Tout le monde sait que Jean-Luc Saudier était un grand musicien. Ses travaux ont marqué le registre de la chanson française, encore vingt ans après son suicide les jeunes actuels adorent cet artiste. Je ne me mouille pas trop en avançant que Saudier était le Kurt Cobain de la chanson française. Même engouement des fans, même charisme, même fin tragique.
Si je parle de cette fin tragique c'est pour dévoiler des secrets que j'ai gardés pendant ces vingt ans, des secrets effroyables que Jean-Luc m'avait dit de passer sous silence, pour que cela ne porte préjudice ni à ses ventes ni à ses concerts. Je sais tout cela car il était un très bon ami à moi : nous nous connaissions depuis le collège et déjà à cette époque nous nous échangions nos histoires, et nos ragots. Ceci m'avait d'ailleurs valut quelques apparitions à ses côtés dans des magazines de presse people. Avant sa mort, Jean-Luc me légua par testament une petite propriété à flanc de montagne en Savoie, en aplomb du lac du Bourget ainsi qu'une lettre cachetée.
Cette lettre, qui contenait des choses plus horribles que ce qu'il avait su me raconter, je l'ai lue avec émotion et torpeur. Puis je l'ai retapée sur mon ordinateur en enlevant toutes les corrélations qu'il pouvait y avoir entre lui et les évènements relatés. De cette manière si quelque paparazzi ou inspecteur tombait sur ce fichier, je pouvais toujours faire croire que l'histoire rocambolesque était le fruit de ma démence. Malheureusement, je ne remet pas en doute la parole de mon défunt ami, et j'ai bien peur que cette histoire était bien réelle. Pour accepter ce qui est arrivé à Jean-Luc, il faut admettre que certains faits sont inexpliquables, que parfois des dimensions étranges interfèrent avec la notre.
Ne me jugez pas sur ce que j'écris, ne pensez pas non plus que je souhaite déshonorer mon cher ami. C'était son désir, me faire témoigner sans le discréditer, un certain temps après sa disparition, pour m'éviter de me faire fustiger pour diffamation. Aujourd'hui j'ai fait quelques recherches, j'ai fait quelques expériences, pour ôter tous mes doutes. J'ai comme ouvert une boîte de Pandore que je vais, par cette confession, avec vous, tenter de refermer.
Dans les secrets que Jean-Luc m'avait dit de son vivant, il y en avaient qui pouvaient compromettre grandement sa carrière d'artiste. Il m'expliquait par exemple que la plupart de ses mélodies n'étaient pas toutes son oeuvre directe. Que celles qui avaient le mieux marché étaient le fruit de travaux perdus sur lesquels il est tombé un peu par hasard, d'un biologiste m'assurait-il, qui aurait étudié les réactions humaines aux sons, et qui aurait trouvé des mécanismes communs à tous les êtres humains. De cette manière il avait une recette miraculeuse pour faire des titres que les auditeurs apprécieraient machinalement à cause de stimulations nerveuses ou je ne sais quoi.
Selon ses dires, les artistes qui marchaient tombaient par hasard sur une mélodie régie par les critères qu'il avait pu déterrer. Des fois, quand je tentais d'être rationnel en lui disant que c'était son génie qui faisait sa renommée, il me mettait en garde, et nous avions eu à plusieurs reprises un débat résumable en : "Mais crois moi Lucas, je t'en prie, je ne veux pas te prouver que j'ai raison. Fais moi confiance même si cela ne te semble pas logique, te faire la démonstration de la réalité serait te faire autant de mal que je récolte des compliments.-Tu sais je suis scientifique, je ne crois que ce que je vois, et même s'il y a un semblant de science dans ton explication. Le joueur de flûte qui attire les souris puis les enfants, je n'y crois pas trop.-Et bien tu as tort, les mythes et les légendes sont souvent issues de réalités.-Arrêtes tes sottises voyons, et pendant que tu y es, ton chien c'est Zeus transformé ?-Hahaha! Bon tu ne veux pas me croire, tu es trop borné, j'abdique."
Ha si j'avais su ! je ne lui aurais pas tenu tête si longtemps. Il m'a fallut attendre la sortie de son 3ème album, il y à vingt-trois ans, pour que je commence à croire en ce qu'il me disait les cinq années précédentes. Car même s'il était plaisantin, ce n'était pas ses manières de s'obstiner sur de longues périodes. Il aimait les blagues et les gags, mais les plus courts étaient, pour lui comme pour moi, les meilleurs. Heureusement il n'a jamais tenu rigueur de mon scepticisme, m'a toujours considéré comme un ami, et continuait à me dire ses problèmes. C'est seulement quand j'ai pu lire sa lettre posthume que j'ai compris qu'il me demandait d'être plus curieux et de l'aider. J'aurai dû être plus opiniâtre encore que je ne l'étais dans mon doute, peut-être il m'aurait prouvé avant sa mort ce qu'il me révélait en s'en allant.
Comme je vous l'ai dit, Jean-Luc m'avait légué une résidence sur le bord d'un lac. Je ne connaissais pas la région, et selon ses proches il s'était épris soudainement de la Savoie et du Lac du Bourget. La lettre m'expliquait que ce n'était pas un simple cadeau. C'était selon ses mots, plus un "cadeau empoisonné", une "quête inachevable" qu'un simple remerciement. Je devais détruire cet endroit, tout seul, sans éveiller les soupçons des autochtones. Son désir était pour le moins farfelu. Mais vu le mystère qui planait autour de sa disparition, et l'état dans lequel j'étais. J'ai d'abord décidé de passer sous silence cette partie du testament. Je préférais soutenir la famille de Jean-Luc. Je rendais des services. Par exemple pour éviter à sa femme et ses enfants de trop se montrer aux journalistes, je leur faisait les courses.
J'essayais de ne pas trop y penser mais la curiosité était vraiment trop forte, d'autant plus que les spéculations sur le décès de Jean-Luc Saudier allaient bon train. Tous les médias parlaient de ça et je sentais que j'avais un élément de réponse, qu'aucun pigiste, même le plus inspiré, n'aurait pût inventer. Je choisis donc après trois années d'attente, de parler à Séverine, la femme de Jean-Luc à propos de cette demeure : "Séverine, je ne t'en ai jamais parlé, mais tu sais, la propriété que m'a laissé Jean-Luc..." Elle me coupa "Oh? tu peux la vendre si tu veux, mais s'il te plais vide la des effets personnels que tu y trouveras, moi et les enfants n'y sommes jamais allé mis à part pour visiter. Jean-Luc s'était acheté cet baraque sur un coup de tête. -Euh, non je ne compte pas la vendre, mais tu dis que ton mari l'avait acheté sur un coup de tête ? ou un coup de coeur ?-C'est vrai on peut dire coup de coeur, le lac est apaisant, mais il aurait pu choisir une maison de l'autre côté du lac, ou même de la montagne. Il y a bien un autre lac en bas de l'adret de cette montagne... la chaîne de l'Epine, ou de la Dent du Chat je ne sais plus trop.-Il y allait seul dans ce coin ?-Oui c'était quand il voulait trouver de l'inspiration. Je lui faisais confiance, il était très fidèle, ne t'inquiète pas pour ça.-Bon, j'irai voir ça, si je trouve quelque chose qui appartenait à ton mari, veux tu que je te les envoies ?-Si tu trouves des photos ça serait vraiment génial, mais si tu ne trouves que des habits et des paroles de chansons, tu peux tout jeter."
J'entrepris alors une collecte de renseignements sur ce coin de France, La Dent du Chat et les légendes qui l'entourent. J'ai pu lire que la Dent du Chat est un pic rocheux à l'extrémité d'une montagne allongée. Son nom vient de sa forme. Les photos que j'ai trouvé montraient bien la forme de canine du caillou. On pouvait s'y balader, et c'était un point de vue exceptionnel sur les deux lacs : le lac du Bourget d'une part et le lac d'Aiguebelette d'autre part. Les images que j'avais glanées m'avaient pendant cette période là un peu fait oublier que je devais détruire cette propriété, le paysage du Bourget est franchement reposant, et nul n'aurait pu imaginer que les flancs de montagnes cachaient autant de choses. Comme les congés annuels approchaient, j'ai décidé de prendre mes vacances dans cet endroit. Mes préparatifs furent simples. J'avais prévu de loger dans un hôtel à proximité, mais j'ai quand même pris de quoi dormir dans ma petite nouvelle maison. Je partis donc début août à la manière d'un vacancier ordinaire. Qu'avais-je de mieux à faire que de m'installer sur la plage dans le but de passer pour un touriste normal ?
Après cinq heures de voiture, je suis arrivé un vendredi en début d'après midi, dans un hôtel du village du Bourget du Lac. J'avais réservé ma chambre pour dix jours. Ceci me laissait du temps pour profiter du lac et des montagnes avoisinantes, ainsi que du temps pour visiter cette maison, la vider des objets trop personnels, et aviser de la détruire ou non, en effet cela aurait sans doute été très dommage de renoncer à un tel endroit si Jean-Luc était bel et bien fou. Je ne saurais pas l'expliquer, peut-être je n'étais pas curieux, ou alors j'avais une appréhension trop grande, mais lors de mes trois premiers jours sur place, je n'ai pas ressenti le désir d'aller voir. J'avais l'adresse, je savais par quel chemin il fallait passer pour rejoindre ce petit chez moi. J'avais tout bien repéré sur des cartes, enfin je m'étais suffisamment préparé pour venir serein.
C'est pourquoi les deux premières journées de mon séjour, je me suis cantonné à aller piquer quelques têtes dans l'eau du lac, et à me promener paisiblement sur ses berges. D'autres touristes avaient les mêmes occupations : se baigner, prendre le soleil. La plage est restreinte mais le relief entourant ce lieu offre un spectacle inouï et fait oublier que si on est en Savoie c'est pour la majestuosité des hauteurs et non pour la vasteté d'un lopin couvert de sable. Rien, non rien ne m'aurait permis de deviner l'horreur que j'allais vivre par la suite. Je ne suis jamais retourné sur place, et n'y retournerai jamais malgré certains désirs inexpliqués qui me pousseraient à revoir ce paysage. Repenser à ses lieux me les fait percevoir sous un nouvel angle. Je ne m'imagine pas les montagnes plus hautes qu'elles ne l'étaient, mais plus pernicieuses, comme si elles avaient un regard prédateur sur les activités humaines du coin.
Le troisième jour par contre, il me restait six jours de prévus sur mon planning. C'est pourquoi je suis arrivé à me motiver assez pour me rendre sur place. Avant cela j'ai vérifié que tout était dans la voiture au cas où je décidais de loger là bas. Un peu de nourriture, un réchaud à gaz, une lampe électrique, et tout ce qu'un ancien scout peut trimballer quand il part en expédition. J'avais chargé mon téléphone cellulaire, en croisant les doigts pour qu'il capte le réseau sur place. La décision de partir fut prise assez promptement. J'avertis le réceptionniste de l'hôtel que j'allais faire un tour, et que s'il ne me voyait pas revenir, c'est que je laissais ma chambre, il accepta sans broncher après quoi je le payais pour ces quelques nuits dans son établissement. Sans perdre de temps je me mis en route, et suivis l'itinéraire que je m'étais imprimé.
J'arrivai dans les lacets de route, au bout de quelques virages, il y avait un petit chemin qui bifurquait du tracé sinueux, puis qui conduisait à mon lieu de vacances. Très caillouteux, il ballottait ma voiture même en roulant lentement, et je devais m'agripper fermement au volant pour suivre le chemin que je voulais, au bout duquel m'attendait une petite maison. Le terrain alentour était en friche depuis ces dernières années, voire plus encore Jean-Luc ne venant pas ici dans le but de faire le bûcheron. Cloîtré entre des arbres épineux, la masure n'était pas très haute, le toit recouvert de mousses et de lichens ne rajoutait pas un mètre à l'unique étage qu'elle comptait. La végétation avait gagné les alentours et s'attaquait à la porte et au bas des murs. La nature avait jeté son dévolu sur la baraque, et commençait à l'engloutir. A proximité d'une fenêtre, un arbrisseau arborait fièrement ses jeunes et courtes branches. On entendait beaucoup le bruit des oiseaux ; cela ne m'avait pas sauté aux yeux à l'époque, mais en y repensant plus tard avec un peu de recul, il y avait anormalement beaucoup d'oiseaux. J'avais juste été amusé de voir des mouettes, comme celles du lac.
Je sortis de mon véhicule, fouillant dans mon portefeuille un petit sachet en plastique jauni, contenant deux choses : la clé de la maison et un mot de Jean-Luc, il n'avait pas de plis, seuls la couleur du papier et la pâleur de l'encre trahissaient l'âge de ce message. Ce sachet m'avait été donné par un huissier qui se chargeait du testament de Jean-Luc, de sa part. Tout était encore à sa place, comme le jour où j'avais lu le mot par curiosité et l'avait replacé lui et la clé dans mon portefeuille en attendant ce jour. Je ne l'avais lu qu'une fois, et l'avais vite oublié. Mais l'émotion que je ressenti en le revoyant presque intact, dans ce lieu si étrange, dont j'avais put rêver et cauchemarder à plusieurs reprises : tout cela m'avait remémoré en une fraction de seconde l'intégralité du message. J'avais l'impression oppressante d'entendre mon ami me parler, sa voix me troublait : « Cher Lucas, pardonne moi d'être parti aussi vite, pardonne moi pour tout ce que j'ai fait et ce qui va suivre. Si tu n'oses pas, je ne t'en voudrai pas, mais si tu commences, s'il te plaît, va au bout. » Cette réminiscence, je voulais être sûr qu'elle était juste, je dépliais alors pour voir l'ensemble de la phrase inscrite. C'était bien ça. En temps normal j'aurais été fier d'avoir eu une mémoire aussi solide, toutefois ce coup-ci, j'étais plutôt mal à l'aise. Le sentiment de devoir faire le pas, de devoir se jeter dans la gueule du loup m'envahissait, de la même manière que les plantes avaient envahies l'espace entourant la maison.
Pour m'éclaircir les idées, je me posais en m'appuyant sur la voiture, les fesses sur le capot. Après vingt bonnes minutes à réfléchir, à ralentir mon coeur qui s'emballait quand je ne parvenais pas à fuir les idées étranges. Je bu une bonne rasade d'eau pour me donner de la force, pour bouger et me désamarrer de la voiture où m'avait rivetés les souvenirs des crises de folies de Saudier et la précision avec laquelle il avait décrit l'édifice dans sa lettre posthume : « S'il était aussi précis pour cela pourquoi aurait-il inventé des histoires aberrantes, pour me faire peur ? Je ne crois pas... pourtant dans sa lettre il avait parlé d'une monstruosité, d'une horreur... ». Heureusement, boire un peu d'eau me rappelait simplement que j'étais humain, que tout était normal et que je me devais de douter des bêtises de Jean-Luc. Je pris donc la clé dans une main, et m'avançai vers la porte en faisant des grands pas pour enjamber les quelques buissons qui recouvraient un petit chemin de pierres menant à l'entrée.
Arrivé devant celle-ci, je vis d'abord que la serrure était plutôt rouillée, et j'étais perplexe quant aux chances qu'avait la clé de rentrer dans la serrure. Cela dit je n'avais pas le choix. La fine clé plate accrochait beaucoup la serrure, et je dû forcer pour faire pénétrer celle-ci entièrement. Vînt le moment de tourner la clé, à nouveau j'eus du mal. Le mécanisme grinçait, et demandait qu'on laisse un peu de jeu dans la serrure : il ne fallait pas vraiment la pousser jusqu'en butée pour enclencher l'ouverture. Après deux pénibles tours, la porte se décala vers l'intérieur, mais pour l'ouvrir complètement il fallait vaincre l'âge des gonds et le gonflement du bois de cette porte. En faisant preuve d'un peu de vigueur, le seuil de la porte m'autorisa à entrer.
Dedans, la luminosité était faible, et surtout, il faisait frais. Tandis que dehors la température était presque étouffante, il faisait meilleur, dans la maison. L'air frais portait une odeur de poussière, comme les greniers qu'on ne nettoie presque jamais. Cette évocation était renforcée par les toiles d'araignée accrochées aux carreaux de la fenêtre, au fond du couloir qui se tenait devant moi. A l'exception d'un coffre sous cette fenêtre, ce vestibule était complètement vide. Il y avait bien une lampe au plafond qui me rassura sur le confort de cette bicoque, mais aucun meuble. Immédiatement sur ma gauche une porte ouverte donnait sur la cuisine, j'y voyais une table et une petite plaque de cuisson à côté d'un évier. A l'autre bout du couloir, toujours à gauche, une porte fermée ; et sur le mur de droite, juste une porte vitrée.
La lumière bien entendu ne marchait pas, je n'avais d'ailleurs pas vu trace du réseau électrique car je me doutais bien qu'EDF n'ait pas tiré de câbles souterrains jusqu'ici. En partant à la recherche d'un générateur, je jetai d'abord un coup d'oeil rapide à cette cuisine : elle avait tout d'une cuisine typique, une table nappée pour deux personnes, deux chaises de bois, un petit four sous une plaque de gaz, un évier et des placards. De la vaisselle était encore sur l'égouttoir et avait été envahie par la poussière et les toiles. Rien ne dérangeait dans la cuisine, c'était un confort modeste et un peu obsolète, mais tout était rassurant, tout me ramenait à penser que ce lieu était normal.
Je continuai ma progression vers la pièce fermée du fond de couloir, en donnant un rapide coup d'oeil dans la pièce de droite, en l'occurrence, un salon. La salle fermée du fond, était une chambre. La porte n'avait cette fois pas fait de résistance. La pièce était meublée assez simplement, un lit avec de vieilles couvertures, une malle ouverte avec des habits, sans doute des reliques de Jean-Luc, que beaucoup s'arracheraient m'attirait l'oeil, d'une manière peu commune. Ma curiosité était vraiment aiguisée dans ce lieu, et exubérante devant ce coffre béant. En me rapprochant, pourtant, c'était une malle normale elle contenait bien, comme je le pensais, uniquement des habits. Contenant des habits, il y avait aussi une commode sur laquelle reposait avec un équilibre étonnant, une petite lampe de chevet au bord du lit. Au sol, une espèce de peau d'animal en guise de tapis. C'est en ressortant que je vis sur la face intérieure de la porte, une photo de Jean-Luc le sourire au lèvres portant sa fille sur les épaules. Je me recueillis un moment à la mémoire de mon ami. La pièce était plutôt propre, et contrairement à la cuisine elle ne donnait pas, à l'exception de la malle d'habits, l'impression d'avoir été abandonnée à la hâte. Je décidai de laisser cet endroit tel quel et de continuer ma visite avant de m'y installer.
Le salon était par contre vraiment étrange. Partout on trouvait des feuilles de musiques. Deux étagères étaient remplies d'ouvrages de musique poussiéreux. Je passais ma main pour lire les titres se trouvant sur les couvertures reliées. Un vrai trésor ! Des partitions de Mozart, Wagner, Beethoven, Chopin, Vivaldi, sans classement apparent. Conscient de la rareté de ce que j'avais devant moi, je ne put m'empêcher de feuilleter quelques unes des partitions au passé sans doute chargé. Un bon nombre était annoté, des zones entières de partitions étaient entourées, tout cela avec une encre presque aussi âgée que les bouquins eux mêmes. Il y avait, j'en était certain, eu un travail immense effectué sur ces livres. En prospectant je trouvais dans des livres et des classeurs de feuilles photocopiées, des partitions de groupes et de musiciens ayant fait fureur il y a moins longtemps. Petrucciani, les Beatles, les Rolling Stones, des groupes mythiques ainsi que des artistes que je ne connaissais même pas, Lonah, parfois des initiales MDLJ et bien d'autres. J'avais l'impression de me trouver dans sanctuaire, une bibliothèque d'Alexandrie dédié à la musique. Le simple passage en revue des noms des livres me pris aisément une heure. Une heure pendant laquelle j'avais retourné quantité de poussières.
Je suis donc allé ouvrir une fenêtre, devant moi, pour aérer un peu et évacuer cette poussière, et en me retournant j'entrevis une trappe sur le sol. Je ne l'avais pas remarqué auparavant tellement j'étais intrigué et époustouflé par le dépôt musical du salon. Je ne sais plus trop ce que je m'attendais à découvrir en dessous de cette trappe, mais une chose est sûre, c'est que je n'aurais pu le deviner. A vrai dire, j'en doute encore. Était-ce une hallucination ? Je ne crois pas. Mais en soulevant la petite porte, je dévoilais un halo irisé, qui faisait la jonction entre le rez de chaussé et le sous-sol. Une lueur certes faible, mais inexplicable. Elle n'avait rien de commun avec ce que mon expérience d'homme se pouvait souvenir. Pourtant j'avais, sans prétention, une solide culture scientifique, et connaissais des phénomènes luminescents, mais ne donnant pas de la lumière comme celle qui éveillait ma curiosité dans ce cas précis. A cette lueur bleutée qui commençait à m'éblouir, s'additionnait une petite mélodie, qui depuis mes oreilles acheminait un tremblement doux dans tout mon corps via mes os, mes ligaments et mes muscles grelottants. Je ressentais toutes les parties de mon ossature mieux que jamais, et ceci m'apportait une comme une compréhension de mon corps, un sentiment de puissance et de contrôle de moi inouïs.
La conjonction des stimulations lumineuses et acoustiques, me transportait, et exacerbait ma curiosité. Je descendis donc les quelques marches sous la trappe. Et sans me méfier le moins du monde, sans avoir la moindre suspicion, je traversai la barrière lumineuse qui me fit vivre un rafraîchissement inexpliqué. A cela s'ajoutait une forte impression de d'accélération et de déplacement car les notes de musique changeaient de fréquence en imitant l'effet Doppler de la sirène de pompier quand il passe devant vous. Le simple fait de rentrer dans la zone éclairée avait considérablement changé ma perception des choses et mon ressenti sur l'environnement. Dans cet endroit, tout semblait normal, mais j'avais une agréable sensation de bien être. Après cinq courtes minutes de plaisir, mes yeux s'habituèrent à la luminosité, et je put mettre une image sur l'endroit où je me trouvait : une cave classique, mais très spacieuse bien que le plafond était bas, la surface de celle-ci était quant à elle vraiment ahurissante en comparaison aux dimensions modestes de la maison.
Immédiatement à ma gauche se trouvait un générateur électrique, je l'actionnai en tirant sur la poignée. Le moteur de celui-ci s'alluma après quelques coups secs. Puis s'éteignit rapidement : il fallait sans doute changer l'essence. Le bruit du moteur avait résonné dans la cave, mais les réverbérations étaient singulièrement faibles. A vrai dire, le moteur était plus silencieux qu'il n'était supposé l'être vu sa génération. En face de moi se trouvait un laboratoire, ou plutôt un établi avec divers outils de chimiste, sur une paillasse, il y avait des tubes à essai vides, de la verrerie cassée et d'autres instrument dont je ne sais plus le nom, mais le tout était recouvert d'une épaisse et grasse couche de poussières. Au fond de se laboratoire, il y avait une bibliothèque d'ouvrages ayant mal vécu le cumul des années. Presque tous étaient dans un état dramatique, effrités, abîmés. Seul un livre, à la reliure dorée, avait du faire choix de ne subir ni l'empoussiérement ni les ravages du temps. Je m'apprêtai à le saisir par la tranche pour le sortir de l'étagère quand un courant d'air portant un accord de quelques notes de piano me glaça le sang. Ma main ne put atteindre le livre, j'étais tétanisé et ma volonté s'était enfuie. Cela me terrorisa j'avais presque réussi à trouver ce lieu normal et anodin, tant il était agréable et calme, mais ce bruit, à défaut de me déchirer les tympans, avait déchiré mon mental. J'étais là immobile, n'osant bouger la tête, en train de chasser un début de nausée qui m'avait retourné le ventre et offert un sacré vertige.
Je me retournais, lentement mais sûrement vers la direction d'où provenait ce son : derrière un rideau opaque, brun-rouge plus à ma droite. Prenant mon courage à deux mains, je fis un pas, puis un autre, encore un troisième. Entre chacun de ceux-ci, je déglutissais et prenais une forte respiration pour puiser la force de continuer. Ma main saisissant le tissu doux et chaud, d'un coup sec, dévoila un magnifique piano à queue dans une cavité de briques couvertes de mousses. J'ai facilement passé deux minutes devant l'objet, contemplatif, je me rappelle encore avoir senti mes yeux écarquillés, ma bouche légèrement ouverte, ma respiration calme et lente. Je ne pouvais pas me voir mais la première rencontre avec ce piano est restée gravée en moi, me le ra remémorer agite mes sens, fait voyager mon imagination. Comme Arthur saisissant Excalibur, comme Aladin frottant la lampe au génie, j'avais la certitude d'avoir devant moi une pièce unique. Je ne le savais pas encore, mais ce piano m'observait, un second son, posé et puissant sorti de la queue du piano. Il inonda la salle d'harmoniques parfaites, l'acoustique étant adorable, les réverbérations me laissèrent dubitatif. Le piano, animé par une force ineffable joua ensuite une mélodie qui m'est encore trop familière, celle-ci provoqua en moi un changement
Par curiosité, je pressais une touche blanche sur le clavier, un La, #A en notation anglo-saxonne, la note d'accord de tous les instruments, la note qui m'amadoua. L'audition de ce La me donna plus qu'envie de continuer. Très vite, je posai mes deux mains et me mit à jouer des gammes, seule chose dont j'étais capable. Des tremblotements des décharges électriques se propageaient à chaque pression de touche, depuis la peau de mes doigts, puis le long de mes bras, toujours en surface de la peau, ces frissons remontaient dans mon cou et mon visage, pénétraient mes narines et ma bouche, sur leur passage hérissaient mes poils. J'en fermais les yeux, relevais la tête et mordais ma lèvre inférieure pour ne pas succomber à cette expérience hors du commun. Lorsque mon crane fut atteint, en une fraction de seconde le frissonnement emprunta ma colonne vertébrale pour finalement envahir mon corps tout entier. Je me mis soudainement à jouer du Wolfgang Amadeus Mozart, je me sentais corps et âme en lui, doté de son talent. Après avoir fini de jouer la 9ème sonate pour piano. Je ne pu prendre de répit. C'était plus fort que moi, je n'avais aucun contrôle sur moi. A peine avais-je remarqué que je ne pouvais rien faire, mes mains se mirent à bâtir l'étrange mélodie du départ. Je la jouai encore et encore, en l'embellissant à chaque reprise, en accompagnant une charpente d'accords, de volutes de liaison, de colonnes de trémolos.
J'ai joué ainsi pendant je ne sais combien de temps, ça m'a semblé quelques minutes seulement, mais j'ai joué un répertoire particulièrement épais, de Chopin à Wagner, en passant par Sati, j'ai également joué des morceaux de jazz, un répertoire épais et diversifié. Je décidai de quitter le piano quand mes mes doigts, boursouflées d'avoir trop pianoté, se mirent à me faire une douleur forte. Je me levai, l'air de rien, et repartai, traînant des jambes lourdes et fatiguées, je remontai les escalier, retraversai la barrière lumineuse sans ressentir cette fois-ci l'étrange effet d'accélération. Une fois de l'autre côté, ma douleur s'amplifia, et une grande et forte fatigue s'empara de moi et de ma volonté. J'allai me coucher, dans la chambre et m'endormi aussitôt. Ma nuit fut longue, reposante, et dès le matin. Des choses me troublaient, mes chaussures par exemple : j'étais sûr de les avoir laissées au pied du lit, mais elle s'étaient retrouvées devant la porte. Une envie forte me prit, comme une obsession, j'avais envie de retourner en bas, lire et cette fois pouvoir lire l'étrange livre, ce que je fis aussitôt. Descendre les marches, traverser la barrière bleutée et revivre, dans le sens de la descente, l'effet indescriptible d'accélération. Je marchai en direction de la petite bibliothèque, avec détermination je m'emparai du livre à la couverture jaunie, l'ouvrit et m'abreuvai des phrases et illustrations sur lesquelles je tombai. Cette fois-ci le piano ne m'avait pas appelé, il m'avait, si je puis dire, autorisé à lire le livre, mais d'un autre point de vue, m'avait surtout laissé s'abattre sur moi la malédiction du livre. Je cherchai un renseignement sur la musique, et trouvai un large chapitre, parcouru rapidement il m'apprit comment ce piano avait été enchanté, comment un sorcier y avait scellé son âme. D'abord la curiosité, puis la corruption par le pouvoir de ma personne me donnèrent envie d'expérimenter des magies occultes. Je pris le livre et allai jouer une litanie au piano, celle-ci me fit vivre des instants indécents, me grisa par ce qu'elle contenait, je vivai dans un univers secondaire, et mes sens étaient ici, portés par la quintessence du plaisir. Comme une intronisation, ce rituel de musique m'apporta des connaissances, succédanés d'omnisciences tant et si bien, que pendant deux autres jours, je refit la même aventure interdimensionnelle, j'ai augmenté honteusement mon talent de musicien pendant cette période. J'ai pour ainsi dire, vendu mon humanité ce premier matin là.
La seule chose qui me sortit de cet endroit fut, le besoin primaire de l'humain : la faim. Je n'avais pas mangé depuis mon arrivée, j'avais juste pu boire au robinet du lavabo. Je n'avais rien touché mis à part le lit et le sous-sol. La faim était trop grande, mon estomac me sauva, en milieu d'après midi, des chaînes musicales incarnées par ce piano et ce livre maudit. Force, lucidité et ambition, la faim m'avait offert ce qui me manquait depuis trois jours. Je sortis de la propriété en prenant ma voiture qui ne peina pas à démarrer, conscient de ma fébrilité prendre la voiture ne m'inspirait pas confiance. Je descendis lentement mais sûrement les longs lacets en direction du village du Bourget, pressé de pouvoir me restaurer. Chaque hectomètre était une épreuve, des gouttes de sueurs commençaient à perler sur mon visage, et sans contestation, perlaient par chacun des pores de ma peau, la chaleur était suffocante, la faim omniprésente, le volant glissant, mes habits collants et le compteur menaçant. Je suis arrivé en ville je commençais à avoir la tête qui tournait, je me suis garé devant le premier troquet que j'ai vu, des gens étaient là. J'ouvris la porte et me suis levé trop vite, j'eus une syncope, qui plaça devant ma vue un voile sombre, presque mortel. Ma perception se déforma, les contours des gens s'inclinant, ondulant, se brouillant. J'entrevis une personne vêtue de rouge se lever, entendit des bruits de voix indiscernables, quand mes pieds eux, ne sentaient plus vraiment le sol en dessous d'eux. Je n'ai pas souvenir d'avoir eu le temps de toucher le sol, l'homme m'ayant rattrapé à temps. Il m'offrit à manger, demandant encore et encore s'il devait appeler un médecin. Je refusai oscultation comme diagnostic, une chose n'avait pas changé, mon orgueil et ma volonté de m'occuper de moi, moi-même. Une fois un peu remis de mes émotions, je commandai un menu du jour, pot-au-feu. Mon sauveur m'avait contemplé avec des yeux de merlan frit engloutir le repas en un rien de temps. J'avais l'impression qu'il se doutait de quelque chose, qu'il allait se passer quelque chose, étais-je monstrueux ? c'est vrai que je ne m'étais pas regardé dans la moindre glace, pas même le rétroviseur de ma voiture. Dans le livre maudit, il y avait des hommes-bêtes, aux traits de visage tortueux, qui sait ? j'avais peut-être dans mes périodes d'inconscience, fait des expériences interdites ?
Je me levai, tentai de rester serein en laissant un billet pour payer le repas que je devais. Parti en direction de la vitrine du bar, pour voir mon reflet. S'il avait bien l'air normal, les gens à l'intérieur du bar, intrigués me regardaient avec insistance, était-ce ma dégaine d'ermite mal rasé ? je ne sais pas trop, en tout cas, quand je m'aperçut que quatre paires d'yeux me fixaient, je commençai à voir s'allumer en elles, des lumières écarlates sardoniques. Je pris la fuite, m'enfonçant plus profond dans la ville. Toute les personnes devenaient difformes, tout s'altérait, je vivais dans un monde à deux doigts près ressemblant à des illustrations du livre maudit. Je demandai à un homuncule à trois yeux le chemin de l'église la plus proche, pour me couvrir d'eau bénite, celui-ci me l'indiqua mais son troisième oeil, j'en suis sûr, me dévisageait. Sans le remercier je partis dans la direction qu'il m'avait pointée, bien que ce qu'il avait balbutié m'avait semblé complètement inaudible et absurde. Arrivé sur une place, à ma gauche une église, édifice de pierre, partout ailleurs, les routes devenaient chair sanguinolente, les passants des gnomes, et autres spectres translucides. Rien n'allait bien pour moi, je gardai la raison, tout cela n'était que folle jubilation de mon esprit. J'ai tout de même eu la bonne idée, ou plutôt l'heureux réflexe machinal, de jeter un oeil avant de mettre un pied sur la route : un leviathan iridescent déboula en ma direction, et de son oeil droit me reluqua comme s'il était frustré de ne pas m'avoir happé pour déjeuner. Je ne put, de toute manière pas traverser la route couverte d'hémoglobine : le clocher de l'église se mit à retentir. Chaque coup de cloche diffusait une onde de lueur blanchâtre que je pouvais voir. Ainsi, le beffroi s'était couvert d'un halo rassurant. Une autre lumière, bleutée cette fois venait de la montagne, dans le paysage. Je savais ce que je devais faire.
Armé de courage, je rebroussai chemin en direction de mon véhicule. J'y allais d'un pas déterminé, en me forçant, bien entendu à laisser mes yeux sur le moins de détails épatants possible. De leurs coins, il voyaient atrocités, des humains empalés, des monticules viscères remplaçaient les panneaux. L'odeur délétère, agressait avec ferveur mes narines. Ma conscience en prenait réellement un coup, laissant place à la folie. En arrivant enfin à la voiture, je pu m'asseoir, respirer un air qui me semblait plus sain. Cette voiture était un peu mon point d'ancrage à la réalité. Petit à petit, les choses redevenaient normales. Les vitrages de la voitures étaient moins pernicieux que mes verres de lunette. Je but une rasade d'eau d'une bouteille qui devait traîner depuis mon arrivée, certes infâme au goût cette eau me redonna un peu de forces. Après une dizaine de minute passées haletant sur mon siège, les images que je percevait étaient à nouveau ma réalité, celle que j'ai toujours vécu. Je me mis en tête le voeux de Jean-Luc, je m'autopersuadai. Remontant la route, je contemplai le lac, les hallucinations revenaient, et cette fois, la voiture n'allait pas contrecarrer l'inévitable convulsion du paysage. Les bateaux devinrent des mains tranchées, les arbres autant de gibets. J'arrivais enfin dans le petit chemin de terre, la maison était une caverne, la lumière bleue était forte, m'éblouissait. J'ouvris le coffre, et saisi une machette que j'avais placé avec ma prévoyance de scout, au cas où la maison eut été envahie par les ronces. Je descendis, marquant des pas ferme et traversait la lumière bleue. Là, le piano commençait à jouer sa mélodie infernale, il tentait de m'envoûter à nouveau. Ma détermination était suffisamment importante pour ne pas me laisser piéger. Contre l'objet au son harmonieux, l'objet au tranchant aiguisé. Le piano démarra subitement une litanie pour me blesser, je ne sais pas quels accords il utilisait, mais chacune de ses mesures m'était douloureuse comme un fer chauffé à blanc sur ma peau. Je criai, donnant coup après coup sur les cordes tendues du piano. Toute cédèrent, l'une après l'autre, j'y mit tout mon coeur, l'objet infernal abattu, le charme s'effaça petit à petit. Je m'acharnai encore et encore avant de le remarquer. Le clavier était détruit. Jamais je n'aurais pensé pouvoir vandaliser une si belle pièce. Je suis ensuite allé chercher un pied de biche dans un magasin d'outillage, remonté et j'ai démantelé entièrement les planches du piano. Enfin je les ai brûlées une fois rentré dans mon domicile parisien. Je me devais de rendre cet ironique hommage au piano, il m'avait rendu odieusement bon en musique, je devais lui faire l'honneur de réchauffer mon appartement.
J'ai par la suite vendu ce lieu, mais pas sans avoir vérifié à plusieurs reprises que le charme était brisé. J'ai offert une partie de l'argent gagné à des artistes qui se disaient « libres », j'ai un peu été le mécène d'un jeune pianiste qui m'avait impressionné. Avant de vendre, j'ai vidé et vendu pendant des marchés aux puces, les livres de partitions restés là bas. Bien entendu, j'ai gardé le livre maudit pour ma personne. Je n'ai pas vraiment osé le regarder avant longtemps. Mais de savoir, chaque jour, qu'il se trouvait chez moi, de savoir aussi qu'il contenait des secrets, excitait mon désir. J'y ai appris des choses inavouables, des théories insensées. Cet ouvrage maudit aurait été façonné par des forces maléfiques dans le but de pervertir l'humanité. Il contient des détails sur la création et sur l'avenir de l'homme, les pactes des créateurs originels, des détails qui n'auraient jamais dû être révélés. J'ai pu communiquer, grâce à lui, a des entités indicibles, des personnages que l'on ressent sans jamais les voir. J'ai tenté de détruire le livre, il ne brûle pas, il ne se désagrège pas, et ne se raye pas, même contre le diamant de la bague de famille. Je l'ai appelé, Inaltérable, car ironie du sort, il est là pour altérer l'homme. J'ai décidé de cacher l'Inaltérable, dans un lieu où personne ne le cherchera. Il m'a maudit, ces secrets sont abominables, tant par leur nature que par leur évidence. S'en est devenu maladif, je suis obnubilé par ces tabous tellement ils sont évidents, mais ne comptez pas sur moi pour vous confirmer vos croyances noires, moi seul mérite de supporter cela, j'ai osé parcourir l'Inaltérable de long en large. J'essaye encore de croire à l'illusion, j'attends de me réveiller, je suis perdu, regarder l'homme courir après son destin est traumatisant.
C'est terrible à dire mais par exemple il m'arrive parfois de siffler ou de fredonner cette mélodie. Comme un réflexe, comme si elle ne me quitterait jamais. L'impression de ne pas être capable de diriger son propre corps est réellement effrayant. Je ne vous souhaite pas cela. Pire encore : quand je me promène, que je m'offre du repos, j'entends des oiseaux chanter cette mélodie. C'est certainement une illusion auditive de plus. Où alors, selon le livre maudit que j'ai trouvé, c'est que mon oreille est sensibilisée à des mystérieuses expressions de la conscience de l'univers faisant en permanence vibrer le monde. A la manière d'une antenne réceptionnant les ondes, mon oreille récupère ces messages venus d'une dimension imperceptible mais tout à fait cruciale pour notre survie. Quoi qu'il en soit, cela ne me quitte pas. Au contraire cela reviens encore et encore, je ne pense être prêt à assumer ni la présence de ces dimensions inconnues ni leur exploration, je ne suis pas une personne capable, de supporter cette vérité sans me poser des questions. J'ai tout essayé pour lutter contre cela. Pris dans une crise d'hystérie comme celle que j'ai décrit au Bourget, je me suis percé le tympan gauche pour diminuer les réverbérations de la mélodie de la dent du chat dans ma tête, en vain. Je me suis retiré de la vie active, j'ai tenté des doctrines réputées pour le bien être qu'elles confèrent dont le zen et le feng shui, mais c'était pire, me rappelant certains rituels, proposés dans l'Inaltérable, tournant autour des sensations de jouissance. Le plaisir m'est interdit. L'effroi est ma seule issue. C'est dans un effort immensurable que je vous ai livré mes secrets. Je pense de plus en plus sérieusement à quitter ce monde que je ne comprends plus malgré mes connaissances accrues sur certaines réalités. J'envisage sérieusement de quitter ce monde, en espérant que ces mots dissuadent tout homme de faire des recherches sur mon expérience. Si ma mise en garde est écoutée, je serais fier de moi, et aurais rendu un service à l'humanité tout entière. Merci de m'avoir lu jusqu'ici. »
Lucas Di Cioccio
le 05/01/2006
© FrihD (Di Cioccio Lucas), janvier 2006
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