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I. Mâyâ et la marche à la Liberté
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Il n’entre pas dans mon intention de discuter ici l’ensemble de la pensée des deux grands Indiens, dont je viens de raconter la vie. Le matériel des idées de Vivekananda n’est, pas plus que celui de Ramakrishna, leur conquête personnelle. Il appartient au fonds commun de l’hindouisme. Le simple et modeste Ramakrishna ne prétendit jamais à l’honneur de fonder une école métaphysique. Et Vivekananda, beaucoup plus intellectuel et conscient de sa doctrine, savait et disait qu’elle n’était point nouvelle. Bien plutôt eût-il revendiqué son illustre ascendance spirituelle.
— « Je suis Çankara ! »[1], disait-il.
Tous deux eussent souri de cette illusion, commune à notre temps, qu’un homme puisse se croire l’inventeur ou le propriétaire d’une forme de pensée. Nous savons bien que toutes les pensées des hommes se meuvent dans un cercle restreint, et qu’alternativement elles paraissent et disparaissent, mais qu’elles sont toujours là. Et celles qui nous font l’effet d’être les plus neuves, souvent sont les plus anciennes : c’est qu’il y a plus longtemps que le monde ne les a vues...
Je n’irai donc pas, à propos du Paramahamsa et de son grand disciple, discuter de l’hindouisme. Ce serait tâche vaine et démesurée. D’autant que si je voulais pénétrer au fond de la question, je ne saurais me restreindre au seul hindouisme. L’essentiel de ses expériences et de ses conceptions mystiques ainsi qu’une partie des constructions métaphysiques dont celles-ci sont à la fois les fondations et la clé de voûte, loin d’être particulières à l’Inde, comme elle a tendance à le croire, lui sont communes avec les grandes métaphysiques religieuses d’Occident : helléniques ou chrétiennes. L’Infinité Divine, le Dieu Absolu, immanent et transcendant, qui s’épanche dans le flot continu de la Natura Rerum, et qui se concentre dans le plus infime de ses parcelles, — la Révélation Divine, répandue dans l’univers et inscrite au centre de l’âme, — les grandes Voies de l’union avec la Force infinie, et particulièrement celle de la totale Négation, — la « déification » de l’illuminé, qui s’identifie avec l’Unité — sont exprimés par Plotin d’Alexandrie et par les premiers maîtres du mysticisme chrétien, avec une puissance, un ordre et une beauté, qui n’ont rien à envier aux monumentales constructions de l’Inde, et que les mystiques indiens auraient au contraire grand profit à étudier.
Mais on conçoit que je ne puisse, dans les limites decet ouvrage, faire un exposé, même panoramique, des variations dans l’histoire du concept de l’Infinité Divine et de la grande science de l’union avec l’Absolu. Il y faudrait une histoire du monde. Car de telles idées font chair avec l’humanité. Elles sont d’hier, d’aujourd’hui, de demain. Leur caractère est universel et éternel.
Et si la question de leur valeur — (problématique, comme l’est celle de toutes les idées, sans aucune exception) — est controversée, — si cette question est intimement liée au grand problème scientifique de l’« Introversion », — je ne puis en instituer ici la discussion : elle exigerait un ouvrage à part. Je me contenterai de renvoyer le lecteur à une double note assez étendue, à la fin de ce volume : — l’une, sur la grande « Introversion » mystique et sur les erreurs singulières d’appréciation que la psychopathologie d’aujourd’hui comment à son égard : car elle en méconnait les éléments rigoureusement scientifiques et la portée considérable des renseignements enregistrés, pour la perception complète et la compréhension du réel. — La deuxième note est consacrée à la mystique helléno-chrétienne des premiers siècles (Plotin, Denys l’Aréopagite) et à ses rapports avec la mystique de l’Inde.[1] — Je m’en tiendrai ici à résumer la pensée védantique, telle qu’elle s’exprime, à l’heure présente, par la bouche de Vivekananda.
Toute grande doctrine, dans ses retours périodiques au cours des siècles, se colore des reflets de l’âge où elle reparaît ; et elle reçoit l’empreinte de l’âme individuelle où elle s’est coulée. C’est par là qu’elle agit sur les hommes d’un temps. Toute idée en tant qu’idée pure resterait à l’état élémentaire, comme l’électricité qui s’écoule dans l’atmosphère, si elle ne trouvait le puissant condensateur d’une personnalité. Il faut qu’elle s’incarne, ainsi que font les dieux. Et caro facta est...
C’est cette chair mortelle de l’idée immortelle qui lui prête son visage d’un jour ou d’un siècle, et la fait communier avec nous.
Je voudrais essayer de montrer combien le visage de la pensée de Vivekananda est parent du nôtre, de nos besoins, de nos tourments, de nos aspirations et de nos doutes, qui s’en vont, comme la taupe aveugle, fouissant d’instinct leur chemin vers la lumière. On comprendra que je souhaite de faire partager à ceux d’Occident qui me ressemblent — (ils ne sont pas peu, depuis l’Enfance de Jean-Christophe !) — l’attrait que je ressens pour ce frère aîné, fils du Gange, qui a réalisé le plus haut équilibre de l’homme moderne entre les forces de sa pensée et, l’un des premiers, signé la paix des deux puissances, dont nous sommes le champ de bataille : la raison et la foi.
S’il est un sentiment qui me soit essentiel — (et mon moi n’intervient ici que comme représentant de milliers d’Européens) — c’est celui de la Liberté. Sans elle, rien n’a de prix... « Das Wesen des Geistes ist die Freiheit...[1] »
Mais ceux qui le mieux connaissent sa valeur unique, sont ceux qui ont le mieux connu la souffrance des chaînes. Soit par des circonstances spécialement oppressives, soit par leur nature même que les liens font saigner. Je n’avais pas sept ans qu’àmes yeux, subitement, l’univers apparaissait comme une immense ratière, où j’étais pris au piège. Et tous mes efforts, depuis, étaient pour échapper au travers des barreaux, — jusqu’au jour de jeunesse où, sous la lente et constante poussée, subitement un barreau se descella, et je naquis à la liberté.[1]
Ces expériences d’âme, qui ont laissé leur marque sur ma vie entière, m’ont rendu singulièrement proche, quand je la connus beaucoup plus tard, la psyché de l’Inde, qui depuis des millénaires se sent enveloppée d’un filet gigantesque, et depuis des millénaires a cherché, a trouvé les moyens de passer entre les mailles. Cette évasion perpétuelle d’un piège toujours tendu a communiqué à tous les génies de l’Inde, dieux incarnés, sages, philosophes, ou poètes, une passion de la liberté, fraîche et brûlante, jamais lassée (car elle est toujours menacée) — dont je vois peu d’exemples aussi saisissants qu’en la personne de Vivekananda.
Le fauve oiseau parcourt, comme notre Pascal, de l’un à l’autre pôle, tout le ciel de la pensée, par coups d’aile emportés : de l’abîme de la servitude au gouffre de la liberté. Tantôt on entend ce cri tragique, quand on évoque devant lui la chaîne des renaissances :
— « Mais les souvenirs d’une seule vie, c’est comme des milliers d’années d’emprisonnement ! Et l’on voudrait réveiller le souvenir de milliers de vies ! À chaque jour suffit sa peine...[1] »
Tantôt il exalte la splendeur de l’existence :
— « N’oubliez jamais la gloire de la nature humaine ! Nous sommes le plus grand Dieu qui ait jamais été et qui ne sera jamais. Les Christs et les Bouddhas ne sont que des vagues sur l’océan sans limites, que Je Suis.[1] »
Il n’y a point contradiction. C’est que pour lui coexistent les deux états dans l’homme. — « Dans la Liberté, l’univers repose.[1] » Et pourtant, à chacun de ses mouvements, chaque être fait entrer plus profond dans sa chair les liens de l’esclavage. Les deux sentiments mêlent en un même accord leurs notes qui dissonent. Et cette dissonance harmonieuse, à la façon d’Héraclite, s’oppose à l’homophonie placide et souveraine du Bouddha. Le bouddhisme dit aux hommes :
— « Réalisez que tout ceci est illusion. »
Et le védantisme advaïtiste :
— « Réalisez que dans l’illusion est le réel ![1] »
Rien du monde n’est nié ; et Mâyâ, l’illusion, a sa réalité. Nous sommes ligotés dans le réseau des phénomènes. Il serait d’une sagesse plus hautaine et plus radicale, peut-être, de trancher, comme Bouddha, par la totale négation, de dire :
— « Ils ne sont point. »
Mais il est plus humain, plus riche en feu des joies poignantes, des tragiques déchirements, qu’on ne voudrait, pou rien, ne point avoir connus, de se dire :
— « Ils sont. Ils sont un leurre... »
et de s’arracher au regard de ce miroir aux alouettes, en découvrant que c’est un jeu du soleil. Le jeu du soleil Brahman est Mâyâ la chasseresse et son filet, la Nature.[1]
Avant d’aller plus loin, dissipons l’équivoque, qui, pour le lecteur d’Occident, même le plus instruit, fausse l’idée de Mâyâ, telle qu’elle est conçue par le grand védantisme intellectuel d’aujourd’hui, et, du même coup, élève entre celui-ci et nous une barrière factice. Nous lui prêtons à tort le sens de totale Illusion, d’hallucination pure, de vaine fumée sans feu : ce qui nous engage à conserver de l’homme d’Orient l’opinion dépréciatrice qu’impuissant à étreindre comme nous la réalité de la vie, il n’y voit rien de plus que l’étoffe d’un rêve et qu’en un demi-sommeil, immobile, étendu, fixant les abîmes bleus, il laisse flotter le songe de la vie, comme voguent dans l’air d’automne les fils d’araignées voyageuses.
Or, je pense être fidèle à la vraie pensée du grand Védantisme moderne, tel qu’il s’est incarné en Vivekananda, en montrant au contraire que sa conception de la Nature ne diffère pas beaucoup de celles de notre science d’aujourd’hui.[1]
Le véritable esprit védantique ne part point d’un système d’idées préconçues. Il est d’une absolue liberté, et d’une hardiesse sans égale parmi les religions, à l’égard des faits d’observation et des hypothèses proposées pour les coordonner. N’ayant pas eu de corps de prêtres qui le lient, il laisse à chacun liberté entière de chercher où il veut l’explication spirituelle du spectacle de l’univers. Comme le rappelle Vivekananda, il fut même un temps où l’on pouvait voir, côte à côte, des croyants, des athées, des matérialistes absolus, prêcher leurs doctrines dans les mêmes temples ; et je montrerai plus loin quelle estime Vivekananda professe publiquement pour les plus hauts matérialistes de la science d’Occident. — « La liberté, dit-il, est la condition unique du progrès spirituel. » — L’Europe, qui a su la réaliser (ou la revendiquer) beaucoup plus énergiquement que l’Inde dans le domaine politique[1], l’a infiniment moins atteinte (et même imaginée) sur le terrain spirituel. L’incompréhension et l’intolérance mutuelles de nos prétendus « libres penseurs » et de nos diverses confessions religieuses n’étonnent même plus chez nous : l’état d’esprit normal de l’Européen moyen peut se ramener à ce mot : — « La Vérité, c’est moi ! »
Le grand Védantisme serait plus près de faire sienne la parole de Whitman : « Tout est Vérité[1] ». Il ne rejette aucun des essais d’explications proposées ; de tous il chercher à extraire le grain de durable réalité : d’où son attitude en face des sciences modernes, qui sont pour lui des plus pures manifestations du vrai sens religieux — à savoir, de l’effort pénétrant et sincère, pour saisir l’essence de la Vérité.
La conception de Mâyâ participe de cet état d’esprit. « Elle n’est pas, dit Vivekananka, une théorie pour l’explication du monde.[1] Elle est un pur et simple exposé des faits », observé par quiconque. « Elle est ce que nous sommes, ce que nous voyons » et expérimentons. Nous sommes placés dans un monde que nous ne pouvons atteindre que par le moyen (et sous réserve de la valeur, douteuse) de notre esprit et de nos sens. Ce monde n’existe qu’en relation avec eux. S’ils variaient, il varierait. L’existence que nous lui prêtons n’a donc point de réalité fixe, inchangeable, absolue. Elle procède d’un mélange indéfinissable de réalité et d’apparence, de certitude et d’illusion. Point l’un sans l’autre.