépendance des règles syntactiques du
langage avec lequel il exprime les résultats de ses travaux.
Une pareille affirmation équivaut au contraire au rationalisme le plus flagrant, et je ne perdrai pas mon temps à le
réfuter. M. Hempel semble croire que l’on serait obligé ou
bien d’adhérer à sa façon de voir ou bien de tenir les faits
pour des « entités substantielles ». Ce qu’il entend par là, je
l’ignore.
Appliquons maintenant ce qui vient d’être dit à ce que j’ai appelé « constatations ».
Supposons qu’un physicien désire que je fasse la vérification d’une expérience. Il me fait regarder, dans son laboratoire, à travers une lunette et me demande : « Qu’y a-t -il en ce moment dans votre champ visuel ? » Je réponds (admettons que je le fais sincèrement) : « Il y a deux raies jaunes ».
Une proposition comme celle-là possède — ainsi le comprend-on habituellement — une toute autre signification et se classe tout autrement qu’une « hypothèse ». Il est par conséquent naturel, correct et légitime, de distinguer par un nom spécial des énoncés qui sont employés et traités de façon nettement différente des énoncés que l’on doit considérer comme des hypothèses en raison de leurs règles d’utilisation. En quoi consiste la différence ?
Posons d’abord que des énoncés comme : « Ici maintenant se présente du jaune » ne se rencontrent pas dans le système de la science elle-même ; dans ce système interviennent au plus des énoncés comme : « Le sodium présente une double raie dans la partie jaune du spectre », ou bien, « si l’on regarde dans une lunette dans telle et telle circonstances, on aperçoit deux raies jaunes », etc.
Posons en second lieu que nos « constatations », bien que n’appartenant pas aux propositions en lesquelles consiste la science, jouent néanmoins un rôle décisif dans l’établissement des propositions scientifiques ; celles-ci n’existeraient pas sans celles-là. Sans aucun doute, des énoncés comme « ici jaune » représentent bien la prémisse psychologique et le motif qui portent le physicien à exprimer ses propositions sur les raies du sodium.
Nous reconnaissons en troisième lieu la spécificité de la grammaire des constatations à ce qu’elles se transformeraient en propositions dénuées de sens si on leur adjoignait des mots comme « peut-être », « vraisemblablement », « en apparence », « probablement » ou analogues, tandis que l’application de ces mots à des hypothèses est toujours permise et même recommandée. Dans notre cas, il serait absurde de dire : « Il y a peut-être du jaune dans mon champ visuel. » Si je donnais une pareille réponse au physicien, il ne manquerait pas de me dire : « Vous avez dû me comprendre mal ; à ma question, telle que je la comprends, on ne saurait répondre avec un « peut-être ».
Il existe donc un emploi de propositions comme « il y a du jaune ici », « il y a deux raies jaunes dans le champ visuel », etc., pour lequel il serait absurde (c’est-à-dire en opposition avec les règles reçues) de parler d’erreur ou d’illusion : c’est quand il en est ainsi de cet emploi que je qualifierai « constatation » l’énoncé. Tous les énoncés qui ont le caractère d’hypothèses, peuvent être faux pour deux raisons seulement : ou bien il s’y produit une erreur, ou bien un mensonge. Mais une constatation fausse est toujours un mensonge et c’est là justement la règle logique qui compte pour elle. Si quelqu’un dit : « Voilà du fer », ou bien « je voyais hier deux raies jaunes dans la lunette », ou bien « j’aperçois un bateau avec trois mâts », il peut se tromper et cela aurait du sens d’ajouter dans chaque cas : « je présume qu’il en est ainsi », ou bien « il me semble que ». Mais s’il dit : « il y a en ce moment du jaune dans le champ de la lunette », il se peut que ce soit un mensonge ; ce ne peut, par contre, en aucun cas être une erreur. S’il se présente du jaune dans mon champ visuel, je le sais d’une manière précise (que cela provienne d’un objet jaune, ou d’une image, ou d’une hallucination) ; il serait impossible que je ne le sache pas. Plus correctement, les deux propositions : « il y a du jaune ici » et « je sais qu’il y a du jaune ici » possèdent le même sens ; ce sont deux successions différentes de mots pour le même énoncé.
Par ailleurs il est possible également d’interpréter autrement encore le même symbole « ici jaune », de telle manière donc que la même proposition représente un autre énoncé, qui alors n’est plus une constatation dans notre sens. La proposition s’emploie en effet justement suivant d’autres règles. Les successions de mots équivalentes entre elles :
- « Ici peut-être il y a du jaune ».
- « Ici il me semble qu’il y a du jaune ».
- « Il y a ici du jaune, si je ne me trompe ».
qui, regardées comme des constatations, manqueraient de sens, peuvent alors représenter des énoncés sensés. L’emploi suivant de la proposition — manquant un peu de naturel à vrai dire — se présente dans ce cas. La question à laquelle elle répond est comprise comme une question à propos de la présence d’un fait « physique », ou, suivant la manière courante de s’exprimer, d’un fait « objectivement constatable ». Et l’événement exprimé au moyen de la constatation « ici jaune » convient à ce fait, à la manière d’une pure indication, peut-être trompeuse.
Pour une telle façon de voir, dans laquelle une proposition sur une observation n’est pas interprétée comme une constatation, mais comme un énoncé se prêtant au doute, il y a dans notre langage principalement les possibilités suivantes :
I° Je suis dans le doute si le jaune aperçu dans mon champ visuel n’est pas peut-être « d’origine subjective », s’il n’est pas dû à un état anormal de mon œil ou de mon système nerveux. Si maintenant je dis : « ici (peut-être) jaune », cette proposition signifie l’hypothèse qu’il y a là quelque chose que le physicien appellerait « lumière jaune ». On ne saurait confondre ce cas avec celui de la constatation.
2° La proposition : « ici (peut-être) jaune » peut avoir le sens qu’une couleur se montre qui vire en quelque sorte au verdâtre ou au rougeâtre, ou bien est une couleur mixte pour laquelle manque un mot usuel. On peut alors, avec une sorte d’artifice, donner à cette couleur la désignation « peut-être jaune » : dans ce cas la proposition traduit réellement une constatation et il serait dépourvu de sens de parler ici de doute ou d’incertitude. Ou bien, au contraire, — et ce serait assurément une interprétation naturelle — on considère la succession de mots comme exprimant que l’on admet que la plupart des hommes emploieraient le nom « jaune » même pour cette couleur. Lorsque je dis : « ici jaune », quiconque met cette interprétation à mes paroles, me demandera avec sens : « Est-ce bien exactement jaune ? », car il voudra par là, attirer l’attention sur ce que le mot est employé d’une manière indécise, selon des règles un peu flottantes, et il entend exprimer un doute, se demander si ma façon de les appliquer est bien encore en correspondance avec elles, ou si les mots « verdâtre, rougeâtre » ne conviendraient pas mieux. Ce qui est mis en doute ici, ce n’est manifestement pas la vérité d’une constatation, mais la vérité de l’hypothèse que j’emploie le mot « jaune » selon le mode courant. La confusion des deux choses conduit, l’expérience le montre, souvent à des méprises sur la signification du concept « constatations ».
3° La proposition : « ici jaune » peut aussi perdre le sens d’une constatation si je doute d’une tout autre manière de l’exacte convenance du mot « jaune » à la couleur qui se présente ; si je mets en question ceci : « fais-je bien du mot « jaune » l’application qui m’a été enseignée dans mon enfance ? » ; ou bien : « n’en serais-je pas à croire, par suite d’une défaillance momentanée de ma mémoire, que « jaune » a la signification que j’associais autrefois au mot « bleu » par exemple et que d’autres continuent à lui associer aujourd’hui encore ? » Un doute de cette nature, toujours possible naturellement, n’est encore pas comme un doute sur la vérité d’une constatation, mais plutôt une incertitude sur l’énoncé représenté par ma proposition ; les règles en vertu desquelles la proposition signifie pour moi une constatation, sont-elles ces mêmes règles selon lesquelles, moi et d’autres, nous avons antérieurement fait emploi du mot « jaune » ? Dans ce cas aussi jouerait une hypothèse ; elle consisterait à admettre que je ne suis pas atteint d’illusion subite ni d’une défaillance de mémoire.
Nous rencontrons ici de nouveau une certaine analogie entre la grammaire des constatations et celle des propositions analytiques. La suite de symboles 3 + 1 = 4 symbolise un énoncé analytique, de la validité duquel on ne peut pas douter, dès que l’on a compris cet énoncé, car on sait justement alors que, en conformité avec les définitions, les symboles 3 + 1 et 4 ont la même signification. Mais alors je puis en principe mettre en doute que c’est bien le symbole « 4 » que l’on a posé à la place de « 3 + 1 » comme une abréviation, me demander s’il n’apparaît peut-être pas comme un « 5 » ou aussi comme « !! ». Je pourrais ici être victime d’une illusion de ma mémoire. Mais tout comme dans le cas d’une constatation, un doute de ce genre ne fait pas apparaître cette incertitude qui caractérise une hypothèse ; de fait ce n’est pas un doute sur la vérité d’un énoncé proposé ; c’est bien plutôt un doute sur la question de savoir si la description que j’ai choisie pour l’énoncé est bien conforme aux règles usuelles jusqu’à présent à propos des symboles. Aussitôt que je choisis les règles de telle manière que ma proposition en devienne une constatation, toute possibilité cesse de la regarder comme l’expression d’une hypothèse. Dans notre exemple, si la proposition « ici jaune », se présente comme une constatation, « jaune » signifie : « la couleur que je me souviens d’avoir toujours appelée jaune. » Peut-être n’est-il pas exact que j’aie toujours appelé « jaune » cette couleur ; il se présente alors une illusion de ma mémoire ; mais dans ce cas la constatation ne demeure pas moins vraie (si bien entendu aucun mensonge n’intervient). Il ne s’agit pas, pour sa vérité, de la manière dont j’ai par ailleurs effectivement employé les mots ; mais seulement de la manière dont je crois à ce moment les avoir employés. Mais je ne puis pas me tromper là-dessus ; il est impossible — je l’ai exposé plus haut — que je ne le sache pas. Il en est tout pareillement avec notre proposition analytique. Si, par suite d’un trouble de mémoire, je me représente que la suite des nombres naturels se présente : 1, 2 3, !!, 5…, alors 3 +1 = !! est absolument correct et dit exactement la même chose que ce que d’autres écrivent 3 + 1 = 4 avec leur suite de symboles.
La proposition : « je voyais du bleu il y a une minute » est certainement une hypothèse et peut provenir d’une illusion de la mémoire (nous ne nous occupons pas ici des critères pour la déceler). Mais c’est une constatation qui donne l’occasion d’établir cette hypothèse, et dans cette constatation cela n’a aucun sens que de parler d’illusion. Elle se formulerait dans la proposition : « Je me souviens d’avoir vu, il y a une minute, du bleu », et cet énoncé est rigoureusement absolu, incompatible avec une correction. Non seulement toute constatation est essentiellement incompatible avec l’idée de correction — on doit insister particulièrement sur ce point pour la réfutation de la « théorie de la cohérence de la vérité » — et n’est attaquable par aucune espèce de procédé scientifique, de quelque nature qu’il soit, mais il est même clair que le besoin d’une correction de ce genre ne peut jamais se présenter. Elle serait absolument superflue, car il suffit manifestement toujours d’interpréter comme des illusions les énoncés suggérés par les constatations (comme dans le premier cas ci-dessus) ou comme des erreurs de la mémoire (troisième cas). Ceci éclaire la proposition formulée déjà en plusieurs occasions par les Anciens : « Les sens ne nous trompent jamais ; seule nous trompe l’intelligence. » Cette proposition est en effet tautologiquement exacte, si elle est comprise (et c’est certainement la seule interprétation raisonnable) comme donnant un cas particulier de l’énoncé : « Des constatations sont définitives, impossibles à mettre en doute, non susceptibles d’être corrigées ; il n’en est pas de même des hypothèses. » (Des hypothèses peuvent certainement être désignées, dans un sens facile à comprendre, comme des créations de « l’intelligence »).
Pour conclure, voici encore quelques remarques explicatives à propos de mon affirmation que des constatations « ne peuvent pas être jetées sur le papier ». Cette manière de dire n’était qu’une formulation un peu paradoxale de cette vérité, que ce qui est effectivement jeté sur le papier n’est jamais que la proposition, la succession de symboles, non pas « l’énoncé » lui-même (selon notre convention). Les règles selon lesquelles les symboles se transforment en
énoncé, ne sont pas rédigées par là même et ne peuvent pas l’être intégralement, parce que en définitive, elles conduisent à des définitions indicatrices qu’aucune notation écrite ne peut remplacer. A vrai dire, il en est de même de toutes les propositions et de tous les énoncés en général ; mais dans les constatations cette circonstance revêt sa signification, son importance particulière, par le fait que leur grammaire exige un acte (geste) de l’indication, en quelque sorte directement sans une suite de définitions intermédiaires. Il intervient pour elles en effet toujours des mots indicateurs, ou leurs équivalents (« ici », « maintenant »; le verbe se trouve toujours au présent). Ce sont des symboles pour la signification desquels le lieu et l’époque de leur intervention sont essentiels. De là, les particularités des constatations sur lesquelles j’ai attiré l’attention au chapitre A de cet exposé.
Des constatations sont vérifiées, au sens propre de ce terme, c’est-à -dire rendues vraies, par le fait qu’on y emploie les symboles exacts (correspondant aux règles). Des hypothèses, au contraire, on le sait, ne sont jamais, au sens précis, définitivement vérifiables.