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Du suicide raisonnable

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Du suicide raisonnable
ENNÉADE I, 9 [16]


Anonyme
Du suicide raisonnable


Plotin

Traduit par Émile Bréhier


Plotin
Ennéade I
1 : Qu’est-ce que l’animal ? Qu’est-ce que l’homme ?
2 : Des vertus
3 : De la dialectique
4 : Du bonheur
5 : Le bonheur s'accroît-il avec le temps ?
6 : Du beau
7 : Du premier bien et des autres biens
8 : Qu'est-ce que les maux et d'où viennent-ils ?
9 : Du suicide raisonnable
Ennéade II - Ennéade III
Ennéade IV - Ennéade V - Ennéade VI

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« Ne fais pas sortir par violence l'âme du corps, pour qu'elle ne sorte pas ainsi. » Car elle s'en ira bien si elle a la disposition qu'il faut pour s'en aller : « s'en aller », c'est passer dans un autre séjour. L'âme restera plutôt, et elle laissera le corps se détacher d'elle tout entier, quand il n'est plus besoin pour elle de changer de lieu, mais qu'elle est déjà tout à fait hors du corps. - Comment donc le corps se détache-t-il de l'âme ? Lorsque l'âme n'a plus aucun lien avec lui ; et le corps ne peut plus la maintenir dans ses liens, dès qu'il a perdu la liaison harmonique, grâce à laquelle il possédait une âme. - Qu'arrive-t-il donc si l'on emploie des moyens violents pour rompre cette harmonie du corps ? - On fait alors violence au corps pour le détacher de l'âme ; ce n'est plus lui qui laisse l'âme partir. Et c'est la passion qui fait rompre ces liens ; c'est l'ennui, le chagrin ou la colère ; il ne faut pas agir ainsi. - Mais si l'on s'apercevait que la folie va venir ? - Il est peu probable que la folie s'empare du sage ; mais si elle vient, qu'il la mette au nombre de ces événements nécessaires que nous acceptons, étant données les circonstances, bien que nous ne les voulions pas en eux-mêmes.

D'ailleurs, il est sans doute nuisible à l'âme d'employer le poison pour faire sortir l'âme du corps. De plus, puisque le temps qui a été donné à chacun de nous est fixé par le destin, il est dangereux de le prévenir, à moins, comme nous le disons, qu'il n'y ait absolue nécessité. Enfin, tels nous sommes en sortant du corps, tel est le rang que nous occuperons là-bas ; tant que nos progrès peuvent encore continuer, il ne faut donc pas faire sortir l'âme du corps.


Notice

Cette courte prédication, destinée à empêcher le suicide, ne peut avoir été écrite, comme on l'a quelquefois pensé, à l'occasion de l'accès de mélancolie qui donna à Porphyre le désir de quitter la vie ; car elle date d'une époque antérieure à l'arrivée de Porphyre dans l'école ; elle emprunte presque tous ses traits à la prédication morale populaire contre le suicide, telle qu'on la trouve chez Épictète ; elle a, sans doute, dans la diatribe, des modèles plus anciens. Elle dépasse en effet singulièrement les courtes indications du Phédon sur la question. Deux des arguments (il faut attendre la dissolution naturelle des liens du corps et de l'âme ; le temps de la mort est fixé par le destin) sont des arguments stoïciens (Épictète, I, 29, 28). L'argument final (il faut vivre pour progresser moralement) et le troisième (le suicide est le résultat des passions) répondent aussi à des préoccupations d'Épictète (I, 29, 29 ; I, 1, 26). Le quatrième argument (il faut accepter même la folie) est la négation de l'opinion contraire généralement acceptée par les Stoïciens (cf. Marc Aurèle, III, 1), mais qui ne paraît pas être celle d'Épictète1. Restent quelques traits qui viennent d'une inspiration différente ; la citation de l'oracle chaldaïque au début, la croyance que le suicide ne rompt pas les liens avec le corps, et celle que le poison a une action nocive sur l'âme. Ce sont vraisemblablement des idées d'origine pythagoricienne2.

Ce traité a été commenté par Porphyre dans l'ouvrage perdu Peri epanodou psukhès [texte grec]. C'est de là que Macrobe a tiré l'analyse qu'il donne faussement comme étant celle du traité même de Plotin3. Peut-être le passage de David l'Arménien (Cramer, Anecdota parisiana, vol. IV, p. 403), contenant du même traité une prétendue analyse, qui s'en écarte beaucoup par la forme et par le fond, vient-il de la même source4.

Notes

1. Entretiens, II, 17, 33 ; cf. Bonhöffer, Ethik des Stoiker Epictets, Stuttgart, 1894, p. 32.

2. Cumont, « Comment Plotin détourna Porphyre du suicide », Revue des Études grecques, 1919, p. 153.

3. Comment. du songe de Scipion, 1, 13 sq. Cf. Cumont, art. cité.

4. Le texte et le sens des trois premières lignes sont très incertains ; en se référant à cette idée très habituelle chez Plotin, que la fuite ou sortie de l'âme ne signifie pas une sortie matérielle, mais n'est qu'une métaphore pour exprimer une disposition vertueuse (par exemple, I, 2, 1, 3-5), on peut comprendre que Plotin oppose ici à la sortie effective de l'âme la disposition intérieure, nécessaire à cette sortie ; l'âme acquiert cette disposition sans passer dans un autre séjour, et tout en restant dans le corps.

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