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De l’érotisme

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De l’érotisme
De l’érotisme


Anonyme


1923, publié en 1953


Contents

Préface

Nous avons appris à considérer la vie dans sa plus libre expression. Le XIXe siècle s’est écoulé tumultueusement, portant à la neige éternelle des cataractes ces grands bateaux frémissants qui donnent aujourd’hui leurs noms aux avenues de la poésie, aux boulevards de l’enthousiasme. Cent ans d’esprit révolutionnaire succédant à cent ans de mœurs affranchies nous ont donné, entre autres droits, celui d’exercer à l’amour notre esprit autant que notre chair. En dépit de tentatives démodées, l’intelligence ne dictera plus au génie. Les amphithéâtres seront déserts et les chaires inoccupées, dans le monument inhabitable construit par les « disciplinaires ». Intelligence de quoi ? Sans complément ce terme de relation est vide de sens. Les gens seulement intelligents sont seulement compréhensifs. Ils sont destinés au rôle subalterne d ’écolier ânonnant la leçon des passions. Dirons-nous que celles-ci, fatiguées d’avoir tant de bons élèves appliquant leurs théorèmes, et si peu d’émules pour les bouleverser, ont abandonné la classe et sont parties vers les rues mouvementées.

Maintenant les vieux écoliers désemparés pleurent autour d’une poignée de verges, ne leur connaissant pas d’autre usage que les corrections, ne sachant pas s’en servir.

C’est une hypocrisie habituelle à ceux qui écrivent sur l’érotisme que de déclamer d’abord contre lui au nom de la morale. Ce dernier vocable perd alors tout sens dans leur discours et devient synonyme de pudibonderie. L’esprit grave et philosophique (non au sens restreint du mot mais au sens premier), ne s’exprime plus en langue française et, jusqu’aux définitions, on a tout oublié. La morale n’implique que la recherche de la connaissance de l’homme. Elle comporte donc en soi l’étude complète des facultés sexuelles, sans condamnation ni apologie autrement que dans l’application d’une éthique aux nécessités de la vie. C’est prendre le tout pour la partie, et cela dans un système philosophique déterminé, que de l’identifier au « bien ». Toute philosophie est incomplète, dont la morale ne contient pas une « É R O T I Q U E ». Nous déplorons que l’étude de ce chapitre sans condamnation préalable soit une preuve de liberté d’esprit.

Aussi bien, quel homme préoccupé de l’infini, dans le temps et l’espace, n’a pas construit cette «  É R O T I Q U E » dans le secret de son âme; quel homme soucieux de poésie, inquiet des mystères contingents ou éloignés, n’aime pas à se retirer dans cette retraite spirituelle où l’amour est à la fois pur et licencieux dans l’absolu ?

R. D.

Chapitre I. Essai de définitions

Érotisme : Amour maladif. Petit Larousse.1

[1. Au chapitre Amour, M. Larousse parle fort savamment de l’amour de la Patrie, de l’amour filial et de l’amour maternel. L’autre n’est pas du ressort des lecteurs de cette encyclopédie rose.]

Nous sommes toujours en désaccord avec le dictionnaire. Pourtant, malgré leur relativité, nous pouvons déterminer avec un minimum d’exactitude le sens des termes qui agissent le plus fortement sur notre esprit. L’amour et la poésie ont tous les privilèges pour nommer les êtres humains et leurs accessoires; pour quiconque ne participe pas de la trivialité majoritaire, les mots sont plus malléables que la cire. Malgré leurs arêtes vives et les blessures que certains d’entre eux peuvent faire aux maladroits. Il n’en est aucun qui ne se décompose en une poussière de rouages plus précis et plus fragiles que ceux d’un chronomètre. Pour qui sait s’en rendre maître, les dragons des portes secrètes se figent au garde-à-vous, les forteresses les mieux armées sont plus ouvertes que les moulins des lieux communs.

Dans un langage libre, quel mot pourrait avoir intrinsèquement un sens péjoratif ? Celui-ci relève de l’écrivain, du lecteur ou du discoureur. Mais entre les feuilles du Larousse ou du Littré, ces papillons délicats ne sauraient se conserver. Aux fleurs végétatives le silence et les ténèbres de ces sarcophages dans lesquels, au hasard de la typographie, à livre fermé, s’élaborent des unions qui contredisent ou déforment les laborieuses définitions du Scholiaste.


L’érotique est une science individuelle. Chacun en résout à sa mesure les questions secondaires et n’est d’accord avec ses pareils que pour constater l’insolubilité des questions éternelles dont nous ne nous lasserons pas de proclamer l’existence. Le langage érotique, s’il est nombreux, est aussi le plus relatif. Les termes en sont rares, dont nous pouvons tenter de donner même une large et approximative définition. Les compartiments qu’ils déterminent ne sont pas étanches. L’ensemble seul peut espérer donner un aperçu de ce complexe domaine. Vouloir en définir davantage, vouloir définir tous les mots de ce langage incomparable se ramènerait à l’étude des milliers de formes du fétichisme intellectuel et matériel. Pareil labeur emploierait toute une vie sans l’amoindrir.

En dehors de la psychanalyse et moins qu’en tout autre, il n’est pas de mensonge possible en littérature érotique. Dans ce miroir spirituel, l’auteur ne dépose jamais qu’une exacte image de lui-même. Il faut être bien vaniteux pour vouloir en telle matière exprimer l’âme d’autrui. La besogne du psychologue est stérile, et le masque dont il voile son sexe n’en corrige pas l’impuissance. Tout ce que nous pouvons écrire est combinaison de notre esprit et de nos sens. Si nous comptons attentivement ces derniers, nos doigts n’y suffiront pas. Quel numéro donner à la faculté cérébrale qui nous permet de faire fonctionner les cinq ou six premiers en dehors de toute cause matérielle ? Ainsi en est-il de l’érotisme cérébral, le plus élevé de tous, qui tombe sous le sens et obéit à notre sensualité.

Plus que la littérature en général l’érotisme des esprits superficiels obéit aux conventions de la beauté et de l’esprit. A la surface de ces étangs gelés les traîneaux laissent des rides peu profondes et des sillons stériles. Leur glace mal étamée ne reflète nulle image, et le voile qu’elle met aux eaux désertes n’induit pas les chercheurs d’or en erreur. Loin d’eux, par les océans tropicaux et les mers boréales, précédé de son étrave invincible, vogue le steamer A M O U R qui renaît sans cesse de ses naufrages.

Définitions

Érotisme : Tout ce qui se rapporte à l’amour pour l’évoquer, le provoquer, l’exprimer, le satisfaire, etc.

Littérature érotique : Qui possède une ou plusieurs des attributions de l’érotisme -- qui traite de l’amour.

Érotique (Subst.) : Science de l’amour. (Pris au sens d’impulsion sexuelle sans distinction de forme: platonique, cérébrale, mystique, charnelle, etc.)

Libertinage : Liberté d’esprit et de mœurs en amour.

Sensualité : Faculté des sens.

Obscénité : Tout ce qui contredit aux usages et aux préjugés en amour et à la pudeur.

Littérature obscène : Littérature qui contrevient à l’académisme, dans l’expression de l’amour, qui décrit les pensées et les gestes dans leurs rapports avec l’amour.

Pornographie : Littérature obscène bornée aux facultés inférieures (cérébro-spinales). Péjoratif ou non, selon la cérébralité de qui l’emploie.

Scatologie : Littérature correspondant à une forme particulière du fétichisme et qui consiste à mettre en œuvre les fonctions et les matières d’excrétion.

Chapitre III. Avant D.A.F. de Sade et ses contemporains

Il ne faut pas chercher l’amour dans l’œuvre de Brantôme (Vie des dames illustres de ce temps, Vie des dames galantes), imitateur de Suétone. Ce sont là les commérages d’un infirme, des radotages sur l’état de cocu et de place en place des anecdotes peut-être gaillardes, en tous les cas susceptibles d’intéresser seulement un archiviste. Un irrésistible ennui se dégage de ces chroniques, et telles histoires qui pourraient être charmantes sont si maladroitement exprimées qu’il faut un véritable courage pour en venir à bout. Une fausse bonhomie dissimule mal l’envie et la bile de l’écrivain. Pourtant de temps à autre une héroïne s’impose à notre attention, telle Mme de Sainte-Soline sauvant son mari en s’abandonnant au juge. Le récit s’anime quand il discute de l’utilité des godemichés et du meilleur usage que pourraient faire de leurs appas celles qui s’en servent. Mais d’érotisme en tout cela, point. Brantôme est guindé, il rappelle ses souvenirs, prétend au rôle d’historien, mais ne semble pas ému par ce qu’il raconte autrement qu’eu égard a son infirmité et au regret de sa santé perdue.

En l’absence, à son époque, d’un écrivain qui conçût l’amour sans sourire, il peut servir de base à l’imagination des esprits graves, mais Sade nous a habitués à un ton autrement élevé et l’a relégué dans le tiroir aux poussières.

L’esprit gaulois dans ce qu’il peut avoir de plus répugnant, la gaillardise la plus éloignée de l’amour et toutes ces horribles joies que le vulgaire nomme grivoiseries, bagatelles, légèretés... représentent en général l’érotisme pour les instituteurs et les âmes grossières. Il fallut Balzac, servile représentant de l’esprit «  bourgeois, philistin et pompier », quand ces termes avaient un sens, pour chercher un modèle dans les Cent Nouvelles nouvelles. L’ouvrage ne vaut que par un humain au demeurant très relatif et impur. La légende assure que Louis XI ne fut pas étranger à leur rédaction. L’image qu’en dépit de toute compilation nous persistons à nous faire de Louis XI, romantique et cruel, nous permettra de croire qu’il leur eût donné une expression plus conforme au mythe qu’il a suscité.

C’est qu’en tel ouvrage l’érotisme est matériel et grossier. Le conte ainsi formulé lui donne un caractère anecdotique qui le dénature complètement. Son caractère véritable relève en effet de la poésie et du tragique, et c’est dans la mesure où le roman et le conte conservent les traditions lyriques et graves et le rire, cette gravité et ce dramatique qui sont le propre de l’humour, qu’ils peuvent supplanter la poésie pure et prétendre à l’interprétation des mystères érotiques.

Les trente-trois auteurs des cent nouvelles (parmi lesquels Antoine de La Salle, Charles le Téméraire et le domestique Pierre David) étaient peu difficiles. Ils empruntèrent leurs sujets aux fabliaux, au Pogge (cette espèce d’Aulu-Gelle italien qui doit, on ne sait pourquoi, aux Facéties un renom usurpé de libertinage) et au Décaméron, en transformant sans l’améliorer l’esprit irritant de Boccace en un régal de charretiers. Pour le reste ils inventèrent et ne se firent pas faute de révéler leur bassesse. Ce n’est pas dans ces bouquins qu’il faut chercher une image de l’érotisme ancien mais, malgré la barrière d’ennui qui le défend, dans le Roman de la Rose. Nous ne parlerons pas davantage de L’Heptaméron plus italianisé sans doute que les cent nouvelles, mais qui, pour balancer de concetti sa lourdeur, n’en est pas moins complètement privé de spiritualité.

Le Roman de la Rose au contraire est une œuvre de poète. L’âme y tient la plus grande place. Précurseur de la Clélie et des œuvres de Mlle de Scudéry. Il conviendrait d’étudier à travers toute la bibliothèque calomniée des précieux et des alambiqués, les variations de cet amour proche du mysticisme. De Jean de Meung au roi de Bavière, toute une suite de héros en butte aux facéties imbéciles des matérialistes témoigneraient de la noblesse de cette tendance humaine.

RABELAIS

Le terme « scatologie » définit l’œuvre de Rabelais. Des idées vulgaires en un style lourd et logorrhéen qui donne aux humains l’illusion de la richesse. L’esprit le plus incroyablement fermé à la poésie, à la spéculation pure, et le moins apte à comprendre l’amour; l’âme d’un défroqué qui s’est fait médecin; le rire trivial, non excusé par une irrévérence de surface, et qui révèle en Rabelais le personnage le moins inquiet et le plus bête : voilà les défauts multiples d’une œuvre dont le succès serait surprenant si la majorité des hommes n’était pas d’un niveau encore inférieur au sien. En regard de tout cela, à peine peut-on noter la faculté du gigantesque dans une imagination de basse qualité et une invention, insuffisantes l’une et l’autre pour valoir la peine de s’attarder à Gargantua et Pantagruel.

Le Décaméron est un recueil d’histoires de bonne compagnie. Le ton est celui des snobs italiens du temps de Boccace et ce sont seulement des gens qui cherchent à briller par l’esprit, qui en sont les héros. Il est inutile de chercher là des motifs philosophiques. Il ne s’en dégage aucun, et son prétendu épicurianisme ne va pas au-delà de la joie de vivre de la majorité des gens heureux.

Le succès du livre vient de cet érotisme « qui peut être mis entre toutes les mains », de quelques brocards sur le clergé. Il semble même que la plus grande gloire de Boccace soit d’être le mémorialiste de Calino, fantoche de peu d’humour passé dans la mythologie des boulevards il y a trente-cinq ans. Il est certain qu’à l’époque, le « libertinage » de Boccace était son « anticléricalisme ». Nul parmi ses contemporains n’a dû s’étonner des histoires d’amour. Son langage était courant à la Renaissance, et à l’heure actuelle, pour trouver quelque chose de scabreux, il faut être fort peu au courant des gestes habituels de la vie.

L’œuvre est plus intéressante sous le rapport de la « galanterie », c’est-à-dire ce qui concerne les rapports extérieurs des hommes et des femmes. Il contient tout un code de la conversation légère et du flirt qui dut réglementer longtemps les châteaux de jadis. Littérairement ces contes sont assez ennuyeux et il faut du courage pour lire tout au long le récit des réjouissances de chaque journée. Il ne fait preuve d’aucune émotion vraie, aussi bien dans les histoires tragiques ou à prétention telle, que dans les histoires sentimentales.

Le Décaméron est un des premiers exemples de littérature au sens péjoratif du mot.

L’ARÉTIN

Pour avoir en seize sonnets dénombré les postures amoureuses, l’Arétin mérite mieux que la place qui lui est ordinairement laissée. L’épithète de divin n’est pas imméritée pour semblable tentative qui précède timidement et dans un esprit inférieur l’étude que le marquis de Sade entreprendra quelques siècles plus tard, des aberrations sexuelles.

Encombrée de concetti, d’allusions embarrassantes, l’œuvre de l’Arétin participe des défauts de son époque. Telle quelle elle doit évidemment procurer à l’historien des documents inappréciables sur la Renaissance italienne. Mais à le considérer sous cet angle l’érotisme perd toute vertu philosophique. Il nous paraît plus important de noter combien de fois le divin sut exprimer l’amour en dépit du scepticisme de son temps Aventurier et jouet d’une vie tourmentée, il semble bien qu’il ait connu la passion. En tous les cas les livres ne sont pas ceux d’un dilettante Pénétrés de cet esprit italien bellâtre et félin, ils nous déplaisent par maints endroits. Encore est-il juste de reconnaître que pour relever d’un matérialisme trop évident, la pornographie garde toujours le grand ton. Elle est parfois vulgaire, jamais elle n’est sale. Le plus grave reproche que nous puissions lui faire est d’être ennuyeuse en plusieurs endroits. Les brocards dont il embarrasse ses héros alourdissent leur dialogue. La plus grande partie de son œuvre provoque le sommeil plus qu’elle ne parle aux sens et à l’imagination. C’est qu’en effet l’imagination érotique n’est pas son fait. C’est un naturaliste, un mémorialiste hâbleur sans doute, mais vraisemblable, des exploits de la chair. Comme tel il est inférieur à quiconque sut en lui-même créer un univers sexuel.

L’amour ne s’exprime chez Ronsard qu’à travers la rhétorique habituelle. L’émotion n’apparaît guère à travers les plus beaux poèmes de l’Olive. Quand par hasard il s’est départi de son affectation (Quand vous serez bien vieille... Mignonne, allons voir si la rose...) il a produit des œuvres trop anodines pour en parler en érotisme. Il existe cependant de lui toute une œuvre assez libre, en vers, mais dans le goût italien du temps [Les Maîtres de l’Amour] et qui ne peut, elle non plus, intéresser longtemps à ce point de vue. Mathurin Régnier dont l’œuvre poétique est fort intéressante en elle- même, a laissé quelques vers libres, réunis à la fin de son œuvre et où il célèbre l’amour sous le nom de sa maîtresse Macette. Épigrammes ou poèmes, il suffit de les citer, valent plus du point de vue littéraire que du point de vue amoureux. La réputation des Contes de La Fontaine est une des plus inexplicables qui soient. On cherche en vain dans ce délayage quelque chose qui justifie la curiosité. Il est un fait qu’ils sont platement inspirés du Décaméron et qu’ils témoignent d’une terrible gêne à s’exprimer. A aucun endroit du volume n’apparaît le ton juste mais toujours un insupportable esprit d’après-dîner, un rire sous cape et une absence complète de puissance amoureuse. Le style lâche, amorphe, est un des moins attachants, des plus ennuyeux. On fait confiance à l’auteur durant les premières pages mais, lassé de ne jamais arriver seulement à la licence, le lecteur se fatigue d’une excitation stérile telle que l’imagination enfantine est plus obscène et plus poétique que n’importe lequel de ces contes.

Le livre de Bussy-Rabutin réalise ce que promettait la Vie des dames galantes de Brantôme. L’Histoire amoureuse des Gaules est une œuvre charmante comme un flirt. A peine licencieuse, elle voile de chastes expressions ses héroïnes scabreuses. Leur description même, exempte de pittoresque, est un témoignage de tendresse : « Elle avait le plus beau sein du monde. » Loin d’affadir le récit, ces expressions banales revêtent un aspect poétique comme certains vocables usés qui peuvent acquérir, si on les considère dans leur sens propre, une force insoupçonnée. L’Histoire amoureuse des Gaules ne relève pas de l’obscénité. Mais dans un langage châtié, suggestif, elle touche et est inspirée par l’amour plus que par la médisance. Tentatives sentimentales, amour platonique, rêve, idéal, résisteront toujours au ridicule pour peu qu’aucune hypocrisie, aucun mensonge extérieurs viennent corrompre le mensonge intérieur c’est-à-dire le songe. Le Roman de la Rose et les Romans de Chevalerie sont des exemples lointains de cette littérature qui trouva au XVIIe siècle son expression la plus intellectualiste (sic) dans les œuvres des Scudéry et d’Honoré d’Urfé. L’ennui défend moins qu’on ne le croirait ces œuvres périmées. Encore tient-il seulement à leur longueur. L’idéal serait de ne trouver jamais que des volumes dépareillés avec cette « Carte du Tendre », allégorie poétique d’un ordre plus élevé que les tragédies de M. Corneille ou les élégies de La Fontaine.

LA RELIGIEUSE PORTUGAISE

L’obscénité n’est pas la manifestation nécessaire de l’érotisme. Il convient de ne pas la proscrire mais son emploi systématique n’est pas souhaitable. C’est ainsi que les Lettres de la Religieuse portugaise, si elles témoignent de la plus véhémente passion, sont aussi un exemple de pureté et de noblesse. Le génie de l’amour transforme ceux sur qui il souffle. C’est un lieu commun que de faire l’énumération des imbéciles qu’il a transfigurés. Dans ces quelques lettres, la touchante abandonnée, si elle est susceptible d’émouvoir aux larmes, parle cependant avec plus de majesté qu’aucune reine. A lire ces lettres inspirées par la plus désespérée sensualité, on imagine la guimpe se soulevant sur une gorge haletante. Il n’est pas de douleur mieux exprimée et avec plus de simplicité et de franchise. Les éditeurs ont pu lui donner le langage conventionnel du XVIIe, ils n’ont pu modifier l’accent. Ainsi en avait décidé le destin: à l’extrême pointe barbare d’Europe, au gré d’une aventure de guerre d’un soudard méprisable, se manifesta la première œuvre amoureuse profonde, à laquelle Diderot, Choderlos de Laclos, Sade, Constant, Senancour devaient ajouter de prestigieux suppléments. L’influence de ces lettres fut muette mais sûre. Leur lecture mina sourdement les esprits jusqu’à la Révolution et la conception moderne de l’amour en est directement inspirée. Il ne faut pas attendre un réflexe sexuel direct de la lecture des lettres, mais elles donnent à la vie une teinte plus grave et tragique. C’est le livre d’après la puberté qui ne saurait toucher les esprits superficiels. Il apprend à considérer l’amour en profondeur. Nous ne croyons pas qu’il l’affadisse nécessairement de compassion. Nous imaginons très bien le plaisir que le marquis de Sade pouvait prendre à leur lecture et il n’est pas impossible qu’elles aient été son livre de chevet. L’émoi que nous en éprouvons est parfaitement individuel. Son héroïne et son auteur est palpable à la lecture, et, par cette surprenante vertu de suggestion, elle pénètre dans la vie intime où nous nous réfugions.

Plus imposante et plus touchante, c’est dans ce livre de chair qu’il nous paraît logique de sacrifier au lyrisme intellectuel dépensé depuis si longtemps par des poètes incontinents et peu sincères aux pieds de la Vénus littéraire.

FAUBLAS

Les Amours du chevalier de Faublas connurent la vogue surtout durant le XIXe siècle. Son influence qui fut réelle est morte maintenant, et ce n’est guère que d’un point de vue historique que ces volumes peuvent figurer dans une bibliothèque érotique. En telle matière la monotonie est à peu près inévitable, et les Mémoires ont sur les romans de faible imagination l’avantage de la vie. Faublas survit cependant à ses aventures. Il est devenu une sorte de Don Juan égrillard. Ainsi en est-il des mythes les plus élevés. Le lieu commun s’est emparé de Don Juan en même temps que Molière l’habillait de prose, et le vulgaire l’a réduit à sa taille en la personne du cavalier insipide et falot.

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