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[edit] Acte I
Terrasse d’un rempart dominé par une terrasse et dominant d’autres remparts.
[edit] Scène I
ANDROMAQUE
La guerre de Troie n’aura pas lieu, Cassandre !
CASSANDRE
Je te tiens un pari, Andromaque.
ANDROMAQUE
Cet envoyé des Grecs a raison. On va bien le recevoir. On va bien lui envelopper sa petite Hélène, et on la lui rendra.
CASSANDRE
On va le recevoir grossièrement. On ne lui rendra pas Hélène. Et la guerre de Troie aura lieu.
ANDROMAQUE
Oui, si Hector n’était pas là !... Mais il arrive, Cassandre, il arrive ! Tu entends assez ses trompettes... En cette minute, il entre dans la ville, victorieux. Je pense qu’il aura son mot à dire. Quand il est parti, voilà trois mois, il m’a juré que cette guerre était la dernière.
CASSANDRE
C’était la dernière. La suivante l’attend.
ANDROMAQUE
Cela ne te fatigue pas de ne voir et de ne prévoir que l’effroyable ?
CASSANDRE
Je ne vois rien, Andromaque. Je ne prévois rien. Je tiens seulement compte de deux bêtises, celle des hommes et celle des éléments.
ANDROMAQUE
Pourquoi la guerre aurait-elle lieu ? Pâris ne tient plus à Hélène. Hélène ne tient plus à Pâris.
CASSANDRE
Il s’agit bien d’eux !
ANDROMAQUE
Il s’agit de quoi ?
CASSANDRE
Pâris ne tient plus à Hélène ! Hélène ne tient plus à Pâris ! Tu as vu le destin s’intéresser à des phrases négatives ?
ANDROMAQUE
Je ne sais pas ce qu’est le destin.
CASSANDRE
Je vais te le dire. C’est simplement la forme accélérée du temps. C’est épouvantable.
ANDROMAQUE
Je ne comprends pas les abstractions.
CASSANDRE
À ton aise. Ayons recours aux métaphores. Figure-toi un tigre. Tu la comprends, celle-là ? C’est la métaphore pour jeunes filles. Un tigre qui dort.
ANDROMAQUE
Laisse-le dormir.
CASSANDRE
Je ne demande pas mieux. Mais ce sont les affirmations qui l’arrachent à son sommeil. Depuis quelque temps, Troie en est pleine.
ANDROMAQUE
Pleine de quoi ?
CASSANDRE
De ces phrases qui affirment que le monde et la direction du monde appartiennent aux hommes en général, et aux Troyens ou Troyennes en particulier...
ANDROMAQUE
Je ne te comprends pas.
CASSANDRE
Hector en cette heure rentre dans Troie ?
ANDROMAQUE
Oui. Hector en cette heure revient à sa femme.
CASSANDRE
Cette femme d’Hector va avoir un enfant ?
ANDROMAQUE
Oui, je vais avoir un enfant.
CASSANDRE
Ce ne sont pas des affirmations, tout cela ?
ANDROMAQUE
Ne me fais pas peur, Cassandre.
UNE JEUNE SERVANTE, qui passe avec du linge.
Quel beau jour, maîtresse !
CASSANDRE
Ah ! oui ? Tu trouves ?
LA JEUNE SERVANTE, qui sort.
Troie touche aujourd’hui son plus beau jour de printemps.
CASSANDRE
Jusqu’au lavoir qui affirme !
ANDROMAQUE
Oh ! justement, Cassandre ! Comment peux-tu parler de guerre en un jour pareil ? Le bonheur tombe sur le monde !
CASSANDRE
Une vraie neige.
ANDROMAQUE
La beauté aussi. Vois ce soleil. Il s’amasse plus de nacre sur les faubourgs de Troie qu’au fond des mers. De toute maison de pêcheur, de tout arbre sort le murmure des coquillages. Si jamais il y a eu une chance de voir les hommes trouver un moyen pour vivre en paix, c’est aujourd’hui... Et pour qu’ils soient modestes... Et pour qu’ils soient immortels...
CASSANDRE
Oui les paralytiques qu’on a traînés devant les portes se sentent immortels.
ANDROMAQUE
Et pour qu’ils soient bons !... Vois ce cavalier de l’avant-garde se baisser sur l’étrier pour caresser un chat dans ce créneau... Nous sommes peut-être aussi au premier jour de l’entente entre l’homme et les bêtes.
CASSANDRE
Tu parles trop. Le destin s’agite, Andromaque !
ANDROMAQUE
Il s’agite dans les filles qui n’ont pas de mari. Je ne te crois pas.
CASSANDRE
Tu as tort. Ah ! Hector rentre dans la gloire chez sa femme adorée !... Il ouvre un œil... Ah ! Les hémiplégiques se croient immortels sur leurs petits bancs !... Il s’étire... Ah ! Il est aujourd’hui une chance pour que la paix s’installe sur le monde !... Il se pourlèche... Et Andromaque va avoir un fils ! Et les cuirassiers se baissent maintenant sur l’étrier pour caresser les matous dans les créneaux !... Il se met en marche !
ANDROMAQUE
Tais-toi !
CASSANDRE
Et il monte sans bruit les escaliers du palais. Il pousse du mufle les portes... Le voilà... Le voilà...
La voix d’HECTOR
Andromaque !
ANDROMAQUE
Tu mens !... C’est Hector !
CASSANDRE
Qui t’a dit autre chose ?
[edit] Scène II
ANDROMAQUE
Hector !
HECTOR
Andromaque !... Ils s’étreignent. À toi aussi bonjour, Cassandre ! Appelle-moi Pâris, veux-tu. Le plus vite possible. Cassandre s’attarde. Tu as quelque chose à me dire ?
ANDROMAQUE
Ne l’écoute pas !... Quelque catastrophe !
HECTOR
Parle !
CASSANDRE
Ta femme porte un enfant.
[edit] Scène III
Il l’a prise dans ses bras, l’a amenée au banc de pierre, s’est assis près d’elle. Court silence.
HECTOR
Ce sera un fils, une fille ?
ANDROMAQUE
Qu’as-tu voulu créer en l’appelant ?
HECTOR
Mille garçons... Mille filles...
ANDROMAQUE
Pourquoi ? Tu croyais étreindre mille femmes ?... Tu vas être déçu. Ce sera un fils, un seul fils.
HECTOR
Il y a toutes les chances pour qu’il en soit un... Après les guerres, il naît plus de garçons que de filles.
ANDROMAQUE
Et avant les guerres ?
HECTOR
Laissons les guerres, et laissons la guerre... Elle vient de finir. Elle t’a pris un père, un frère, mais ramené un mari.
ANDROMAQUE
Elle est trop bonne. Elle se rattrapera.
HECTOR
Calme-toi. Nous ne lui laisserons plus l’occasion. Tout à l’heure, en te quittant, je vais solennellement, sur la place, fermer les portes de la guerre. Elles ne s’ouvriront plus.
ANDROMAQUE
Ferme-les. Mais elles s’ouvriront.
HECTOR
Tu peux même nous dire le jour !
ANDROMAQUE
Le jour où les blés seront dorés et pesants, la vigne surchargée, les demeures pleines de couples.
HECTOR
Et la paix à son comble, sans doute ?
ANDROMAQUE
Oui. Et mon fils robuste et éclatant.
- Hector l’embrasse.
HECTOR
Ton fils peut être lâche. C’est une sauvegarde.
ANDROMAQUE
Il ne sera pas lâche. Mais je lui aurai coupé l’index de la main droite.
HECTOR
Si toutes les mères coupent l’index droit de leur fils, les armées de l’univers se feront la guerre sans index... Et si elles lui coupent la jambe droite, les armées seront unijambistes... Et si elles lui crèvent les yeux, les armées seront aveugles, mais il y aura des armées, et dans la mêlée elles se chercheront le défaut de l’aine, ou la gorge, à tâtons...
ANDROMAQUE
Je le tuerai plutôt.
HECTOR
Voilà la vraie solution maternelle des guerres.
ANDROMAQUE
Ne ris pas. Je peux encore le tuer avant sa naissance.
HECTOR
Tu ne veux pas le voir une minute, juste une minute ? Après, tu réfléchiras... Voir ton fils ?
ANDROMAQUE
Le tien seul m’intéresse. C’est parce qu’il est de toi, c’est parce qu’il est toi que j’ai peur. Tu ne peux t’imaginer combien il te ressemble. Dans ce néant où il est encore, il a déjà apporté tout ce que tu as mis dans notre vie courante. Il y a tes tendresses; tes silences. Si tu aimes la guerre, il l’aimera... Aimes-tu la guerre ?
HECTOR
Pourquoi cette question ?
ANDROMAQUE
Avoue que certains jours tu l’aimes.
HECTOR
Si l’on aime ce qui vous délivre de l’espoir, du bonheur, des êtres les plus chers...
ANDROMAQUE
Tu ne crois pas si bien dire... On l’aime.
HECTOR
Si l’on se laisse séduire par cette délégation que les dieux vous donnent à l’instant du combat...
ANDROMAQUE
Ah ? Tu te sens un dieu, à l’instant du combat ?
HECTOR
Très souvent moins qu’un homme... Mais parfois, à certains matins, on se relève du sol allégé, étonné, mué. Le corps, les armes ont un autre poids, sont d’un autre alliage. On est invulnérable. Une tendresse vous envahit, vous submerge, la variété de tendresse des batailles : on est tendre parce qu’on est impitoyable ; ce doit être en effet la tendresse des dieux. On avance vers l’ennemi lentement, presque distraitement, mais tendrement. Et l’on évite aussi d’écraser le scarabée. Et l’on chasse le moustique sans l’abattre. Jamais l’homme n’a plus respecté la vie sur son passage...
ANDROMAQUE
Puis l’adversaire arrive ?...
HECTOR
Puis l’adversaire arrive, écumant, terrible. On a pitié de lui, on voit en lui, derrière sa bave et ses yeux blancs, toute l’impuissance et tout le dévouement du pauvre fonctionnaire humain qu’il est, du pauvre mari et gendre, du pauvre cousin germain, du pauvre amateur de raki et d’olives qu’il est. On a de l’amour pour lui. On aime sa verrue sur sa joue, sa taie dans son œil. On l’aime... Mais il insiste... Alors on le tue.
ANDROMAQUE
Et l’on se penche en dieu sur ce pauvre corps ; mais on n’est pas dieu, on ne rend pas la vie.
HECTOR
On ne se penche pas. D’autres vous attendent. D’autres avec leur écume et leurs regards de haine. D’autres pleins de famille, d’olives, de paix.
ANDROMAQUE
Alors on les tue ?
HECTOR
On les tue. C’est la guerre.
ANDROMAQUE
Tous, on les tue ?
HECTOR
Cette fois nous les avons tués tous. À dessein. Parce que leur peuple était vraiment la race de la guerre, parce que c’est par lui que la guerre subsistait et se propageait en Asie. Un seul a échappé.
ANDROMAQUE
Dans mille ans, tous les hommes seront les fils de celui-là. Sauvetage inutile d’ailleurs... Mon fils aimera la guerre, car tu l’aimes.
HECTOR
Je crois plutôt que je la hais... Puisque je ne l’aime plus.
ANDROMAQUE
Comment arrive-t-on à ne plus aimer ce que l’on adorait ? Raconte. Cela m’intéresse.
HECTOR
Tu sais, quand on a découvert qu’un ami est menteur ? De lui tout sonne faux, alors, même ses vérités... Cela semble étrange à dire, mais la guerre m’avait promis la bonté, la générosité, le mépris des bassesses. Je croyais lui devoir mon ardeur et mon goût à vivre, et toi-même... Et jusqu’à cette dernière campagne, pas un ennemi que je n’aie aimé...
ANDROMAQUE
Tu viens de le dire : on ne tue bien que ce qu’on aime.
HECTOR
Et tu ne peux savoir comme la gamme de la guerre était accordée pour me faire croire à sa noblesse. Le galop nocturne des chevaux, le bruit de vaiselle à la fois et de soie que fait le régiment d’hoplites se frottant contre votre tente, le cri du faucon au-dessus de la compagnie étendue et aux aguets, tout avait sonné jusque-là si juste, si merveilleusement juste...
ANDROMAQUE
Et la guerre a sonné faux, cette fois ?
HECTOR
Pour quelle raison ? Est-ce l’âge ? Est-ce simplement cette fatigue du métier dont parfois l’ébéniste sur son pied de table se trouve tout à coup saisi, qui un matin m’a accablé, au moment où penché sur un adversaire de mon âge, j’allais l’achever ? Auparavant ceux que j’allais tuer me semblaient le contraire de moi-même. Cette fois j’étais agenouillé sur un miroir. Cette mort que j’allais donner, c’était un petit suicide. Je ne sais ce que fait l’ébéniste dans ce cas, s’il jette sa varlope, son vernis, ou s’il continue... J’ai continué. Mais de cette minute, rien n’est demeuré de la résonnance parfaite. La lance qui a glissé contre mon bouclier a soudain sonné faux, et le choc du tué contre la terre, et, quelques heures plus tard, l’écroulement des palais. Et la guerre d’ailleurs a vu que j’avais compris. Et elle ne se gênait plus... Les cris des mourants sonnaient faux... J’en suis là.
ANDROMAQUE
Tout sonnait juste pour les autres.
HECTOR
Les autres sont comme moi. L’armée que j’ai ramenée hait la guerre.
ANDROMAQUE
C’est une armée à mauvaises oreilles.
HECTOR
Non. Tu ne saurais t’imaginer combien soudain tout a sonné juste pour elle, voilà une heure, à la vue de Troie. Pas un régiment qui ne soit arrêté d’angoisse à ce concert. Au point que nous n’avons osé entrer durement par les portes, nous nous sommes répandus en groupe autour des murs... C’est la seule tâche digne d’une vraie armée : faire le siège paisible de sa patrie ouverte.
ANDROMAQUE
Et tu n’as pas compris que c’était là la pire fausseté ! La guerre est dans Troie, Hector ! C’est elle qui vous a reçus aux portes. C’est elle qui me donne à toi ainsi désemparée, et non l’amour.
HECTOR
Que racontes-tu là ?
ANDROMAQUE
Ne sais-tu donc pas que Pâris a enlevé Hélène ?
HECTOR
On vient de me le dire... Et après ?
ANDROMAQUE
Et que les Grecs la réclament ? Et que leur envoyé arrive aujourd’hui ? Et que si on ne la rend pas, c’est la guerre ?
HECTOR
Pourquoi ne la rendrait-on pas ? Je la rendrai moi-même.
ANDROMAQUE
Pâris n’y consentira jamais.
HECTOR
Pâris m’aura cédé dans quelques minutes. Cassandre me l’amène.
ANDROMAQUE
Il ne peut te céder. Sa gloire, comme vous dites, l’oblige à ne pas céder. Son amour aussi, comme il dit, peut-être.
HECTOR
C’est ce que nous allons voir. Cours demander à Priam s’il peut m’entendre à l’instant, et rassure-toi. Tous ceux des Troyens qui ont fait et peuvent faire la guerre ne veulent pas la guerre.
ANDROMAQUE
Il reste tous les autres.
CASSANDRE
Voilà Pâris.
- Andromaque disparaît.
[edit] Scène IV
HECTOR
Félicitations, Pâris. Tu as bien occupé notre absence.
PÂRIS
Pas mal. Merci.
HECTOR
Alors ? Quelle est cette histoire d’Hélène ?
PÂRIS
Hélène est une très gentille personne. N’est-ce pas Cassandre ?
CASSANDRE
Assez gentille.
PÂRIS
Pourquoi ces réserves, aujourd’hui ? Hier encore tu disais que tu la trouvais très jolie.
CASSANDRE
Elle est très jolie, mais assez gentille.
PÂRIS
Elle n’a pas l’air d’une gentille petite gazelle ?
CASSANDRE
Non.
PÂRIS
C’est toi-même qui m’as dit qu’elle avait l’air d’une gazelle !
CASSANDRE
Je m’étais trompée. J’ai revu une gazelle depuis.
HECTOR
Vous m’ennuyez avec vos gazelles ! Elle ressemble si peu à une femme que cela ?
PÂRIS
Oh ! Ce n’est pas le type de femme d’ici, évidemment.
CASSANDRE
Quel est le type de femme d’ici ?
PÂRIS
Le tien, chère sœur. Un type effroyablement peu distant.
CASSANDRE
Ta Grecque est distante en amour ?
PÂRIS
Écoute parler nos vierges !... Tu sais parfaitement ce que je veux dire. J’ai assez des femmes asiatiques. Leurs étreintes sont de la glu, leurs baisers des effractions, leurs paroles de la déglutition. À mesure qu’elles se déshabillent, elles ont l’air de revêtir un vêtement plus chamarré que tous les autres, la nudité, et aussi, avec leurs fards, de vouloir se décalquer sur nous. Et elles se décalquent. Bref, on est terriblement avec elles... Même au milieu de mes bras, Hélène est loin de moi.
HECTOR
Très intéressant ! Mais tu crois que cela vaut une guerre, de permettre à Pâris de faire l’amour à distance ?
CASSANDRE
Avec distance... Il aime les femmes distantes, mais de près.
PÂRIS
L’absence d’Hélène dans sa présence vaut tout.
HECTOR
Comment l’as-tu enlevée ? Consentement ou contrainte ?
PÂRIS
Voyons, Hector ! Tu connais les femmes aussi bien que moi. Elles ne consentent qu’à la contrainte. Mais alors avec enthousiasme.
HECTOR
À cheval ? Et laissant sous ses fenêtres cet amas de crottin qui est la trace des séducteurs ?
PÂRIS
C’est une enquête ?
HECTOR
C’est une enquête. Tâche pour une fois de répondre avec précision. Tu n’as pas insulté la maison conjugale, ni la terre grecque ?
PÂRIS
L’eau grecque, un peu. Elle se baignait...
CASSANDRE
Elle est née de l’écume, quoi ! La froideur est née de l’écume, comme Vénus.
HECTOR
Tu n’as pas couvert la plinthe du palais d’inscriptions ou de dessins offensants, comme tu en es coutumier ? Tu n’as pas lâché le premier sur les échos ce mot qu’ils doivent tous redire en ce moment au mari trompé.
PÂRIS
Non. Ménélas était nu sur le rivage, occupé à se débarrasser l’orteil d’un crabe. Il a regardé filer mon canot comme si le vent emportait ses vêtements.
HECTOR
L’air furieux ?
PÂRIS
Le visage d’un roi que pince un crabe n’a jamais exprimé la béatitude.
HECTOR
Pas d’autres spectateurs ?
PÂRIS
Mes gabiers.
HECTOR
Parfait !
PÂRIS
Pourquoi parfait ? Où veux-tu en venir ?
HECTOR
Je dis parfait, parce que tu n’as rien commis d’irrémédiable. En somme, puisqu’elle était déshabillée, pas un seul des vêtements d’Hélène, pas un seul de ses objets n’a été insulté. Le corps seul a été souillé. C’est négligeable. Je connais assez les Grecs pour savoir qu’ils tireront une aventure divine et tout à leur honneur, de cette petite reine grecque qui va à la mer, et qui remonte tranquillement après quelques mois de sa plongée, le visage innocent.
CASSANDRE
Nous garantissons le visage.
PÂRIS
Tu penses que je vais ramener Hélène à Ménélas ?
HECTOR
Nous ne t’en demandons pas tant, ni lui... L’envoyé grec s’en charge... Il la repiquera lui-même dans la mer, comme le piqueur de plantes d’eau, à l’endroit désigné. Tu la lui remettras dès ce soir.
PÂRIS
Je ne sais pas si tu te rends très bien compte de la monstruosité que tu commets, en supposant qu’en homme a devant lui une nuit avec Hélène, et accepte d’y renoncer.
CASSANDRE
Il te reste un après-midi avec Hélène. Cela fait plus grec.
HECTOR
N’insiste pas. Nous te connaissons. Ce n’est pas la première séparation que tu acceptes.
PÂRIS
Mon cher Hector, c’est vrai. Jusqu’ici, j’ai toujours accepté d’assez bon cœur les séparations. La séparation d’avec une femme, fût-ce la plus aimée, comporte un agrément que je sais goûter mieux que personne. La première promenade solitaire dans les rues de la ville au sortir de la dernière étreinte, la vue du premier petit visage de couturière, tout indifférent et tout frais, après le départ de l’amante adorée au nez rougi par les pleurs, le son du premier rire de blanchisseuse ou de fruitière, après les adieux enroués par le désespoir, constituent une jouissance à laquelle je sacrifie bien volontiers les autres... Un seul être vous manque, et tout est repeuplé... Toutes les femmes sont créées à nouveau pour vous, toutes sont à vous, et cela dans la liberté, la dignité, la paix de votre conscience... Oui, tu as bien raison, l’amour comporte des moments vraiment exaltants, ce sont les ruptures... Aussi ne me séparerai-je jamais d’Hélène, car avec elle, j’ai l’impression d’avoir rompu avec toutes les autres femmes, et j’ai mille libertés et mille noblesses au lieu d’une.
HECTOR
Parce qu’elle ne t’aime pas. Tout ce que tu dis le prouve.
PÂRIS
Si tu veux. Mais je préfère à toutes les passions cette façon dont Hélène ne m’aime pas.
HECTOR
J’en suis désolé. Mais tu la rendras.
PÂRIS
Tu n’es pas le maître ici.
HECTOR
Je suis ton aîné, et le futur maître.
PÂRIS
Alors commande dans le futur. Pour le présent, j’obéis à notre père.
HECTOR
Je n’en demande pas davantage ! Tu es d’accord pour que nous nous en remettions au jugement de Priam ?
PÂRIS
Parfaitement d’accord.
HECTOR
Tu le jures ? Nous le jurons ?
CASSANDRE
Méfie-toi, Hector ! Priam est fou d’Hélène. Il livrerait plutôt ses filles.
HECTOR
Que racontes-tu là ?
PÂRIS
Pour une fois qu’elle dit le présent au lieu de l’avenir, c’est la vérité.
CASSANDRE
Et tous nos frères, et tous nos oncles, et tous nos arrière-grands-oncles !... Hélène a une garde d’honneur, qui assemble tous nos vieillards. Regarde. C’est l’heure de sa promenade... Vois aux créneaux toutes ces têtes à barbe blanche... On dirait les cigognes caquetant sur les remparts.
HECTOR
Beau spectacle. Les barbes sont blanches et les visages rouges.
CASSANDRE
Oui. C’est la congestion. Ils devraient être à la porte du Scamandre, par où entrent nos troupes et la victoire. Non, ils sont aux portes Scées, par où sort Hélène.
HECTOR
Les voilà qui se penchent tout d’un coup, comme les cigognes quand passe un rat.
CASSANDRE
C’est Hélène qui passe...
PÂRIS
Ah oui ?
CASSANDRE
Elle est sur la seconde terrasse. Elle rajuste sa sandale, debout, prenant bien soin de croiser haut les jambes.
HECTOR
Incroyable. Tous les vieillards de Troie sont là à la regarder d’en haut.
CASSANDRE
Non. Les plus malins regardent d’en bas.
CRIS AU-DEHORS
Vive la Beauté !
HECTOR
Que crient-ils ?
PÂRIS
Ils crient : "Vive la Beauté !"
CASSANDRE
Je suis de leur avis. Qu’ils meurent vite.
CRIS AU-DEHORS
Vive Vénus !
HECTOR
Et maintenant ?
CASSANDRE
Vive Vénus... Ils ne crient que des phrases sans r, à cause de leur manque de dents... Vive la Beauté... Vive Vénus... Vive Hélène... Ils croient proférer des cris. Ils poussent simplement le mâchonnement à sa plus haute puissance.
HECTOR
Que vient faire Vénus là-dedans ?
CASSANDRE
Ils ont imaginé que c’était Vénus qui nous donnait Hélène... Pour récompenser Pâris de lui avoir décerné la pomme à première vue.
HECTOR
Tu as fait aussi un beau coup ce jour-là !
PÂRIS
Ce que tu es frère aîné !
[edit] Scène V
PREMIER VIEILLARD
D’en bas, nous la voyions mieux...
SECOND VIEILLARD
Nous l’avons même bien vue !
PREMIER VIEILLARD
Mais d’ici elle nous entend mieux. Allez ! Une, deux, trois !
TOUS DEUX
Vive Hélène !
DEUXIÈME VIEILLARD
C’est un peu fatigant, à notre âge, d’avoir à descendre et à remonter constamment par des escaliers impossibles, selon que nous voulons la voir ou l’acclamer.
PREMIER VIEILLARD
Veux-tu que nous alternions. Un jour nous l’acclamerons ? Un jour nous la regarderons ?
DEUXIÈME VIEILLARD
Tu es fou, un jour sans bien voir Hélène !... Songe à ce que nous avons vu d’elle aujourd’hui ! Une, deux, trois !
TOUS DEUX
Vive Hélène !
PREMIER VIEILLARD
Et maintenant en bas !...
- Ils disparaissent en courant.
CASSANDRE
Et tu les vois, Hector. Je me demande comment vont résister tous ces poumons besogneux.
HECTOR
Notre père ne peut être ainsi.
PÂRIS
Dis-moi, Hector, avant de nous expliquer devant lui tu pourrais peut-être jeter un coup d’œil sur Hélène.
HECTOR
Je me moque d’Hélène... Oh ! Père, salut !
- Priam est entré, escorté d’Hécube, d’Andromaque, du poète Demokos et d’un autre vieillard. Hécube tient à la main la petite Polyxène.
[edit] Scène VI
PRIAM
Tu dis ?
HECTOR
Je dis, père, que nous devons nous précipiter pour fermer les portes de la guerre, les verouiller, les cadenasser. Il ne faut pas qu’un moucheron puisse passer entre les deux battants !
PRIAM
Ta phrase m’a paru moins longue.
DEMOKOS
Il disait qu’il se moquait d’Hélène.
PRIAM
Penche-toi... Hector obéit. Tu la vois ?
HÉCUBE
Mais oui, il la voit. Je me demande qui ne la verrait pas et qui ne l’a pas vue. Elle fait le chemin de ronde.
DEMOKOS
C’est la ronde de la beauté.
PRIAM
Tu la vois ?
HECTOR
Oui... Et après ?
DEMOKOS
Priam te demande ce que tu vois !
HECTOR
Je vois une femme qui rajuste sa sandale.
CASSANDRE
Elle met un certain temps à rajuster sa sandale.
PÂRIS
Je l’ai emportée nue et sans garde-robe. Ce sont des sandales à toi. Elles sont un peu grandes.
CASSANDRE
Tout est grand pour les petites femmes.
HECTOR
Je vois deux fesses charmantes.
HÉCUBE
Il voit tout ce que vous tous voyez.
PRIAM
Mon pauvre enfant !
HECTOR
Quoi ?
DEMOKOS
Priam te dit : pauvre enfant !
PRIAM
Oui, je ne savais pas que la jeunesse de Troie en était là.
HECTOR
Où en est-elle ?
PRIAM
À l’ignorance de la beauté.
DEMOKOS
Et par conséquent de l’amour. Au réalisme, quoi ! Nous autres poètes appelons cela le réalisme.
HECTOR
Et la vieillesse de Troie en est à la beauté et à l’amour ?
HÉCUBE
C’est dans l’ordre. Ce ne sont pas ceux qui font l’amour ou ceux qui sont la beauté qui ont à les comprendre.
HECTOR
C’est très courant, la beauté, père. Je ne fais pas allusion à Hélène, mais elle court les rues.
PRIAM
Hector, ne sois pas de mauvaise foi. Il t’est bien arrivé dans la vie, à l’aspect d’une femme, de ressentir qu’elle n’était pas seulement elle-même, mais que tout un flux d’idées et de sentiments avait coulé en sa chair et en prenait l’éclat ?
DEMOKOS
Ainsi le rubis personnifie le sang.
HECTOR
Pas pour ceux qui ont vu du sang. Je sors d’en prendre.
DEMOKOS
Un symbole, quoi ! Tout guerrier que tu es, tu as bien entendu parler des symboles ! Tu as bien rencontré des femmes qui, d’aussi loin que tu les apercevais, te semblaient personnifier l’intelligence, l’harmonie, la douceur ?
HECTOR
J’en ai vu.
DEMOKOS
Que faisais-tu alors ?
HECTOR
Je m’approchais et c’était fini... Que personnifie celle-là ?
DEMOKOS
On te le répète, la beauté.
HÉCUBE
Allez, rendez-la vite aux Grecs, si vous voulez qu’elle vous la personnifie pour longtemps. C’est une blonde.
DEMOKOS
Impossible de parler avec ces femmes !
HÉCUBE
Alors ne parlez pas des femmes ! Vous n’êtes guère galants, en tout cas, ni patriotes. Chaque peuple remise son symbole dans sa femme, qu’elle soit camuse ou lippue. Il n’y a que vous pour aller le loger ailleurs.
HECTOR
Père, mes camarades et moi rentrons harassés. Nous avons pacifié notre continent pour toujours. Nous entendons désormais vivre heureux, nous entendons que nos femmes puissent nous aimer sans angoisse et avoir leurs enfants.
DEMOKOS
Sages principes, mais jamais la guerre n’a empêché d’accoucher.
HECTOR
Dis-moi pourquoi nous trouvons la ville transformée, du seul fait d’Hélène ! Dis-moi ce qu’elle nous a apporté, qui vaille une brouille avec les Grecs !
LE GÉOMÈTRE
Tout le monde te le dira ! Moi je peux te le dire !
HÉCUBE
Voilà le Géomètre !
LE GÉOMÈTRE
Oui, voilà le Géomètre ! Et ne crois pas que les géomètres n’aient pas à s’occuper des femmes ! Ils sont les arpenteurs aussi de votre apparence. Je ne te dirai pas ce qu’ils souffrent, les géomètres, d’une épaisseur de peau en trop à vos cuisses ou d’un bourrelet à votre cou... Eh bien, les géomètres jusqu’à ce jour n’étaient pas satisfaits de cette contrée qui entoure Troie. La ligne d’attache de la plaine aux collines leur semblait molle, la ligne des collines aux montagnes du fil de fer. Or, depuis qu’Hélène est ici, le paysage a pris son sens et sa fermeté. Et, chose particulièrement sensible aux vrais géomètres, il n’y a plus à l’espace et au volume qu’une commune mesure qui est Hélène. C’est la mort de tous ces instruments inventés par les hommes pour rapetisser l’univers. Il n’y a plus de mètres, de grammes, de lieues. Il n’y a plus que le pas d’Hélène, la portée du regard ou de la voix d’Hélène, et l’air de son passage est la mesure des vents. Elle est notre baromètre, notre anémomètre ! Voilà ce qu’ils te disent, les géomètres.
HÉCUBE
Il pleure, l’idiot.
PRIAM
Mon cher fils, regarde seulement cette foule, et tu comprendras ce qu’est Hélène. Elle est une espèce d’absolution. Elle prouve à tous ces vieillards que tu vois là au guet et qui ont mis des cheveux blancs au fronton de la ville, à celui-là qui a volé, à celui-là qui trafiquait des femmes, à celui-là qui manqua sa vie, qu’ils avaient au fond d’eux-mêmes une revendication secrète, qui était la beauté. Si la beauté avait été près d’eux, aussi près qu’Hélène l’est aujourd’hui, ils n’auraient pas dévalisé leurs amis, ni vendu leurs filles, ni bu leur héritage. Hélène est leur pardon, et leur revanche, et leur avenir.
HECTOR
L’avenir des vieillards me laisse indifférent.
DEMOKOS
Hector, je suis poète et juge en poète. Suppose que notre vocabulaire ne soit pas quelquefois touché par la beauté ! Suppose que le mot délice n’existe pas !
HECTOR
Nous nous en passerions. Je m’en passe déjà. Je ne prononce le mot délice qu’absolument forcé.
DEMOKOS
Oui, et tu te passerais du mot volupté, sans doute ?
HECTOR
Si c’était au prix de la guerre qu’il fallût acheter le mot volupté, je m’en passerais.
DEMOKOS
C’est au prix de la guerre que tu as trouvé le plus beau, le mot courage.
HECTOR
C’était bien payé.
HÉCUBE
Le mot lâcheté a dû être trouvé par la même occasion.
PRIAM
Mon fils, pourquoi te forces-tu à ne pas nous comprendre ?
HECTOR
Je vous comprends fort bien. À l’aide d’un quiproquo, en prétendant nous faire battre pour la beauté, vous voulez nous faire battre pour une femme.
PRIAM
Et tu ne ferais la guerre pour aucune femme ?
HECTOR
Certainement non !
HÉCUBE
Et il aurait rudement raison.
CASSANDRE
S’il n’y en avait qu’une peut-être. Mais ce chiffre est largement dépassé.
DEMOKOS
Tu ne ferais pas la guerre pour reprendre Andromaque ?
HECTOR
Andromaque et moi avons déjà convenu de moyens secrets pour échapper à toute prison et nous rejoindre.
DEMOKOS
Pour vous rejoindre, si tout espoir est perdu ?
ANDROMAQUE
Pour cela aussi.
HÉCUBE
Tu as bien fait de les démasquer, Hector. Ils veulent faire la guerre pour un femme, c’est la façon d’aimer des impuissants.
DEMOKOS
C’est vous donner beaucoup de prix ?
HÉCUBE
Ah oui ! par exemple !
DEMOKOS
Permets-moi de ne pas être de ton avis. Le sexe à qui je dois ma mère, je le respecterai jusqu’en ses représentantes les moins dignes.
HÉCUBE
Nous le savons. Tu l’y as déjà respecté...
- Les servantes accourues au bruit de la dispute éclatent de rire.
PRIAM
Hécube ! Mes filles ! Que signifie cette révolte de gynécée ? Le conseil se demande s’il ne mettre pas la ville en jeu pour l’une d’entre vous ; et vous en êtes humiliées ?
ANDROMAQUE
Il n’est qu’une humiliation pour la femme, l’injustice.
DEMOKOS
C’est vraiment pénible de constater que les femmes sont les dernières à savoir ce qu’est la femme.
LA JEUNE SERVANTE qui repasse.
Oh ! là ! là !
HÉCUBE
Elles le savent parfaitement. Je vais vous le dire, moi, ce qu’est la femme.
DEMOKOS
Ne les laisse pas parler, Priam. On ne sait jamais ce qu’elles peuvent dire.
HÉCUBE
Elles peuvent dire la vérité.
PRIAM
Je n’ai qu’à penser à l’une de vous, mes chéries, pour savoir ce qu’est la femme.
DEMOKOS
Primo. Elle est le principe de notre énergie. Tu le sais bien, Hector. Les guerriers qui n’ont pas un portrait de femme dans leur sac ne valent rien.
CASSANDRE
De votre orgueil, oui.
HÉCUBE
De vos vices.
ANDROMAQUE
C’est un pauvre tas d’incertitude, un pauvre amas de crainte, qui déteste ce qui est lourd, qui adore ce qui est vulgaire et facile.
HECTOR
Chère Andromaque !
HÉCUBE
C’est très simple. Voilà cinquante ans que je suis femme et je n’ai jamaus pu encore savoir au juste ce que j’étais.
DEMOKOS
Secundo. Qu’elle le veuille ou non, elle est la seule prime du courage... Demandez au moindre soldat. Tuer un homme, c’est mériter une femme.
ANDROMAQUE
Elle aime les lâches, les libertins. Si Hector était lâche ou libertin, je l’aimerais autant. Je l’aimerais peut-être davantage.
PRIAM
Ne va pas trop loin, Andromaque. Tu prouverais le contraire de ce que tu veux prouver.
LA PETITE POLYXÈNE
Elle est gourmande. Elle ment.
DEMOKOS
Et de ce que représentent dans la vie humaine la fidelité, la pureté, nous n’en parlons pas, hein ?
LA SERVANTE
Oh ! là ! là !
DEMOKOS
Que racontes-tu, toi ?
LA SERVANTE
Je dis : Oh ! là ! là ! Je dis ce que je pense.
LA PETITE POLYXÈNE
Elle casse ses jouets. Elle leur plonge la tête dans l’eau bouillante.
HÉCUBE
À mesure que nous vieillissons, nous les femmes, nous voyons clairement ce qu’ont été les hommes, des hypocrites, des vantards, des boucs. À mesure que les hommes vieillissent, ils nous parent de toutes les perfections. Il n’est pas un souillon accolé dernière un mur qui ne se transforme dans vos souvenirs en créature d’amour.
PRIAM
Tu m’as trompé, toi ?
HÉCUBE
Avec toi-même seulement, mais cent fois.
DEMOKOS
Andromaque a trompé Hector ?
HÉCUBE
Laisse donc Andromaque tranquille. Elle n’a rien à voir dans les histoires de femme.
ANDROMAQUE
Si Hector n’était pas mon mari, je le tromperais avec lui-même. S’il était un pêcheur pied bot, bancal, j’irais le poursuivre jusque dans sa cabane. Je m’étendrais dans les écailles d’huitres et les algues. J’aurais de lui un fils adultère.
LA PETITE POLYXÈNE
Elle s’amuse à ne pas dormir la nuit, tout en fermat les yeux.
HÉCUBE à Polyxène
Oui, tu peux en parler, toi ! C’est épouvantable ! Que je t’y reprenne !
LA SERVANTE
Il n’y a pire que l’homme. Mais celui-là !
DEMOKOS
Et tant pis si la femme nous trompe ! Tout pis si elle-même méprise sa dignité et sa valeur. Puisqu’elle n’est pas capable de maintenir en elle cette forme idéale qui la maintient rigide et écarte les rides de l’âme, c’est à nous de le faire...
LA SERVANTE
Ah ! le bel embauchoir !
PÂRIS
Il n’y a qu’une chose qu’elles oublient de dire : Qu’elles ne sont pas jalouses.
PRIAM
Chères filles, votre révolte même prouve que nous avons raison. Est-il une plus grande générosité que celle qui vous pousse à vous battre en ce moment pour la paix, la paix qui donnera des maris veules, inoccupés, fuyants, quand la guerre vous fera d’eux des hommes !...
DEMOKOS
Des héros.
HÉCUBE
Nous connaissons le vocabulaire. L’homme en temps de guerre s’appelle le héros. Il peut ne pas en être plus brave, et fuir à toutes jambes. Mais c’est du moins un héros qui détale.
ANDROMAQUE
Mon père, je vous en supplie. Si vous avez cette amitié pour les femmes, écoutez ce que toutes les femmes du monde vous disent par ma voix. Laissez-nous nos maris comme ils sont. Pour qu’ils gardent leur agilité et leur courage, les dieux ont créés autour d’eux tant d’entraîneurs vivants ou non vivants ! Quand ce ne serait que l’orage ! Quand ce ne serait que les bêtes ! Aussi longtemps qu’il y aura des loups, des éléphants, des onces, l’homme aura mieux que l’homme comme émule et comme adversaire. Tous ces grands oiseaux qui volent autour de nous, ces lièvres dont nous les femmes confondons le poil avec les bruyères, sont de plus sûrs garants de la vue perçante de nos maris que l’autre cible, que le cœur de l’ennemi emprisonné dans sa cuirasse. Chaque fois que j’ai vu tuer un cerf ou un aigle, je l’ai remercié. Je savais qu’il mourait pour Hector. Pourquoi voulez-vous que je doive Hector à la mort d’autres hommes ?
PRIAM
Je ne le veux pas, ma petite chérie. Mais savez-vous pourquoi vous êtes là, toutes si belles et si vaillantes ? C’est parce que vos maris et vos pères et vos aïeux furent des guerriers. S’ils avaient été paresseux aux armes, s’ils n’avaient pas su que cette occupation terne et stupide qu’est la vie se justifie soudain et s’illumine par le mépris que les hommes ont d’elle, c’est vous qui seriez lâches et réclameriez la guerre. Il n’y a pas deux façons de se rendre immortel ici-bas, c’est oublier qu’on est mortel.
ANDROMAQUE
Oh ! justement, Père, vous le savez bien ! Ce sont les braves qui meurent à la guerre. Pour ne pas y être tué, il faut un grand hasard ou une grande habileté. Il faut avoir courbé la tête ou s’être agenouillé au moins une fois devant le danger. Les soldats qui défilent sous les arcs de triomphe sont ceux qui ont déserté la mort. Comment un pays pourrait-il gagner dans son honneur et dans sa force en les perdant tous les deux ?
PRIAM
Ma fille, la première lâcheté est la première ride d’un peuple.
ANDROMAQUE
Où est la pire lâcheté ? Paraître lâche vis-à-vis des autres, et assurer la paix ? Ou être lâche vis-à-vis de soi-même et provoquer la guerre ?
DEMOKOS
La lâcheté est de ne pas préférer à toute mort la mort pour son pays.
HÉCUBE
J’attendais la poésie à ce tournant. Elle n’en manque pas une.
ANDROMAQUE
On meurt toujours pour son pays ! Quand on a vécu en lui digne, actif, sage, c’est pour lui aussi qu’on meurt. Les tués ne sont pas tranquilles sous la terre, Priam. Ils ne se fondent pas en elle pour le repos et l’aménagement éternel. Ils ne deviennent pas sa glèbe, sa chair. Quand on retrouve sans le sol une ossature humaire, il y a toujours une épée près d’elle. C’est un os de la terre, un os stérile. C’est un guerrier.
HÉCUBE
Ou alors que les vieillards soient les seuls guerriers. Tout pays est le pays de la jeunesse. Il meurt quand la jeunesse meurt.
DEMOKOS
Vous nous ennuyez avec votre jeunesse. Elle sera la vieillesse dans trente ans.
CASSANDRE
Erreur.
HÉCUBE
Erreur ! Quand l’homme adulte touche à ses quarante ans, on lui substitue un vieillard. Lui disparaît. Il n’y a que des rapports d’apparence entre les deux. Rien de l’un ne continue en l’autre.
DEMOKOS
Le souci de ma gloire a continué, Hécube.
HÉCUBE
C’est vrai. Et les rhumatismes...
Nouveaux éclats de rire des servantes.
HECTOR
Et tu écoutes cela sans mot dire, Pâris ! Et il ne te vient pas à l’esprit de sacrifier une aventure pour nous sauver d’années de discorde et de massacre ?
PÂRIS
Que veux-tu que je te dise ! Mon cas est international.
HECTOR
Aimes-tu vraiment Hélène, Pâris ?
CASSANDRE
Ils sont le symbole de l’amour. Ils n’ont même plus à s’aimer.
PÂRIS
J’adore Hélène.
CASSANDRE, au rempart
La voilà, Hélène.
HECTOR
Père, je vous le demande. Laissez-moi ce recours. Écoutez... On nous appelle pour la cérémonie. Laissez-moi et je vous rejoins.
PRIAM
Vraiment, tu acceptes, Pâris ?
PÂRIS
Je vous en conjure.
PRIAM
Soit. Venez mes enfants. Allons préparer les portes de la guerre.
CASSANDRE
Pauvres portes. Il faut plus d’huile pour les fermer que pour les ouvrir.
Priam et sa suite s’éloignent. Demokos est resté.
HECTOR
Qu’attends-tu là ?
DEMOKOS
Mes transes.
HECTOR
Tu dis ?
Chaque fois qu’Hélène appraît, l’inspiration me saisit. Je délire, j’écume et j’improvise. Ciel, la voilà !
Il déclame.
- Belle Hélène, Hélène de Sparte,
- À gorge douce, à notre chef.
- Les dieux nous gardent que tu partes,
- Vers ton Ménélas derechef !
HECTOR
Tu as fini de terminer tes vers avec ces coups de marteau qui nous enfoncent le crâne.
DEMOKOS
C’est une invention à moi. J’obtiens des effets bien plus surprenants encore. Écoute :
- Viens sans peur au-devant d’Hector,
- La gloire et l’effroi du Scamandre !
- Tu as raison et lui as tort...
- Car il est dur et tu es tendre...
HECTOR
File !
DEMOKOS
Qu’as-tu à me regarder ainsi ? Tu as l’air de détester autant la poésie que la guerre.
HECTOR
Va ! Ce sont les deux sœurs !
Le poète disparaît.
CASSANDRE annonçant
Hélène !
[edit] Scène VII
PÂRIS.
Hélêne chérie, voici Hector. Il a des projets sur toi, des projets tout simples. Il veut te rendre aux Grecs et te prouver que tu ne m’aimes pas... Dis-moi que tu m’aimes, avant que je te laisse avec lui... Dis-le moi comme tu le penses.
HÉLÈNE.
Je t’adore, chéri.
PÂRIS.
Dis-moi qu’elle était belle, la vague qui t’emporta de Grèce !
HÉLÈNE.
Magnifique! Une vague magnifique !... Où as-tu vu une vague ? La mer était si calme...
PÂRIS.
Dis-moi que tu hais Ménélas...
HÉLÈNE.
Ménélas ? Je le hais.
PÂRIS.
Tu n’as pas fini... Je ne retournerai jamais en Grèce. Répéte.
HÉLÈNE.
Tu ne retourneras jamais en Grèce.
PÂRIS.
Non, c’est de toi qu’il s’agit.
HÉLÈNE.
Bien sûr ! Que je suis sotte !... Jamais je ne retournerai en Grèce.
PÂRIS.
Je ne le lui fais pas dire... À toi maintenant.
Il s’en va.
[edit] Scène VIII
HECTOR.
C’est beau, la Grèce ?
HÉLÈNE.
Paris l’a trouvée belle.
HECTOR.
Je vous demande si c’est beau, la Grèce sans Hélène.
HÉLÈNE.
Merci pour Hélène.
HECTOR.
Enfin, comment est-ce, depuis qu’on en parle ?
HÉLÈNE.
C’est beaucoup de rois et de chévres éparpillés sur du marbre.
HECTOR.
Si les rois sont dorés et les chèvres angora, cela ne doit pas être mal au soleil levant.
HÉLÈNE.
Je me lève tard.
HECTOR.
Des dieux aussi, en quantité ? Paris dit que le ciel en grouille, que des jambes de déesses en pendent.
HÉLÈNE.
Paris va toujours le nez levé. Il peut les avoir vues.
HECTOR.
Vous, non ?
HÉLÈNE.
Je ne suis pas douée. Je n’ai jamais pu voir un poisson dans la mer. Je regarderai mieux quand j’y retournerai.
HECTOR.
Vous venez de dire à Paris que vous n’y retourneriez jamais.
HÉLÈNE.
Il m’a priée de le dire. J’adore obéir à Paris.
HECTOR.
Je vois. C’est comme pour Ménélas. Vous ne le haïssez pas ?
HÉLÈNE.
Pourquoi le haïrais-je ?
HECTOR.
Pour la seule raison qui fasse vraiment haïr. Vous l’avez trop vu.
HÉLÈNE.
Ménélas ? Oh ! non ! Je n’ai jamais bien vu Ménélas, ce qui s’appelle vu. Au contraire.
HECTOR.
Votre mari?
HÉLÈNE.
Entre les objets et les êtres, certains sont co1orés pour moi. Ceux-là je les vois. Je crois en eux. Je n’ai jamais bien pu voir Ménélas.
HECTOR.
Il a dû pourtant s’approcher trés prés.
HÉLÈNE.
J’ai pu le toucher. Je ne peux pas dire que je l’ai vu.
HECTOR.
On dit qu’il ne vous quittait pas.
HÉLÈNE.
Évidemment. J’ai dû le traverser bien des fois sans m’en douter.
HECTOR.
Tandis que vous avez vu Paris ?
HÉLÈNE.
Sur le ciel, sur le sol, comme une découpure.
HECTOR.
Il s’y découpe encore. Regardez-le, là-bas, adossé au rempart.
HÉLÈNE.
Vous étes sûr que c’est Paris, là-bas ?
HECTOR.
C’est lui qui vous attend.
HÉLÈNE.
Tiens ! il est beaucoup moins net !
HECTOR.
Le mur est cependant passé à la chaux fraîche. Tenez, le voilà de profil.
HÉLÈNE.
C’est curieux comme ceux qui vous attendent se découpent moins bien que ceux que l’on attend !
HECTOR.
Vous êtes sûre qu’il vous aime, Paris ?
HÉLÈNE.
Je n’aime pas beaucoup connaître les sentiments des autres. Rien ne me gêne comme cela. C’est comme au jeu quand on voit dans le jeu de l’adversaire. On est sûr de perdre.
HECTOR.
Et vous, vous l’aimez ?
HÉLÈNE.
Je n’aime pas beaucoup connaître non plus mes propres sentiments.
HECTOR.
Voyons ! Quand vous venez d’aimer Paris, qu’il s’assoupit dans vos bras, quand vous êtes encore ceinturée par Paris, comblée par Paris, vous n’avez aucune pensée?
HÉLÈNE.
Mon role est fini. Je laisse l’univers penser à ma place. Cela, il le fait mieux que moi.
HECTOR.
Mais le plaisir vous rattache bien à quelqu’un, aux autres ou à vous-même.
HÉLÈNE.
Je connais surtout le plaisir des autres... Il m’éloigne des deux...
HECTOR.
Il y a eu beaucoup de ces autres, avant Paris ?
HÉLÈNE.
Quelques-uns.
HECTOR.
Et il y en aura d’autres aprés lui, n’est-ce pas, pourvu qu’ils se découpent sur l’horizon, sur le mur ou sur le drap ? C’est bien ce que je supposais. Vous n’aimez pas Paris, Héléne. Vous aimez les hommes !
HÉLÈNE.
Je ne les déteste pas. C’est agréable de les frotter contre soi comme de grands savons. On en est toute pure...
HECTOR.
Cassandre ! Cassandre !
[edit] Scène IX
CASSANDRE
Qu’y a-t-il ?
HECTOR
Tu me fais rire. Ce sont toujours les devineresses qui questionnent.
CASSANDRE
Pourquoi m’appelles-tu ?
HECTOR
Cassandre, Hélène repart ce soir avec l’envoyé grec.
HÉLÈNE
Moi ? Que contez vous là ?
HECTOR
Vous ne venez pas de me dire que vous n’aimez pas très particulièrement Paris ?
HÉLÈNE
Vous interprétez. Enfin, si vous voulez.
HECTOR
Je cite mes auteurs. Que vous aimez surtout frotter les hommes contre vous comme de grands savons ?
HÉLÈNE
Oui. Ou de la pierre ponce, si vous aimez mieux. Et alors ?
HECTOR
Et alors, entre ce retour vers la Grèce qui ne vous déplait pas, et une catastrophe aussi redoutable que la guerre, vous hésiteriez à choisir ?
HÉLÈNE
Vous ne me comprenez pas du tout, Hector. Je n’hésite pas à choisir. Ce serait trop facile de dire : je fais ceci, ou je fais cela, pour que ceci ou cela se fit. Vous avez découvert que je suis faible. Vous en êtes tout joyeux. L’homme qui découvre la faiblesse dans une femme, c’est le chasseur à midi qui découvre une source. Il s’en abreuve. Mais n’allez pourtant pas croire, parce que vous avez convaincu la plus faible des femmes, que vous avez convaincu l’avenir. Ce n’est pas en manœuvrant des enfants qu’on détermine le destin.
HECTOR
Les subtilités et les riens grecs m’échappent.
HÉLÈNE
Il ne s’agit pas de subtilités et de riens. Il s’agit au moins de monstres et de pyramides.
HECTOR
Choisissez-vous le départ, oui ou non ?
HÉLÈNE
Ne me brusquez pas… Je choisis les événements comme je choisis les objets et les hommes. Je choisis ceux qui ne sont pas pour moi des ombres. Je choisis ceux que je vois.
HECTOR
Je sais, vous l’avez dit : ceux que vous voyez colorés. Et vous ne vous voyez pas rentrant dans quelques jours au palais de Ménélas ?
HÉLÈNE
Non. Difficilement.
HECTOR
On peut habiller votre mari très brillant pour ce retour.
HÉLÈNE
Toute la pourpre de toutes les coquilles ne me le rendrait pas visible.
HECTOR
Voici ta concurrente, Cassandre. Celle-là aussi lit l’avenir.
HÉLÈNE
Je ne lis pas l’avenir. Mais, dans cet avenir, je vois des scènes colorées, d’autres ternes. Jusqu’ici ce sont toujours les scènes colorées qui ont eu lieu.
HECTOR
Nous allons vous remettre aux Grecs en plein midi, sur le sable aveuglant, entre la mer violette et le mur ocre. Nous serons tous en cuirasse d’or à jupes rouges, et entre mon étalon blanc et la jument noire de Priam, mes sœurs en péplum vert vous remettrons nue à l’ambassadeur grec, dont je devine, au dessus du casque d’argent, le plumet amarante. Vous voyez cela je pense ?
HÉLÈNE
Non, du tout. C’est tout sombre.
HECTOR
Vous vous moquez de moi, n’est-ce pas ?
HÉLÈNE
Me moquer, pourquoi ? Allons ! Partons, si vous voulez ! Allons nous préparer pour ma remise aux Grecs. Nous verrons bien.
HECTOR
Vous doutez-vous que vous insultez l’humanité, ou est-ce inconscient ?
HÉLÈNE
J’insulte quoi ?
HECTOR
Vous doutez-vous que votre album de chromos est la dérision du monde ? Alors que tous ici nous nous battons, nous nous sacrifions pour fabriquer une heure qui soit à nous, vous êtes là à feuilleter vos gravures prêtes de toute éternité ! Qu’avez-vous ? À laquelle vous arrêtez-vous avec ces yeux aveugles ? À celle sans doute où vous êtes sur ce même rempart, contemplant la bataille ? Vous la voyez, la bataille ?
HÉLÈNE
Oui.
HECTOR
Et la ville s’effondre ou brûle, n’est-ce pas ?
HÉLÈNE
Oui. C’est rouge vif.
HECTOR
Et Paris ? Vous voyez le cadavre de Paris traîné derrière un char ?
HÉLÈNE
Ah ! Vous croyez que c’est Paris ? Je vois en effet un morceau d’aurore qui roule dans la poussière. Un diamant à sa main étincelle… Mais oui !… Je reconnais souvent mal les visages, mais toujours les bijoux. C’est bien sa bague.
HECTOR
Parfait… Je n’ose vous questionnez sur Andromaque et sur moi… sur le groupe Andromaque-Hector… Vous le voyez ! Ne niez pas. Comment le voyez-vous ? Heureux, vieilli, luisant ?
HÉLÈNE
Je n’essaye pas de la voir !
HECTOR
Et le groupe Andromaque pleurant sur le corps d’Hector, il luit ?
HÉLÈNE
Vous savez, je peux très bien voir luisant, extraordinairement luisant, et qu’il n’arrive rien. Personne n’est infaillible.
HECTOR
N’insistez pas. Je comprends… Il y a un fils entre la mère qui pleure et le père étendu ?
HÉLÈNE
Oui… Il joue avec les cheveux emmêlés du père… Il est charmant.
HECTOR
Et elles sont au fond de vos yeux ces scènes ? On peut les y voir ?
HÉLÈNE
Je ne sais pas. Regardez.
HECTOR
Plus rien ! Plus rien que la cendre de tous ces incendies, l’émeraude et l’or en poudre ! Qu’elle est pure, la lentille du monde ! Ce ne sont pourtant pas les pleurs qui doivent la laver… Tu pleurerais, si on allait te tuer, Hélène ?
HÉLÈNE
Je ne sais pas. Mais je crierais. Et je sens que je vais crier, si vous continuez ainsi, Hector… Je vais crier
HECTOR
Tu repartiras ce soir pour la Grèce, Hélène, ou je te tue.
HÉLÈNE
Mais je veux bien partir ! Je suis prête à partir. Je vous répète simplement que je ne peux arriver à rien distinguer du navire qui m’emportera. Je ne vois scintiller ni la ferrure du mât de misaine, ni l’anneau du nez du capitaine, ni le blanc de l’œil du mousse.
HECTOR
Tu rentreras sur une mer grise, sous un soleil gris. Mais il nous faut la paix.
HÉLÈNE
Je ne vois pas la paix.
HECTOR
Demande à Cassandre de te la montrer. Elle est sorcière. Elle évoque formes et génies.
UN MESSAGER
Hector, Priam te réclame ! Les prêtres s’opposent à ce que l’on ferme les portes de la guerre ! Ils disent que les dieux y verraient une insulte.
HECTOR
C’est curieux comme les dieux s’abstiennent de parler aux-mêmes dans les cas difficiles.
LE MESSAGER
Ils ont parlé eux-mêmes. La foudre est tombée sur le temple, et les entrailles des victimes sont contre le renvoi d’Hélène.
HECTOR
Je donnerais beaucoup pour consulter aussi les entrailles des prêtres... Je te suis.
Le guerrier sort.
HECTOR
Ainsi, vous êtes d’accord, Hélène ?
HÉLÈNE
Oui.
HECTOR
Vous direz désormais ce que je vous dirai de dire ? Vous ferez ce que je vous dirai de faire ?
HÉLÈNE
Oui.
HECTOR
Devant Ulysse, vous ne me contredirez pas, vous abonderez dans mon sens ?
HÉLÈNE
Oui.
HECTOR
Écoute-là, Cassandre, Écoute ce bloc de négation qui dit oui ! Tous m’ont cédé. Pâris m’a cédé, Priam m’a cédé, Hélène me cède. Et je sens qu’au contraire dans chacune de ces victoires apparentes, j’ai perdu. On croit lutter contre des géants, on va les vaincre, et il se trouve qu’on lutte contre quelque chose d’inflexible qui est un reflet sur la rétine d’une femme. Tu as beau me dire oui, Hélène, tu es comble d’une obstination qui me nargue !
HÉLÈNE
C’est possible. Mais je n’y peux rien. Ce n’est pas la mienne.
HECTOR
Par quelle divagation le monde a-t-il été placé son miroir dans cette tête obtuse.
HÉLÈNE
C’est regrettable, évidemment. Mais vous voyez un moyen de vaincre l’obstination des miroirs ?
HECTOR
Oui. C’est à celà que je songe depuis un moment.
HÉLÈNE
Si on les brise, ce qu’ils reflètaient n’en demeure peut-être pas moins ?
HECTOR
C’est là toute la question.
AUTRE MESSAGER
Hector, hâte-toi. La plage est en révolte. Les navires des Grecs sont en vue, et ils ont hissé leur pavillon non au ramat mais à l’écoutière. L’honneur de notre marine est en jeu. Priam craint que l’envoyé ne soit massacré à son débarquement.
HECTOR
Je te confie Hélène, Cassandre. J’enverrai mes ordres.
[edit] Scène X
CASSANDRE
Moi je ne vois rien, coloré ou terne. Mais chaque être pèse sur moi par son approche même. À l’angoisse de mes veines, je sens son destin.
HÉLÈNE
Moi, dans mes scènes colorées, je vois quelques fois un détail plus étincelant encore que les autres. Je ne l’ai pas dit à Hector. Mais le cou de son fils est illuminé, la place du cou où bat l’artère...
CASSANDRE
Moi, je suis comme un aveugle qui va à tâtons. Mais c’est au milieu de la vérité que je suis aveugle. Eux tous voient, et ils voient le mensonge. Je tâte la vérité.
HÉLÈNE
Notre avantage, c’est que nos visions se confondent avec nos souvenirs, l’avenir avec le passé ! On devient moins sensible... C’est vrai que vous êtes sorcière, que vous pouvez évoquer la paix ?
CASSANDRE
La paix ? Très facile. Elle écoute en mendiante derrière chaque porte... La voilà.
La paix apparaît.
HÉLÈNE
Comme elle est jolie !
LA PAIX
Au secours, Hélène, aide-moi !
HÉLÈNE
Mais comme elle est pâle.
LA PAIX
Je suis pâle ? Comment, pâle ! Tu ne vois pas cet or dans mes cheveux ?
HÉLÈNE
Tiens, de l’or gris ? C’est une nouveauté...
LA PAIX
De l’or gris ! Mon or est gris ?
La paix disparaît.
HÉLÈNE
Elle a disparu ?
CASSANDRE
Je pense qu’elle se met un peu de rouge.
La paix reparaît, outrageusement fardée.
LA PAIX
Et comme celà ?
HÉLÈNE
Je la vois de moins en moins.
LA PAIX
Et comme celà ?
CASSANDRE
Hélène ne te voit pas davantage.
LA PAIX
Tu me vois, toi, puisque tu me parles !
CASSANDRE
C’est ma spécialité de parler à l’invisible.
LA PAIX
Que se passe-t-il donc ? pourquoi les hommes dans la ville et sur la plage poussent-ils ces cris ?
CASSANDRE
Il paraît que leurs dieux entrent dans le jeu et aussi leur honneur.
LA PAIX
Leurs dieux ! Leur honneur !
CASSANDRE
Oui... Tu es malade !
Le rideau tombe.
