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Comment assurer aux créateurs protection et usufruit ? Le droit d'auteur et le brevet ont apporté une part de réponse à cette question par l'attribution d'un droit de propriété. Le système se pare de toutes les vertus: propriétaire de son travail intellectuel, le créateur est reconnu pour sa contribution au progrès, il est incité à mettre ses oeuvres et son savoir à la disposition du public sans crainte d'être pillé, et contre rétribution. La propriété intellectuelle a donné un statut aux inventeurs et aux auteurs, et c'est sans doute sa plus grande qualité. Mais la notion de propriété considérée comme le levier de leur indépendance appelait en regard la notion de marché. Le bien immatériel entrait dans le champ de la marchandise. Au fur et à mesure, cette dimension marchande de la propriété intellectuelle a pris de l'ampleur, et le pas sur la protection et la reconnaissance des créateurs. Le droit d'auteur créé pour des Lamartine échoit aujourd'hui à Universal Music et à la Star Ac'. Le brevet de Pasteur est désormais celui de l'Oréal ou d'IBM. La connaissance et la culture, liens indispensables à la collectivité, sont devenues des biens de consommation. «Si le livre n'est pas un produit comme un autre, il est tout de même un produit», écrivait l'éditeur Jérôme Lindon (1).
Cette façon de voir semble désormais caduque, car elle ignore les pratiques réelles d'échange, d'emprunt, de partage, jugées sacrilèges si l'auteur ne peut les valider. Elle refuse le sample, le remix, et autres formes d'appropriation créative auxquelles le numérique et les réseaux ont apporté un développement fulgurant. Même méfiance à l'égard de la création issue de précédentes créations. Les psychorigides de la propriété intellectuelle n'en veulent pas, niant la dimension collective de l'innovation et de la culture, mais attribuant un droit de propriété à un individu alors même que la connaissance s'appuie sur «tout l'actif préalable du travail humain», selon la formule de Léon Blum (2). Cette conception est fondée sur une figure mythique, celle du génie romantique, dont l'empreinte a forgé les grands principes de la propriété intellectuelle et imprimé sa marque sur les développements de celle-ci depuis le XVIIIe siècle, particulièrement en France. Cet artiste ou cet innovateur idéalisé fausse désormais le regard que la société porte sur les auteurs. Ce mythe, dont la force a permis aux créateurs de conquérir leur autonomie face aux pouvoirs des États et des mécènes, a aujourd'hui pris la forme d'un récit-alibi, digéré par des marchands qui l'ont mis au service de leur propre travail de prédation. Mais l'imposture ne saurait se prolonger indéfiniment: un autre acteur est apparu, le hacker, ce programmeur féru d'échange et de partage. Un personnage pour qui l'appropriation par le public est la source même de la créativité de la société. La figure du hacker est d'ores et déjà en passe d'effacer celle du génie romantique dans tous les champs de la création.
La guerre au public
Brianna est une adolescente «à problèmes». Accusée par l'industrie du disque d'avoir utilisé les réseaux d'échange gratuits de musique peer-to-peer, l'adolescente américaine de 12 ans a été la cible d'une plainte en justice en septembre 2003. La RIAA, qui représente les majors aux États-Unis, a décidé de pourchasser pour l'exemple plusieurs dizaines de ces copieurs qui se servent via l'Internet et chacun d'entre eux risque plusieurs milliers de dollars d'amende pour violation du copyright. Pour la mère de Brianna, Sylvia Torres, le choc est rude. L'histoire de sa fille fait la Une de la presse et les journalistes se bousculent devant sa porte, à New York. Après quelques heures de suspens, elle finit par céder et accepte l'arrangement proposé par les maisons de disques: le versement de 2000 dollars contre le retrait de la plainte.. En 1770, c'est un père qui se trouve confronté aux pulsions musicales de son enfant. Le jeune Wolfgang Amadeus Mozart, alors âgé de 14 ans, vient d'assister à une exécution du Miserere d'Allegri en la Chapelle Sixtine, à Rome. Une chance et un honneur car il s'agit du seul endroit où l'on peut goûter les notes de cette oeuvre magistrale, dont les droits d'exécution et de diffusion sont strictement réservés à ce lieu saint. Mais Wolfgang n'a pu résister, comme l'atteste une lettre de son père Léopold à sa femme: «Tu as peutêtre déjà entendu parler du célèbre Miserere de Rome, tellement estimé que les musiciens de la chapelle ont l'interdiction, sous peine d'excommunication, de sortir la moindre partie de ce morceau, de le copier ou de le communiquer à quiconque? Eh bien, nous l'avons déjà. Wolfgang l'a écrit de tête. [...] Comme c'est un des secrets de Rome, nous ne voulons pas le confier à des mains étrangères pour ne pas encourir, directement ou indirectement, la censure de l'Église (3)». À quelque deux siècles d'écart, Brianna et Wolfgang ont commis le même sacrilège, ils ont dérogé aux règles de la propriété intellectuelle, l'une usant des moyens modernes de duplication numérique, l'autre jouant de sa prodigieuse faculté à graver les notes dans sa mémoire. Wolfang et Brianna, deux chapardeurs de mélodies incapables de se réfréner alors même qu'ils savaient leur geste illégal.
Les bien-pensants rétorqueront qu'il est insupportable de comparer Mozart et cette adolescente. Mais de cela, le droit d'auteur se moque, il s'applique indifféremment à Lorie et au Requiem, et s'impose tout à la fois à l'internaute lambda et à Boulez. Le droit d'auteur ne s'intéresse pas à la qualité, pas plus à celle de l'oeuvre protégée qu'à celle de l'auditeur. Pas de passe-droit pour les génies, Brianna et Mozart sont deux auditeurs face à la loi, rien de plus. Et le parallèle entre nos deux fans ne s'arrête pas là car une fois leur forfanterie réalisée, ni l'un ni l'autre ne se sont contentés de garder pour eux leur copie interdite. Mozart a copié de mémoire la partition du Miserere pour la disséquer et la jouer, ce dont son père Léopold se réjouit déjà dans sa lettre. Brianna a probablement gravé certains des fichiers MP3 téléchargés depuis le réseau pour les faire découvrir à quelques amies.
La culture socialisée
Le parallèle entre Wolfgang et Brianna démontre qu'en la matière, l'Internet n'a rien suscité de neuf. N'en déplaise aux ayants droit, le désir de copie et de partage participe au plaisir tiré de la musique. C'est d'ailleurs la thèse du musicologue Peter Szendy: «Depuis toujours, l'écoute est un `vol toléré', comme l'écrivait un des fils de Bach. [...] C'est une appropriation par l'auditeur. Toute écoute provoque une pulsion de partage, d'échange. C'est hypocrite de la considérer comme un face-à-face entre un auteur et un auditeur. L'écoute se pense à trois: l'oeuvre, un auditeur et un deuxième auditeur. Car le premier a forcément envie de transmettre, donc de voler. Cette appropriation et cet échange sont à la base des écoutes les plus sauvages, comme des plus savantes (4)». Voilà le désir de partage érigé en principe même de la consommation musicale, et, plus généralement, de toute consommation artistique. Rares sont les pratiques culturelles solitaires: on peut écouter un disque au casque, mais la culture est avant tout socialisée.
Dans un même lieu, bien sûr, avec les concerts, les salles de cinéma, les soirées, ou la lecture publique. Mais aussi et surtout dans des lieux ou des temps différents, où le commentaire, la critique et l'échange de points de vue forment le lien indispensable à l'appropriation collective d'une oeuvre. La copie que l'on donne, l'emprunt que l'on fait, ne sont que les supports de ce lien existant entre les membres d'une communauté réunis autour d'une oeuvre. Les pratiques culturelles tissent une somme d'interactions entre des personnes, loin des auteurs, des éditeurs, des producteurs. Le bouche-à-oreille, tant prisé par les marchands de la culture, est aussi et avant tout un corps à corps, il prend chair dans la reproduction et la circulation des oeuvres elles-mêmes. Les nouvelles technologies ont démultiplié les possibilités de partage. Tous les jours, partout, des DVDs gravés sont donnés, des fichiers musicaux sont expédiés par e-mail, des photocopies circulent. Parfois, un livre ou un disque est acheté, pour soi ou pour offrir. Mais ce n'est qu'un effet second tant la relation non-marchande demeure le fondement même des pratiques d'échange. Face à cette réalité, il y a toujours eu deux types de réactions. La première consiste à refuser la sauvagerie de ces consommateurs qui pratiquent le pillage avec gourmandise en multipliant les mesures policières contre la copie, en érigeant des péages partout où c'est possible. La seconde, plus lucide, accepte ou encourage la circulation non marchande des oeuvres, quitte à trouver des moyens indirects d'assurer des revenus aux auteurs.
La bataille des bibliothèques
Le débat sur le prêt en bibliothèque de mars 2000 est l'archétype de l'affrontement entre ces deux conceptions. Un groupe d'éditeurs et d'auteurs emmenés par Jérome Lindon, le patron des Éditions de Minuit, exige le retrait de leurs livres des bibliothèques si le prêt payant n'est pas instauré. Des évaluations circulent, on évoque la somme de 0,75 euros par volume emprunté. Les signataires de la pétition brandissent les chiffres impressionnants que représente le prêt, pour mieux le dénoncer: «Pour une vente globale annuelle de 300 millions d'exemplaires chaque année, les seules bibliothèques municipales effectuent en France 154 millions de prêts», ce qui relève, écrivent-ils, de la «contrefaçon». Le monde des lettres est en ébullition. Épaulés par les bibliothécaires, d'autres auteurs attachés, eux, au prêt gratuit défendent la lecture publique dans des espaces où l'on se rend pour lire et parler de lecture, et où les écoliers font l'apprentissage du livre sans obstacle marchand. Sans les bibliothèques, «nombre d'entre nous n'aurions jamais lu, ni trouvé notre voie dans les métiers du Livre», affirment-t-ils, ajoutant que «la gratuité est un service que la collectivité se rend à elle-même». De part et d'autre, insultes et vitupérations s'échangent par journaux interposés. Puis la tension retombe autour d'un compromis: exit le prêt payant, cependant l'État prend à son compte une rémunération compensatrice versée aux ayants droit. En fait, aucune des deux parties n'est vraiment satisfaite. Les emprunteurs auront, certes, toujours l'impression de la gratuité qui fait tant horreur à certains, mais les ressources consacrées par l'État aux bibliothèques se verront amputées de la rétribution faite aux ayants droit. L'opposition entre les deux camps ne se limite d'ailleurs pas aux bibliothèques: les partisans du prêt payant fustigent l'Internet, tandis que leurs adversaires ouvrent des sites, mettent à disposition des textes, intègrent ou animent des forums électroniques sur la littérature.
Le public contre le consommateur
À travers les nouvelles technologies, s'opposent en fait deux visions des pratiques culturelles. La première considère le lecteur ou l'auditeur comme un consommateur, un individu isolé sans aucun droit. Elle lui concède certes la faculté de discourir sur l'oeuvre, mais sur le même mode que l'on discute des vertus comparées de différentes lessives. La vente et l'accompagnement marketing étant la norme, tout échange est suspect, le prêt, une survivance d'un autre âge. Dans l'environnement numérique, on constate que ces derniers sont devenus des pratiques d'évitement, car il est impossible de prêter une chanson achetée sur un site de téléchargement légal de musique, les fichiers étant cadenassés et illisibles par des tiers.
À ce modèle, s'oppose une conception plus ouverte, qui prône l'émergence d'un public à partir de la multitude des consommateurs de culture. Elle affirme, avec Marcel Duchamp, que ce sont «les regardeurs qui font les tableaux» et encourage l'autonomie de ce public, acceptant les pratiques d'appropriation qui sous-tendent son existence, dont l'échange et la copie sont parmi les plus essentielles. Ces deux visions sont incompatibles, l'une étant individualiste, verticale et marchande; l'autre socialisée, horizontale et essentiellement non-marchande. La première fait de la culture un bien de consommation, la seconde la considère comme un lien social. L'évolution récente de la propriété intellectuelle en est la traduction fidèle: elle durcit toujours plus la relation juridique entre propriétaire et récepteur. Et si elle tolère le public, c'est plutôt parqué, avec une caisse à l'entrée. De fait, cette conception intégriste de la propriété intellectuelle rejette les notions de public «hors la salle» et d'autonomie de circulation des oeuvres. En témoigne la guerre livrée à la copie privée, un droit jusque-là concédé à la sphère familiale hors but commercial. Mais en dépit de ces attaques procédurières, rien n'est encore écrit, car comme le dit Peter Szendy à propos de la musique: «Nous ne sommes donc pas une communauté d'auditeurs à l'écoute d'un même objet qui nous réunirait, tel ce peuple d'oreilles muettes dont semblait rêver Wagner. Nous sommes une addition de singularités qui veulent chacune se faire entendre entendre (5)». La mise au pas du public n'aura pas lieu.
L'appropriation créative
Le sorcier Harry Potter a touché un public rompu à l'Internet, au
copier-coller et à la plasticité du numérique. Les sites de fans, en
différentes langues, offraient images, extraits, commentaires... En
Allemagne, plus de dix mille lecteurs d'une moyenne d'âge de 16 ans ont même
entamé, via un site web et des forums, la traduction depuis l'anglais du
cinquième tome de la série, qui tardait à paraître.
Ce foisonnement a vite attiré l'attention des titulaires de droits. Fin 2000, la Warner Bros., le producteur du film tiré du livre de Rowling, a décidé d'y mettre un terme. Aux États-Unis, en France, en Grande-Bretagne et à Singapour, des adolescents ont ainsi reçu des courriers d'avocats, les sommant d'expurger leurs sites d'images, ou d'extraits du texte, considérés comme autant d'atteintes au droit des marques et au copyright. Il n'y avait pourtant là aucune visée commerciale. L'éditeur allemand, lui, a dépêché un avocat pour encadrer les apprentis traducteurs: un compromis fut trouvé, ils purent poursuivre leur travail à condition de ne pas le mettre en libre accès et de le réserver aux seuls membres de la communauté de traduction. L'attitude des fans du jeune sorcier va au-delà des pratiques de l'échange où l'on copie à l'identique. Ces adeptes ont engendré une forme de création «dans l'oeuvre», pour reprendre l'expression de Peter Szendy (6). Une inventivité qui prolonge l'appropriation symbolique d'une oeuvre considérée comme intangible. Désormais, comme le souligne Daniel Kaplan: «L'assimilation de l'oeuvre par son destinataire peut aller plus loin, plus vite. Le public dispose des outils pour explorer, extraire, modifier, détourner et recombiner l'oeuvre qui lui est soumise. Ce qu'il faisait en son for intérieur, il peut désormais le concrétiser à l'aide d'un ordinateur. Il peut également enregistrer le résultat, le reprendre et le montrer à quelqu'un d'autre (7)». Cette assimilation créative va de la forme la plus sommaire à la plus aboutie, jusqu'à parfois être reconnue comme oeuvre à part entière. Que l'on pense aux Djs: «Tout ce qu'ils [font] avec une virtuosité confondante ce n'est rien de plus que ces gestes que j'exécute [...], en privé, dans le confort d'une chambre: je règle le volume, je saute de plage en plage, je mélange ou mixe deux disques, je les ralentis ou les accélère...», remarque Peter Szendy (8). Dans un registre artisanal, on peut citer le Mix Club du webmestre Chryde (9): il y propose une sorte de bourse d'échange de compilations mixées, où chacun envoie par la poste sa propre compil', et en reçoit une autre. Serait-ce de la pure et simple piraterie dans le but d'économiser quelques dizaines d'euros? Que l'on en juge avec cet avertissement sur le site: «Si vous souhaitez que la personne qui héritera de votre compilation l'apprécie, essayez d'y mettre de vous-même tout en étant original. Soyez exigeant, surprenant, charmeur mais pas barbant...». Pour Chryde, «une compilation n'est pas une playlist de plus, c'est un disque», où la personnalité des auteurs et chanteurs originaux croise celle du «compilateur».
Les lead users
Remix, sample, re-production sont autant de mises en acte d'un public autonome et actif, il est clair que ces pratiques ne correspondent plus à une définition univoque de la culture. Là encore, il s'agit de constater qu'une création une fois rendue publique prend tous les attributs d'une propriété collective, et se mue en coproduction entre l'auteur et son public. Cette logique se retrouve d'ailleurs de façon aussi marquée avec les inventions protégées par des brevets. Le médicament est à ce titre emblématique: le brevet est attribué à un laboratoire, celui là même qui a pris en charge le financement d'une partie du développement de la molécule, et surtout des études cliniques. Et qui forme le «public» dans ce cas? Les médecins et les patients. Les premiers en signalant en permanence les effets secondaires observés dans leur pratique quotidienne, les seconds en expérimentant dans leur chair l'effet des médicaments. À cette remontée d'information institutionnalisée, le public de la santé ajoute ses propres réseaux d'appropriation de l'invention: les médecins par des congrès, des colloques, des discussions informelles ou des revues spécialisées. Et les malades, de plus en plus, par l'entremise des comités de patients destinés à fédérer ceux qui participent aux études cliniques, avant et après la mise sur le marché d'un nouveau médicament. Leur rôle est fondamental car une molécule ne vaut que si ses bénéfices et ses effets secondaires sont connus avec la plus grande précision. L'invention-médicament n'est donc complète qu'à l'aide des retours apportés par les médecins et les patients, données qui serviront à leur tour à mieux prescrire le traitement.
Les pratiques en vigueur dans le domaine de l'agriculture sont tout aussi éclairantes. Les variétés de semences sont commercialisées par des entreprises et couvertes par la propriété intellectuelle, en l'occurrence par un Certificat d'obtention végétale (COV). La plupart des agriculteurs ne se contentent pas des variétés brutes ainsi vendues: année après année, ils sélectionnent, croisent et améliorent dans le but d'obtenir une variété adaptée aux conditions locales. Ils samplent les graines qu'ils achètent pour les utiliser eux-mêmes ou les donner à leurs voisins. C'est une constante: dans les domaines techniques ou technologiques, la figure de l'utilisateur-expert est centrale et détermine en grande partie le devenir d'une invention, comme le souligne Dominique Foray:« Les usagers ont une position privilégiée en matière de production de connaissance. Confrontés à des situations locales, nouvelles et inattendues, ils doivent résoudre des problèmes que les concepteurs n'avaient pas prévus et sont alors en capacité d'apprendre et d'informer ceux qui conçoivent les systèmes. L'importance des processus d'apprentissage par l'usage est indissociable de l'existence des lead users catégorie d'acteurs qui, par leur degré d'autonomie et de liberté dans la recherche du meilleur usage d'un produit complexe (un instrument médical, un logiciel, une machine vont jouer un rôle décisif dans la production de connaissance (10)». Dans certains domaines, le rôle de ces lead users dans la mise au point et le développement d'une innovation est même institutionnalisé, en médecine notamment, mais aussi dans l'industrie logicielle; tout nouveau programme est soumis à des «betatesteurs», ces utilisateurs chargés de détecter des anomalies avant le lancement officiel d'un produit. Le durcissement continu de la propriété intellectuelle entend proscrire l'appropriation créative par le public. C'est l'évidence pour la culture, où si tout un chacun est théoriquement libre de sampler ses propres copies de Matrix ou de White Stripes, il est interdit de les rediffuser et d'en faire bénéficier autrui. Les échanges de compilations mixées organisées par Chryde sont ainsi prohibés. Dans le domaine agricole, notamment des semences, les agriculteurs ont même perdu un droit acquis depuis longtemps après l'irruption des plantes transgéniques. La pratique de réensemencement, de croisement et d'adaptation locale est en effet permise sous le régime du COV, ce titre très particulier qui ne concerne que les variétés végétales. Ce droit répond à l'appellation un peu rétro de «privilège du fermier». Mais le lobbying des géants de la graine transgénique a payé: leurs variétés aux gènes modifiés bénéficient d'un brevet et, dans de nombreux pays (11), la liberté qu'avait l'agriculteur de s'approprier les semences achetées a été passée par pertes (pour le fermier) et profits (pour Monsanto). D'une manière plus générale, les entreprises titulaires de brevets reposant sur l'appropriation créative des usagers font en sorte que cette production de connaissance reste à leur seul profit. De même, si les laboratoires pharmaceutiques acceptent de fournir les séries d'analyses faites sur un médicament, ils supportent mal que des médecins les utilisent pour en dénoncer des effets, ou en critiquer l'efficacité. Dans les entreprises, les utilisateurs experts capables de décortiquer les nouvelles inventions et d'en signaler les défauts ont été depuis longtemps domptés. Au risque de brider les améliorations, un subtil maquis contractuel mêlant clauses de confidentialité et tarifs préférentiels les dissuade d'éventer leurs objections et suggestions.
La re-production de connaissances
Half Life, jeu vidéo sorti en 1998, reprend la formule des First Person Shooter, où le joueur déambule dans un univers en caméra subjective et tire sur tout ce qui bouge. Animations léchées, bandeson réaliste, il s'avère efficace, réussi, mais sa particularité tient surtout à ce que ses concepteurs ont laissé aux joueurs la possibilité de bâtir leurs propres histoires à partir d'un module spécifique intégré au programme. Rien de révolutionnaire là-dedans, depuis les années 80, un grand nombre de jeux permettent de bricoler ses propres niveaux et d'amender les univers fournis à l'origine. Cependant, la démarche a été, ici, poussée tant et si bien que le joueur peut recréer un univers graphique entièrement neuf, ajouter des personnages, imaginer son propre scénario. Minh Le, étudiant canadien de Vancouver, s'est immédiatement saisi de ces possibilités. En 1999, il bâtit un Mod (modification) d'Half Life, baptisé Counter Strike qu'il place sur le web en téléchargement gratuit. Le succès est considérable. Très vite, Counter Strike devient «le plus populaire des jeux d'action multijoueurs», écrit le New York Times (12). Pour la première fois, un Mod créé à partir d'un jeu détrône le jeu d'origine. Cet engouement ne laisse pas les producteurs d'Half Life indifférents. Ils rachètent le Mod à son auteur, développent une version 2 avec son concours, qu'ils mettent sur le marché comme un produit autonome. Half Life s'efface et Counter Strike prend son envol. Destiné à l'origine aux seuls PC, il est devenu un jeu indépendant, décliné sur les consoles de jeux et vendu à des millions d'exemplaires dans le monde.
La création collective
Qui a créé Counter Strike? Les développeurs qui ont conçu Half Life, sans lequel ce jeu n'aurait pas été possible? Minh Le? Tous y ont contribué, bien sûr. L'histoire de ce logiciel n'est qu'une version de l'appropriation créative. Mais elle est poussée à l'extrême: une création nouvelle a émergé d'une création ancienne. Half Life n'apparaît plus dans Counter Strike qu'à l'état de traces. C'est un exemple assez symbolique de continuum entre les pratiques d'appropriation par le public et la création même. Il est vain de tenter de tracer une ligne de démarcation entre la production de connaissances et d'oeuvres et leur consommation, les deux se mêlent en permanence.
Avant d'être un grand compositeur, Bach n'était-il pas un grand auditeur, capable d'amender et de détourner ce qu'il écoutait? Ce phénomène de création à partir d'autres créations est l'essence même de l'immatériel. La Fontaine a puisé ses Fables chez Esope. Richard Trevithick n'aurait pu inventer la locomotive sans les travaux de Watt et de Papin sur la machine à vapeur. Disney n'aurait pas construit son empire sans Victor Hugo, Andersen et les frères Grimm. Le Windows de Microsoft avec ses fenêtres et ses menus déroulants n'existerait pas sans Dan Ingals, ni le rock sans le jazz et ce dernier sans les musiques noires populaires. «Nous sommes des nains juchés sur des épaules de géants. Nous voyons ainsi davantage et plus loin qu'eux, non parce que notre vue est plus aiguë ou notre taille plus haute, mais parce qu'ils nous portent en l'air et nous élèvent de toute leur hauteur gigantesque», écrivait Bernard de Chartres au XIIe siècle. Newton avait repris cette célèbre formule dans une lettre adressée à Robert Hooke pour rendre hommage à Galilée et à Descartes. Croit-on que le physicien soit moins génial que ses deux prédécesseurs parce qu'il s'est appuyé sur leurs idées? Évidemment non. Toute production est avant tout une re-production, une copie modifiée. L'imitation elle-même est la matrice de toute innovation. Les apprentis mathématiciens font leurs gammes en redémontrant les théorèmes de Cauchy ou de Fermat, les grands compositeurs en jouant les oeuvres des autres. La création est par nature collective. Collective dans l'espace, car elle nécessite souvent les efforts conjoints de plusieurs personnes. Et collective dans le temps, car elle relie les aspirations du présent à l'inspiration du passé. Malheureusement, la propriété intellectuelle telle qu'elle se développe et se durcit aujourd'hui accepte mal la coopération, le repiquage et la création collective. Le film Twelve Monkeys (L'armée des douze singes), de Terry Gilliam, fut interdit (temporairement) en salle 28 jours après sa diffusion aux États-Unis, sur demande d'un designer qui affirmait qu'un fauteuil visible à l'écran ressemblait à l'une de ses créations (13). En février 2004, le DJ Danger Mouse a reçu la demande expresse d'EMI de retirer du commerce son album «Grey», pour lequel il avait mixé l'album blanc des Beatles et l'album noir de Jay-Z: EMI ne demandait pas de rétribution, mais le retrait pur et simple des bacs. Et peu importe si reconnaître les Beatles dans la musique de DJ Danger Mouse était en soi une gageure. «La créativité et l'innovation s'appuient toujours sur le passé. Le passé essaie toujours de contrôler la créativité qui s'appuie sur lui. Des sociétés libres devraient rendre le futur possible en limitant le pouvoir du passé. Notre société est de moins en moins libre», estime Lawrence Lessig. Les freins au pouvoir de censure du passé sur le présent (limitations dans le temps des droits, licences obligatoires...) sont désormais sans cesse remis en cause, dénoncés par les maximalistes de la propriété intellectuelle comme autant d'expropriations et de contraintes iniques.
Deux figures: le génie romantique face au hacker
La propriété intellectuelle telle qu'elle fonctionne aujourd'hui ne reconnaît pas la dimension collective de toute création. L'attribution d'un droit exclusif de propriété sur l'immatériel spolie les inspirateurs sans lesquels une nouvelle oeuvre ou une innovation n'aurait pas été possible, mais aussi le public, dont le rôle créatif est nié. La propriété intellectuelle sanctifie l'auteur ou l'inventeur, lui attribuant une place toute particulière dans une chaîne pourtant complexe et collective de création et d'originalité. Cette critique ne doit pas inciter à nier l'importance de l'auteur ou de l'inventeur. Le priver de tout droit serait aussi une spoliation, cette fois de la société à l'égard d'un individu. La question qui se pose est plutôt celle de l'équilibre à atteindre, et celui-ci a tout à voir avec la représentation que la société se fait des créateurs. La législation n'est que la résultante de cette image partagée. Or le modèle qui structure aujourd'hui le droit de la propriété intellectuelle s'appuie sur une figure mythique, celle du génie romantique, ce damné reclus dans sa chambre mansardée, à l'écart de toute contrainte marchande et de toute pression populaire, libre et autonome, ne devant à personne d'autre qu'à lui son inspiration. «L'auteur romantique est un modèle d'organisation de la création: un auteur conçoit une oeuvre seul, la fait éditer par un éditeur qui la délivre au marché. Ce modèle, qui ne décrit qu'une petite partie de la réalité, a force de mythe dans la mesure où il imprègne la représentation que l'on se fait de la création», indique Thomas Paris (14). Lorsqu'on pense à l'activité artistique, on imagine Beethoven sourd face à son piano, pas une session collective d'écriture de scénario pour le cinéma avec un producteur qui tourne en rond autour de ses ouailles. Un inventeur? On imagine Archimède dans sa baignoire, Newton et sa pomme, jamais un laboratoire grouillant de chercheurs qui travaillent en collaboration et les neurones branchés en direct sur des bases de données leur fournissant tous les travaux sur le sujet depuis trente ans. L'image du génie romantique conduit ainsi à se faire une idée fausse de l'identité des réels bénéficiaires de la propriété intellectuelle. Car qui est protégé aujourd'hui? L'écrivain, le compositeur ou l'inventeur individuel, bien sûr. Mais aussi l'éditeur, l'interprète, le producteur et, plus généralement, l'entreprise. Tous ont rejoint l'auteur et l'inventeur sur la liste des intérêts pris en compte par le droit. Tous ont obtenu des titres de propriété sur les créations et en tirent des revenus. En Europe, le droit d'auteur couvre même les bases de données, qui ne sont pourtant que des agrégats de créations et d'informations émanant de sources multiples. De plus en plus, le brevet et le droit d'auteur protègent l'investissement économique, pas le créateur. Ils récompensent le financement, pas le savoir ou la culture. «Cette logique a toujours été présente, mais elle devient aujourd'hui dominante. Et elle devient dominante au sein même du droit d'auteur et de ses droits apparentés, pour qui la dimension économique n'était pas la dimension première, à la différence du brevet ou de la marque, qui ont toujours été des droits marchands», rappelle ainsi le juriste Michel Vivant (15). Selon lui, cette logique «conduit souvent à se désintéresser de la création».
Face aux intermédiaires marchands du savoir et de la culture, à leur poids économique grandissant, le créateur individuel ne pèse plus guère. Il est désormais quasi absent du champ des inventions; en 2002, près de 80 % des demandes de brevets effectuées en France émanaient d'entreprises (16), et pour une bonne part de «serialbreveteurs», soit une trentaine de firmes qui se partage le quart des dépôts (17). Le domaine culturel offre le même constat: si tous les créateurs sont protégés par le droit d'auteur, très peu d'écrivains, de musiciens parviennent à vivre de leur art. La somme des revenus attribués aux auteurs ne correspond qu'à une mince part du chiffre d'affaires global des industries qui en font commerce. Dans l'édition, cela ne représente que de 12 % des 2,4 milliards d'euros de la filière, en 2002 (18). Dans le secteur du disque, cette part tombe à 8,7 % (19), le reste revenant à l'éditeur, au producteur, au distributeur, au fabricant... Pour les grandes firmes spécialisées dans les secteurs des médias, du divertissement, de l'innovation technologique, la propriété intellectuelle constitue un capital comme un autre. Une maison de disque est évaluée à l'aune de son catalogue, c'est-à-dire des droits qu'elle détient, et une entreprise high-tech d'après son portefeuille de brevets. On comprend mieux pourquoi, dans ce contexte, les plus lyriques discours de défense des créateurs émanent surtout des éditeurs, des producteurs et des entreprises, pour qui les arguments éthiques et moraux servent d'abord à réclamer davantage de protection légale, et à obtenir des mesures contre la piraterie. La figure de l'auteur romantique a été instrumentalisée et mise au service des intérêts économiques des intermédiaires tirant leurs revenus de la création.
Le hacker, un auteur dans la multitude
Cette situation absurde est dangereuse pour la connaissance et pour la culture ne se dénouera pas sans une modification du regard que la société porte sur les créateurs. Il y a urgence à trouver un mythe de remplacement au génie romantique, plus en phase avec la réalité, mieux à même d'incarner l'idée que la collectivité se fait de la culture et du savoir. Le hacker, ce programmeur talentueux venu du logiciel, a toutes les qualités pour s'imposer. Le hacker ? A priori, pas de quoi remplacer Victor Hugo ou Pasteur dans l'imaginaire collectif. Le mot lui-même provient de l'anglais «to hack», tailler, hacher. Les étudiants du Massachussets Institute of Technology (MIT) l'utilisaient pour définir toute solution simple et astucieuse à un problème donné: informatique, bien sûr, mais pas seulement. Réussir à monter une réplique de l'avion des frères Wright sur le grand dôme de l'université est aussi un «hack» et celui qui parvenait à relever ces défis était un hacker. «Un hacker est quelqu'un qui réalise un travail intéressant et créatif avec une grande intensité. Cela s'applique à n'importe quoi, à l'écriture de programmes informatiques comme à la réalisation d'un mauvais tour malin qui amuse et réjouit tout le monde sur le campus», indique le site du MIT (20). Voici pour l'origine du mot. Mais les étudiants du MIT ont essaimé un peu partout aux États-Unis, emmenant avec eux le terme de hacker. Avec le temps, la définition s'est modifiée, au rythme auquel une communauté de gens de plus en plus vaste se définissait elle-même ainsi. Les blagues de potaches ont disparu (du moins à l'extérieur du MIT, où cette pratique est toujours vigoureuse), et le mot est désormais associé aux programmeurs doués qui «aiment explorer les détails de systèmes programmables et trouver comment étendre au maximum leurs capacités (21)». Plus encore, les hackers affirment que «le partage d'information est un puissant bien positif» et qu'il est de leur «devoir moral de partager leur expertise».
Des sociologues et des philosophes se saisissent très vite de ce curieux personnage du hacker, afin de vérifier si cette figure ne peut être étendue à d'autres domaines que l'informatique. C'est ce que fait le finlandais Pekka Himanen en 2001 (22). Après de nombreux entretiens avec les membres de cette étonnante communauté créative, il constate que «les mêmes mots reviennent toujours: la passion, le jeu, le plaisir, l'échange et le partage (23)». Selon lui, bien plus que la technologie, c'est une éthique spécifique qui définit les hackers et «cela concerne toute personne qui crée du sens, des symboles ou de l'identité» pour peu qu'elle adopte une attitude d'ouverture face à sa propre créativité et reconnaisse son rôle d'individu au sein d'une collectivité. «On est loin de la culture du secret. Parce qu'ils ont une activité qui produit du sens, ils recherchent une reconnaissance de leurs pairs, qui passe par le partage du savoir.» Ce modèle est celui de la recherche scientifique, c'est aussi celui de nombreuses pratiques artistiques. Pour Himanen, le plus grand hacker de tous les temps est Socrate. La raison? «Toute son attitude, cette relation passionnée et modeste au savoir, son ouverture d'esprit, sa quête de directions intellectuelles non prévues: l'attitude des Grecs anciens est très similaire à celle des hackers d'aujourd'hui. Platon, son disciple, a fondé la première académie du monde occidental, et c'est le modèle de la recherche scientifique aujourd'hui.» Le mythe est prêt: le hacker est un auteur au sein de la multitude, mais un auteur avant tout. Son talent, voire son génie d'individu, est reconnu par ses pairs, mais il a conscience d'être redevable à la collectivité; sa créativité est avant tout animée par la passion, mais il veut la partager. Et comme il faut des figures emblématiques à un mythe, toute l'Histoire lui en fournit: de Socrate à Richard Stallman, en passant par Newton (ce «nain juché sur des épaules de géant», toujours) et Victor Hugo, qui passât la fin de sa vie à défendre le domaine public face à ses pairs accrochés à une conception toujours plus extensive du droit d'auteur. Victor Hugo est aussi une grande figure du génie romantique? Qu'à cela ne tienne: un nouveau mythe peut bien piller l'ancien. Certains hackers ont parfois tendance à s'infiltrer illégalement dans des systèmes informatiques pour fouiller là où ils ne devraient pas (24)? Souvenonsnous: Mozart lui-même a dérobé le Miserere à la Chapelle Sixtine! L'éthique hacker ne fournit pas clef en main les moyens d'assurer la subsistance des auteurs? Le mythe du génie romantique non plus, et cela ne l'a pas empêché de coexister depuis l'origine avec de sordides histoires d'argent. Le hacker est un mythe, pas un reportage journalistique ou une enquête sociologique, il s'accommode très bien d'imperfections. Et il ne peut être jugé qu'à l'aune de sa faculté à mobiliser les énergies et à susciter de la créativité, comme l'a longtemps permis la figure du génie romantique. Le hacker est le moteur, évidemment, du développement fulgurant des logiciels libres. Il suffit de voir avec quelle énergie les développeurs de Linux, Mozilla et autres programmes en libre accès défendent leur modèle. La recherche scientifique ouverte elle-même, menacée par l'obsession des brevets, réalise qu'elle a un modèle particulier de production de connaissance à défendre et se réfère de plus en plus explicitement au Libre, à l'open source et aux pratiques des hackers. Que dit le prix Nobel de médecine John Sulston lorsqu'il évoque les risques de privatisation du génome humain? Que «les données de base doivent être accessibles à tous, pour que chacun puisse les interpéter, les modifier et les transmettre, à l'instar du modèle de l'open source pour les logiciels (25)». Dans le domaine culturel, c'est aussi en référence explicite au modèle des logiciels libres que le juriste américain Lawrence Lessig a inauguré le projet Creative Commons, destiné à accueillir textes, photos, films, chansons... sur le principe du libre accès et de l'échange. La licence juridique d'origine anglo-saxonne sur laquelle repose ce modèle est en cours de traduction en français, japonais, italien et chinois... Le ministre de la Culture du Brésil Gilberto Gil, artiste internationalement reconnu, lui a apporté son soutien politique et il a rencontré à plusieurs reprises l'ex-parolier des Grateful Deads John Perry Barlow, lui-même convaincu depuis fort longtemps de la force de la diffusion ouverte. La figure mythique du hacker est donc technique, scientifique, mais aussi latino et rock'n'roll. Que demander de plus?
Épilogue: la piraterie sur la ligne de front
Chacune des deux visions de la culture et de la connaissance qui s'affrontent aujourd'hui s'incarne autour d'une figure mythique qui définit le regard porté par la société sur le créateur. Ces deux modes influencent les évolutions du droit qui en structurent et en organisent les règles. Le modèle du génie romantique accaparé par les marchands du savoir pousse à désormais un durcissement continu de la propriété intellectuelle: chasse aux copieurs, extension du champ du privatisable, guerre au public. Face à cette expansion promue par les gouvernements depuis une vingtaine d'année, le camp des hackers a aménagé un espace d'ouverture, démontrant ainsi la force de son modèle, et permettant d'en réévaluer d'autres, comme celui de la science ouverte. Mais les deux modèles ne sont pas étanches et il serait naïf d'imaginer une coexistence apaisée. Les défenseurs du génie romantique, assiégés, se défendent avec vigueur. Leur usage obsessionnel du mot piraterie aujourd'hui en est le signe le plus évident. Longtemps cantonné au domaine de la copie illicite à visée commerciale, il sert désormais à invectiver le public investi dans des pratiques d'échanges non-marchandes. Le prêt en bibliothèque a été qualifié de «contrefaçon»; le téléchargement de musique sur les services de peer-to-peer est dénoncé en bloc comme un «vol» alors même qu'y circulent aussi des oeuvres en libre accès. Ce glissement de sens est politique: le mot «pirate» mêle les mafias et le public et jette l'opprobre sur les créateurs pratiquant le partage. C'est donc sur le terrain économique et politique que les hackers doivent désormais porter leur attention..
Notes:
1. Jérôme Lindon, Lettre à François Bon, 15 mars 2000. 2. Léon Blum, Pour être socialiste, Éditions de la fédération nationale des jeunesses socialistes, Librairie du Parti socialiste et de l'Humanité, Paris, 1919, p. 32. Voir Biblio du Libre. 3. Lettre du 14 avril 1770, citée par Peter Szendy, Ecoute, une histoire de nos oreilles, Les Éditions de Minuit, Paris, 2001, p. 26. 4. Peter Szendy, «Il faut cesser de moraliser l'écoute», interview par Florent Latrive, Libération, 3 mars 2001. 5. Peter Szendy, Écoute..., op. cit., p. 170. 6. Peter Szendy, Écoute..., op. cit., p. 38. 7. Daniel Kaplan, «Musique, numérique, propriété et échange: 8 millions de délinquants», Fondation Internet Nouvelle Génération, www.fing.org, 28 janvier 2004. 8. Peter Szendy, Ecoute..., op. cit., p. 90. 9. www.chryde.net/blogotheque/compils.php 10. Dominique Foray, L'économie de la connaissance, La Découverte, Paris, 2000, p. 40. 11. C'est le cas aux États-Unis et au Canada, notamment, mais pas en Europe où une version un peu durcie du privilège du fermier a été conservée dans le cas des plantes génétiquement modifiées et brevetées. 12. Charles Herold, Where «Death is Final and Caution is a Must», The New York Times, 18 janvier 2001. 13. Lawrence Lessig, The Future of Ideas The fate of the commons in a connected world, Vintage Books, New York, 2002, p. 4. 14. Thomas Paris, Le droit d'auteur: l'idéologie et le système, PUF, Paris, 2002, p. 122. 15. Michel Vivant, Propriété intellectuelle et nouvelles technologies, à la recherche d'un nouveau paradigme, Conférence prononcée dans le cadre de l'université de tous les savoirs, 2000. Disponible sur www.freescape.eu.org/biblio 16. Institut national de la propriété industrielle (INPI), Brevets, les dépôts par voie nationale, Chiffres clefs 2002. 17. Institut national de la propriété industrielle (INPI), Brevets, les dépôts par voie nationale, Chiffres clefs 2002. 18. Syndicat national de l'Edition (SNE), statistiques 2002. 19. Syndicat nationale de l'édition phonographique (SNEP) et SACEM. 20. Voir hacks.mit.edu 21. Voir le Jargon File maintenu par le hacker Eric Raymond: www.catb.org/~esr/jargon/html/index.html 22. Pekka Himanen, L'Éthique hacker, Exils, Paris, 2001. Traduction de Claude Leblanc. 23. Pekka Himanen, La «hacker attitude», modèle social pour l'ère post-industrielle, interview de Florent Latrive, Libération, 25 mai 2001. 24. Les puristes rejettent d'ailleurs l'usage du mot hacker dans ce cas, lui préférant le terme de «cracker». La distinction est d'importance car l'activité du hacker est légale alors que celle du cracker est illégale. En français, on retrouve la même confusion avec la traduction malheureusement courante de hacker et cracker par le même terme de pirate, ce qui renvoie une fois encore à l'instrumentalisation consciente ou inconsciente de ce mot. 25. John Sulston, «Le génome humain sauvé de la spéculation», Le Monde Diplomatique, décembre 2002.
