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I
À Paris, nous avons été très heureux dans cette petite chambre. Pour y arriver, il fallait monter des escaliers, monter, monter. Et plus on s’essoufflait, plus on était léger. C’était comme grimper dans un arbre, et sur la dernière branche on trouvait la chambre.
Quand on ouvrait la fenêtre, la vue s’enfuyait avec les trains aériens au-dessus des arbres, jusqu’aux coupoles lointaines et aux nuages.
Et si l’on rentrait le soir après une longue promenade, c’est qu’il n’y avait pas au monde de chambre plus aimée. Nous causions gaiement des choses de la journée et parfois aussi de cette grande journée vide qui avait duré des mois et des mois et pendant laquelle nous avions été séparés ; et les choses les plus tristes d’alors servaient aussi au bonheur d’aujourd’hui.
Je m’endormais, tandis qu’elle caressait mes boucles, et le sommeil venait comme un clignotement de feuilles dans la brise.
Mais plus grande que ce bonheur était l’attente du bonheur définitif. Ma mère allait être nommée infirmière visiteuse dans une petite ville du Nord, et là nous aurions la paix, la liberté et la campagne proche.
II
« Où vont les hommes noirs ? » demandai-je à ma mère, en entrant dans la ville où nous devions trouver le bonheur.
« À la mine. »
III
La maison où nous devions habiter sentait le renfermé. Nous ouvrîmes la fenêtre.
« Vous êtes sûre, maman, que nous ne sommes jamais venus ici ? »
En effet, les toits rouges terminaient les façades de suie et l’embouchure des rues semblait des murs et le soir descendait sur la place de l’église déserte où des feuilles mortes tourbillonnaient.
Je me jetai dans les bras de ma mère avec effroi.
Tout l’hiver je restai terré dans la salle du poêle, et plutôt sous la table grande comme une cabane et soutenue par des tréteaux. La chaleur du tuyau luttait mal contre la moisissure du papier. Dehors des paquets d’eau glacée tombaient sur la neige sale.
Un jour, je me hasardai jusqu’à la cour où des pommes de terre pourrissaient dans des caisses à claire-voie. La chambre des Phagon y donnait. Je vis par la porte ouverte le père qui se rasait, Marianne qui se poudrait, et la grosse femme qui se grattait sous les jupes. Le chien léchait la tête d’un lapin qui se laissait faire, les oreilles rabattues, et un serin devenu blanc dans l’ombre s’agitait dans sa cage en ouvrant un bec muet. L’odeur qui sortait de là était telle qu’on n’osait y regarder plus avant.
Je vis Julot au fond de la cour, penché sur un baquet. Les petits de la chatte y tournoyaient, qu’il repoussait du doigt vers le fond.
Et les bêtes rendaient des bulles par le museau ouvert, les pattes tendues et le ventre gros.
IV
Ma mère allait au travail dès le matin et me disait : « Il ne pleut pas, tu devrais sortir. »
Je préférais rester accroupi sous la table avec ma collection d’anciennetés rapportées de Paris. Le goût des vieilles choses m’était venu par une vierge d’ivoire très vieille dont ma mère me fit cadeau pour mes dix ans. J’avais acheté le reste sur les quais avec mes sous.
Ma mère s’écriait en rentrant :
« Quel vacarme ! on t’entend jusque dans la cour.
— C’est que j’ai tout mon monde.
— Je ne vois personne.
— Ne vous asseyez pas sur cette chaise, vous allez déranger le grenadier.
— Je ne vois qu’un bouton.
— Oui, c’est lui, le bouton du grenadier qui fume sa pipe.
— Maintenant, attention, Héliogabale entre. »
Et je faisais rouler la pièce de bronze à son effigie. Aussitôt un cheval blanc se mettait à galoper dans toute la chambre, suivi de près par Vercingétorix sur un cheval d’argent en forme d’éclair.
Ma mère n’aimait pas me voir frotter sans cesse mes vieilles monnaies. Elle me disait :
« Ce ne sont pas des jeux pour toi, mon enfant. À ton âge, on joue à la balle, au soldat, on court avec des camarades. Pourquoi ne sors-tu pas?
— Parce que tout est laid ici.
— Comment laid ?
— Oui, il n’y a rien d’ancien.
— Pourquoi dis-tu que ce qui est neuf est laid ?
— Oui, c’est laid, c’est couvert de peinture et en fer-blanc, tandis que ce qui est vieux est toujours comme un livre d’images. Une vieille chaise, quand on n’a rien à faire et qu’on la regarde, on y trouve une pomme, une petite fleur dans un coin et plus loin un poisson, un château et les vers ont fait un corridor sous le château. Et la vieille chaise a vu passr les gens, tandis que la neuve, elle est partout égale, on s’ennuie à la regarder et elle n’a rien vu, on lui a bouché tous ses yeux avec de la peinture.
« Une vieille église, même quand il n’y a personne dedans, elle est pleine. On voit que les plantes, les arbres, les bêtes, tout le monde aime Dieu. Dans les vitraux, dans les bois, par terre, il y a partout quelqu’un. Tandis qu’à Saint-François-Xavier, l’homme qui l’a faite a mis beaucoup de peinture et il l’a aplatie comme du goudron sur les routes. Quand il a eu fini, il a été très fier, parce qu’il a fait vite et qu’il n’a pas fait de taches. On lui a donné dix sous et il a été au cinéma. Tandis que l’autre, dans l’autre église, il ne se dépêchait pas tant, parce que son église c’était son cinéma. Et s’il devait faire un cheval il le faisait bien, jusqu’aux petits poils derrière les oreilles. Quand il avait fini, tout le monde s’appelait et disait : « Venez voir, un tel a fait un beau cheval. » Il mettait sa chaise dans un coin et tous les gens qui entraient trouvaient le cheval beau, et chaque fois c’était dix sous de gagnés. »
Ma mère m’interrogeait :
« Pourquoi dis-tu toujours, cela est beau, ceci est laid ?
— Parce qu’une chose belle, c’est mon soulier à moi où mon pied entre et où il oublie qu’il est un pied. Tandis que dans un soulier qui n’est pas pour moi, mon pied se fâche et recule. Une chose belle, c’est une chose à laquelle on n’a pas touché, enfin je veux dire que quelqu’un qui a fait une chose belle aurait pu faire une herbe, un arbre, un nuage. »
Pendant que je m’embrouillais dans ces explications, ma mère me regardait comme celui qui a été malade, dont les jambes plient et qui va sans doute tomber. À la fin, elle me prenait dans ses bras et m’embrassait beaucoup.
V
On me donna un petit chat : « Cela va le réveiller de ses vieilleries », pensait ma mère. En effet, de huit jours, je n’eus pas d’autre jeu. C’était une petite boule de vie avec des yeux clairs, tout ronds, qui disaient : » Regarde-moi, je suis gentil », puis il s’est approché avec l’air de dire : « Toi aussi, tu es gentil », et donnait un petit coup de patte pour jouer.
Je le jetais en l’air, il se tortillait avant de retomber sur ses pattes. Il bassait la tête en criant : « attention », et puis il fonçait sur moi au petit galop, la queue roide. Je le prenais encore et le jetais plus loin. Alors il a cogné le poêle avec un petit cri, par terre, il s’est agité comme s’il faisait semblant de se relever, puis il s’est détendu. Je me suis approché. Sur son museau rose un filet de sang coulait.
Je le pris dans mes bras, les pattes restaient droites, la tête retombait. Je le remis à terre : « Qu’est-ce que j’avais fait ? »
C’était moi, c’était ma faute. Oh ! si ma mère pouvait venir, si je pouvais le lui dire, je ne me trouverais plus ainsi devant cette chose morte qui était ma faute.
Ma mère entra, poussa un cri :
« Oh ! mon enfant, qu’est-ce que tu as fait ?
— Je jouais, je ne l’ai pas fait exprès. Je croyais que c’était une bête féroce, je l’ai jeté, il est mort, mais ce n’est pas de ma faute. »
Je m’accrochais à ma mère pour pleurer, mais elle se détourna de moi :
« C’est laid, mon enfant, de faire souffrir un petit être qui ne t’a fait aucun mal. »
Et pour la première fois, elle me gronda et me mit au lit sans son pardon.
VI
Quelques jours après, Marianne m’apporta un chat. Et quand ma mère entra, elle me trouva jouant avec lui. Elle me demanda :
« Tu l’aimes ton petit chat ?
— Oh ! oui !
— Tu ne lui feras pas de mal, cette fois ?
— Oh ! non ! »
Elle m’embrassa, ce fut comme une réconciliation.
Je ne le caressais qu’avec précaution, ce qu’il appréciait, étant très digne. IL ne descendait guère dans la cour pour ne pas se salir les pattes. Il détestait Julot et tous les Phagon à cause de leur saleté et de leur bruit.
Il se couchait au milieu de mes choses précieuses, dans des poses si molles que je pensais à Héliogabale et à ses bains de lait. Il me suivait partout et dormait dans mon lit.
Parfois, me retournant, je le voyais sur la table, immobile devant le réveil, puis je les regardais, immobiles l’un et l’autre. « À quoi pense le chat devant le réveil ? » Il attend peut-être la petite bête qui grignote dans la boîte ? Nous, nous savons que c’est l’heure. Les bêtes ne demandent jamais l’heure, c’est pourquoi elles ne sont jamais pressées et elles font tout ce qu’elles veulent comme si elles avaient toujours le temps. C’est pourquoi aussi, elles n’ont jamais peur quand il n’y a pas de danger ; elles ne ferment jamais les portes. Mais les hommes sont toujours pressés, doivent prendre une voiture, un train, pensent : « Nous allons être en retard », car ils savent qu’il y a une fin et qu’il y a tant de choses à faire avant la fin. Moi aussi, quand j’allais à l’école, je savais l’heure, j’étais pressé, et maintenant, quand j’attends ma mère, je suis pressé, et tous les soirs, dans ma prière, je dis : « Faites que nous soyons toujours ensemble et qu’elle ne meure pas. » Mais quand je suis comme ici et que je pense, ma pensée est comme un chat qui se réveille, se lèche, joue avec le bouchon, va dans la chambre où se trouve le soleil et s’endort.
VII
J’entrai dans la cuisine essoufflé. La première chose que je vis, c’est que le fourneau était allumé. Je pâlis. Ma mère me demanda : « Où est le chat ? » J’eus la force de sourire : « Voulez-vous sortir un moment, je sais où il est. » Elle sortit, amusée, croyant que je voulais faire une plaisanterie. Je m’approchais du four et l’ouvris en me brûlant les doigts. Une bouffée de roussi s’en échappa et un paquet noir tomba sur le carrelage. C’était le chat. J’appelai. Ma mère accourut, regarda avec horreur le tas fumant et me regarda. Elle ne me fit aucun reproche, je balbutiai : « Ce n’est pas ma faute. »
Non, ce n’était pas ma faute. Quand je l’avais mis dans le four pour jouer, le fourneau était éteint. Philippe m’avait appelé pour me montrer son chariot, et voilà, le malheur était arrivé.
Ma mère me dit : « Je sais bien, mon enfant, que ce n’est pas ta faute si tu es comme cela, mais c’est bien laid. » Et elle éclata en sanglots. Moi aussi je pleurais, j’aurais voulu pleurer avec elle. Mais au lieu de me secourir, de me consoler, elle répétait : « Je ne peux pas comprendre le plaisir que tu trouves à faire souffrir. » Je croyais être celui qui souffrait le plus, je n’aurais pas cru que ma mère aimât tant mon petit chat.
Toute la nuit, je me débattis comme dans un four. Le matin je ne me levai pas. J’appelai au secours au fond d’un puits. Le docteur et ma mère se penchèrent sur le bord de mon lit, ils me tendaient les mains que je ne pouvais prendre et il m’était impossible de leur crier combien j’avais peur.
VIII
Un jour, la fenêtre s’entrouvrit sur une lumière de jacinthe, un bruit de branches m’appela, et la brise souffla sur mon lit une poussière de pollen. Je m’approchai, pieds nus, de la fenêtre et voilà que tout avait changé, pendant que je n’étais pas là : l’herbe poussait sur la place et jusque sous les portes. Les murs de l’église montraient des coins roses qui luisaient. Les chiens couraient en file vers les ruelles qui s’enfonçaient au loin. Une buée montait de la terre, les bruits et les couleurs semblaient des choses venues du ciel. Ma mère entra, qui ne m’avait jamais paru si belle. Je sautai à son cou heureux de la retrouver.
Quelques jours après, je filais sur la route avec ma patinette neuve. L’air se déchirait, le ciel avançait sans cesse, les blés verts respiraient, les arbres se tendaient comme des voilures. Je descendais à la rivière, je m’allongeais là, le nez presque au fil de l’eau. Sur le bord crépitent les ajoncs emmêlés d’un réseau de fils qui brillent. Sur l’eau zébrée de leurs ébats, des argyronètes glissent en fripant la surface. Des libellules lancées comme des jouets nasillent dans l’air chaud, et l’air s’amuse, s’anime, tisse et fait changer sa trame où vibrent des vols d’oiseaux et la chanson colère des frelons. Et tout cela, c’est riche comme un bouquet que des bras d’enfants ne peuvent étreindre.
Je rentrais avec une odeur de cresson et de terre, les cheveux piqués de brindilles. Je racontais pêle-mêle ce qui m’était arrivé : les nuages, les champs, le bonheur parce qu’une coccinelle s’était envolée du bout de mon doigt, et le lapin parti, qui disait avec sa queue : « Tu ne m’auras pas ! Tu ne m’auras pas ! » et détalait entre les betteraves comme on claque les mains sur l’eau.
La ville était encore toute crevée par la guerre et l’herbe éclatait sur les brèches. Un arbre sortait d’une cave. On trouvait des casques gris dans les orties. J’explorai tout jusqu’aux corons.
Là, je rencontrais quelquefois l’actrice, je veux dire Maleine, celle qui jouait les grands rôles au théâtre du patronage. Elle avait deux ans de plus que moi et tellement l’air d’une dame qu’on sentait qu’ilne fallait pas trop regarder.
« Vous avez bien joué, vous savez ! »
Elle sourit.
« Ah !
— Oui, et vous étiez belle !
— Je ne le suis donc plus ?
— Oh ! si, encore plus ! »
Elle posa sa main sur ma joue :
« Petit flatteur, va ! »
Et je m’en allais en fermant les yeux pour continuer de la voir.
IX
Je rencontrais l’équipe de nuit qui sortait de la mine, leurs chapeaux en couvercle de marmite étaient noirs comme leur peau que perçaient les yeux rougis. Et je me demandais pourquoi certains hommes ont des travaux comme des punitions, tandis que d’autres vendent des glaces, des photographies, ont des travaux comme un amusement.
Pourtant, même ceux qui travaillent à la mine ne sont pas vraiment tristes. Tristes sont ceux qui ne travaillent pas et qui pensent.
Il est beau d’être un homme triste, car il s’en trouve peu.
Les hommes tristes ont fait les églises, les ponts. Les gens gais ont fait des cinémas, des gares, des magasins. On les voit passer par bandes dans des automobiles qui rient et tous ils rient. Alors je m’arrêtais sur la route et je les regardais en face en prenant mon air le plus triste pour leur faire honte.
Car les personnes les meilleures sont tristes. Ma mère est pâle, très pâle et, même si elle rit, une tristesse tremble dans son rire comme des gouttes sur une branche de soleil. Jésus et ses disciples, on ne les voit jamais se pousser des coudes et se tordre. Judas, lui, voulait faire le malin et sortait pour aller rire tout seul. Et jamais on n’a vu quelqu’un penser à une chose difficile, aux bourgeons, au soleil, comment il monte et descend dans l’eau du ciel, en éclatant de rire. D’ailleurs, il n’y a que les tristes qui ont le bonheur.
Les hommes disent : « Une vie de chien. » Ils croient que les animaux sont humiliés et malheureux. Mais j’avais bien observé les animaux, et je savais que les hommes se trompent, car jamais une fourmi ne s’arrête pour soupirer que la vie ne vaut pas la peine, et jamais un âne ne se dit « Comme je suis vexé d’être un âne. » Et quant aux plantes, elles sont si fières d’être ce qu’elles sont, qu’elles ne disent rien à personne. Les bêtes ne sont malheureuses que quand elles ne sont fait mal à une patte. Quand je me fais mal, je ne suis pas malheureux. Même tout petit, quand je tombais, je riais en criant : « Ça fait poum ! » ou bien j’appelais pour annoncer : « Le sang coule ! »
Nous, nous sommes malheureux parce que nous ne sommes pas du tout contents d’être ce que nous sommes, sans non plus savoir ce que nous voudrions être.
X
Je descendais la pente de la grand-route avec ma patinette. Des oiseaux dans le ciel picotaient les nuages de riz. Je glissais très vite, mais tout d’un coup je fus dépassé par quelque chose qui allait plus vite, et que je suivis du regard avec envie. Une motocyclette d’argent. L’homme qui l’enfourchait était casqué comme les chevaliers des images. Il passait tête basse. Au tournant, je le vis dévier d’un peu sur le bord, frôler une borne, et puis sauter avec le bruit d’une boîte qu’on écrase. Il resta étendu. Je m’approchai. Je pensai : C’est fait, il est fini.
Sa roue continuait à tourner en l’air.
Rentré, je n’en dis rien à personne. Je pensais tout seul, que la vie des hommes est une traînée d’argent très rapide comme celle des étoiles filantes. Puis un jour, on ne sait pourquoi, leurs yeux tombent dans l’ombre que nous portons toujours avec nous, et on ne les revoit jamais plus.
Quelques jours après, le télégramme d’un cousin arriva : « Tante Gertrude décédée. » Je fondis en larmes. « Jamais plus je ne la reverrai. » Je pleurai longuement. Ma mère s’étonna :
« Tu l’aimais donc tant, la tante Gertrude ?
— Oh ! non, ce n’est pas pour cela, mais c’est parce que jamais plus je ne la reverrai, jamais plus, jamais plus ! »
Ce fut alors que je découvris que mon père aussi était mort.
« Vous êtes sûre, maman, qu’il ne reviendra pas ?
— Mais oui, mon enfant, il y a si longtemps, tu étais si petit. »
Oui, tout petit et pourtant, je m’en souviens. J’étais sorti de la maison en cachette et j’avais couru par le chemin. Le vent criait, criait. Il y avait des nuages tout noirs, des arbres tout noirs, très grands qui mangent les petits enfants. Je courais et je suis tombé sur mon nez, et je sentais les nuages et les arbres et les cris au-dessus de moi. Les maïs grinçaient comme les dents de quelqu’un qui va manger. J’ai crié : « Méchants, méchants ! » et j’ai tapé la terre avec le poing. « Méchante ! » et j’ai vu deux souliers qui s’approchaient, et le bas d’un pantalon, et je m’y suis accroché en criant : « Et toi aussi, méchant ! » Une voix de là-haut m’a dit : « Mais non, petit ! » et j’ai touché la jambe, et j’ai senti qu’un homme, c’est chaud. Et je l’ai vu, et c’était mon père. C’est beau un père ! Il m’a soulevé dans ses bras : c’est fort un père ! et il m’a ramené à la maison. Et maintenant, je ne le reverrai jamais plus, jamais plus. Je pleurai.
Philippe et moi, nous allions ensemble au catéchisme, et j’aimais beaucoup y aller, car on nous réunissait dans une ancienne chapelle toute brune avec un vieux curé comme du bois brun. Je comprenais tout ce qu’il disait. Il disait que le Bon Dieu est grand parce que c’est lui qui fait pousser les petites graines dans les champs. Philippe, au contraire, ne comprenait rien. Il disait pourtant toujours : « Moi, j’aime la vérité » ; mais c’était peut-être pour cela qu’il ne comprenait rien.
M. le curé lui demandait :
« Qu’est-ce que la Trinité ?
— La Trinité, c’est comme un tricycle.
— Que dites-vous, mon enfant ?
— Oui, parfaitement, comme un tricycle. »
À tous moments, il interrompait pour grogner : « Ce n’est pas vrai ! » et quand on le priait de sortir, il claquait la porte de la chapelle en déclarant : « Je me vengerai ! »
Philippe disait :
« Le curé n’y connaît rien aux graines ! Je vais te faire voir, moi, comment ça pousse ! » Et il me montrait les haricots qu’il cultivait sur le rebord de sa fenêtre, dans une vieille boîte à sardines. Il expliquait : « Un haricot, c’est deux tranches de pain avec un bout de viande au milieu ; lorsqu’on le met dans la terre, la viande pourrit et il en sort deux asticots. L’un descend dans la terre, et l’autre grimpe en haut en tirant avec lui les deux tartines qu’il ouvre. À ce moment, un troisième asticot fait un trou au milieu des deux tartines, suce toute la mie de pain et fait deux feuilles. Et c’est tout. Je sais bien, moi qui en ai cultivé trente-quatre, que je n’ai pas besoin du Bon Dieu pour cela ! »
Je demandai à Philippe : « Pourquoi est-ce qu’ils font tout ça, tes trois asticots ? » Et Philippe répondait : « Parce que, oui, parfaitement, parce que ! »
XI
Ces choses me reportait au temps où je m’étais dégoûté de penser à cause de mes déceptions à propos du soleil.
J’avais sept ans et l’âge de raison, comme disait la tante Agathe, qui m’avait régalé à cette occasion d’un verre de vin sucré.
Dans ce temps-là, je courais à travers champs, chaque soir un peu plus loin, pour voir du bout du monde le soleil tomber dans l’eau. Car l’eau passe par-dessus le ciel et par-dessous la terre. La terre se trouve là comme les rochers par-dessus lesquels sautent les grandes cascades : il n’y tombe qu’une brume d’eau de temps en temps, et l’eau d’en haut s’arrondit en dôme. Le soleil est un bouchon qui y flotte. À l’horizon où l’eau d’en haut et l’eau d’en bas se rejoignent, il s’enfonce à cause du remous et ne ressort que de l’autre côté de la nuit. Mais jamais je n’arrivais à temps, avant l’heure du dîner, au parapet d’où l’on voit la chute du soleil. Un soir, je le croyais derrière un arbre, derrière un mur, par-delà les herbes, et le lendemain j’allais là et je trouvais que la terre continuait, et ce fut ainsi que je me dégoûtai de penser.
Je savais bien deux choses pour les avoir vues moi-même, je savais les fleurs et les étoiles. J’avais pris un pot de géranium et planté les fleurs dans la terre et les racines vers le haut. Mais lui s’était tordu la tête comme quelqu’un qui se bat et était remonté par-dessus les racines.
Les fleurs remontent vers les étoiles parce que les étoiles leur donnent à boire. On voit les étoiles dans les puits, mais au contraire les étoiles sont des puits, et la pluie et la rosée tombent de là.
Dans la cour numéro 4 où il n’y avait vraiment rien d’autre à faire, je m’étais remis à penser. Là je n’avais que des feuilles et des cailloux, et moi-même.
Nous-mêmes nous sommes faits de cailloux et de feuilles, car nous avons des parties dures comme le genou, et d’autres très douces comme la joue.
Je mettais de la salive sur une feuille, j’y collais un caillou, et je collais le tout sur mon nez, songeant que, puisque ces choses collaient ensemble, elles devaient être moi. Mais comme elles retombaient par terre, je devais remarquer que je ne savais pas tout.
Il doit bien pourtant y avoir un truc pour savoir tout, comme il y a un truc pour faire les paquets, un truc pour attraper les rats.
Pour toutes ces raisons, je ne pouvais pas expliquer à Philippe la vérité aussi clairement que je la voyais moi-même, et il concluait toujours : « D’ailleurs, sur les haricots, j’en sais autant que toi. »
XII
Je retournai à la rivière où j’avais établi mon observatoire : un rond-point de terre battue au ras de l’eau à la racine des herbes.
De là, on avait vue sur tout. Le regard s’enfonçait dans l’eau, courait parmi les joncs, montait à la cime des saules, redescendait le cours des nuages.
Les herbes vues par-dessous s’entremêlent, et leur couleur, quand le soleil les traverse, est celle de la joie. Mais quand partait entre les troncs une fuite de petites bêtes comme des poulets plumés, et que derrière paraissait la carapace d’un monstre à pinces, je pensais aux forêts d’avant le déluge que j’avais vues dans un livre, où des fleurs s’ouvrent comme des puits d’encre, où l’ombre des verdures pèse comme des rochers, et où des bêtes se battent en cassant des arbres avec leurs queues.
Les poissons aussi ont leurs forêts, leurs routes, leurs maisons, mais on ne sait ce qu’ils sont, car ils sont aux animaux de la terre ce que les cailloux sont aux plantes : ils sont des cailloux vivants. Ils sont comme la lune noyée sous l’eau du ciel, tandis que le soleil surnage et que sa lumière est une clameur.
Parfois entre deux eaux venait la salamandre. Tout s’écartait sur son passage. Je la convoitai pendant bien des jours avant d’oser mettre la main sur elle. Un soir, je rentrai exultant. Ma mère demanda :
« Qu’est-ce que c’est ?
— C’est une salamandre !
— Tu aimes cette bête ?
— Oh ! non.
— Alors pourquoi la gardes-tu ?
— Parce que c’est la salamandre ! »
Je la mis dans un grand bocal. Je la regardais. Sûre de sa royauté, elle paraissait indifférente à sa nouvelle demeure. Elle se laissait couler au fond, les yeux sans lumière. C’était une chose noire, rouillée, antique, qui avait toujours vécu depuis l’époque des forêts.
Je lui portais des nourritures qu’elle dédaignait. J’étais sans cesse occupé à la servir. La nuit je rêvais qu’elle entrait par ma bouche ouverte et me mangeait ; que la maison brûlait et qu’elle ricanait dans l’escalier.
Je la servais toujours avec plus de respect, mais un jour, je compris qu’elle voulait retourner dans sa rivière et je courus la rapporter. Les poissons, les têtards soulevaient l’étoffe des herbes pour la voir. Comme elle bâillait, très calme, entre deux eaux, j’ai avancé la main, et elle, au lieu de s’enfuir, est venue s’y poser, et je m’étonnais, et je me demandais : « Elle m’aime ? Je suis donc pardonné ? Oui, elle a été chez le Bon Dieu des animaux et elle lui a dit que ce n’était pas ma faute si les chats sont morts... »
XIII
Quelques jours avant la première communion, M. le curé nous a tenu ce sermon : « Mes enfants, si quelque grand roi devait vous rendre visite dans votre demeure, que feriez-vous ? Vous poliriez votre maison, vous mettriez des fleurs aux vases, vous vous revêtiriez de vos vêtements les plus beaux... »
J’attendis le prêtre à la sortie.
« Je dois vous dire, mon père, que dans ma demeure...
— Vous voulez dire, chez vos parents, mon enfant ?
— Non, vous avez dit que dans notre demeure, le Seigneur...
— Ah ! dans votre âme ?
— Oui, que dans notre demeure le Seigneur ne doit trouver que de belles choses, eh bien, c’est impossible...
— Comment ? Puisque vous vous êtes confessé hier.
— Oui, mais dans ma demeure il y a tant de laides choses et de vilaines gens, et je ne sais pas ce que le Bon Dieu dira en les voyant tous là.
— Mais, mon enfant, nos mauvais souvenirs ne sont pas des péchés.
— Pourtant si vous aviez connu Grangeons, Lapile, l’Oncle... »
XIV
Je sentis, ce matin-là, dès le réveil, qu’un grand jour venait. Ma mère qui avait passé la nuit à finir mon costume m’habilla. Le costume était si beau que je me sentais presque intimidé par tant d’apprêts. Je m’avançai dans la rue avec mon cierge. De tous côtés, dans la lumière recueillie de la place de l’église, les communiants arrivaient, sortant de la ville fermée.
Sur les marches, Philippe m’appela : « Tiens, regarde ! » Et il cligna de l’œil vers son cierge qu’il tenait à deux mains : « Il est gros, hein ! et tu ne sais pas ? À midi, on va manger une poularde ! »
Dans l’église, l’orgue rendait les voûtes plus grandes. C’était triste comme penser. Et des chœurs répondaient comme une forêt avec ses grands arbres et ses jeunes herbes. Il y avait des voix de femmes déchirantes comme des oiseaux qui s’envolent, heureuses comme des matins de départ, et des voix graves comme des orages qui approchent, comme le soleil lorsqu’il tombe, comme le silence quand les hommes sont morts.
Et Dieu allait venir.
Devant moi jusqu’au fond où les cierges brûlaient, les crânes se massaient en haies successives. Je me demandais si jamais j’arriverais là-bas. Plusieurs qui étaient tondus me firent penser à ceux qui se tenaient en moi et je pensais : « Pourvu qu’ils se tiennent bien, pourvu qu’ils se taisent ! »
Quand j’eus pris l’hostie, je pensai : « Maintenant, il est venu ». Je fermai les yeux, je faisais des efforts pour le chercher. D’abord, je ne vis personne, mais peu à peu je sentais que les crânes des tondus se cachaient dans les coins, disparaissaient dans l’ombre, et à leur place, il ne restait qu’une blancheur de paix. Je pensai : « C’est lui, il est venu. »
Et plus tard, à table, en face de ma mère au visage heureux, je sentis descendre jusqu’au fond de moi la grande clarté du jour. Par les vitres, on voyait une maison en ruine où n’habite personne, et qui pourtant est aimée de Dieu et des oiseaux, et des nuages aimés de Dieu, et ici, sous nos pieds, le plancher et la poussière du plancher, et nous-mêmes nous sommes poussière, mais la poussière est aimée de Dieu.
XV
« Tu n’es bon qu’à aimer les actrices », disait Philippe. Oui, en effet, j’aime toujours Maleine, aussi parce qu’elle avait un nom douloureux.
Chaque fois que je lisais dans un livre qu’une femme était prisonnière et meurtrie, qu’on en avait lié une au bûcher, qu’on avait tranché la tête à une autre, je demeurais longtemps dans une tristesse qui m’était chère.
Un matin, du côté des usines, je trouvai assise sur un tuyau une petite fille si jolie que l’envie me prit de lier connaissance. Je m’approchai d’elle en pensant : « Cela n’engage à rien. »
Je lui demandai :
« Bonjour, comment t’appelles-tu ? »
Elle releva sa jupe et me découvrit une fente laiteuse qu’elle indiqua :
« Je m’appelle comme ça ! »
Et moi, saisi de pitié, je m’écriai :
« Oh ! on t’a opérée ? »
Avec beaucoup de calme, elle mit son doigt sur son œil :
« Et mon œil, il a été opéré ? »
Je courus chez Philippe lui raconter cette mésaventure. Et Philippe :
« Oh ! mais mon vieux, tu ne sais pas ça ? Mais tu retardes ! Moi qui te croyais intelligent, mais voyons... »
Il me regardait d’un air peiné et en même temps il jubilait :
« Allons, assieds-toi là, je vais t’expliquer ça. »
Alors, avec des comparaisons, des gestes, des dessins, des exemples, il m’instruisit.
Il conclut : « Tout le monde fait ça, tout le temps. Comment ! tu ne savais pas ? Et, par exemple, ton actrice, tiens, dimanche dernier, sur le foin avec Coquillot. Et papa, tu crois que je ne l’entends pas ? »
Et il ajouta, pensif, les yeux noyés :
« Et moi et Miquette, ce qu’on s’aime !... »
De plus en plus atterré, je courus chez ma mère et lui racontait tout.
Ma mère me reprit :
« Non, l’amour n’est pas une chose sale, c’est ton petit ami qui est sale. Ce n’est pas sale de parler, mais sale de dire des gros mots. Ton ami ne sait pas ce dont il parle. Il ne peut pas comprendre. Ce n’est pas toi qui n’es pas intelligent d’ignorer, mais lui de comprendre ce qu’il croit savoir.
— Mais pourtant, il dit qu’il le fait !
— Il se vante, tu ne le vois pas te présentant sa nombreuse famille.
— Ah ! pour avoir des enfants, il faut faire ça ?
— Sans doute, cela n’a pas d’autre raison.
— Ah ! quand, au cinéma, on en voit deux qui se tiennent comme s’ils avaient peur que l’autre tombe, c’est qu’ils veulent faire un enfant ?
— Sans doute.
— Et vous êtes sûre, maman, qu’on est forcé de faire ça tout le temps ?
— Nullement, c’est une chose à laquelle tu ne dois pas songer, sinon beaucoup plus tard, quand tu seras marié, quand tu seras une grande personne. »
Je respirai, soulagé. Je commençais à comprendre : en effet, les grandes personnes font tant de choses insensées. Elles se promènent dans la rue par deux, s’arrêtent et tout d’un coup s’embrassent sur la bouche ; elles tirent des cartes, elles appellent ça un jeu, et c’est un jeu à qui ne bougera pas. Elles s’assoient aux devantures des cafés où, au lieu de boire du bon vin rouge, elles avalent des purges en souriant.
D’ailleurs, je savais bien que ni ma mère, ni moi, nous ne deviendrions jamais des grandes personnes.
Ce fut à cette époque que j’entendis la chanson qui m’a fait le plus pleurer. C’était l’histoire d’une mère qui avait trop bu et roulé dans la boue, et son fils l’aidait à se relever tandis que tout le monde se moquait d’eux.
Et j’imaginais Maleine, subissant cette torture que Philippe m’avait dite et pleurant dans le foin, tandis que Philippe, Coquillot et tous les autres riaient tout autour.
Quand je la rencontrais dans la rue, je tournais la tête vers le mur, pensant que mon regard devait la gêner ; d’ailleurs, je n’aimais plus regarder personne. Et la rue, les maisons, la ville qui forcent les gens à se toucher me devenaient de jour en jour plus pénibles.
XVI
Je partais plus tôt, chaque matin, et je rentrais plus tard le soir et ma patinette filait en ligne droite aussi loin que possible. Alors, j’ai découvert le bois. C’était un îlot au milieu des moissons. Aucun homme n’avait jamais mis les pieds dans ces broussailles profondes. En pénétrant dans la clairière centrale, je crus à une ondée, mais c’étaient les feuilles qui jouaient. Je sortais du bois en marquant les troncs pour être sûr d’y retrouver ma route.
Je fis connaître à Philippe cette contrée où j’entendais bâtir ma hutte. Mon projet de m’établir là s’affermit encore, encouragé par l’admiration de Philippe : « Tu en as du courage, toi. Si je passais la nuit dehors, mon père me tuerait. »
La patinette devint un charroi, nous transportâmes nos approvisionnements. Et comme la montagne d’ananas au kirsch grandissait, je demandai à Philippe d’où il les tirait.
« Je le sais », affirma-t-il, fâché de mon indiscrétion.
Je l’employai à bâtir la hutte, en croisant les branches selon un plan. Moi-même, je m’occupai de mes armes : une hache, un couteau et surtout des flèches aiguisées avec soin, durcies au feu et trempées dans le crottin.
XVII
Un dimanche, nous partîmes de la mairie, Philippe chargé des dernières boîtes d’ananas et d’un petit sac de haricots secs à consommer en cas de famine.
Nous n’étions que deux, mais notre départ fut grand.
Je partais le cœur gros. À ma mère, j’avais laissé une lettre où je lui parlais de ma forêt vierge, des merveilles de la vie d’aventures, lui promettant d’aller la voir dans un avenir prochain et peut-être de l’emmener avec moi.
À l’orée du bois, je donnai l’accolade à Philippe et lui dis : « Va. »
Quand le dos de mon dernier compagnon eut disparu derrière un champ de betteraves, en même temps que le soleil à l’horizon, je regardai ma hutte. L’arme au poing, j’en fis le tour et puis je m’y terrai, tirant sur la porte la peau de panthère que j’avais tuée près des rochers d’Héliogabale. J’étais seul dans l’ombre avec mon réveil. Les secondes se pressaient, s’empêtraient dans leurs propres béquilles, se poussaient à qui passerait la première, tandis que les heures qu’on n’entend pas venir, se traînent et peut-être s’oublient.
J’entendis un craquement au-dehors et je sortis, brandissant ma hache contre les fauves. Dehors, il y avait la nuit. Il y avait des bêtes qui sortaient de la terre. Il y avait des bêtes qui descendaient des arbres, il y avait des arbres, des arbres... Je rentrai me terrer, mais bientôt après, honteux de mon inaction, je fis une nouvelle sortie : il était temps, une rumeur arrivait des lointains, une armée ennemie approchait, on voyait luire leurs armes. Des ordres retentirent, des cris, des rappels... Déjà, je retirais mes flèches du crottin et je me préparais à abattre l’assaillant à coups de tétanos.
L’avant-garde sortit des broussailles : c’était Philippe et ma mère. Elle eut un petit sanglot en criant mon nom et me serra dans ses bras, mes armes tombèrent. En relevant la tête, je vis surgir les autres à la clarté des lanternes, qui nous regardaient avec malveillance. Et je vis Philippe le parjure. Puis le père de Philippe qui sortit de la foule, renversa mon habitation d’un coup de pied et, se tournant vers son fils, avec une taloche, se mit à crier : « Fripouille, apache, ah ! gibier de potence ! Les voilà donc mes ananas ! » Et puis, saisissant la panthère d’Héliogabale : « Et la couverture de mon lit ! »
Rentré chez nous, ma mère me dit :
« Et tu m’aurais laissée comme cela ?
— Jamais... jamais plus je ne pourrai vous laisser. »
XVIII
Commencèrent de mauvais jours et des nuits de cauchemars, car j’avais connu comme la vie est mauvaise.
Les grandes personnes s’étaient mises à murmurer et se liguaient contre ma mère et moi. On rencontrait des gens dans l’escalier, d’autres collaient leur œil à nos persiennes, on m’arrêtait dans la rue pour me poser des questions et, quand nous sortions tous les deux, les groupes se taisaient pour nous regarder passer. J’avais des colères à arracher des arbres. Elle avait l’air malade et inquiet.
Et le soir, à l’heure où l’on se couche, elle levait la lampe à pétrole et, tandis qu’elle montait l’escalier devant moi, j’avais peur que tout d’un coup la lampe ne tombât et qu’elle ne mourût...
La nuit j’épiais sa respiration. Et je faisais la garde, car je pressentais qu’ils allaient me la reprendre.
