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La Goutte d’eau

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La Goutte d’eau
La Goutte d’eau


Anonyme




« Dans ma chambre, fermée à clef, je me retourne parfois, la conviction effrayante de ne pas être seul »

La goutte,

cette goutte.

Son éclat. Plus brillante que ses congénères, plus véloce lors de sa chute sur la pente de mon verre. Je l'observe du coin de l'oeil, discrètement. Je ne veux pas faire peur à la goutte, pas celle-là. Je la suis tout en faisant attention à ne pas le faire voir. Je fais semblant de contempler le match de Rolland Garos, l'outsider se défend très bien, c'est un bon match. Cela fait quelques minutes déjà que j'ai remarqué cette petite goutte, parmi les autres qui coulent sur la ligne de mon verre de coca. Oui je sais, le coca, ce n'est pas très bon pour ma ligne, mais par cette chaleur, un peu de fraîcheur sucrée me fait le plus grand bien.

Celle-là cette goutte, dès le début ne s'est pas très bien comporté. Elle a mis du temps à se décider à passer par-dessus le rebord, tout en haut du verre. C'est là qu'elle est née. Elle a mis plusieurs minutes à descendre, en tâtonnant, parfois même j'avais l'impression qu'elle s'arrêtait, changeait de direction avant de continuer son avancée. Que voilà un bien étrange après-midi. Le soleil m'avait-il tapé sur la tête ? Une goutte, une simple goutte accaparée mon attention, plus que le match en cours. pourtant ce n'est pas classique ça, une goutte qui vit, une goutte qui fuit. Mais que fuit-elle ? Ce verre ? Ou cherche-t-elle la liberté, ou encore rejoindre la rivière qui coule en bas de chez moi. Ou alors la mer plus sûrement, son milieu d'origine.

Une pensée funeste me traverse l'esprit. Et si cette goutte n'était pas unique, et si toutes les gouttes ne faisaient que semblant de n'être que des gouttes. Et si moi-même je n'étais qu'un groupe de gouttes, après tout je suis rempli d'eau. Et si la vie c'était ça, des gouttes et que je croyais, à tort, être un individu. Cette pensée me fait pâlir, je le sens bien aux picotements qui envahissent mon visage mal rasé. Non, cette goutte est isolée, sinon il y aurait bien longtemps qu'elle et ses congénères se seraient rebellées contre notre pollution. Et si ? Et si elle pouvait transmettre sa maladie d'individualisme virulent à d'autre goutte, et que nous assistions ensuite de par le monde à une rébellion des gouttes, des gouttes qui dominent, des gouttes qui tuent.

Pendant que je me perdais en errance imaginaire, la goutte avait atteint la table... Où est-elle passée ? Quel imbécile je fais ! Je l'ai perdu des yeux. Je la cherche, sur la table, dessous la table, le long des pieds... Calmons-nous... Elle ne peut pas être bien loin. Je repère une légère trace d'humidité le long du pied de la table. Elle est rapide, elle est déjà sur le sol. Je scrute le carrelage. Quel idiot de ne pas avoir de moquette, elle se serait fait absorber et l'humanité aurait été sauvée. Mais non, le carrelage, c'est plus facile à nettoyer.

Là ! A quatre carreaux de mon pied, je la vois qui s'enfuit à toute vitesse, plusieurs centimètres déjà. Mon dieu, j'imagine un mur de gouttes traversant inexorablement, à cette vitesse, les terres, détruisant toutes villes, tout humain pour une domination complète de l'eau.

J'essaye de l'écraser de mon pied, mais mes crampons ne lui font rien, je tente de la plaquer de ma paume, mais elle glisse sur ma peau, contourne mes doigts, esquive mes balayages. Je suis en train de perdre ma bataille contre cette goutte. Elle parcourt plusieurs autres carreaux. Elle est à peine à un mètre de la porte vitrée ouverte sur l'herbe épaisse qui la protégera jusqu'à la rivière du soleil mortel et de mes recherches désespérées.

Je ne sais plus que faire, je regarde à droite, à gauche, rien ! Rien qui puisse m'aider, alors dans un bond désespéré, je saute à plat ventre et lèche le sol sur la petite goutte. Je lappe, elle esquive une première fois, une deuxième, mais, à la troisième, elle semble s'épuiser, n'arrive pas à zigzaguer assez vite et se laisse happer par ma langue rugueuse. Je déglutis à plusieurs reprise pour m'assurer de l'avoir avalé, puis je pousse un soupir de soulagement, la terre est sauvée. Je suis un Hercule des temps modernes, mais modeste je resterai à jamais anonyme de la reconnaissance globale.

Et là, l'idée me frappe comme un coup de poing. Je l'ai avalé, mais rien ne me dit qu'elle soit morte. A peine formulée, la pensée se concrétise par une violente crampe d'estomac, une seconde qui me plie en deux et m'arrache un cri. Je referme la bouche très vite, je ne veux pas qu'elle puisse ressortir, je dois absolument l'en empêcher.

Cette douleur ! Cette douleur qui martèle mon crâne ! Je ne peux pas... non ! Je contracte ma mâchoire si fort que les tendons qui la lie à mon crâne hurlent de douleur à ma place. Dans un sinistre crissement l’émail de mes dents s’émiette. Je sens la goutte qui glisse entre mon crâne et mon cerveau, sur les méninges. Une idée me vient, utiliser le feu, l’ennemi héréditaire de l’eau. Oui ! Faire sortir la goutte de ma tête et la plonger dans le feu. A travers le brouillard de ma douleur, je me rappelle le four en céramique qui trône dans mon jardin. Celui que j’utilise l’été pour mes soirées entre potes autour d’une bonne pizza-maison.

Je me précipite à l’extérieur, gémissant, le visage contracté de douleur, ruisselant de sueur nauséeuse. Le four est là. Par chance je l’ai nettoyé il y a quelques jours, j’ai déjà chargé du bois et le liquide inflammable est posé juste sous la bouche du foyer. Je chancelle jusqu'à poser mes mains sur les pierres réfractaires brûlantes, chauffées par le soleil, qui entoure l’âtre. J’ouvre péniblement le bidon d’allume-feu. J’ai des vertiges. La goutte a probablement sentit ce que je préparais et elle est en panique. Cela me pousse à continuer, si elle a peur c'est que ce que je fais a des chances de réussir. J’asperge avec difficulté les bûches, le papier et les morceaux de cagette que je perçois à peine à travers les flashs rouges de violente douleur qui s’accentuenr encore dans ma tête. Je sens qu’il me faut me dépêcher car je risque de perdre connaissance. Des allumettes !? Où ? Oui ! Là ! J’ouvre la boîte, la moitié se répand à mes pieds et sur les rebords du four. Mes mains tremblent horriblement. Je brise la première. La sueur m’aveugle en coulant dans mes yeux. À ma deuxième tentative, j’arrive à m’en saisir de plusieurs. Je gratte et je soupire devant le crépitement et l’odeur du souffre qui me parvient aux narines. Je pique le foyer, plus que je ne pose, avec les allumettes enflammées. Le feu prend immédiatement, se répand sur les bûches et sur ma main qui est enduite de liquide par mes manipulations tremblantes. Mais je n’y prête pas plus d’attention. Je dois vite m’assurer que la goutte ne s’échappera une fois plongée dans le feu. Il faut que je l’assomme. Je plie en peu les genoux et précipite ma tête contre la saillie de brique sur le côté du four. Mon crâne émet un sinistre craquement en se fracassant sur la pierre. Le sang vient se mêler à la sueur dans mes yeux. Je suis aveuglé, mais je recommence pour être bien sûr que la goutte soit sonnée. Le monde qui m’entoure n’a plus de présence, je suis comme enfermé dans un tunnel obscur et mes yeux sont une percée sur le jour à plusieurs dizaines de mètres. J’abats mon crâne une seconde fois au même endroit. Cette fois, le crâne ne craque presque pas, mais un horrible bruit liquide résonne dans mon esprit tourmenté. Je m’accroche. Ma vision s’obscurcit, je me maintiens de mes deux mains pour ne pas perdre l’équilibre. La dernière chose que j’entrevoie est la saillie de pierre recouverte de sang et de morceaux blanc d’os brisé avec ce qui ressemble à des morceaux de chair et de peau. Aveugle désormais, à peine conscient, j’ai oublié qui je suis mais pas ce que je dois faire. Tuer la goutte ! La tuer pour me sauver. Je tâtonne devant la bouche béante du four. La forte chaleur qui fait roussir les poils de mes bras me donne un ultime moment de réconfort. Je tombe, plus que je ne m’enfourne vers le coeur d’où provient cette chaleur. Je parviens à ramper à l’intérieur. Je ne sens plus mon corps, mais je pense que la moitié est dans le four, ce qui bloque toute échappatoire à la goutte. Je ne sens plus mes bras ou ma tête. Je ne sens pas plus le feu faisant partir en lambeaux ma peau grillée, les cheveux, mélangés au sang, grésiller sur mon crâne. Je n’entends pas plus les bruits suintants que font mes yeux en éclatant sous l’effet de la chaleur alors que mon visage s’habille d’un sourire sans lèvres, dévorées par les flammes.

Ma dernière pensée, victorieuse, est pour...

Cette goutte,

la goutte.

© Eleken Traski, mai 2006

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