Le Bonheur des tristes - III

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III. La Guerre des pavots



Contents

[edit] I

Enfin une nouvelle page s’est ouverte, une page toute blanche. Nous avons quitté la ville du Nord pour cette vallée d’Auvergne. Ma mère dirige le préventorium des enfants.

Les salles sont nettes et vastes, ouvertes en baies sur les pentes brunes. Nous avons tous les deux retrouvé la paix et la santé. On m’a remis à l’école.

Me voilà encore une fois « le nouveau », à qui tous posent des questions, le plus grand et le cancre. Le maître aussi pose des questions : il demande « sept fois huit ». C’est bien gênant.

Pourtant ici ce n’est pas comme là-bas. Ici on est libre. On peut toucher la terre. Il n’y a pas de pion pour crier « les rangs ! » aussitôt qu’on s’attarde à regarde une feuille.


*

Ici, derrière les grands bâtiments, les enfants grattent la terre avec leurs ongles. Ils ont fait des petits jardins où quelques pâquerettes se fatiguent à conserver un bouton au bout de leurs tiges tristes.

J’ai arraché une motte, j’ai confié mes deux mains à la terre, puis j’ai frotté, flairé, regardé : la terre c’est dur et tendre, c’est comme du pain, du chocolat, comme toutes les choses bonnes à manger. Je pense : voilà, c’est elle, c’est la terre que je veux apprendre.

Mon jardin, que j’avais fait avec ma main, était grand comme quatre fois ma main. D’abord, il n’y avait que de la terre dans mon jardin, de la belle terre brune, bien grattée, sans cailloux et j’en étais tout à fait satisfait. Plus tard, il y eut trois plantes : un pied de violette poussiéreux, un chardon et une rhubarbe. Tout à l’entour, les jardins des autres poussaient : des pavots surtout et des soucis, comme des pétards.


*

L’année suivante, j’ai reçu dix francs. C’est ainsi que j’ai pu acheter les propriétés voisines pour le double de ce qu’on en demandait. Mais j’obligeai les propriétaies dépossédés à sarcler et arroser mon domaine. Il y avait beaucoup à faire, car maintenant tout poussait en même temps.

[edit] II

Un jour, un petit homme est venu, avec un chapeau bleu comme une cloche à melon, des lichens et des saxifrages dans ses oreilles, un petit cactus à côté de son nez, de grandes mains comme des murs avec de l’herbe sèche dessus ; et, en effet, c’était le jardinier. Il m’a tout de suite fait un compliment : « Et bien, on travaille ici ? » Et moi : « Heu, heu, on fait ce qu’on peut. — Oh ! des leucanthemums ! » et moi, le voyant reconnaître, du premier coup, une plante aussi rare, j’ai compris que c’était un homme bien instruit.

J’ai fait un geste impérieux à mes subalternes : « Allez chercher de l’eau ! » Ils sont partis avec des boîtes de conserves, voler de l’eau dans la salle de bain de l’hôpital. Je voulais rester seul avec le vieil homme, afin de profiter de sa science. Il me demanda :

« Avec quoi travaillez-vous ? »

Je lui ai montré nos instruments : un couteau de poche, une fourchette édentée, un tesson.

« C’est tout ? » Et il sourit.

« Pourquoi avez-vous écrasé ce souci entre deux pierres ?

— Pour le protéger des mauvaises bêtes. » Il sourit encore, et puis :

« Vous avez tort de mettre des arums ici, c’est une plante d’ombre.

— On pourrait peut-être bâtir une petite hutte dessus ? »

Je l’interrogeais, je ne perdais rien de ce qu’il disait, et je l’ai retenu jusqu’à ce jour.


*

Mes hommes revinrent portant l’eau. Ils avaient dû faire la courte échelle devant la petite fenêtre de la salle de bains. Ils avaient crotté les carrelages et faussé les robinets. Ils avaient risqué les retenues. Ils m’étaient tout dévoués.

C’était Agathange de Saint-Omer aux oreilles fidèles, puis Baudet, à la tête de chérubin, celui qui trouvait toujours du crottin chaud et me le rapportait enveloppé dans du papier comme des bonbons ; puis Goujon, mon terrassier, qui trouvait la terre de bruyère et l’humus des chênes, qui n’aimait que les arbres et semait partout des glands et des marrons qui ne germaient pas ; puis Ozenfant qui aimait les rocailles et dessinait les allées et voulait que le jardin fût Versailles.

J’avais sur eux un pouvoir absolu, les ayant pris par leur point faible, l’amour du gain.

Baudet aimait les pâtisseries ; je me l’attachai pour un mois de dessert. Goujon s’était vendu à vie pour un couteau à cran d’arrêt. Ozenfant, qui avait un calepin où il notait ses heures de travail, se faisait payer jusqu’à cinq sous par jour. Seul, Agathange me dit une fois qu’il demandait, pour paiement, d’être toujours à mon service afin d’en tirer plus tard de la gloire. Et, pendant qu’il disait cela, ses oreilles frémissaient commes des narines.

[edit] III

La gloire vint l’année suivante. On avait mis mon portrait dans une revue horticole. J’avais obtenu un prix. Maintenant mes allées de terre rouge se détachaient bien entre des files de cailloux blancs et des bordures de gazon vert.

Les fleurs éclataient là-dessus non pas tirées en file ou en carrés comme dans les jardins bêtes, mais par groupes calculés selon leurs affinités intimes, les ambitions de leurs racines et les penchants de leurs feuillages. Ainsi les schizantus papillonnants dont la verdure a la fraîcheur de l’eau aiment les zinnias rouquins. Ainsi les cosmos se plaisent à cacher la laideur de leur pied sous le coussin des petits œillets d’Inde. Les balsamines fades recherchent l’éponge vineuse des amarantes. Les salpiglossis se marient volontiers entre pairs avec les nobles mufliers, tandis qu’ils languiraient en la compagnie des soucis. Je pouvais, de la sorte, étager les espèces et pavoiser l’espace d’un seul grand tapis colorié.

J’avais horreur de mutiler les plantes, mais ce que je craignais le plus c’était que ma mère pût croire que je les préférais à elle. Et, chaque matin, je lui sacrifiais les plus belles. J’allais les poser sur son lit, puis jetais une verveine dans ses cheveux. Elle me riait, elle était contente de moi, malgré mes mauvaises notes à l’école.

[edit] IV

En ce temps-là, je réunissais mes disciples autour de mon banc en demi-lune au milieu du jardin et je leur enseignais : « Les fleurs sont plus belles que les beaux vêtements, elles sont meilleures que les meilleurs bonbons, elles sont plus intéressantes que les livres, elles sont plus amusantes que le cinéma. D’abord, si vous êtes amoureux... »


Nous avions quatorze ans et tout le monde devenait rose... « Les fleurs, voilà ce que les femmes aiment. Si vous leur envoyez des lettres, même si vous les parfumez, ça sent mauvais ; tandis qu’une fleur, si vous la leur donnez, vous n’avez pas besoin de trouver quelque chose d’autre à leur dire. Et puis ceux qui savent cultiver les fleurs deviennt quelqu’un : des conducteurs d’automobiles, il y en a trop, des députés, il y en a trop, mais des hommes qui savent cultiver les fleurs, il y en a peu. Moi, plus tard, j’aurai un jardin grand comme une province, j’enverrai chaque matin un wagon de fleurs à celle que j’aime, et Agathange sera à côté de moi et me servira. » À ces mots, les yeux d’Agathange s’emplissaient d’humidité, les oreilles d’Agathange fleurissaient.

[edit] V

Chaque dimanche, à tour de rôle, quelqu’un se privait de cinéma pour monter la garde, armé d’un grand bâton, contre les voleurs de plantes, de graines, et d’eau. Pendant les jours de sécheresse, jamais mon jardin ne cessa de verdir. Goujon y avait construit une citerne au couvercle si lourd que lui seul le pouvait soulever.


*

Quand le vent sec soufflait du Velay, nous nous mettions tous à souffrir. De toutes nos forces, nous faisions front à la tourmente en soutenant des écrans de carton, les oreilles pleines de sable, les dents grinçantes, les yeux aveuglés. Nous attendions toujours la pluie avec espoir. Nous aimions la lécher sur nos joues. Nos pieds s’en réjouissaient à travers le cuir des semelles.

[edit] VI

Naturellement, j’avais peu de temps à donner à l’école, et là aussi, je comptais sur mes serviteurs. De la sorte, vingt morceaux de papier m’apportaient à la fois la solution du problème, et des bouches secourables me soufflaient toutes les leçons.

Mes gens protégeaient de même mon amour pour Léontine. Agathange, sous couvert d’aller dire bonjour à sa sœur, bourrait Léontine des gâteaux qu’Ozenfant avait volés de ma part à la cuisine. Goujon, qui en était amoureux aussi, m’avait un jour rapporté pour elle un petit geai que j’avais approuvé : « C’est ça, c’est ce qu’il faut, un geai, c’est bleu. »

Baudet était le page, il lui apportait mes lettres clouées de fleurs. Ozenfant, le plus intelligent, était pourtant un traître, car un jour il a rapporté devant ma mère que je grimpais sur le toit pour voir Léontine se coucher. « Ce n’est pas bien », disait ma mère, et Agathange protestait de toutes ses forces que ce n’était pas vrai.

Mais c’était vrai. Je montais tous les soirs pour la voir, et quand elle soulevait sa chemise et montrait ses jambes, mon cœur s’agitait et je fermais les yeux, car je n’étais pas venu pour voir ses jambes, mais pour la voir. Un soir, je lui ai vu tirer du col de sa chemise la fleur que je lui avais donnée, car je lui donnais chaque jour la fleur la plus secrère de mon jardin, une fleur qu’on cache dans le creux de la paume. Elle l’a mise dans sa bouche et l’a mordillée. Alors, je suis redescendu dans le jardin, troublé jusqu’à l’affolement. J’ai cherché la fleur semblable et je l’ai mordillée. Une tige m’a touché, c’était comme si son petit doigt m’avait touché. Un pétale m’a frôlé, c’était comme si j’avais senti sa joue. Toutes les corolles frissonnaient, oui car ses yeux sont comme des pois de senteur...

[edit] VII

« Je n’ai plus un seul mouchoir, disait ma mère.

— Ah ! c’est moi qui les ai pris, disais-je en rougissant.

— Tu aurais bien pu les remettre.

— C’est que... je les ai perdus.

— Un grand garçon comme toi aller dans les bois se moucher dans la dentelle de Valenciennes ? » disait-elle incrédule.

Elle avait compris.

[edit] VIII

Jamais le bonheur ne m’avait semblé une chose aussi proche. Un soir quelqu’un dit à quelqu’un d’autre : C’est curieux, il y a des jours où l’on coupe toutes les têtes de pavots par ici. »

[edit] IX

Cette nuit-là, je ne dormis pas. Ma mère ! elle était pourtant sortie de la maison de santé, guérie, sauvée, heureuse ! Il ne nous manquait rien ici. Moi, mon jardin, ma gloire, tout était pour elle. Je l’aimais, tout le monde l’aimait. Alors, pourquoi ces pavots coupés ?

« Genre de papavéracées dont, dans certaines régions d’Orient, on tire l’opium, lisait-on dans le dictionnaire. Le lis pur, la glorieuse pivoine, le pavot qui donne l’oubli »... avait dit le monsieur qui parle bien, le jour où l’on m’avait donné mon prix d’horticulture. Les pavots qui donnent l’oubli, c’était comme des coups de maillet dans ma tête.

« Qu’est-ce, au juste, que l’oubli ? avais-je demandé à Mlle Blanche, l’institutrice aux jolis yeux, que j’aimais bien. — L’oubli, c’est le sommeil de nos douleurs. »

Et moi qui les croyais mortes nos vieilles douleurs. Il était si loin le jour où je glissais sur ma patinette et qu’un voyou blanchâtre aux yeux bordés de rose avait ricané : « Heu ! Heu ! ta mère !... »

J’étais rentré noir de plaies, de boue et de déchirures. « Oh ! mon enfant, qu’est-il arrivé ?

— Je suis tombé.

— Devant et derrière à la fois ?

— Oui, j’ai roulé, j’ai roulé dans les ronces ! »

Oh ! ma pauvre mère !

Quelle lumière dans ses yeux quand elle se penchait pour caresser mes boucles. Dans ce temps-là, le soir, ses mains tremblaient si fort, qu’elle cassait le verre de la lampe en l’allumant.

La première fois qu’elle m’a envoyé à la pharmacie prendre la bouteille, j’étais fier, car il y en avait pour une belle somme. Mais plus tard, je sortais de la boutique en serrant les épaules et craignant la voix de l’homme : « Eh ! là ! Ho ! votre ordonnance ! qu’est-ce que c’est que cette ordonnance ? »

Et ses langueurs, ses absences, nos longues séparations.

Et la nuit qu’elle s’était brûlée, j’avais bien vu des têtes de pavots dans la petite casserole.

Ici, elle n’avait plus son sac de ville où se trouve une fiole dont l’odeur est si triste, si noire. Ici, il y avait le soleil, la paix, les fleurs. Mais de fausses fleurs, je n’en voulais pas sur mon chemin.

[edit] X

Le lendemain, j’ai découvert un pavot dans le jardin d’Ozenfant. Oh ! le traître !

D’une voix très calme, j’ai dit :

« Ôte ça.

— Mais... il est beau, il est beau.

— Ôte ça ! » Consterné, il l’a arraché.

« Je ne veux pas de pavots, cela porte malheur, cela fait mourir les gens. »

Si je trouvais quelqu’un semant des pavots, je disais :

« Pourquoi des pavots ? C’est laid.

— Non, ce n’est pas laid.

— Donne-moi ce paquet de graines, je t’en donnerai deux autres à la place et une belle plante avec. »

Je fis proclamer dans la contrée que j’achetais tout pied de pavot dont j’avais besoin pour mes expériences ; et, quand on m’en apportait, je leur coupais la tête que je mettais dans la chaudière, et j’étendais le reste dans une fosse où cela pourrissait.

Il y en avait pourtant beaucoup dans la région, car cela pousse comme des mauvaises herbes.

[edit] XI

J’avais mon plan : d’abord les disciples par persuasion ; puis les indifférents par intérêt ; enfin, les ennemis, par quelque autre moyen à trouver. Pour la première fois, je m’aperçus combien j’avais d’ennemis. Je les reconnaissais à leur refus de me céder leurs pavots et à leurs affirmations provocantes sur la beauté de cette espèce.

Un jour, ma mère me demanda : « Pourquoi n’as-tu pas de pavots dans ton jardin ? »

Je répondis : « C’est trop fragile, ça dure trop peu.

— Tu as bien des tigridias qui ne durent que trois heures.

— Les pavots c’est fade, c’est ennuyeux.

— Comment fade ? La fleur la plus colorée qui soit ! »

Je répondis avec embarras : « Je n’aime pas les pavots. »

Vraiment, elle n’aurait pas dû me demander cela.


*

Ce fut dans ce temps-là que Boulet, mon rival, envoya à Léontine une demande en mariage, ainsi conçue : « Tu veux ? Hector Boulet. »

Léontine répondit : « Non », et signa de son nom de famille, le prénom et l’adresse étant choses trop intimes.

Voilà pourquoi Boulet proclama que les pavots d’Angleterre sont les plus belles fleurs du monde, et une moisson en leva dans son jardin. Méhu, son acolyte, en distribua secrètement à quelques indifférents, et j’appris par Ozenfant que ce filou de Malauvin commençait à en faire un commerce clandestin.

Je ne dormais pas, j’avais les yeux battus.

[edit] XII

« Qu’as-tu ? demandait ma mère.

— Rien. »

Mais nuitamment, je m’adonnais à l’alchimie dans une cave où je tenais mon mortier, mes bouteilles et mon arrosoir. Là, pendant des heures, je dosais les mélanges. De l’infirmerie, de l’économat, j’avais rapporté de la teinture d’iode, de l’éther, de l’alcool pur, de l’eau de Cologne, de l’eau de Javel, de l’acide chlorhydrique. J’en fis une mixture à quoi j’avais ajouté le crachat du mépris et l’urine de la haine.

J’essayai le philtre sur un malin chardon qui brûla. Alors, dans la cave, je montai l’arsenal. Des bouteilles bouchées, étiquetées selon la destination, se rangèrent au bas du mur comme des bombes.

[edit] XIII

Je fis ma première sortie par une nuit sans lune. Deux jours après, Agathange vient me dire :

« Tu ne sais pas ? Les pavots de Malauvin, ils jaunissent tous !

— Ne me parle pas de pavots, cela ne m’intéresse pas », répondis-je avec froideur, mais j’exultais.

Le lendemain, ceux de Méhu baissèrent la crête. Ozenfant demanda : « Est-ce que les pavots ont des maladies qui les font tomber d’un jour à l’autre ? » Je répondis : « Ce sont de sottes plantes, on ne peut pas se fier en elles. »

Puis me regardant par-dessous, il ajoutait : « Sais-tu qu’on voit quelqu’un se promener autour du jardin de Boulet, la nuit ? »


*

Malauvin, ce jour-là, vint m’en offrir trois têtes. Je lui dis : « Ils sont malades aussi. »

Il se retourna, venimeux : « On sait bien pourquoi ils sont malades ! » Mon offensive l’avait ruiné.


*

Plessis crut de son devoir de m’aviser : « Tu ferais bien de dormir la nuit. » On ne savait pas bien s’il s’agissait d’un avertissement amical ou d’une menace, car c’était mon voisin de champ. Il couvait un melon sous un verre à vin et je lui avait dit un jour en riant : « Il a l’air d’un haricot. » Ce qui lui avait fait pincer les lèvres amèrement.

Aussi hésitais-je un peu avant de faire ma dernière sortie et mes poignets tremblaient, mais je ne pouvais plus attendre.

[edit] XIV

Je m’accroupis pour passer la rangée de troènes qui défendait le champ ennemi. Autour de moi, les pavots secouaient leurs têtes détestées, petits sacs béants montrant leurs fioles tachées. Je murmurai : « Poison, tu vas mourir par le poison ! » et je les arrosais par-dessous. Je piquai les plus gros avec une petite seringue, je piquai mon aiguille dans leur pied mou. J’entendis un bruit dans le feuillage et je pris peur, mais je poussai jusqu’au bout cette œuvre nécessaire avant de regagner le chemin en rampant.

[edit] XV

Le lendemain, un jour bas, un brouhaha me fit sauter du lit. La populace grondait rythmant sur l’air des lampions : « Les pavots ! les pavots ! »

Le silence se fit quand je me présentai à la foule. Mes fidèles se tenaient à leur poste et défendaient l’entrée. Agathange me cria avec exaltation : « C’est le moment, on va les rosser tous, on va labourer leurs jardins, on va y semer des tessons ! »

Goujon me montrant le couteau à cran d’arrêt, me demanda : « Faut-il les tuer tous ? »

Baudet ne disait rien, il était venu là par devoir.

Je leur dis avec autorité : « Vous allez vous en aller ! »

Ils protestèrent avec chaleur. Je leur dis : « Si vous ne filez pas sur-le-champ, je vous renvoie dans vos foyers pour toujours. » Et Baudet tirant les autres par les manches leur insuffla discrètement : « S’il dit lui-même qu’il faut que nous partions... » J’ajoutai : « Et ne vous occupez pas de ce qui va se passer. » Agathange se retira le dernier, les oreilles noires.


*

Dès qu’ils eurent disparu, les huées du peuple redoublèrent. Au premier rang, je voyais Malauvin, couleur de bile, et Méhu aux yeux écartés au sommet du front, à la bouche en nez de lapin. Boulet, le sombre instigateur, n’était pas là. Je m’assis sur mon banc, les bras croisés. Tous ensemble, ils me harcelaient d’injures et de questions. Les yeux dans le vague, je ne répondais pas.

Alors les pierres commencèrent à tomber. Les verres des chassis tintaient et volaient dans les massifs. Des pierres sifflantes fauchaient les plates-bandes. Je vis Méhu, au cœur de la cohue, soulevant une dalle au-dessus de sa tête et la laissant tomber sur la cloche qui couvrait les fleurs bleues des tropiques que je cultivais pour Léontine. Je serrais les poings à les faire craquer et tout mon corps était comme un tronc de bois.


*

Quand la cloche de l’école sonna et que les derniers cris se turent, je restai seul au milieu des débris. Ce fut alors que Plessis, suivi de Bourillon le Gros, s’approcha de moi. Il me dit : « Ta conduite a été celle d’un grand innocent ou d’un grand coupable. Qu’es-tu ? »

Je lui dis : « Va, cela n’a pas d’importance. »

Bourillon dit : « En tout cas, nous n’avons pas tapé sur ton jardin. » Je le regardai, c’était le même qui, huit jours auparavant, avait composé cette chanson contre moi.


                    Ah ! s’il savait, ce Wiskiland
                    Ah ! s’il savait ce qui l’attend !

ce qui prouvait que le complot était préparé depuis longtemps.

« Coupable ou non, tu es quelqu’un, dit Bourillon, et nous t’offrons nos services maintenant ! » Le sang qui coulait de mon front dégoutta le long de ma joue et sur mes vêtements. Plessis hocha la tête et ajouta : « Et pourtant, nous t’avons bien haï, mon melon et moi ! »

En entrant dans la classe, je vis écrit : Vendredi 13.

[edit] XVI

À la sortie, je donnai mes ordres : « Vous enlèverez toutes les pierres, les morceaux de verre jusqu’au dernier. Vous arracherez les tiges brisées, vous poserez des tuteurs. Dans un mois, tout sera refleuri. » Je leur tournai le dos, car je ne voulais pas revoir mon jardin dans cet état.

[edit] XVII

Mon prestige avait beaucoup augmenté auprès de mes amis, car je ne leur avais donné aucune de mes raisons.

Ozenfant reparut, timide. Agathange lui cria :

« Que faisais-tu, ce matin ?

— J’étais malade.

— Ce n’est pas vrai !

— Eh bien, j’étais aux cabinets.

— Pendant une heure ?

— Oui.

— Ah ! la peur, cela te fait cet effet ?

— Non car il vous avait renvoyés aussi, alors j’aurais pu... enfin, je veux dire que cela n’aurait servi à rien. »

Il s’approcha de moi pour me montrer qu’il n’avait pas perdu son temps. Il me dit en dépliant un papier : « J’ai observé l’ennemi et voici la liste de tous ceux qui ont jeté des pierres. »

Je lui dis : « Déchire ça ! » Je dis à Goujon en m’éloignant : « Maintenant, ils ont eu leur vengeance. Si quelqu’un s’approche du jardin, tuez-le. »

Les ennemis se turent avec le respect qu’inspirent les grandes douleurs.

[edit] XVIII

J’appris que Boulet avait écrit à Léontine : « Veux-tu maintenant ? » et qu’elle avait répondu : « Non, car moi, je suis propre. »

Mais, par ailleurs, elle me fit renvoyer des chocolats que lui avait remis l’amante de Baudet, et elle avait déclaré que ce que j’avais fait n’était pas beau.

Alors, moi et les miens, nous tombâmes dans le découragement et dans le deuil. Agathange disait : « Si ma sœur était plus belle, je te la donnerais. » Baudet éclatait en larmes et pleurait : « Je n’ai jamais eu de chance, je suis un enfant naturel ! » et Ozenfant soupirait faussement affligé : « La vie est triste ! »

Je me taisais, devant l’inévitable.

Mais il n’y eut plus de pavots dans la région.

Jamais ma mère ne m’interrogea sur ce qui s’était passé.

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