This web site doesn't display advertising. Please consider making a donation.

Inde. Journal/1915

Free texts and images.

(Redirected from Inde. Journal - 1915)
Jump to: navigation, search

<< Inde. Journal, 1915-1943 >> 1916




Février 1915. ─ Un ecrivain hindou, qui habite en Angleterre où il s’est marié, le Dr. Ananda K. Coomaraswamy, me dédie un tres bel article qu’il m’envoie de Britford (Salisbury). « Une politique mondiale pour les Indes » (paru dans The New Age, 24 déc. 1914). ─ J’en détache quelques lignes :

« Ceux qui oublient que les princes hindous sont les creatures des résidents anglais, que les troupes hindoues sont prises dans les races amoureuses de la guerre et habituées à épouser aveuglément les querelles de leurs maîtres, peuvent s’imaginer que l’Inde est avec les Alliés. Il est certain, d’autre part, que les Hindous vivant en Angleterre aiment leur pays d’adoption. Quoi d’étonnant, si l’on réfléchit qu’aux Indes les lettres sont ouvertes à la poste, et que la déportation sans jugement se fait, en temps de paix ! ─ Je dois dire que la répartition de l’Europe est un problème qui ne concerne pas l’Inde. Notre idéal racial nétant pas en danger, nous n’avons pas l’excuse des Allemands ou des Alliés pour abandonner l’idéal de l’humanité. Nous qui croyons que la civilisation n’a d’autre but que de rendre les hommes plus artistes, plus aimants et plus sages, nous n’avons même pas l’excuse des penseurs européens pour compromettre l’indépendance de notre pensée. Il se peut qu’entre deux maux, pour nous, le moindre soit l’Angleterre ; il se peut que notre coopération dans cette guerre nous serve politiquement..., Mais tout ceci n’a pas de rapports étroits avec nos intérêts permanents... Cette guerre européenne marque une crise dans l’histoire de la culture occidentale. Elle a démontré la déloyauté et l’hypocrisie de la Chrétienté. La culture de l’Europe est sur le point de se renouveler. Après la guerre, l’Europe va entrer dans une période d’activité créatrice où elle essaiera de réaliser enfin dans sa vie extérieure les vérités découvertes dans l’âge précédent. Ce sera quelque chose d’analogue à l’évolution sociale des Indes après les Upanishads et Buddha. Mais cette activité ne peut être partielle ; il y faut la coopération de l’Asie. Le militarisme, le capitalisme, l’industrialisme, l’impérialisme, ne pourraient être abolis en Europe et survivre en Asie. Donc l’Inde doit jouer son rôle dans le monde. Il y a en ce moment une guerre mondiale des cœurs et des esprits, un universel Kulturkampf, d’où va surgir la civilisation de l’humanité. Et nous, Hindous, nous devons y prendre part. Sans doute, l’Inde moderne semble morte ; elle n’a ni âme ni caractère. Mais pour retrouver cette âme, il lui faut chercher autre chose que sa propre vie et son propre bonheur. Elle ne se retrouvera elle-même qu’en se donnant tout entière. Qu’elle ne travaille ni pour les Hindous ni contre les Anglais, mais pour tous les hommes, et qu’elle rende à l’Europe le bien pour le mal ! Si en ce moment elle n’est plus créatrice, du moins elle a la sagesse du passé ; elle tient dans ses mains la science de la paix, qui, loin d’inculquer l’inaction, enseigna à Arjuna à combattre de toute sa force, tout en tenant son esprit au-dessus de la mêlée, et lui montra la vanité passagère de la vie et la nécessité du combat désintéressé. L’Inde n’a pas seulement formulé la philosophie la plus profonde de l’univers, mais elle a essayé de construire un organisme social, la théocratie brahmine, sur les bases de la philosophie et de l’amour. En Europe, les artistes, les sauveurs et les philosophes ont été regardés comme n’étant pas pratiques, seulement parce que ceux qui prétendent l’être ne songent pas à les prendre pour guides : c’est pourquoi l’histoire des trois derniers siècles de l’Europe a été celle d’une marche en avant sans direction... Qu’a accompli la religion de l’Europe ? Elle s’est condamnée elle-même par l’état actuel de la société européenne, en temps de paix comme en temps de guerre. Sa religion est du temps... Pour la religion du temps, Dieu, mon prochain, et moi-même, faisons trois ; et pour la religion de l’Éternité ils ne sont qu’un. Sans cette religion de l’Éternité qui est celle du vrai Christ, de Lao-Tse, des Upanishads et de la Baghavadgita, il ne peut y avoir de paix. Le temps approche où l’Europe decouvrira en elle-même cette religion de l’Éternité... Je ne sais si l’Europe pourra trouver toute seule le chemin qu’il y mène ; mais je sais quelle n’a pas trop de répugnance ni trop de fierté pour demander notre aide, et que si nous ne sommes pas avec elle nous serons contre elle... Nous avons une politique mondiale ; et en la suivant, nous recouvrerons notre héritage ; nous devons prendre tout ce que nous avons de meilleur et de plus profond, surtout notre philosophie, notre passion, notre musique, et nous devons donner tout cela au monde, sans rien conserver, dans la sûre conviction que peu importe ce qu’il adviendra de l’Inde, pourvu que ses fruits soient mis en un sol fertile. Nous devons détruire l’idée que la civilisation est un objet d’importation d’une partie du monde dans l’autre, excuse banale de tout empire anglais ou allemand ; nous devons la remplacer par la coopération de l’univers entier dans l’évolution d’une nouvelle humanité, à la fois nationale et internationale, d’une culture variée suivant les lieux, mais qui soit essentiellement la civilisation de tous et la creation consciente de tous. »

(Traduction résumée par Madeleine Rolland. )

Nous échangeons quelques lettres à la suite de cet envoi. Je reçois d’Ananda Coomaraswamy, avec un aimable mot du 12 février, deux volumes : une petite édition de la Baghavadgita, et un bel ouvrage de lui sur « The Arts and Crafts of India and Ceylan ». ─ J’éprouve en feuilletant les pages illustrées, un ravissement. Cet univers est trop riche trop plein ! Ma poitrine éclate. Elle est trop petite pour le contenir. ─ Si 10 ou 20 ans de vie me sont encore accordés, je voudrais mener la pensée de ma race sur les hauts plateaux du monde, qu’elle n’a même pas entrevus. ─ Ô Dieu ! La vie est trop courte. On meurt, quand on tient la clef qi ouvre la porte du jardin, ─ du jardin d’où furent chassés Ève et Adam tout nus...

Personal tools