Les Caves du Vatican de André Gide
L’an 1890, sous le pontificat de Léon XIII, la renommée du docteur X, spécialiste pour maladies d’origine rhumatismale, appela à Rome Anthime Armand-Dubois, franc-maçon.
— Eh quoi ? s’écriait Julius de Baraglioul, son beau-frère, c’est votre corps que vous vous en allez soignez à Rome ! Puissiez-vous reconnaître là-bas combien votre âme est plus malade encore !
À quoi répondait Armand-Dubois sur un ton de commisération renchérie :
— Mon pauvre ami, regardez donc mes épaules.
Le débonnaire Baraglioul levait les yeux malgré lui vers les épaules de son beau-frère ; elles se trémoussaient, comme soulevées par un rire profond, irrépressible ; et c’était certes grand-pitié que de voir ce vaste corps à demi perclus occuper à cette parodie le reliquat de ses disponibilités musculaires. Allons ! décidément leurs positions étaient prises, l’éloquence de Baraglioul n’y pourrait rien changer. Le temps peut-être ? le secret conseil des saints lieux... D’un air immensément découragé, Julius disait seulement :
— Anthime, vous me faites beaucoup de peine (les épaules aussitôt s’arrêtaient de danser, car Anthime aimait son beau-frère). Puissé-je, dans trois ans, à l’époque du jubilé, lorsque je viendrai vous rejoindre, puissé-je vous trouver amendé !
