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TOC
- Première partie. La Soirée
- Première partie. Chapitre 1
- Première partie. Chapitre 2
- Première partie. Chapitre 3
- Première partie. Chapitre 4
- Première partie. Chapitre 5
- Deuxième partie. La Matinée
- Deuxième partie. Chapitre 1
- Deuxième partie. Chapitre 2
- Deuxième partie. Chapitre 3
- Deuxième partie. Chapitre 4
- Troisième partie. L’Après-midi
- Troisième partie. Chapitre 1
- Troisième partie. Chapitre 2
- Troisième partie. Chapitre 3
- Troisième partie. Chapitre 4
- Troisième partie. Chapitre 5
Première partie. LA SOIRÉE
Deuxième partie. LA MATINÉE
Troisième partie. L’APRÈS-MIDI
Chapitre 1
Il était alors onze heures. Le comte d’Orsacq proposa aux deux magistrats de déjeuner au château.
— Avec plaisir, monsieur, accepta le juge d’instruction. Nous déjeunerons ici, dans cette bibliothèque, pour ne pas interrompre notre travail, et la femme de chambre, Amélie, nous servira. Un repas frugal, surtout ! J’aurais même plaisir à m’entendre avec votre chef… à cause de mon régime, n’est-ce pas ? Ce régime, le cuisinier-chef put s’en apercevoir, consistait à ne manger que les mets les plus lourds, arrosés des vins les plus généreux. Le château d’Orsacq était réputé pour sa table.
M. Rousselain ne voulait à aucun prix manquer une telle aubaine. En attendant, il chargea le brigadier de vérifier certains points de l’enquête, par exemple de mesurer dans le parc quelques distances et de « minuter » la durée du trajet effectué par Bernard Debrioux. Ensuite, il conféra avec les agents de la brigade mobile et leur donna maintes indications. Il pensait d’ailleurs à tout autre chose, la partie technique d’une instruction lui semblant dénuée de tout intérêt et de toute efficacité.
Christiane Debrioux s’enferma dans sa chambre, Jean d’Orsacq dans la sienne. Le ménage Bresson, Vanol et Boisgenêt élurent comme domicile la salle à manger où l’on devait leur servir à déjeuner et y transportèrent leurs bagages.
Les deux magistrats déambulèrent à travers le château, examinèrent le boudoir, la chambre, les diverses communications des pièces entre elles. Enfin à midi, ils s’attablaient. Menu anguille sauce tartare, lièvre, perdrix aux choux, pâté de campagne.
— Ça vous va ? demanda M. Rousselain. Avec ça du sauternes et une vieille bouteille d’un pommard qui passe pour fameux. Le repas, comme il convenait dans un lieu attristé par un tel drame, fut grave, mais allègre comme il sied quand on est servi par une souriante femme de chambre. M. Rousselain faisait des grâces, racontant ses aventures du Quartier latin et tâchant d’éblouir ses auditeurs par des histoires de pêches miraculeuses.
De temps à autre, il s’excusait de son entrain.
— Que voulez-vous ? la vie continue. Entre les acteurs du drame, évidemment, c’est l’épouvante et l’horreur. Mais pour les autres, on ne peut cependant pas arrêter leur existence. Vanol et les Bresson, si avides qu’ils soient de s’enfuir, dégustent comme nous un bon déjeuner. Chacun parle. Chacun songe à ses petites affaires. Et regardez Amélie, toute de noir vêtue, et l’air un peu contrit, cela l’empêche-t-il de sourire au bon vivant que je suis ? Amélie, vous êtes charmante. Un verre de pommard, Amélie ? Parfait… ça vous étourdit un peu, hein ?… Amélie, vous êtes plus que charmante. Ce n’est qu’au café que, la table débarrassée, le substitut réussit à mettre la conversation sur l’enquête. Il le fit en termes délicats, exaltant l’habileté et la prudence avec lesquelles l’affaire avait été menée.
M. Rousselain trancha aussitôt, en sirotant sa fine champagne : — Elle est réglée, l’affaire.
� — Comment, réglée ? se récria le substitut, abasourdi. Il y a du nouveau ? — Rien du tout. — Vous entrevoyez donc une lueur ? — Aucune. Cependant, la vérité sur le vol — que ce vol soit justifié ou non — nous est connue. Reste le crime. Eh bien, ne pensez-vous pas que nous avons la preuve que Bernard Debrioux a pénétré dans la chambre de Mme d’Orsacq ? Mettons que l’on se heurte encore à des contradictions et à des difficultés… tout de même, quel point de départ pour atteindre le but ! — En suivant quels chemins ? — Eh ! mon Dieu ceux qui nous ont déjà réussi, mon cher ami répliqua M. Rousselain que le bourgogne avait le don de rendre affectueux et familier. Les chemins par où nous ont menés les acteurs mêmes du drame ! N’est-ce pas eux qui nous dirigent ? Et n’est-ce pas naturel ? Comment ! voilà des gens, ainsi que je vous l’ai dit, sur lesquels nous ne possédons aucune donnée psychologique, dont nous Ignorons tout, caractère, goût, habitudes, ambitions, et nous voudrions que, dans un crime aussi passionnel que celui-là, nous pussions nous diriger nousmêmes ? Mais il faut des semaines à la justice pour déchiffrer l’énigme des sentiments cachés et des instincts dissimulés ! Tandis qu’eux, ceux-là, ils savent, ils ont des points de repère, des souvenirs communs, un passé où furent mêlées leurs existences. Ils débrouilleront l’écheveau. — De quelle façon ? L’un est enfermé. Les deux autres sont chacun dans une chambre. — Mais ils travaillent pour nous ! À quoi bon nous creuser la tête, échafauder des hypothèses, alors qu’ils sont, eux, en pleine réalité ? La pensée de chacun d’eux est obsédée par le problème.
� Bernard Debrioux ne songe qu’à détourner les soupçons. D’Orsacq veut le déshonorer sans pourtant le croire capable du crime. Et la belle Christiane se débat au milieu du naufrage.
Le substitut insinua :
— Je me demande malgré moi, monsieur le Juge d’instruction, s’il n’y a pas partie liée entre ces deux-là, entre Mme Debrioux et d’Orsacq. D’Orsacq aime Mme Debrioux. Supposons que celle-ci aime d’Orsacq… — C’est fort plausible. — En ce cas, qu’est-ce qui les sépare, ou plutôt les séparait ? Mme d’Orsacq. Alors, ne devons-nous pas envisager leur complicité, leur action commune en vue de supprimer cet obstacle, et ensuite de se débarrasser du mari par cette affaire de vol ? Fecil cul prodest… — Cette idée m’est venue, répondit le juge d’instruction. Si le crime a été commis par eux, il est hors de doute qu’il l’a été par les deux, puisqu’ils ne se sont pas quittés un instant, de la minute où Mme d’Orsacq apparut en haut de cet escalier, à la minute où l’assassinat fut découvert par d’Orsacq et Boisgenêt. Mais, d’autre part, de cette minute à cette minute, ils ne sont pas restés seuls ensemble un seul instant. — Pardon. Après la pluie, ils sont rentrés au château à dix heures et quart, et ils sont restés seuls environ quinze ou vingt minutes. Ravenot et Amélie ont bien fait une brève apparition. Mais ne suffit-il pas d’un moment pour grimper cet escalier, s’introduire là-haut, tuer et redescendre ? M. Rousselain réfléchit. — Matériellement, ce n’est pas inadmissible, et le fait qu’ils ne se sont pas quittés de la soirée montre bien que si l’un a agi,
� l’autre ne peut pas ne pas le savoir. Et pourtant, je n’ai pas eu l’impression de leur accord pendant que le comte d’Orsacq accusait Debrioux. La femme m’a semblé réellement indignée.
— Comédie, peut-être… — Peut-être. Elles sont si comédiennes, les dangereuses créatures soupira M. Rousselain, dont l’œil agrandi évoquait de jolies silhouettes d’autrefois… si dangereuses et si déroutantes, mon cher ami ! Il est difficile de ne pas relever l’aisance avec laquelle celle-ci, qui semblait soutenir son mari, se détourna brusquement de lui à la fin de l’interrogatoire. — Vous voyez bien… — Pas de conclusions hâtives, mon cher ami ! s’écria M. Rousselain. Laissons-les manœuvrer. S’ils sont complices, et s’ils veulent manigancer quelque chose entre eux, ils se verront. J’ai voulu leur en laisser toute latitude… Sous réserve de les surveiller, ajouta t-il en riant. Les deux magistrats se dégourdirent les jambes avant de reprendre l’instruction. Ils allèrent dehors en utilisant et en examinant l’escalier de service et la porte basse par où Bernard Debrioux avait pénétré dans le château le soir précédent. Ils rejoignirent ainsi le côté droit du parc, qu’ils traversèrent du pied de la tour à la rivière.
Cette avenue, que Bernard avait suivie la veille, était bordée d’une double haie de lauriers, et comme ils en avaient parcouru la moitié, M. Rousselain fit une halte brusque et chuchota :
— Qu’est-ce que c’est donc que cela ? À droite, par-dessus les lauriers plus bas, ils apercevaient dans l’épaisseur des taillis un homme qui semblait à l’affût.
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— C’est Ravenot, murmura le substitut.
— Le maître d’hôtel !… Oui, en effet… On dirait qu’il cherche,
qu’il épie…
Ravenot, toujours penché en deux, fit quelques pas vers la
rivière, en prenant de telles précautions, que les brindilles sèches
et les feuilles mortes ne craquaient point sous ses pieds. Il s’arrêta
et repartit, la tête en avant, comme s’il flairait une piste. Nouvelle
halte. Il prêta l’oreille.
— Vous entendez quelque chose ? souffla M. Rousselain. — Rien du tout. Et je ne vois rien non plus. — Pourtant, il a bien l’air de guetter… Ne pensez-vous pas que c’est un drôle de type que ce Ravenot et qu’il n’a pas une mine très catholique ? Et puis, pourquoi abandonne-t-il son service ? — Il est une heure et demie. Le personnel a fini de déjeuner et Ravenot se promène. — Drôle de façon de se promener !… À quatre pattes. Que peut-il faire là ? Surveille-t-il quelqu’un ? Ravenot rampait presque, se soulevant parfois sur ses bras tendus et regardant.
Soudain, il s’aplatit parmi les hautes herbes et on ne le vit presque plus. En même temps, un bruit léger venait de la rivière, ou plutôt des monticules qui la dominaient, un bruit qui s’accentua, pareil au galop d’une bête lâchée à travers les feuilles et les branches.
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— Crebleu ! dit le substitut en reconnaissant un gros chien de
garde qu’il avait remarqué à l’attache, près de la maison du
jardinier, Ravenot est en mauvaise posture.
Le chien piquait droit vers le maître d’hôtel, comme s’il eût
voulu e précipiter sur lui. Mais, en approchant, il jetait des
jappements qui ressemblaient plutôt à des cris de joie. Et il sauta,
piétina et lécha l’homme étendu qui ne bougeait pas, et auquel il
se mit à prodiguer des démonstrations de l’amitié la plus folle. Un
coup de sifflet jaillit là-bas. Et une voix de femme appela :
— Fédor !… Fédor !… Où donc es-tu, animal ? Entre les monticules sous lesquels les grottes étaient creusées, il y avait des dépressions de terrain qui descendaient jusqu’à la rivière. C’est par une de ces dépressions couvertes de ronces que la femme de chambre apparaissait, tenant une laisse à la main. De l’endroit où elle se trouvait, elle ne voyait ni les magistrats, cachés derrière les lauriers, ni son mari enfoui sous les herbes. Mais on l’apercevait, elle, sur la hauteur, à une distance qui ne devait pas dépasser quatre-vingts mètres.
Elle souriait comme toujours, nu-tête et gracieuse de lignes, avec son tablier noir serré à la taille. Et elle dit assez haut pour que l’on perçût ses paroles :
— Pas tant de bruit, Fédor. Aujourd’hui, il ne faut pas aboyer comme ça, ni faire le fou…. Allons, finie la promenade, on va rentrer comme un Fédor bien sage. Elle agrafa la laisse au collier du chien et disparut avec lui au revers du coteau.
Or, cinq minutes plus tard, elle n’avait pas encore débouché à l’extrémité de l’avenue où s’amorçait le chemin des grottes qui suivait la rivière.
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Elle s’était donc arrêtée ? Cependant Ravenot avait repris sa
marche, toujours silencieuse, mais plus rapide.
— C’est assez bizarre, tout cela, dit M. Rousselain. Je ne serais pas étonné qu’il y eût quelque galant sous roche. La demoiselle a des yeux de perdition. — Bigre ! mais alors ce serait inquiétant. — Pourquoi ? — Dame ! Si le mari est jaloux ! Rappelez-vous son altercation avec Boisgenêt. Justement, Ravenot, tout en avançant, avait ramassé une racine d’arbre, taillée en massue. Et tout à coup, il se mit à courir vers l’emplacement où l’on avait aperçu sa femme. Celle-ci demeurait toujours invisible. Ravenot se glissa au creux de la dépression, courant, mais avec des précautions encore.
— Hâtons-nous, dit M. Rousselain. Le galant va « écoper ». Ils n’eurent pas le temps d’aller bien loin. Des cris étouffés leur arrivèrent qui partaient, cette fois, d’un lieu situé plus à gauche, aux environs sans doute de la première grotte. Et presque aussitôt Amélie bondit dans l’avenue. Elle les aperçut et les appela, en gesticulant. Elle tenait en laisse Fédor, qui aboyait furieusement. Et tout de suite, elle disparut de nouveau, retournant vers la grotte.
Les deux magistrats s’essoufflèrent. M. Rousselain courait avec un mouvement précipité de ses petites jambes. Entre deux aboiements, ils entendirent des exclamations, le bruit d’une querelle acharnée.
— Si c’est le Boisgenêt, l’autre n’en fera qu’une bouchée.
� — Non, non, répliqua le substitut, Boisgenêt fumait tout à l’heure avec Vanol, dans la salle à manger. — Alors, qui ? Ils atteignirent la rive et tournèrent à droite. Devant l’entrée de la grotte, le chien, maintenu par Amélie, tirait comme un forcené sur sa laisse pour se précipiter sur les combattants. Tout de suite, ils avisèrent deux hommes qui luttaient à bras-le-corps, au-dessous d’un banc renversé. Une paire de jambes serrées dans une culotte d’uniforme et chaussées de bottes s’agitait. C’étaient les jambes du brigadier de gendarmerie, lequel avait plié sous le choc du maître d’hôtel.
Le substitut les apostropha vivement. Ils se relevèrent, sans toutefois que Ravenot cessât d’invectiver contre son adversaire, en termes que la rage rendait peu appropriés :
— Misérable, tu n’es qu’un suborneur, un suppôt… Oui, un suppôt… Bien la peine d’avoir des galons ! Il décocha un coup de poing au brigadier, et prenant à témoin le juge d’instruction, hors de lui, il proféra :
— Savez-vous où j’ai trouvé ma femme ? Sur les genoux de cet oiseau-là, et ils s’embrassaient. C’est-il pas dégoûtant ! Un gendarme ! Le brigadier se défendit :
— Des mensonges ! monsieur le Juge d’instruction. On se parlait, la dame et moi.
� — Oui, à même la bouche ! Mais je m’en doutais qu’elle avait un rendez-vous avec le gradé ! Hier, au bain dans la rivière, il la boulottait de l’œil. Ah ! si je me retenais pas… — Maître d’hôtel ! s’écria M. Rousselain, qui avait fort envie de rire. Ce rappel à sa dignité professionnelle calma Ravenot, dont le masque sévère se détendit un peu.
— Quant à vous, brigadier, reprit le substitut, je m’étonne que vous ne gardiez pas le respect de votre uniforme. Car, enfin, Amélie était-elle, oui ou non, sur vos genoux ? — Je n’ai pas fait attention, monsieur le Substitut. — L’avez-vous embrassée ? — Pour être certain, je ne le suis pas. Quand on se parle, on ne rend pas compte, et on fait des choses… — Des choses qu’on ne devrait pas faire. Rentrez au château. L’instruction va recommencer, et vous avez déserté votre poste.
Le brigadier épousseta son uniforme, ramassa et brossa son képi, s’en fut, très penaud. Les deux magistrats se fuyaient des yeux pour ne pas s’abandonner à une hilarité de mauvais goût. Amélie détacha Fédor, le renvoya à sa niche, et se mit à brosser son mari avec le revers de sa manche.
Elle souriait, très à l’aise, et le grondait doucement
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— Tu n’es pas honteux de te mettre dans des états pareils ? On
n’a pas idée de ça ! Voyons, quoi ? Un domestique qui va se
colleter avec un représentant de l’autorité
— Une fripouille ! un malandrin !
— Un brigadier de gendarmerie !
— Tu en as du culot, Amélie ! C’est donc parce qu’il est
brigadier que tu te faisais caresser le museau ?
— Allons ! allons… pas tant d’histoires ! Qu’est-ce que ça peut
te faire que je me laisse embrasser quelquefois dans le cou ?
— Ou sur la bouche.
— Oh ! rarement. Ou alors il faut que ça me plaise. Voyezvous,
messieurs les Juges, il fait le méchant comme ça. Mais c’est
un brave homme. Le sang lui tourne d’abord pour des balivernes,
et puis après, il s’aperçoit que ça ne tire pas à conséquence avec
moi… Mais non, messieurs les Juges, on est jeune, les hommes
rôdent autour de vous. Alors, on ne peut pas toujours les envoyer
promener. De quoi aurait-on l’air ?
Elle riait gentiment avec une coquetterie ingénue dans son
naturel. Ravenot semblait presque lui donner raison.
M. Rousselain, qui s’amusait beaucoup, dut la réprimander : — Tout de même, Amélie, vous ne devriez pas vous laisser embrasser par un gendarme. — Mais ce n’est pas de ma faute, gémit-elle. Il m’a dit qu’il voulait m’interroger sur l’affaire, qu’une femme de chambre en savait toujours long, et que ça pourrait lui servir pour son avancement.
� — Et il vous a « assignée » dans la grotte ? — Oui, comme ça on serait tranquilles. — Pour s’embrasser, grogna Ravenot. — Mais non ! pour que je lui dise ce que je sais à propos de l’affaire. M. Rousselain demanda vivement : — Vous savez donc quelque chose ? Elle se reprit aussitôt : — Mais rien du tout… ou du moins rien de sérieux. — Enfin, quoi ? — Ça n’a aucun rapport. — Qu’est-ce qui n’a aucun rapport ? — Et puis j’ai promis le secret. — À qui ? — À quelqu’un qui s’est confié à moi. — Quand ? Aujourd’hui ? Hier ? — Il y a trois jours.
� — Comment ! Avant le drame ? Mais c’est extrêmement important, et je vous prie d’achever, Amélie. Elle observa M. Rousselain et se mit à rire sans beaucoup de respect.
— Monsieur le Juge d’instruction, vous avez de l’astuce. Sans en avoir l’air, vous me tirez les vers du nez. C’est la troisième personne ce matin qui veut me faire parler. — Ah ! Et quelles sont les deux autres ? — Mme Debrioux, d’abord, ensuite M. le comte. Mme Debrioux pleurait. M. le comte ordonnait. Mais si je veux bien dire tout ce qu’on veut sur moi, que je suis une coquette, que je fais enrager mon mari, pour le reste, bouche cousue. Une promesse, c’est sacré. — La justice a des droits… dit-il. Elle le regarda d’un si drôle d’air qu’il ne continua pas. Il dit à son voisin :
— Ah ! si j’avais vingt ans ! Elle parlerait, la coquine. Ils s’en retournèrent au château. Dans la salle à manger et le salon, invités et personnel attendaient la reprise de l’instruction. Les Bresson et Vanol, qui ne quittaient pas leurs valises, s’accrochèrent à M. Rousselain. Tous, ils étaient excédés et voulaient partir. Vanol avait un poids sur l’estomac. Léonie, pleine de pressentiments, s’offrait des crises de nerfs.
M. Rousselain les fit patienter. Tout serait fini dans une heure et ils pourraient coucher à Paris. Le substitut le regarda : M. Rousselain parlait aussi sérieusement que s’il avait eu en mains tous les éléments de la vérité.
� Un des inspecteurs le rejoignit.
— Monsieur le Juge d’instruction, dit-il, Mme Debrioux a fait demander un entretien à M. le comte d’Orsacq. Il n’y a pas d’inconvénient ? — Au contraire, fit vivement le juge. C’est bien ce que j’espérais. Où se retrouvent-ils ? — Ils sont dans le bureau de réception du comte, près du vestibule. — Mon cher ami, dit M. Rousselain au substitut, voilà une conversation que j’aimerais bien entendre. Qu’est-ce qui unit ces deux êtres l’un à l’autre ? Quelles répercussions produisent sur leurs sentiments secrets la mort de la comtesse et l’accusation de d’Orsacq contre le mari ? Redoublement d’amour ? Explosion de haine ? Et de tout cela, que sortira-t-il pour l’instruction ? Problèmes bien émouvants ! Et M. Rousselain, très agité, arpenta la pièce de ses petites jambes courtes qui semblaient plier sous le fardeau de son ventre.
Chapitre 2
Depuis la scène affreuse du matin, Christiane Debrioux n’avait pas bougé de sa chambre. Elle y demeurait prostrée, essayant de comprendre une situation que le tumulte et la fièvre de son cerveau ne lui permettaient même pas de se représenter. Une idée confuse et lointaine essayait bien parfois de se dégager du chaos, mais aussitôt, elle s’échappait avant que Christiane eût pu la saisir ou l’apercevoir.
Alors, la jeune femme allait et venait dans sa chambre, avec des plaintes et des gestes de révolte, qui s’achevaient par de tels accablements qu’elle tombait évanouie sur un fauteuil. Sa nature, si calme jusque-là, et sa paisible existence de femme très raisonnable, en lui épargnant les grandes émotions, la privaient maintenant du soutien que donne l’habitude ou seulement la connaissance de la douleur. Toujours maîtresse d’elle-même dans la quiétude, elle ne l’était plus dans le bouleversement imprévu de sa vie. Pour la première fois, son visage pathétique, qui n’était que l’apparence de l’âme la plus sereine et la plus résignée, s’accordait à la réalité des doutes et des angoisses qui se déchaînaient sur elle comme sur un champ de bataille.
Boisgenêt et Vanol, qui, depuis la quasi-arrestation de Bernard Debrioux, n’avaient pas tardé à donner aux événements leur véritable signification, frappèrent à sa porte ainsi que Léonie. Elle les reçut, écouta distraitement leurs commentaires, mais ne répondit pas aux questions qu’ils lui faisaient, dans leur avidité de savoir. Ils s’en allèrent.
Avec Amélie cependant, qui venait lui demander ses ordres pour le déjeuner, elle reprit un peu de sang-froid. Peut-être Amélie pourrait-elle révéler quelque incident ignoré.
Aux interrogations anxieuses de Christiane, Amélie répondit comme elle devait le faire plus tard avec le juge, par des demi confidences enveloppées de mystère, Christiane redoubla d’efforts, supplia, pleura. Ce fut en vain. Amélie pleine de pitié, et désireuse de la distraire, parla d’elle-même, du plaisir qu’elle éprouvait d’être courtisée et de sa faiblesse quand un homme voulait l’embrasser.
Christiane la renvoya, toucha à peine aux aliments qui lui furent apportés, s’assoupit pendant vingt ou trente minutes, et se réveilla plus tranquille.
Elle passa ainsi une heure, immobile sur une chaise longue, réfléchissant, évoquant sa vie des derniers jours et des dernières semaines, écoutant de nouveau les paroles prononcées, retrouvant les inflexions de voix, confrontant les uns aux autres les moindres incidents. La lueur apparue dès le matin persistait, s’amplifiait même, et donnait à certains faits plus de relief. Mais autour d’eux, que de brume encore !
— Quel supplice ! murmurait-elle avec désespoir… Comme je voudrais tout comprendre !
Elle alla vers la fenêtre, la vérité était-elle sous ses yeux, parmi ces paysages et parmi les êtres qui habitaient le château ? Le drame, qui avait éclaté soudain, ne s’était-il pas préparé dans l’ombre ? Elle vit des gens passer, Vanol et Léonie qui surveillaient l’installation de leurs bagages dans une camionnette, d’Orsacq et Boisgenêt qui s’entretenaient avec animation.
Elle regagna sa place, et, les paupières closes, fit encore un long effort de méditation. La même idée dominait son esprit. Mais elle sentait que, si la vérité palpitait en elle, elle ne l’atteindrait pas seule, sans l’aide de quelqu’un ou sans l’appui du hasard. C’est alors qu’elle avait sonné et fait demander un entretien à Jean d’Orsacq. La réponse fut immédiate. Le comte l’attendait dans son cabinet de travail.
Pourquoi, à l’instant d’aller à ce rendez-vous, se regarda-t-elle dans son miroir, et se mit-elle de la poudre sur les joues et du rouge aux lèvres ? Elle eut horreur de ce geste instinctif. Elle saisit un mouchoir et s’essuya le visage.
Le bureau du rez-de-chaussée ne servait au comte que pour recevoir les visites de ses fermiers ou de ses hommes d’affaires. Il était sommairement meublé et de dimensions restreintes. Une porte-fenêtre ouvrait sur la cour.
Dès l’entrée, Christiane eut une défaillance qu’elle dissimula, et dut s’asseoir pour ne pas vaciller. Jean d’Orsacq n’osa pas lui tendre la main, de peur d’être rebuté par cette femme dont il avait dénoncé le mari. Ils se turent assez longtemps. Puis, à voix basse, il lui dit :
— Je vous demande pardon.
— Oh ! fit-elle avec cette même intonation, hésitante et sourde… je n’ai pas à vous pardonner. Votre foyer détruit… ce crime… la mort affreuse de votre compagne… vous n’avez pas su ce que vous faisiez. Seulement…
— Seulement ?…
— À quoi bon cette vengeance inutile contre Bernard ? Qu’il y ait eu vol ou non, son déshonneur, le mien… est-ce cela qui peut changer quelque chose… à ce qui fut ? Le châtiment de Bernard ne redonnera pas la vie à celle qui n’est plus.
Il s’approcha un peu, et dit humblement :
— Si j’avais agi par vengeance, je ne vous demanderais pas pardon. Ma détresse excuserait tout. Mais un autre motif m’a fait perdre la tête et Bernard l’a bien discerné, lui. J’ai voulu l’avilir à vos yeux. Éloigné de vous par la disparition de ma femme, plus encore que je ne l’étais par votre volonté, je n’ai pas pu souffrir qu’il échappât au désastre, lui, et qu’il demeurât près de vous, heureux.
Elle s’écria durement :
— Taisez-vous !… Je n’admets pas une allusion…
— À ce qui s’est passé entre nous ? Il ne s’est rien passé. Et, pour ce qui est de mon amour, qu’en reste-t-il… puisque je n’ai plus d’espoir ?
Elle rougit de honte. Il lui semblait que d’Orsacq, malgré tout, l’interrogeait de ses yeux fixés sur elle et de sa voix indécise. Alors, le regardant âprement, scrutant le fond de cette âme qui lui demeurait obscure, elle articula :
— Soyez loyal. Pas un mot de mensonge ou de réticence.
Bernard a-t-il volé ?
— Vous le savez bien, puisqu’il avoue.
— Il avoue le geste, mais il proclame son droit. S’il n’a fait que reprendre ce que vous lui aviez pris, comme il l’assure, il n’est plus coupable. Et c’est là ma question. Est-il coupable ?
— Absolument et sans conteste. Oui, j’ai commis la faute de le ruiner, volontairement et sans pitié, pour vous conquérir, car toute ma vie, depuis quelques mois, est dominée par mon amour. Mais mon acte, si odieux qu’il soit, ne repose sur rien qui ne soit juste, légalement juste, moralement juste.
— Vous me le jurez ?
— Je vous le jure.
Elle plia sur elle-même. Il prononça :
— Vous me croyez, n’est-ce pas ?
— Oui… oui…
Et, se redressant aussitôt, reprenant contact avec les yeux de Jean, elle lui dit :
— Soit, n’en parlons plus… Tout de même, c’est abominable à vous d’avoir parlé… L’affaire devait être réglée entre vous deux, entre nous trois… J’aurais forcé Bernard à vous rendre l’argent. Mais encore une fois, n’en parlons plus. Seulement, il y a l’autre chose, la plus terrible. Et c’est celle-là qui m’affole… Répondez sans crainte de me faire souffrir. Répondez avec toute votre souffrance à vous… avec votre haine contre celui qui a tué… Répondez. Est-ce Bernard ?
Il réagit, de toute sa force.
— Non, non… il est impossible qu’il ait tué… Non… non… il n’avait pas de raison pour tuer… Bernard assassin pour de l’argent ? Comment admettre une telle supposition ?
— Votre femme a pu se défendre…
D’Orsacq se révolta.
— Non, Bernard n’a pas tué. Un homme comme lui ne tue pas. L’argent ? Voyons ! Bernard est jeune. Il aurait travaillé…
— Malheureusement, il y a des preuves.
— Des preuves qui ne peuvent pas tenir contre la vérité. Et cette vérité est irrésistible. Bernard n’a pas tué.
— Si la justice se trompe ?
— Si elle se trompe, nous sommes là. C’est à nous de lui montrer son erreur.
Christiane parut soulagée.
— Oh ! dit-elle, ce sont ces paroles-là que je voulais entendre. Si je suis venue près de vous, c’est pour être secourue. Je ne veux pas que mon mari soit arrêté et qu’il aille en prison. Aidez-moi. Cherchons ensemble. D’Orsacq se prit le visage entre les mains, avec découragement.
— Je ne pense qu’à cela. Je veux réparer le mal que je lui ai fait… que je vous ai fait… Mais comment ? De tous côtés on se heurte à des coïncidences… Tant de choses l’accusent ! Que faire ?
Il s’assit près d’elle, et il commençait à reprendre les événements un à un, pour les examiner et découvrir en eux le petit détail qui pourrait indiquer la bonne route, quand elle l’interrompit :
— Non, ce n’est pas ainsi qu’il faut procéder. Cela c’est la besogne de l’instruction et de la police. Nous, ce sont les êtres mêmes que nous devons évoquer. Puisque Bernard n’est pas coupable, c’est un autre qui l’est. Cette idée n’évoque-t-elle rien en vous ? Réfléchissez… Interrogez votre mémoire…
Elle se rendit compte qu’il hésitait et s’écria :
— Parlez ! il me semble qu’il y a quelque chose.
Il murmura :
— Un souvenir seulement… un souvenir sans importance.
— Je vous en prie…
— Voilà. Il y a quelques semaines, un homme s’est introduit dans la bibliothèque, un soir. J’y étais. Nous nous sommes battus. Il s’est enfui sans que je puisse le voir.
Elle s’exclama :
— C’est peut-être lui ! c’est sûrement lui qui est revenu.
— Ce n’est pas lui… j’ai su son nom depuis… il est mort…
— Il est mort, mais l’entreprise qu’il a commencée, un autre l’a continuée, un complice au courant de sa tentative, et qui savait qu’il y avait un coup à faire ici. C’est ce complice qui l’avait introduit dans le château, et c’est ce complice qu’il faut chercher.
Elle reprit haleine et poursuivit, toute frissonnante d’espoir :
— Réfléchissez… le complice était ici hier soir. Il ne pouvait pas ne pas se trouver parmi les autres. Or, ces autres-là, ils sont en nombre limité. N’y en a-t-il pas un que votre souvenir ressuscite ? Parmi ces figures qui se présentent à vos yeux, n’y en a-t-il pas une qui s’associe au drame, à ce qui le précéda ou à ce qui le suivit ? Quelqu’un n’a-t-il pas agi autrement qu’il ne devait agir ? N’a-t-il pas été autre part qu’il ne devait aller ?
Pour la seconde fois, elle le vit pensif, indécis, et elle répéta, haletante :
— Parlez ! parlez ! Si une image a traversé votre esprit, dites-le moi. Si ce n’est pas celle du coupable, peut-être en appellera-t-elle une autre à sa suite, et la véritable. Parlez, je vous en prie.
Avec quelle ardeur elle s’adressait à lui, exigeante et suppliante à la fois !
Il hocha la tête tristement :
— Ce à quoi je pense ne signifie rien. Aucun rapport possible…
— Parlez. Il suffit que l’image soit sortie de l’ombre pour qu’il y ait présomption.
— Non, dit-il, les deux faits ne peuvent être rapprochés… Cependant, je vous répondrai… Hier, la fête finie, à la fin de l’après-midi, quand nous sommes rentrés tous, au lieu de passer par le grand escalier, je suis venu dans la bibliothèque, sans raison très fixe. Or, j’y ai trouvé, près du coffre-fort, du moins près du placard, Gustave, le neveu du jardinier Antoine. Comme je lui demandais ce qu’il faisait là, il m’a montré une gerbe de fleurs coupées qu’on lui avait demandées. Il avait frappé à la porte du boudoir, mais Amélie avait refusé de lui ouvrir, sa maîtresse se reposant. J’ai été surpris, l’aide-jardinier n’ayant jamais accès dans le salon, et puis je n’y ai plus pensé…
Christiane parut déçue…
— En effet, dit-elle, je ne vois pas bien ce qu’on pourrait conclure… Comment est-il ce garçon ?
— Justement pas très sympathique d’aspect… plutôt sournois…
— Grand ?
— Moyen… mince… la figure colorée…
— Mais je le connais ! dit Christiane. C’est celui qui a eu le prix de natation, n’est-ce pas ?
Peu à peu, son visage s’éclairait, et elle dit, toute songeuse, rassemblant ses souvenirs :
— Serait-ce possible ? Écoutez… nous l’avons revu, ce Gustave, un peu plus tard, après le dîner… Oui, j’en suis sûre… Hier soir, rappelez-vous… Comme nous sortions d’ici, Bernard, vous et moi, pour aller voir les illuminations de la rivière.
— Où était-il ?
— Dans le vestibule.
Elle ouvrit la porte.
— Tenez, là-bas, au coin de l’escalier, dans le renfoncement…
— Mais oui, mais oui, dit-il, s’efforçant de reconstituer la vision entraperçue, oui, je me rappelle… Il a fait tout de suite semblant de vider un vase de fleurs…. celui qui est là sur cette table. Je me rappelle fort bien. Boisgenêt était même avec nous. Mais nous marchions assez vite, et je ne me suis même pas demandé ce qu’il faisait là, ce garçon, où rien ne justifiait sa présence…
Ils se turent, les regards mêlés, mais pensant à la chose évoquée et à la signification qu’elle pouvait prendre. Ils avaient un élan d’espoir en face de l’hypothèse imprévue qui leur apparaissait, et ils tâchaient l’un et l’autre de se maintenir dans cette allégresse et de se diriger au milieu des objections et des contradictions. Mais Christiane prononça :
— Ne faisons pas d’hypothèses. N’essayons pas de débrouiller par nos seuls moyens ce qui est encore inextricable. Tout ce que nous pouvons dire, c’est qu’il y a là un fait. Deux fois, en cette fin de journée, l’aide-jardinier a pénétré dans ce château à des heures où il n’avait rien à y faire. L’instruction s’occupera d’éclaircir ce point.
Ils étaient retournés au bureau. Christiane marchait avec agitation, reprise de fièvre. D’Orsacq la suivait des yeux. Sa beauté acquérait un caractère nouveau et plus humain, qu’il ne lui connaissait pas, et qui provenait de sa peine et de sa terreur. Cette physionomie, un peu trop fixée d’ordinaire dans une expression d’ardeur presque tragique, trahissait soudain les émotions les plus diverses, les plus confiantes comme les plus désespérées.
— Oh ! dit-elle en se rasseyant, je suis brisée. Est-ce le salut ? Y a-t-il un chemin qui s’ouvre ? Quelle torture et quelle joie ! Si cela pouvait être ! Voyez-vous, non seulement je ne veux pas que mon mari soit un assassin, mais je ne veux même pas qu’on le suppose. Cela, c’est horrible ! Il aurait tué, que je ne sais pas ce que je penserais de lui… Mais puisqu’il n’a pas tué, je ne veux pas… ce serait trop injuste.
Au bout d’un instant, il murmura :
— Vous l’aimez donc ?
Elle s’impatienta…
— Il ne s’agit pas de cela, mais je ne veux pas que mon mari soit un assassin.
— Mais vous lui pardonnez son vol…
— Taisez-vous ! dit Christiane. Il faut oublier…
— Pourrez-vous oublier ?
Elle balbutia :
— Le pourrai-je ? Oui… je ne sais pas… C’est un autre être maintenant pour moi… J’avais tant de confiance en lui ! une telle estime ! Et puis voilà qu’il a commis une pareille action ! Mon Dieu Pourquoi l’avez-vous dénoncé ? Sans vous, on n’aurait rien su…
Elle se tordait les mains, elle gémissait et des larmes coulaient de ses yeux.
Il pensa qu’elle ne pardonnerait jamais à son mari, et que jamais, quoi qu’il advînt, elle ne retrouverait au fond d’elle l’image intacte de l’homme dont elle portait le nom.
Il s’approcha. Un silence plus grave les unit. Ils ne le rompirent ni l’un ni l’autre, car aucune parole ne pouvait être prononcée et aucun regard jeté vers l’avenir. Mais une grande douceur descendait en lui. Il avait l’impression que l’abîme qui le séparait à jamais d’elle n’était plus aussi profond. Un jour lointain, ils pourraient… dans l’oubli du passé… Ses mains tremblaient. Ses yeux se mouillaient de larmes.
Christiane le regarda, puis brusquement se leva. Ils allèrent de nouveau dans le vestibule. Et d’Orsacq affirma :
— Nous le sauverons, soyez-en sûre. La conduite de ce Gustave est tout à fait équivoque. II faut diriger les recherches de ce côté.
Il aperçut Boisgenêt et se hâta vers lui. Ils s’entretinrent un moment, revinrent ensemble, et Boisgenêt déclara aussitôt :
— Si je me rappelle ! Mais oui, j’ai remarqué ce grand garçon, et je me rends très bien compte aujourd’hui qu’il essayait de se dissimuler. C’est d’une importance considérable, et il n’y a pas une minute à perdre. Venez donc, d’Orsacq. Nous allons prévenir le brigadier et les policiers…
Christiane attendit sur le seuil du grand salon. Elle semblait distraite. Tout près d’elle, Ravenot se querellait avec sa femme.
— Gueuse, va ! Ah ! ce que tu le reluques ton brigadier !
— Il est bel homme, dit Amélie goguenarde.
— Je lui tordrai le cou. Et aux autres aussi.
— Tu as du travail sur la planche.
— Tu n’as pas besoin de le dire, grinça Ravenot. On n’a qu’à se présenter. Entrée libre…
— Pas toujours, dit Amélie exaspérante. Je choisis. Tiens, Boisgenêt a de l’allure.
— Un vieillard !
— Il y en a de jeunes aussi…
Boisgenêt, de retour, entraîna Christiane dans le parc.
— Tout va bien, dit-il. J’ai fait avertir le juge d’instruction.
L’inspecteur avait déjà son idée sur cet aide-jardinier. L’inspecteur et son collègue marchaient devant eux, avec le brigadier et avec d’Orsacq.
Christiane murmura :
— Vous croyez vraiment qu’il y a de l’espoir ?
— Plus que de l’espoir, affirma Boisgenêt. Nous suivons la vraie piste.
Le pavillon du jardinier se trouvait sur la même rive que le château. Un petit enclos de fleurs le précédait avec une terrasse, une table et des chaises. Sur l’autre rive, à laquelle on accédait par le vieux pont de la cascade, un vaste potager ceint d’une haie d’épines s’étendait, entre les bois à droite et le mur à gauche.
Le brigadier de gendarmerie entra dans l’enclos. Il n’y avait personne. Pour gagner la chambre où couchait Gustave, il monta sur un balcon de bois vermoulu qui contournait le pavillon et, de là, il aperçut Gustave qui travaillait dans le potager, tout au loin. Il appela :
— Eh ! Gustave !
Le garçon leva la tête, avisa l’uniforme et soudain, laissant tomber sa bêche, sauta par-dessus la haie et s’enfuit du côté du mur.
Le brigadier cria :
— Attention ! il se sauve.
Les agents et d’Orsacq coururent, franchirent le pont et se mirent à sa poursuite.
Chapitre 3
— Ça y est, dit Boisgenêt à Christiane, quand on décampe, c’est qu’on n’a pas la conscience tranquille. Ils croisèrent le brigadier qui partait en chasse également et montèrent sur le balcon d’où ils purent voir toutes les péripéties de la poursuite.
Ce fut assez long. Gustave essaya d’escalader le mur, retomba et se jeta dans le bois. Il fallut une demi-heure pour le cerner et pour lui mettre la main au collet. Docilement, il se laissa ramener vers le pavillon, où il entra sous bonne escorte, alors que le jardinier lui-même, Antoine, y arrivait.
— Qu’est-ce que tu as encore manigancé, garnement ? s’écria l’oncle qui ne semblait pas avoir pour son neveu une sympathie bien vive. Le garçon, bousculé, épuisé par la course, pleurait. On n’obtint pas de lui une réponse.
On le fouilla. Puis il dut accompagner les inspecteurs dans la soupente qu’il occupait au grenier. On secoua ses vêtements et son linge. Sous la paillasse de son lit, on trouva un vieux portefeuille usé que le comte reconnut pour lui avoir appartenu jadis. Dans ce portefeuille, il y avait neuf billets de cent francs.
— Tiens ! tiens ! lui dit-on. D’où viennent-ils, ces billets ? Tes économies ? Mais le jardinier entra dans une colère terrible.
— Où que tu les as eus ? C’est pas de l’argent de côté avec le peu que tu gagnes, et tout ce que tu dépenses ! Hein ? Tu as
� chapardé ça quèque part ? Vaurien ! Pour sûr, t’es pas le fils de mon défunt frère, le pauvre homme !
Les pleurs de Gustave redoublèrent. Il collait contre les yeux ses poings noircis de boue.
On n’essaya même pas de l’interroger. Il fut conduit au château. Certes, M. Rousselain n’était pas un juge d’instruction de grande lignée. Trop de fantaisie et de nonchalance. Le dédain des investigations et des preuves matérielles. Une tendance obstinée à chercher dans la passion le mobile des actes les plus divers. Mais que de finesse, en revanche ! Quelle psychologie pénétrante, amusante, primesautière ! Et quelle méfiance !
— La méfiance, avait-il coutume de dire, doit être à la base de toute enquête. Il faut penser que les gens n’ont qu’une idée, c’est de nous rouler. Je n’aime pas qu’on me roule, moi. Aussi, dès que Gustave lui fut amené, et dès l’entrée de Christiane et de d’Orsacq dans la bibliothèque, il dit au substitut :
— Ils sont d’accord. — Vous croyez ? — Parbleu ! notez le calme inattendu de la belle Christiane, et l’air déterminé, presque farouche, du comte. Pas de doute. Ils sont d’accord. — Mais sur quoi ? — Sur le plan de la bataille qu’ils vont nous livrer. — Dans quel but ?
� — Mais pour sauver Bernard Debrioux. Le vol ? D’Orsacq n’a pas déposé de plainte et il mettra toute l’histoire sur le compte d’une erreur. — Mais le meurtre ? — C’est ce que nous allons voir. Ils ont déniché un comparse en ce Gustave qu’ils me lancent dans les jambes, cherchant ainsi à m’infliger quelques doutes sur la culpabilité du sieur Debrioux. S’ils s’imaginent qu’ils vont me faire marcher ! Il affecta de ne prêter qu’une oreille distraite au récit que lui firent sur la capture de Gustave les inspecteurs et le brigadier. On eût dit que tout cela n’avait pour lui aucune importance. Que Gustave se fût enfui comme un coupable, qu’on lui eût mis la main au collet, qu’on l’eût trouvé possesseur d’une somme dont il ne pouvait indiquer la provenance, autant de faits insignifiants.
M. Rousselain continua, et fort paisiblement, à poser des questions au ménage Ravenot, puis à Bernard Debrioux, dont l’interrogatoire avait recommencé. — En résumé, monsieur, conclut-il, vous ne nous donnez de tous les faits qui vous concernent aucune explication. Vous vous êtes servi d’une clef qu’il n’était possible de se procurer qu’en allant la prendre où elle était, et vous refusez de répondre. À la vue de sa femme, Bernard s’était rembruni. Ayant une fois de plus, et vainement, tenté de rencontrer le regard de Christiane, il eut en face de M. Rousselain un mouvement d’irritation, et répliqua avec rudesse :
— Mais enfin, à quel titre suis-je ici, monsieur le Juge d’instruction ? Comme témoin ou comme accusé ?
— Jusqu’ici, comme témoin peu soucieux d’établir une vérité qui lui serait peut-être désagréable.
� — Je suis donc ici comme inculpé possible ? M. Rousselain sourit : — Toute personne est un inculpé possible. — Alors, dit Bernard, je refuse de répondre. — C’est votre droit absolu. Vous répondrez en présence de votre avocat. Bernard sursauta :
— Mon avocat ! — Dame ! C’était la menace directe et immédiate. Quelques mots d’entente échangés avec le substitut, un paraphe sur le papier que
M. Rousselain tenait à sa portée, un signe au brigadier… et l’acte redoutable s’accomplissait. Christiane ne broncha pas. Avait-elle décidément abandonné son mari ? Jean d’Orsacq, lui, semblait plus nerveux, moins maître de lui, et sur le point de rappeler au juge d’instruction que l’on paraissait négliger un élément nouveau de l’enquête. À voix basse, Boisgenêt lui conseilla de patienter.
M. Rousselain se tourna vers le jeune Gustave. Celui-ci paraissait mal à l’aise. Il portait un pantalon et un veston trop courts, rapiécés, et des galoches boueuses. Deux choses le gênaient infiniment, ses bras qu’il ne savait dans quelle position tenir, ses yeux qu’il ne savait où poser. Son frais visage rougissait de timidité. Sa bouche entrouverte montrait de belles dents aiguës et blanches comme des dents de jeune chien. Près de lui, Antoine, son oncle, montrait une physionomie dure et sévère.
� M. Rousselain demanda à celui-ci : — Savez-vous quelque chose sur les événements d’hier soir ? — Ma foi non, monsieur le Juge. À neuf heures j’ai été au château prendre la commande de légumes pour aujourd’hui. Après quoi, je suis rentré. Ma femme était couchée, un peu souffrante. Tout ce que j’ai vu de ma fenêtre, c’est les illuminations, et puis, j’ai aperçu Mme la comtesse… ou plutôt la lingère, qu’on m’a dit, qui s’en allait vers le pont de la chute… Et puis j’ai été au village chercher du tabac. — Et votre neveu ? — Gustave m’a dit qu’il ne savait rien. — Où était-il pendant la fête ? — Nous ne l’avons pas vu de la soirée. — Comment ! il n’a pas dîné avec vous ? — Ma foi non. À la demie de six heures, il a porté des fleurs au château… et on ne l’a pas revu. Un silence suivit ces paroles.
— Tiens ! Tiens ! fit le juge entre ses dents. Et il reprit : — Mais il est rentré se coucher ?
� — Je suppose, n’est-ce pas, Gustave ? Il devait dormir, quand ma femme et moi, on a été réveillés par le bruit du château, par l’auto qui filait chez le médecin, à la gendarmerie… Ce matin, je l’ai entendu qui se levait au-dessus de notre chambre, et je l’ai retrouvé au travail. — Il ne vous a rien dit ? — Non, monsieur le Juge. On ne cause guère à la campagne. — C’est bien, vous pouvez vous retirer. L’oncle parti, M. Rousselain se tourna vers le neveu et lui dit : — Regardez donc droit devant vous, mon garçon, au lieu de vous tortiller le cou. L’embarras de Gustave redoubla. Il baissa la tête et ses yeux ne quittèrent plus le tapis.
Enfin le juge d’instruction s’adressa au comte d’Orsacq :
— Monsieur d’Orsacq, ce jeune homme est depuis longtemps à votre service ? — Depuis cinq ou six ans, monsieur le Juge d’instruction. À sa sortie de l’école, orphelin, il a été adopté par son oncle. — Vous êtes satisfait de lui ? — Oui et non, dit-il. Il connaît son métier, mais il est paresseux, assez menteur, et il braconne. La gendarmerie lui a même dressé procès-verbal l’an dernier. Si je ne l’ai pas mis à la porte, c’est en faveur de son oncle.
� — Hier soir, vous l’auriez rencontré, paraît-il, deux fois au château ? — Deux fois. À sept heures, d’abord, ici même. Amélie avait refusé de lui ouvrir le boudoir. — Madame reposait, fit Amélie. J’ai dit à Gustave de déposer les fleurs et je les ai arrangées plus tard. — Il était naturel, monsieur d’Orsacq, dit le juge d’instruction, que Gustave pénétrât dans la bibliothèque ? — Non, monsieur le Juge d’instruction… — Et vous l’avez rencontré ensuite ?… — À neuf heures et demie, comme nous sortions. Il se dissimulait dans le vestibule, parmi les plantes. Mme Debrioux et Boisgenêt l’ont vu également. — Votre conclusion ? — Ma conclusion n’est qu’une hypothèse. Gustave a pu profiter de ce que le château était vide pour monter l’escalier principal et pour pénétrer dans l’appartement de Mme d’Orsacq. — On a trouvé fermées au verrou la porte de la chambre et celle de la salle de bains qui donne sur le boudoir. — Peut-être y en a-t-il une qui n’était pas fermée, et dont, une fois à l’intérieur, il aura poussé le verrou lui-même, pour ne pas être inquiété de ce côté. — Ensuite ?
� — Ensuite, il aura quitté le boudoir en descendant ici, par cet escalier. — Ce serait donc lui le coupable, selon vous, et il se serait enfui par cette fenêtre, immédiatement après M. Debrioux. — Monsieur le Juge d’instruction, déclara Jean d’Orsacq, je ne puis en dire davantage sur le rôle de Gustave. Une certitude : sa présence au château deux fois constatée à des heures insolites. Une hypothèse le détour qu’il aurait fait par le boudoir. Tout le reste n’est que présomptions et suppositions. — Fichtre, souffla M. Rousselain à l’oreille du substitut, la situation ne s’éclaircit pas. Il se tourna vers Gustave, lequel ne quittait pas le tapis de l’œil, et, brusquement :
— À toi, mon garçon. Qu’as-tu fait après avoir apporté les fleurs ? Gustave marmotta d’une voix à peine intelligible :
— Je suis sorti. — On t’a vu sortir du château ? — Non…oui… j’sais pas. — Et ensuite où as-tu été ? — Dans… dans le parc… dans le bois. — Où personne non plus ne t’a vu ?
� — Non. Et tu n’as pas dîné ? — Si… un morceau de pain que j’avais dans ma poche. — Mais tu es revenu au château ? — Non. — Comment, non ? Trois personnes ont remarqué ta présence dans le vestibule, à neuf heures et demie. Gustave se fit répéter la question et chuchota :
— Je n’étais pas dans le vestibule, j’étais dans le parc… dans le bois… — À quoi faire ? — Rien. Je regardais la fête. — Ah ! tu assistais à la fête ? — Oui. — Et tu as vu le feu d’artifice ? — Oui. — Et les feux de Bengale ? — Oui.
� — Comment se fait-il que tu aies vu un feu d’artifice et des feux de Bengale alors qu’il n’y en a pas eu ? Le garçon balbutia. Il s’épongea le front avec le revers de sa main.
— Donc, après avoir vu un feu d’artifice qui n’a pas été tiré, et des feux de Bengale qui n’ont pas été allumés, tu es rentré dormir ? — Oui. — Et tu n’as rien entendu de tout le bruit qui a été fait au château ? — Non. — Par qui as-tu su qu’il y avait eu un crime ? — En voyant les gendarmes ce matin et puis en écoutant. — Parfait. Donc tu n’as été mêlé à rien de toute cette histoire ? — Non. — Alors comment se fait-il que tout à l’heure, quand on est venu te chercher au pavillon, tu te sois enfui du potager où tu travaillais, que tu aies sauté par-dessus la haie, que tu aies tenté de franchir le mur, et qu’on ait eu toutes les peines du monde à te rattraper ? Gustave ne souffla pas un mot.
— Ainsi, pas de réponse, constata M. Rousselain. Autre chose. On a fouillé ta chambre, devant toi, et on a trouvé sous ta
� paillasse un portefeuille contenant neuf billets de cent francs. Où les as-tu ramassés, ces neuf billets ?
La sueur ruisselait sur le front et sur les joues de Gustave. Ses lèvres ébauchèrent quelques syllabes, mais il ne répondit pas.
— Il nous faut pourtant une explication. Neuf billets de cent francs, ça ne se trouve pas, comme on dit, sous les pas d’un cheval. D’où viennent-ils, ceux-là ? Et comme Gustave s’obstinait dans son silence, le juge, se soulevant sur sa chaise, prononça :
— Réfléchis bien, mon garçon. Est-ce que par hasard, ils ne viendraient pas de la chambre ou du boudoir de ta pauvre maîtresse ? Rassemble tes souvenirs… N’as-tu point passé par là, hier soir, sur le coup de dix heures, après t’être caché dans le grand escalier ou bien dans le couloir ? Rappelle-toi… Gustave avait fini par lever la tête et il considérait
M. Rousselain avec un œil effaré. Vraiment la scène changeait de tournure. Gustave n’était plus le comparse que l’on essayait, au dire de M. Rousselain, de lui jeter dans les jambes, mais un être dont le rôle semblait réellement équivoque. Le juge répéta :
— Rappelle-toi… n’es-tu point passé par la chambre de ta maîtresse ? Dans le silence, une voix douce, la voix d’Amélie, s’éleva :
— Parle donc, mon petit, disait-elle en s’approchant. Elle posa la main sur l’épaule de Gustave comme si elle le prenait sous sa protection, et répéta :
�
— Parle donc, mon petit. Il ne faut pas te laisser faire… Sans
quoi, tu ne sais pas où il va te mener, ce bon monsieur de
l’instruction. Il a de l’astuce, tu sais !
M. Rousselain sourit aimablement :
— Ah ! vous avez donc votre mot à placer sur l’incident,
Amélie ?
— Un peu plus qu’un mot, monsieur.
— Placez-le, Amélie. Je vous donne toute latitude pour
intervenir.
— Alors, je vous avertis tout de suite que vous faites fausse
route, monsieur le Juge.
— En vérité !
— Oui, je sais ce que ce petit-là a fait de sept heures à onze
heures.
— Vous le savez ?
— Oui.
— Et pouvez-vous nous le dire ?
— Hier, après avoir arrangé les fleurs qu’il avait déposées ici,
j’ai été chercher de l’eau à l’office. Il m’y attendait.
— Ah ! Et pourquoi vous attendait-il ?
� — Eh bien, voilà… Depuis quelques jours, le petit court après moi. C’est même pour ça qu’il avait frappé à la porte du boudoir où il savait que j’étais. Elle s’arrêta. Près d’elle, soudain, elle apercevait Ravenot qui s’était glissé jusqu’à la table.
— Continue, dit-il âprement à sa femme. Faut pas s’arrêter à mi-côte. Les colères de son mari la mettaient toujours en joie. Elle aimait le braver.
— Je n’ai pas du tout l’intention de m’arrêter à mi-côte, ditelle. Je répète donc que le petit courait après moi. À son âge, ça n’a rien de drôle. En plus, on avait pris son bain l’après-midi, ensemble, dans la rivière. Ça l’avait émoustillé. — Et toi aussi, sans doute ? — Ça m’amusait, évidemment. — Amélie, je vous prie de vous adresser à moi, ordonna M. Rousselain. Ainsi, Gustave vous guettait dans l’office ? — Oui, monsieur le Juge. Il était comme fou. Il ne voulait plus me lâcher. Alors, pour m’en débarrasser, j’ai monté avec lui un étage de l’escalier de service. — Il eût été plus logique de descendre au lieu de monter, et vous l’auriez fait sortir par la petite porte. — C’est ça que je voulais. — Et alors ?
� — Il a refusé. Aussi, crainte d’un scandale, je l’ai enfermé dans la lingerie. — D’où il s’en est allé vers neuf heures et demie, puisqu’on l’a surpris dans le vestibule ? — Non, monsieur le Juge. — Comment, il ne s’en est pas allé ? — Non. — Qu’en savez-vous, Amélie ? — J’avais la clef… Et, de temps à autre… quatre ou cinq fois… j’ai été le voir pour qu’il patiente… Oh ! une minute ou deux… On bavardait… — On s’embrassait !… rugit le maître d’hôtel. — Il est si jeune ! Un enfant… — Et le Boisgenêt, c’est un enfant ? Et le gendarme, et Antoine, le jardinier ? — Antoine, le jardinier ! s’exclama M. Rousselain avec joie. Comment ! lui aussi ? Amélie se mit à rire, de bon cœur.
— Mais non, monsieur le Juge. Hier, j’avoue qu’Antoine m’a embrassée dans le cou, mais je me défendais. Seulement Ravenot, qui me guettait comme toujours, a pris ça au sérieux et m’a sauté à la gorge. C’est alors que j’ai poussé un cri que tout le monde a entendu ici… Même qu’on a cru qu’il y avait quelqu’un d’égorgé…
� Ravenot la secoua par le bras.
— Je me fiche d’Antoine. Quant à ce galopin de Gustave… Amélie se dégagea et d’un air courroucé :
— Voyons, quoi, Ravenot, je devais le laisser accuser par la justice ? Comment ! Voilà un brave petit qu’on persécute et qui ne souffle pas mot de nos rendez-vous, parce que ce serait me compromettre… Et je le laisserais dans le pétrin ? Ce n’est pas mon genre, Ravenot. Un garçon qui a du chic comme ça, on lui tend la main. Ravenot resta confondu par la logique de cette argumentation. Mais Amélie reprenait :
— Tout ça, c’est du mal qu’on lui veut. Et je suis sûre, monsieur le Juge d’instruction, que vous devinez le dessous de l’histoire. — Ce qui signifie ?… — Eh bien, oui, s’écria la femme de chambre en s’animant. Il y a des gens qui cherchent à égarer la justice pour en sauver d’autres. Pendant que le petit m’embrassait, il ne pouvait pourtant pas être dans le couloir ou dans l’escalier. — Je l’ai vu dans le vestibule, affirma d’Orsacq, d’une voix irritée. — Monsieur le comte a fait erreur, monsieur le comte a mal vu… il a confondu… — Et j’aurais confondu aussi ? s’écria Boisgenêt, indigné. — Oh ! vous, marmotta Amélie, vous êtes une vieille baderne.
� — Une vieille baderne, répéta Ravenot, ma femme a tout à fait raison. — Je jure… déclara le comte d’Orsacq. Mais il se retint, et tourna le dos à la femme de chambre, ne voulant pas se quereller avec elle.
Amélie insista.
— Je n’accuse personne. Qui est-ce qui a pénétré dans l’appartement de Madame ? Qui est-ce qui a pris la clef du coffre ? Qui est-ce qui a frappé ? Je n’en sais rien… Ce n’est pas mon affaire et je n’y comprends pas un mot. Mais j’affirme que ce petit-là n’a pas quitté la lingerie. Je l’ai fait filer par la porte d’en bas, à onze heures du soir environ, c’est-à-dire un peu avant le moment où l’on a découvert Madame dans son boudoir. Elle parlait avec une assurance et une conviction impressionnantes. M. Rousselain objecta :
— Puisque vous défendez ce garçon, comment expliquez-vous qu’il se soit enfui lorsqu’on a pénétré dans le pavillon ? — Oh ! c’est bien simple, monsieur le Juge. Il a eu peur. — On n’a peur que lorsqu’on est coupable. — Il a été coupable, monsieur le Juge, puisqu’on lui a déjà dressé un procès-verbal, l’année dernière, et il en a gardé un tel souvenir qu’il s’est sauvé dès qu’il a aperçu la silhouette du brigadier de gendarmerie. On ne raisonne pas dans ces cas-là. — Et les neuf billets de cent francs ? D’où viennent-ils, selon vous ?
� Elle saisit la main de Gustave et le supplia, d’une voix insinuante :
— Parle, mon petit. Tu ne veux pourtant pas passer pour un voleur ? Tu m’as dit, l’autre jour, que tu savais certaines choses que tu ne voulais pas raconter. Et tu me l’as redit ce matin, à propos du crime, en me demandant le secret. Est-ce que cela se rapporte à l’argent que tu possèdes ? Qui est-ce qui te l’as donné, cet argent ? Gustave secouait la tête. Il regarda la femme de chambre, qui implorait, et qui ordonnait aussi, avec son sourire si engageant. Mais il ne desserra pas les lèvres.
M. Rousselain se pencha vers le substitut. — Qu’en pensez-vous, cher ami ? Moi, je ne sais plus. Qui des deux se trompe, ou tente de nous tromper ? Amélie ou d’Orsacq ? Ils ont si bien réussi à embrouiller encore la situation que les charges qui pèsent sur Debrioux sont moins lourdes et que les preuves contre Gustave ont plus de vigueur. — Et alors, monsieur le Juge d’instruction ? — Et alors, je veux croire que les plateaux de la balance ne peuvent pas rester longtemps au même niveau. À droite, côté Gustave, ou à gauche, côté Debrioux, il faut bien que cela penche. Il examina les deux suspects. Gustave demeurait taciturne et têtu. Bernard Debrioux ne cachait pas son angoisse : tourné vers sa femme, il essayait de déchiffrer cette figure énigmatique. Devait-il espérer ? L’idée qu’elle s’était concertée avec Jean d’Orsacq le faisait pâlir de haine.
— Monsieur d’Orsacq, vous êtes sûr de ce que vous avancez ?
� — Absolument, monsieur le Juge d’instruction. — Vous avez vu ? — J’ai vu. — Gustave, hier soir, à neuf heures et demie, se dissimulait au bas de l’escalier ? — Oui. — Vous l’affirmez ? — Je l’affirme. — Monsieur Boisgenêt, vous avez vu également Gustave ? — Oui. — Vous l’affirmez ? — Je l’affirme, prononça fortement Boisgenêt. À son tour, Christiane subit l’examen attentif de M. Rousselain. Le beau visage gardait un calme qui ne paraissait pas simulé. Pourquoi tant de certitude ? Et pourquoi même cette sorte de sourire, ou plutôt ce reflet de sourire qui donnait à sa physionomie un apaisement inaccoutumé ? — Rien ne modifie votre déposition, madame ? dit-il vivement intrigué. — Oui, monsieur le Juge d’instruction.
� — Ah ! les événements ne vous apparaissent plus sous le même jour ? — Sous un jour identique, mais… la vérité m’oblige à dire que Gustave, quand nous sommes sortis tous les trois, ne se trouvait pas dans le vestibule… — Gustave ne se trouvait pas dans le vestibule hier soir, à neuf heures et demie ? — Du moins, personnellement, je ne l’y ai pas aperçu. — Comment ! s’écrièrent à la fois Boisgenêt et d’Orsacq. Comment ! mais vous nous avez dit vous-même l’y avoir vu. — Je l’ai dit, mais en disant cela… — En disant cela ? — J’ai menti.
Chapitre 4
Ce fut de la stupéfaction. Mme Debrioux reniait son témoignage !
Elle défendait tout à coup celui qu’elle avait accusé, et, trahissant la cause de son mari, passait dans le camp adverse !
Amélie se mit à rire, d’un rire triomphant, et Ravenot lui serra la main avec une énergie admirative, comme s’il participait à la victoire de sa femme.
D’Orsacq et Boisgenêt étaient déconcertés. D’où venait un tel revirement ?
— Crebleu ! murmura M. Rousselain. Voilà qui est palpitant. Où diable veut-elle nous conduire, cette fois, la jolie dame ? Il dit à haute voix :
— Fichtre ! il n’est pas commode de mener une enquête si l’on se heurte à de tels revirements ! Autant, madame, vous avez été affirmative dans un sens, autant vous l’êtes, un moment plus tard, dans un sens opposé. Ainsi, Gustave ne se trouvait pas là ? — Non. — Quelle valeur prendrait votre déclaration si vous pouviez nous dire où il était ! Christiane ne lui laissa pas le loisir de la questionner plus longtemps. Elle le pria de convoquer la lingère Bertha, c’est-àdire la personne que l’on avait confondue, la veille au soir, avec Mme d’Orsacq. Christiane expliqua que cette femme pourrait
�
peut-être donner un renseignement utile sur un point secondaire
que l’on avait négligé.
Le brigadier amena la lingère. Et tout de suite Christiane lui demanda :
— Bertha, quand vous avez couru au-devant de M. d’Orsacq dans la soirée, vous avez avoué que vous étiez sortie auparavant pour assister aux illuminations et que vous aviez été prendre un vieux vêtement de fourrure dont votre maîtresse avait promis de vous faire cadeau ? — Oui, une pelisse qui était à raccommoder. — Bien. N’avez-vous pas dit que cette pelisse était pendue dans la lingerie ? — Oui, madame. — Comment se fait-il que vous ayez pu entrer, puisque la pièce était fermée à clef ? — J’ai toujours la clef à mon trousseau. — Il y en a donc une autre ? — Oui, une autre qui est accrochée près de la porte, dans l’ombre. Et vous avez trouvé quelqu’un à l’intérieur ?
— Oui, Gustave, qui se cachait derrière un vieux paravent. Il n’a pas pu croire que je le voyais dans une glace. — Qu’avez-vous pensé de trouver là Gustave ?
� La brave femme bafouilla quelque peu.
— Rien… Je ne pense pas aux affaires des autres. Ça ne me concerne pas. Je me suis dit tout de même qu’Amélie avait dû l’enfermer là pour lui faire une farce. Amélie… n’est-ce pas, c’est une jeunesse. À la cuisine, elle met tout le monde en train. Et puis Gustave courait bien un peu après elle… — Ah ! Qu’est-ce que je vous disais ? s’écria la femme de chambre, de nouveau triomphante, et que son mari approuva. Vous voyez, Gustave courait après moi. La sincérité de Bertha ne faisait aucun doute. M. Rousselain la congédia et dit à Christiane :
— L’incident est donc clos selon vous, madame ? Amélie a déposé selon la vérité, et ce garçon ne peut être suspecté ? — C’est mon opinion. M. Rousselain la fit répéter. — C’est bien votre opinion ? — Oui, monsieur. — En ce cas, je vous demanderai pourquoi ce ne fut pas toujours votre opinion. — Je vous l’ai dit, monsieur le Juge, parce que les faits m’ont éclairée. — Pardon, madame, votre explication fut différente. Vous nous avez dit qu’en affirmant la présence de Gustave dans le vestibule, vous aviez menti. Pourquoi ce mensonge ?
� Christiane parut hésiter. Le juge insista.
Après une hésitation, Christiane répliqua :
— Je vous le dirai tout à l’heure, monsieur le Juge. — Soit, fit M. Rousselain. Mais moi, je vous dirai dès maintenant que, Gustave écarté, la justice se trouve en présence du seul Bernard Debrioux. Est-ce cela que vous avez voulu ? — Monsieur le Juge, formula Christiane en scandant chaque mot, pas un instant, au fond de moi, alors même que j’ai affecté de le croire, je n’ai cru mon mari coupable de quoi que ce fût qui pût ressembler à un acte criminel ou seulement équivoque. Ne parlons pas du crime. Parlons du vol. Je suis sûre qu’entre M. d’Orsacq et mon mari, il y a un malentendu qui se dissipera au premier examen et que M. d’Orsacq reconnaîtra qu’il a eu tort. Mais le fait seul d’avoir ouvert ce coffre, dans les conditions où il semblerait que mon mari l’eût ouvert, est une chose vilaine dont je n’accepte pas la possibilité pour sa part. — Votre mari l’a avoué cependant. — Il n’a pas avoué cela. Non, il a reconnu avoir emporté des titres qui lui appartenaient, mais il n’a pas reconnu avoir pris la clef dans l’armoire des médicaments, ni même avoir ouvert le coffre qui contenait les titres. — C’est alors qu’un complice aurait agi pour lui ? — On n’a de complice que si l’on est coupable soi-même. En cette occasion, il y a eu simplement quelqu’un qui a inspiré la conduite de mon mari, qui l’a renseigné et qui l’a dirigé. — Qui accusez-vous ?
� — Je vous supplie de ne chercher dans mes paroles ni accusation, ni insinuation, ni même jugement. Il y a un fait, voilà tout. — Un fait que vous connaissiez, et que vous interprétez maintenant ? — Un fait que j’ai deviné peu à peu depuis ce matin, à force de réfléchir, et dont je puis, à présent, établir l’exactitude absolue. — Expliquez-vous. Christiane garda le silence. Les mots qu’elle était résolue à dire devaient être d’une gravité exceptionnelle, pour que, sur le point de les émettre, elle parût indécise et prête à se dérober.
— Vous êtes contrainte d’aller jusqu’au bout, madame, insista M. Rousselain. — Je le sais. Et elle articula : — Monsieur le Juge d’instruction, on a interrogé tous les habitants du château… sauf une personne qui, hélas, ne pouvait plus répondre — et c’était la seule qui eût été à même de donner des renseignements utiles sur cette question des titres. D’Orsacq eut un haut-le-corps.
— À qui faites-vous allusion ? dit-il. Ma femme n’eût pu savoir le moindre détail à ce propos. Christiane ne répondit pas et continua :
�
— L’enquête est entravée par deux obstacles : le silence de
mon mari et le silence de Gustave. J’estime que le silence de l’un
comme le silence de l’autre proviennent des mêmes motifs.
— Qui sont ? demanda M. Rousselain.
— Des motifs de discrétion. L’un et l’autre se taisent parce
qu’ils ont promis à Mme d’Orsacq de se taire.
— De se taire sur quoi ?
— Sur tous les actes qu’elle a commis, pour arriver à ce qu’elle
considérait comme juste.
— Et qui était ?
— De défendre mon mari contre les attaques dont il était
l’objet dans ses affaires.
Elle fit une pause. Du coup, le drame retrouvait toute sa
violence. Bernard considérait éperdument sa femme. Jean
d’Orsacq, dérouté, semblait ne pas comprendre.
— Mais alors, dit-il, c’est contre moi que ma femme aurait agi ? Voyons, l’hypothèse est inconcevable. — Inconcevable à votre point de vue, monsieur d’Orsacq, mais nous devons d’abord mettre en lumière la conduite de Mme d’Orsacq, avant d’en chercher les mobiles. L’essentiel c’est ce qu’elle a fait, et non pas pourquoi elle l’a fait. Or, elle seule pouvait connaître le chiffre de la serrure, soit que vous le lui ayez dit autrefois, soit qu’elle ait perçu d’elle-même, de là-haut, le nombre de déclenchements que vous opériez en ouvrant le coffre. Elle seule a pu garder du passé une seconde clef dont vous aviez oublié l’existence. Elle seule a pu la prendre hier dans son armoire. Elle seule a pu rejoindre mon mari à qui elle avait donné
� rendez-vous dans la bibliothèque — n’est-ce pas elle qui avait prié intentionnellement les Bresson d’organiser cette fête, laquelle éloignait tout le monde du château ? Elle seule a pu ouvrir le coffre et c’est d’elle seule, enfin, que mon mari a pu recevoir les titres qui lui appartenaient, mais sur lesquels il n’aurait jamais consenti à faire main-basse lui-même.
Jean d’Orsacq n’en revenait pas.
— Mais c’est abominable ! C’est contraire à ce que vous pensiez tout à l’heure, dans mon bureau ! — Je le confesse. Mais il n’y a pas d’autre vérité. Elle m’est apparue peu à peu et elle éclaire tout. — Vous avez des preuves de ce que vous avancez, madame ? demanda M. Rousselain. — J’ai celles que mon mari ne peut manquer de nous fournir. N’est-ce pas, Bernard ? Je ne me trompe pas ? Les avertissements qu’on t’avait donnés à Paris provenaient bien de cette source ? C’est bien ainsi que tu as appris ce qui était comploté contre toi, et que M. d’Orsacq ne peut pas nier puisqu’il l’a avoué ? C’est ainsi que tu as su que les titres étaient dans ce coffre-fort ? Et c’est bien ainsi qu’ils sont rentrés en ta possession ? Parle sans scrupules. Tu as tenu ta promesse de secret, mais le secret n’existe plus. N’est-ce pas, c’est ainsi ? — Oui, dit-il. — Tu as reçu des lettres qui t’ont prévenu ? des télégrammes qui t’ont pressé de venir et qui ont fait que tu avais d’abord refusé et que je n’ai fini par accepter, moi, que sur ton insistance. — Oui.
� — Ces lettres, monsieur, ces télégrammes, vous les avez ? dit le juge d’instruction. Bernard répondit :
— Je n’avais pas le droit de les garder, puisque je n’avais pas le droit de m’en servir. J’ai tout brûlé. — Dommage ! De tels documents eussent eu un grand poids. — Monsieur le Juge, affirma Christiane, Mme d’Orsacq n’a pu envoyer elle-même les lettres ni surtout les télégrammes. Elle a dû utiliser les services de quelqu’un. — Que vous pouvez désigner ? — Gustave. Et elle reprit aussitôt :
— Gustave avec qui il lui était loisible de parler sans que personne le remarquât, Gustave qu’elle envoyait à bicyclette jusqu’à quelque village lointain et qui mettait les télégrammes de la sorte sans attirer l’attention. Tout restait dans l’ombre. Comme gage de sa discrétion il recevait de fortes récompenses, si fortes que, ébloui, plein de gratitude, et d’ailleurs de nature très délicate, il a gardé obstinément le silence auquel il s’était engagé. Christiane s’approcha du garçon et lui dit tout doucement, employant la même expression qu’Amélie :
— Tu vois, mon petit, tu peux parler, puisqu’on sait tout. Tu n’avais pas le droit de révéler ce que tu avais promis de ne pas dire. Mais puisqu’on le sait, ton devoir est de répondre. N’est-ce pas, tu as porté des télégrammes adressés à M. Debrioux ?
� Il avoua de la tête.
— Et, chaque fois, Madame te donnait de l’argent ? Même signe d’affirmation.
— Et l’on avait réclamé le secret ? Et c’est bien ce que tu as été sur le point de confier à Amélie ? — Oui, madame, fit-il. On entendit un sanglot. C’était Amélie qui pleurait d’émotion
— Est-il chic, hein, ce gosse ? Il se laissait accuser plutôt que de trahir sa maîtresse… de même que, pour moi, il n’avait pas voulu me compromettre. Qu’en dis-tu, Ravenot ? Il en a du cran ! Sa gorge s’étranglait à l’énumération de tant de prouesses. Elle prenait son mari à témoin. Elle félicitait Gustave et, pour un peu, l’eût embrassé.
Sur l’ordre du juge, Ravenot l’emmena. Il la soutenait par un bras, tandis que le jeune Gustave s’empressait de l’autre côté. Ils sortirent tous les trois. Il y eut une longue pause. Bernard ne quittait pas sa femme des yeux. D’Orsacq réfuta les déclarations de Christiane, sans emportement et d’un air qui laissait voir sa tristesse étonnée.
— Si Mme Debrioux avait mieux connu ma femme, elle saurait que Lucienne était incapable de jouer ce jeu-là. Elle m’eût averti tout simplement, et se fût contentée de me montrer mes torts. Je demanderai donc seulement à Mme Debrioux pourquoi, suivant elle, Mme d’Orsacq eût agi derrière moi, en ennemie, en ennemie implacable. — Parce qu’elle avait peur.
� — De quoi ? — D’être abandonnée par vous. D’Orsacq haussa légèrement les épaules.
— Ce n’est là qu’une hypothèse. Il s’écarta un peu comme un homme dont le rôle est fini et qui laisse aller les événements sans consentir à les discuter.
Ce fut M. Rousselain qui reprit :
— Votre intervention, madame, si nous en admettons les termes comme acquis, aboutirait à deux résultats, qui sont de mettre hors de cause, au point de vue du vol, d’abord l’aidejardinier Gustave, et ensuite votre mari. Mais il reste le meurtre. Que supposez-vous à ce sujet ? L’hypothèse du suicide étant considérée comme inadmissible, il y a eu crime. Qui l’a commis ? Christiane se tut. Hésitait-elle à parler ? ou bien ne pouvaitelle apporter de réponse à cette question redoutable ?
Mais M. Rousselain y tenait, à sa question. Cette réponse, il l’exigeait. C’était le grand point à élucider. Il s’adressa donc à Bernard Debrioux.
— Traçons autour de vous un cercle restreint, voulez-vous, Debrioux ? et n’en sortons pas. À dix heures moins cinq environ, Mme d’Orsacq écoute au seuil de son boudoir. Vous entrez par cette porte. La pièce est éclairée confusément. Pas un mot n’est d’abord échangé entre vous, toutes les phases de la scène étant au préalable convenues. Elle vous remet les titres qui vous appartiennent. Vous vous en allez. C’est bien cela, n’est-ce pas ?
� — Exactement. — Bien. Maintenant, première question : pourquoi ne reprenez vous pas le même chemin ? — C’est Mme d’Orsacq qui me suggère de fuir par la fenêtre. Elle craint que je ne rencontre quelqu’un qui me voie avec le paquet. — Deuxième question : pourquoi emportez-vous la clef du coffre ? — Par suite d’une erreur, d’un geste machinal de Mme d’Orsacq qui me la remet. De même, c’est par maladresse que je la laisse tomber sur la plate-bande. J’étais fort troublé. C’est ainsi qu’ayant pris sans raison ma casquette, je l’ai jetée stupidement sous un buisson. — Troisième question : qu’aviez-vous prévu l’un et l’autre pour expliquer la disparition de ces titres ? — Mme d’Orsacq prenait tout sur elle. Ma femme et moi, nous devions partir au milieu de la semaine, avant certes que M. d’Orsacq eût songé à vérifier le contenu de son coffre. Aussitôt Mme d’Orsacq mettait son mari au courant, sans se soucier de ce qu’il dirait. Elle était résolue à tout pour réparer le préjudice qui m’avait été causé. — Donc, à dix heures exactement, séparation entre elle et vous. Mme d’Orsacq remonte dans son boudoir, passe sans sa chambre. Une heure après, on l’y trouve morte. — C’est là, dit Bernard, un drame qui s’est produit en dehors de moi. Je n’y ai pas plus contribué que les autres personnes qui en ont surpris le dénouement au haut de cet escalier.
� — En êtes-vous bien sûr ? L’interrogation de M. Rousselain devenait plus sèche, plus agressive. Christiane et Bernard sentaient la menace d’un danger proche.
— Absolument sûr, affirma Bernard. — Cependant, vous êtes la dernière personne que Mme d’Orsacq ait vue. Entre dix heures et onze heures, il est matériellement impossible que quelqu’un ait pénétré dans son boudoir et dans la chambre, ramassé le stylet, et frappé. Comment ne pas admettre alors que le meurtre ait été commis à dix heures moins quelques minutes par l’individu qui s’enfuyait après par cette fenêtre avec son butin, c’est-à-dire avec les titres ? Bernard riposta en haussant la voix :
— II m’aurait fallu monter dans le boudoir et dans la chambre. Or, je ne suis pas monté et je défie que l’on puisse établir la preuve du contraire. — Cette preuve existe cependant, articula M. Rousselain avec vivacité. Elle existe irréfutable. Dans la chambre de la victime, on a relevé tout à l’heure le témoignage évident que c’est vous-même, et non pas telle autre personne, qui avez fouillé l’armoire et saisi la clef ! Bernard sursauta :
— Mais c’est abominable, monsieur le Juge d’instruction. De quoi s’agit-il ? On l’y a placé, ce témoignage, puisque je n’ai pas été dans la chambre. C’est une vengeance… un complot… M. Rousselain formula durement :
� — C’est ce qu’il vous faudra démontrer, monsieur, le jour prochain où, en présence de votre avocat, je vous demanderai de vous expliquer à ce propos. En attendant, je suis obligé, étant donné les charges qui pèsent sur vous, de vous inculper de… Christiane ne le laissa pas achever. Frémissante, indignée, elle s’écria :
— Mon mari est innocent, monsieur. Ce n’est pas lui le coupable. — Alors qui, madame ? — Ce n’est pas lui, je le jure. — La preuve, je le dis encore, est irréfutable. Ajoutée à toutes les autres, elle complète un faisceau de certitudes telles que je n’ai pas le droit d’hésiter davantage… — Non, non, je vous en conjure, protesta Christiane hors d’elle, non, mon mari n’ira pas en prison. Non ! ce n’est pas lui, j’en fais le serment. — Alors qui ? répéta M. Rousselain avec une véhémence inattendue. Il y a eu crime, donc il y a un criminel. Si ce n’est pas votre mari, c’est un autre. Cet autre livrez-le à la justice. Sinon… M. Rousselain s’était levé. Planté devant Christiane, impérieux, sans pitié, il posait le dilemme inexorable : si votre mari est coupable, je l’arrête. S’il ne l’est pas, dites-moi qui je dois arrêter. Et dites-le tout de suite, d’un mot, d’un geste.
Un grand silence. Christiane se taisait.
�
M. Rousselain appela le brigadier.
Alors elle s’effara, et, le bras tendu, désignant le comte
d’Orsacq, elle proféra :
— C’est lui le meurtrier ! c’est lui… C’est lui qui a tué sa femme !
Chapitre 5
— Enfin, nous y sommes, marmotta M. Rousselain. Mais, fichtre ça n’a pas été sans peine ! Le substitut s’étonna :
— Mais qu’est-ce que c’est que cette charge nouvelle, écrasante, dont vous avez parlé ? — Une blague, dit froidement M. Rousselain. On n’a rien trouvé du tout. Seulement, n’est-ce pas, il fallait brusquer les choses, affoler Mme Debrioux et la contraindre à sauter l’obstacle, à parler. — Le coup n’est pas très catholique… — Qu’importe, il a réussi. Qui veut la fin veut les moyens. Ainsi, grâce à l’habileté extraordinaire de M. Rousselain, la bataille se livrait non plus entre la justice et Christiane, mais entre Christiane et l’homme qu’elle visait si clairement depuis quelques minutes, et qu’elle traitait soudain en ennemi mortel. Placée devant l’arrestation de son mari, forcée d’y consentir ou d’accuser, ne discernant pas la manœuvre de M. Rousselain, Christiane accusait hardiment, férocement. De tout son être, dans un élan irrésistible, sans plus s’occuper des magistrats, elle s’engageait à fond contre d’Orsacq comme si elle était maîtresse de la réalité, et résolue à la faire prévaloir par tous les moyens.
Elle demeura quelques secondes immobile, le bras tendu vers celui qu’elle accusait, le visage implacable, et elle redit, à voix basse :
— C’est lui… je jure que c’est lui…
� D’Orsacq ne recula pas. Décontenancé d’abord par la violence de l’attaque, abasourdi par cette accusation qui lui semblait inexplicable, il y répondit soudain avec la même fougue exaspérée et sans chercher à mesurer ses paroles :
— Mais vous êtes folle ! Moi ! Moi ! le meurtrier de ma femme ! Qu’est-ce que vous prétendez là ! Vous ne savez donc plus ce que vous dites ? Moi, l’assassin ? — Oui, vous, Jean d’Orsacq — Mais si j’étais coupable, vous le seriez au même titre que moi, puisque nous ne nous sommes pas quittés durant tout le cours de la soirée ! — Vous l’avez tuée ! Vous l’avez tuée ! redisait-elle inlassablement. Il la brutalisa :
— Depuis quelques instants, vous vous démentez sans cesse. Votre conduite n’est que fausses manœuvres et contradictions. Pourquoi tantôt, il n’y a pas deux heures, m’avez-vous demandé secours pour sauver votre mari ? — C’était vous, et je le savais depuis ce matin, depuis votre réquisitoire abominable contre Bernard, depuis que vous avez essayé de l’avilir à mes yeux, j’ai compris que c’était la suite du plan de ruine et de déshonneur que vous poursuiviez. Et je me suis méfiée de vous. Je n’avais aucune preuve, mais puisque vous l’accusiez ce ne pouvait être que vous. — Cependant, vous évitiez son regard. D’instinct, vous l’avez cru coupable.
� — Pas une seconde, vous entendez, pas une seconde je n’ai cru à cette possibilité. Mais tout de suite, j’ai senti que le meilleur moyen de sauver Bernard, c’était de le renier d’abord, et de me rapprocher de celui qui l’accusait. C’est pourquoi après avoir bien réfléchi, après avoir évoqué toutes vos paroles et tous vos actes de cette soirée, c’est pourquoi je vous ai demandé cet entretien, tout à l’heure, oui… pour tâcher de voir clair en vous et de vous mettre en défaut. Ah ! quand vous m’avez dit votre rencontre avec Gustave avant le dîner et que j’ai prétendu qu’il était aussi dans le vestibule, le soir, et qu’il se dissimulait, quelle joie de vous voir tomber dans le piège ! C’était naturel, cependant. Vous aviez constaté avec effroi que votre accusation de vol entraînait celle de l’assassinat, et vous cherchiez une manière quelconque pour détourner les soupçons sur le premier venu. Ce premier venu, je vous l’offris, c’était Gustave. — C’était Gustave parce que je l’avais vu ! Et tout le reste n’est que mensonge d’Amélie ! — Ce n’est pas vrai ! s’exclama Christiane. C’est vous qui mentiez. Et je vous tenais dès lors. Je savais, je savais ! Si vous mentiez, si vous inventiez un coupable, pouvais-je douter ? — Douter de quoi ? — De votre crime. — Ainsi j’aurais tué ma femme ? — Oui, oui, oui. — Dans quel but ? — Pour vous libérer. — Pourquoi me libérer ?
� — Pour me conquérir ! Pour me prendre ! Il éclata de rire, d’un rire nerveux et méchant :
— Vous prendre ? Mais vous étiez à moi ! La lutte était finie entre nous. Quand je vous ai renversée sur ce fauteuil, hier soir, quand je vous tenais dans mes bras, vous étiez la plus consentante des maîtresses… Bernard se précipita sur lui en criant :
— Misérable ! Qu’est-ce que tu oses dire ? Christiane, ta maîtresse ? Ah ! misérable !… Il leva la main… Les deux magistrats, qui s’étaient dressés aussitôt, n’eurent que le temps de lui saisir le bras. Christiane le menaçait du regard et du geste, et balbutiait la même injure :
— Misérable ! Misérable ! Ce à quoi il répondait en ricanant :
— La plus consentante… je l’affirme… un homme comme moi ne s’y trompe pas… Pourquoi aurais-je tué ? Dans huit jours, dans quinze jours, vous veniez à moi, de vous-même… Oui, Bernard, quoi que tu fasses, quoi que tu dises, j’ai senti qu’elle s’abandonnait dans mes bras. Entre les deux hommes, c’était un déchaînement de haine qui bouleversait leurs visages, et Christiane était soulevée de la même exécration.
— Misérable ! m’abandonner, moi, entre vos bras ! Comment osez-vous ?
� M. Rousselain frappa du pied, et s’écria : — Qu’on se taise ! Monsieur d’Orsacq, reprenez votre place et laissez Mme Debrioux achever sa déposition. Si vous n’êtes pas coupable, comme je veux le croire, que craignez-vous d’accusations que vous savez sans fondement ? Il faut des preuves, et des preuves formelles. Au cas où elle ne pourrait pas les fournir, personne ici n’ignore contre qui son intervention se retournerait. Le silence s’établit. La scène, d’ailleurs, ne pouvait se maintenir à ce degré d’acuité. D’Orsacq regarda un instant la figure méconnaissable de Christiane, puis attendit, de nouveau impassible. Boisgenêt lui parlait à voix basse, et semblait le morigéner. À ce moment, le substitut ayant effleuré par hasard la main du juge, fut stupéfait de la sentir glacée.
— Oui, c’est ainsi, murmura M. Rousselain, le gros bonhomme que je suis se laisse toujours prendre à ces crises de la passion. Mais jamais comme aujourd’hui, je n’ai eu le frisson du tragique et de la fatalité. Est-il possible qu’il ait tué sa femme, et comment ? Par quel subterfuge ? Tout haut, il ordonna :
— Parlez, madame. Et que vos paroles s’adressent directement à moi. Pas d’injures inutiles. Des faits. Christiane s’était dominée. Si palpitante qu’elle dût être au fond d’elle-même, rien ne trahissait plus son agitation et sa fièvre. Elle prononça :
— Les faits ont souvent besoin d’être expliqués, monsieur le Juge d’instruction. M. d’Orsacq vient d’insinuer contre moi une chose tellement odieuse que je désire y répondre sans retard. C’est un point sur lequel j’ai le droit d’être entendue.
� — Expliquez-vous, dit vivement M. Rousselain, toujours avide de confidences féminines. — Je serai d’autant plus sincère que mon mari pourra juger ma conduite. Monsieur le Juge d’instruction, j’ai toujours été la femme la plus honnête. Je n’y ai aucun mérite. Ma nature exige l’ordre, la propreté, la clarté, l’équilibre. Tout ce qui est équivoque et louche me répugne. Mon mari, pour qui j’éprouve une affection et une estime profondes, n’a rien à me reprocher, ni arrièrepensée, ni regret inconscient. Lorsque M. d’Orsacq a commencé à me faire la cour, cet hiver, je n’ai rien dit, parce qu’une femme qui ne ressent pas même l’ombre d’une tentation, a le droit de se taire. Et je me suis tue encore, lorsque Bernard, pour des raisons que j’ignorais, a voulu se rendre à l’invitation de M. et Mme d’Orsacq. Je n’ai pas l’habitude de le contrarier. Il désirait venir. Je l’ai suivi. Christiane respira un moment. Pour la première fois, ses yeux se posèrent sur les yeux de son mari. Puis elle continua :
— La semaine, au château, se passa très bien. Cependant, la cour de M. d’Orsacq se faisait plus pressante. Aurais-je dû partir ? Non, puisque je n’éprouvais aucune gêne. Ce n’est qu’avant-hier, samedi, que cette possibilité de départ a surgi dans mon esprit sans toutefois que je fusse contrainte de l’examiner. Mais hier, M. d’Orsacq m’y obligeait, et tout de suite, je sentis la menace du danger… Le soir vint. On sortit dans le parc. Tu te rappelles, Bernard, je t’ai prié de nous accompagner. Au bord de la rivière, il resta seul avec moi, puis m’entraîna dans l’ancien pigeonnier où Boisgenêt allait nous rejoindre, puis me força, en me tenant par le poignet et en dominant ma volonté, à venir dans cette pièce. J’étais exaspérée. Je me raidissais contre son influence… Et je lui dis ma résolution inflexible de partir. Alors, il essaya de me prendre dans ses bras… Il y eut lutte entre nous… Je me dégageai, et tombai dans ce fauteuil en pleurant. C’est tout.
� Christiane hésita. Un afflux de sang colorait son visage. En dire davantage, c’était peut-être montrer à nu les parties les plus secrètes de son âme. Elle reprit :
— C’est tout. Cela ne dura pas plus de trente ou quarante secondes, et je n’ai pas à rougir. Il n’y a eu en moi ni trouble sensuel ni défaillance de volonté… tout au plus… tout au plus une sorte d’étourdissement nerveux… le désarroi d’une femme aux abois… il faut considérer que l’on me poursuivait depuis des heures… que j’étais épuisée par la lutte et que je craignais un scandale. Ma détresse physique fut donc toute naturelle. Or, c’est cela que M. d’Orsacq appelle mon consentement. Mon consentement à quoi ? À son désir ? À ses caresses ? Ah ! Bernard, je te le jure, quand il a essayé de me prendre la bouche, j’ai retrouvé toutes mes forces… Mais ne riez donc pas, vous ! s’écriat- elle en avançant de nouveau vers Jean d’Orsacq avec ses poings serrés et une expression impitoyable. Ne riez pas ! Vous le savez bien, que j’étais aussi loin de vous que je le suis maintenant. Déjà, d’ailleurs, vous cherchiez une autre voie pour m’atteindre. Et déjà vous étiez conduit, sans le savoir, vers l’acte que vous avez commis.
D’Orsacq la regarda sans baisser la tête. Il ne riait plus. Elle le quitta des yeux, et, s’adressant à M. Rousselain :
— Monsieur le Juge d’instruction, trois obstacles le séparaient de moi : Mme d’Orsacq, mon mari et ma volonté. S’il avait cru à l’effondrement de ma volonté, il n’aurait pas frappé sa femme, et, plus tard, il n’aurait pas tenté de perdre mon mari. Mais il n’y a pas cru. Une demi-minute d’étourdissement, ce n’est tout de même pas une défaillance. Non, il n’y a pas cru. Déjà, comme je viens de le dire, d’autres choses se produisaient, et, tout en restant, au fond de lui, en plein délire, il apparut soudain raisonnable, presque grave, songeur en tout cas. Que se passaitil ? Ceci, simplement M. d’Orsacq apprenait que l’on avait aperçu
� Mme d’Orsacq, seule, sous la pluie, et qui franchissait le vieux pont, glissant et vermoulu, de la cascade.
L’insinuation était effroyable. M. Rousselain en frissonna. Cependant, elle ne provoqua en M. d’Orsacq aucune réaction. Étrange confrontation des trois acteurs du drame. Il semblait qu’entre eux la force d’attaque ou de riposte était épuisée. L’inexorable Christiane, que rien ne pouvait plus arrêter, parlait sans emportement et paraissait poursuivre, plutôt qu’un réquisitoire, une démonstration irréfutable par sa logique et sa netteté.
— C’est là, pour la première fois, dit-elle, que, à son insu, s’est glissée l’idée, encore informe, de la libération possible. Un hasard, un pied qui trébuche, une planche qui cède, et tout est fini. Dès lors, il fallait me remettre en confiance. Il s’apaisa. Jeté inconsciemment dans ce vertige des idées mauvaises auxquelles un homme de sa nature ne sait pas résister, il attendit. Et il advint que tous les événements semblèrent faire pencher le destin de ce côté. On sut que Mme d’Orsacq se trouvait dans sa chambre. On sut qu’elle s’y trouvait tandis que l’homme ouvrait le coffre-fort de cette pièce. Et l’on évoqua aussitôt la rencontre, la lutte, le meurtre peut-être. Vous voyez, monsieur le Juge d’instruction, comme l’esprit de M. d’Orsacq se fixait, malgré lui, sur une idée obsédante contre laquelle il se débattait. Il n’espérait pas, mais la vision s’imposait. La supposition devenait une réalité. « Et c’est ainsi que la chose s’effectua et qu’elle s’effectua dans des conditions qui devaient rendre ce drame incompréhensible. Lorsque M. d’Orsacq fit les premiers pas vers l’escalier, nous étions tous persuadés que, s’il trouvait ouverte la porte du boudoir, c’est que Mme d’Orsacq avait été tuée depuis une heure. Or, elle vivait !
« Oui, elle vivait. L’agression que nous avions imaginée n’avait pas encore eu lieu. C’est alors seulement qu’elle se produisit. Elle se produisit à cette seconde-là, et pas avant. Quand
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le crime fut découvert, comment aurions-nous pu imaginer qu’il
se commettait… sous nos yeux ?
La voix de Christiane s’était ralentie. Elle paraissait n’avoir plus d’énergie pour continuer. Ses paroles se prolongèrent dans un silence terrifiant.
Ce fut Boisgenêt qui le rompit. Il scanda fortement, martelant ses mots de gestes saccadés :
— Tout cela est faux. J’étais là… J’aurais bien vu ! — Vous auriez pu ne pas voir le geste, s’il a été accompli une seconde avant, rectifia M. Rousselain. — Mais nous sommes entrés ensemble, et Mme d’Orsacq, déjà frappée, était morte. — Comment le savez-vous ? — Ses mains étaient froides. Je jure… — Ne jure pas, Boisgenêt, dit Jean d’Orsacq. Il était venu s’asseoir sur un fauteuil près de la table. Un instant, il se cacha la figure entre ses mains, comme s’il ne voulait pas qu’on en aperçût l’atroce convulsion. Et, de fait, il réapparut avec un masque dur, contracté, que rien ne pouvait plus altérer davantage, ni pacifier.
Allait-il se résoudre à l’aveu ? ou bien opposer un démenti ? ou bien argumenter ? Si solide que fût l’enchaînement des faits présentés par Christiane, tout restait, au fond, dans le domaine de l’hypothèse… De preuves matérielles, de preuves judiciaires, aucune. C’était une formule psychologique, l’exposition des états d’esprit par lesquels avait dû, très probablement, passer Jean
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d’Orsacq. Mais rien ne laissait prévoir qu’une enquête plus serrée
aboutirait à des résultats plus formels. Jusqu’à la dernière
minute, la solution dépendait de la position qu’il allait prendre.
Quelle angoisse serra le cœur de M. Rousselain ! Bernard et
Christiane semblaient harassés. Boisgenêt avait saisi son ami aux
épaules et fixait ses yeux sur lui, comme pour lui imposer sa
volonté de silence.
— Monsieur le Juge d’instruction, dit Jean d’Orsacq, du premier mot jusqu’au dernier, l’accusation de Mme Debrioux est véridique. Je ne sais pas pourquoi je lutte, pourquoi je me défends et pourquoi j’attaque depuis ce matin. En tuant ma pauvre femme, je me suis tué moi-même… Seulement, n’est-ce pas… on espère toujours quelque miracle et on se rattache à toutes les branches, alors qu’on sait que tout est fini. Un instant j’ai pu croire à quelque chose, tantôt… Mme Debrioux avait l’air plus doux, plus proche… Peut-être l’avenir pourrait-il réparer un peu du passé maudit. Elle seule aurait pu me sauver… Mais elle se jouait de moi et me tendait un piège. Alors à quoi bon ? J’ai senti sa haine tout à l’heure, à un tel point que l’aveu est une délivrance pour moi. Elle murmura :
— Je n’ai aucune haine contre vous. — Dites que vous n’en avez plus parce que je suis vaincu et que votre mari est sauvé… Après un moment de silence, il reprit d’une voix sourde, où il n’y avait même pas d’émotion, même pas de tristesse, rien qu’un accablement sans bornes :
— Je l’ai trop aimée. Et je le lui cachais en partie… sans quoi elle m’aurait chassé… Mme d’Orsacq a tout deviné, elle, et c’est pourquoi, sans aucun doute, elle a eu peur et m’a trahi… Et puis, non, ce n’est pas de la trahison. Je me rends compte maintenant
� de toute la vérité. Ma pauvre Lucienne m’aimait à sa manière, mais avec une affection soupçonneuse. Elle devait m’épier dans l’ombre et surveiller ma vie privée, et elle avait pour cela des espions qui fouillaient dans mes papiers à Paris. J’en ai connu un. Il y a quelques semaines, il est venu ici, un soir où elle croyait que je ne serais pas là. Il est venu évidemment pour recevoir des ordres, peut-être pour prendre les titres. Elle lui avait donné toutes les clefs du château, et elle lui aurait donné celles du coffre-fort… Elle devait collectionner toutes les clefs en double… une manie. Et, après cet individu, c’est Gustave qui fut son agent secret… Oui, elle devait craindre mon départ, et elle n’a pas voulu que Mme Debrioux fût ruinée, croyant sans doute que mon action serait bien forte sur une femme ruinée.
Il parlait de plus en plus bas, au point qu’on pouvait à peine l’entendre.
— Elle avait raison d’avoir peur… J’aimais Christiane comme un fou… comme on n’a pas le droit d’aimer… Hier, quand j’ai cru à ma victoire sur elle, j’ai perdu la tête. Étais-je réellement victorieux ? Oui, je le crois… Elle a faibli. Mais elle s’est reprise aussitôt… Et alors… alors comment consentirait-elle jamais ? La reverrais-je ? Jamais je n’ai souffert ainsi… Et voilà que, dans ce même temps où ma raison m’échappait, voilà que, peu à peu, il me semblait, et il nous semblait à tous, que ma femme s’enfonçait dans les ténèbres… qu’elle s’éloignait de la vie… jusqu’à n’être plus, peut-être. Il redressa son buste qui s’inclinait, et il enfla la voix.
— Il y a une chose qu’on vous a dite, et à laquelle je vous demande de croire, monsieur le Juge d’instruction… et vous tous aussi, qui m’écoutez. C’est que, jamais l’idée du crime ne m’avait effleuré. Jamais je n’aurais admis ma libération à ce prix-là. En montant cet escalier, je souhaitais, oh ! avec quelle sincérité, trouver ma femme vivante. Mais tout de même… tout de même, il y avait en moi l’affreuse vision de la mort, associée à ma passion.
� Alors, quand je l’ai vue vivante, me regardant avec des yeux effrayés, alors… alors… aveuglément, de tout mon instinct, je me suis rué contre l’obstacle qui se dressait une nouvelle fois devant mon bonheur. Comment l’ai-je pu ?… Je ne sais pas… cela a duré une seconde de fureur et de folie… J’ai sombré dans un abîme. Quand j’ai vu clair, l’acte était accompli. Est-ce possible ? Est-ce possible que j’aie tué ?… On peut donc agir à son insu… contre sa volonté ?…
Il se tut. Aucun des muscles de son visage ne tressaillait. Il se livrait sans réticence ni réserve. Rien ne lui importait plus.
Et l’on sentait l’absolue, la profonde vérité de son explication. Réellement l’acte lui avait échappé des mains. Il avait tué sans le vouloir, sans le savoir, en dehors de lui et de sa conscience.
M. Rousselain se pencha vers le substitut pour se mettre d’accord avec lui sur la décision à prendre. Puis il alla vers la porte et s’entretint avec le brigadier de gendarmerie. L’entrée de celui-ci réveilla d’Orsacq de sa torpeur. Il considéra le brigadier qui approchait, et se rendit compte de ce qui allait se passer.
— Un instant, monsieur le Juge d’instruction, dit-il doucement. Comme c’est moi qui avait détourné l’argent qui était dans ce coffre, je vous prierai de le laisser à Bernard Debrioux qui en est le véritable propriétaire, et peut-être trouverez-vous juste de lui assurer une indemnité égale à titre de dommages-intérêts pour le tort que je lui ai causé. — Je n’accepte pas un sou, déclara Bernard. — C’est donc que tu ne me pardonnes pas. — Si, affirma l’autre spontanément, et il lui tendit la main.
� — Un mot encore, le dernier. Je demande que l’arrestation ait lieu près de l’endroit où j’ai frappé, au pied du lit où dort ma pauvre femme. Ce sera le pardon et l’adieu… M. Rousselain hésita, puis fit signe au brigadier d’accompagner d’Orsacq. Lui-même, d’ailleurs, et le substitut se disposèrent à les suivre. Jean d’Orsacq monta lentement les premières marches, comme il avait fait la veille au soir, si peu d’heures auparavant !
Mais il n’était pas à moitié de l’escalier qu’il bondit, atteignit le boudoir en quelques enjambées et disparut. Les magistrats et Boisgenêt, devinant le dénouement, se précipitèrent.
Trop tard. Une détonation retentit. Quand ils arrivèrent dans la chambre de la morte, d’Orsacq gisait sur le tapis, son revolver en main.
Quelques soubresauts. Il ne bougea plus.
Ils firent tous le signe de la croix. Bernard et Christiane s’agenouillèrent.
— Je le veillerai, cette nuit, déclara Christiane. Son mari lui baisa le front. — Tout ce que tu décideras, je l’approuve d’avance. Elle ferma les yeux du mort, saisit le chapelet rouge qu’il tenait de sa main libre, et murmura :
— Je le mettrai dans son cercueil.
� ÉPILOGUE
Une demi-heure après, Vanol et le ménage Bresson prenaient
la fuite. N’ayant pas trouvé le chauffeur, ils avaient entassé leurs
bagages sur une brouette qu’ils poussèrent eux-mêmes jusqu’à la
gare. Ils marchaient sans se retourner, comme des gens qui se
sauvent d’un lieu ravagé par la peste et le choléra.
Vanol était dans un état de rage indescriptible, lequel, ne pouvant s’exprimer en phrases précises, se manifestait par des gestes de fureur qui signifiaient évidemment : « On n’invite pas les gens dans ces conditions-là ! Il y a des choses qui ne se font pas !… »
Les deux magistrats attendirent le retour du médecin-légiste. Boisgenêt envoya des télégrammes aux familles et amis du comte et de la comtesse. Il se chargeait d’organiser les funérailles, puis de fermer le château. Les scellés allaient y être apposés. Dans la chambre où les deux morts étaient étendus l’un près de l’autre, Christiane, à genoux, priait. Elle et son mari avaient décidé de passer la nuit au château. Lorsqu’elle écartait les mains de ses yeux, on voyait sa figure baignée de larmes.
Bernard Debrioux, les deux magistrats et Boisgenêt, restaient dans la bibliothèque. M. Rousselain dit à Boisgenêt :
— Vous savez, monsieur, que mon devoir serait de vous inculper ? — Hein ? dit le vieux garçon terrifié. — Dame ! complicité d’assassinat. — Comment ! complice, moi ? complice d’un homme dont j’ignorais le crime ?
� — Dont vous connaissiez le crime, M. Boisgenêt. Vous n’avez pas vu le coup de poignard, peut-être, mais l’attitude de M. d’Orsacq vous a renseigné, et l’accord entre vous deux fut immédiat. Vous avez recouvert la victime d’une couverture et vous avez empêché qu’on ne la touchât. Sans quoi, on n’eût pas manqué de voir que le meurtre venait d’être commis. Donc, complicité effective. Par-dessus le marché, faux témoignage en ce qui concerne Gustave. Votre cas n’est pas bon. — Mais, voyons, monsieur le Juge d’instruction, il serait inadmissible… — Allons, ne vous frappez pas. L’action publique se trouve éteinte par suite du décès de M. d’Orsacq. Tout de même, méfiezvous pour l’avenir. — Mais, monsieur le Juge d’instruction, une affaire comme celle-là ne se présente pas deux fois. Heureusement ! Pour ma part, depuis vingt-quatre heures, je ne vis plus. — Combien, diable, avait-il reçu pour prix de son silence ? dit tout bas M. Rousselain au substitut. Cent mille francs ? Deux cent mille francs ? S’il y a eu chèque il aura peut-être quelque mal à toucher… J’y veillerai. Puis, se tournant vers Bernard, il lui dit :
— Quant à vous, monsieur Debrioux, il vous sera facile, n’estce pas, de prouver qu’il y a eu, de la part de M. d’Orsacq manœuvre frauduleuse pour mettre la main sur vos titres ? — Oui, monsieur le Juge d’instruction. Je puis dire à présent que la preuve m’en avait été envoyée par Mme d’Orsacq, laquelle l’avait trouvée par hasard. Mais je ne consentirai jamais à ce que la mémoire de M. d’Orsacq…
� — Ne craignez rien. M. le substitut et moi, nous nous sommes mis d’accord pour qu’on ne sache de l’affaire que ce qu’on n’en peut cacher. Il y a eu meurtre puis suicide, et, je le répète, l’action de la justice est éteinte. Je vous demanderai simplement de m’apporter le document qui vous met à l’abri de toute réclamation. Les deux magistrats firent une dernière promenade aux abords de l’eau. Comme ils arrivaient près de la première grotte, le substitut s’arrêta :
— Monsieur le Juge d’instruction, je ne me trompe pas en affirmant que vous avez hésité lorsque M. d’Orsacq a exprimé le désir de dire à sa femme un dernier adieu ? — Vous ne vous trompez pas, cher ami. — Vous avez donc pressenti l’intention de M. d’Orsacq ? — Oui… de même que M. et Mme Debrioux. — Et vous avez estimé qu’il ne fallait pas mettre d’obstacle à cette intention ? — En effet… Je n’ai jamais pu séparer, chez moi, l’homme du magistrat. Si j’ai commis une faute professionnelle, ma conscience m’absout. Cela me suffit. Il n’y avait pas, pour M. d’Orsacq, d’autre issue que la mort. II l’a compris. Tout est bien. Ils remontaient le cours de la rivière, et M. Rousselain soupira d’aise.
— Mais avouez, mon cher ami, que j’ai de la chance ! Ce drame commençait à prendre une envergure redoutable. Savez-vous combien le planton de gendarmerie a empoché de cartes de
� journalistes à la grille de la cour d’honneur ? Vingt-sept, dont aucune ne me fut communiquée. Consigne : le silence ! N’importe, j’allais être débordé. C’était la grosse affaire, la vedette pour moi, et, un jour prochain, ma nomination à Paris. La catastrophe, quoi ! Plus de tranquillité ! Plus de pêche à la ligne !… Et puis, v’lan ! un coup de théâtre qui arrange tout. Ah ! oui, je la classe, l’affaire, je la classe sans scrupule !
Il reprit haleine. Il faisait un temps doux, calme et parfumé. Un clair soleil s’ouvrait mille chemins à travers les feuilles des grands arbres, et se reflétait mille fois sur l’eau nonchalante.
— Oui, je la classe, répéta M. Rousselain, mais quelle journée, mon cher ami ! Et combien j’ai raison de dire qu’il n’y a que la passion qui donne de l’intérêt à la vie — et du relief à une instruction ! Lorsque la passion, comme dans le cas actuel, a suscité un drame, et qu’elle a exaspéré l’instinct jusqu’au crime, c’est elle qui expose en pleine lumière la solution de l’énigme. Mais jamais, mon cher ami, nous n’aurions rien compris à ce mystère, si d’Orsacq, n’avait pas accusé de vol son ami Bernard ! Certes, il ne savait pas alors que sa femme, Lucienne d’Orsacq, travaillait contre lui de concert avec Bernard, sans quoi il n’aurait pas eu l’imprudence de mettre le feu aux poudres. Mais, tout de même, pourquoi s’est-il risqué ? Uniquement par passion. Voilà un homme qui, dans un accès de folie, tue sa femme, un homme écrasé par le destin, et qui, au lieu de rester tranquille, se remet en chasse dans l’espoir absurde de démolir son rival et de lui enlever celle qu’il aime ! Faut-il être brûlé par un feu dévorant ! Et voilà, riposte inattendue, voilà Christiane qui entre en guerre, qui joue la comédie, invente un meurtrier, bref, engage une lutte à mort jusqu’à ce qu’elle finisse par nous livrer pieds et poings liés… qui ? celui qu’elle aime. Le substitut se révolta :
— Hein ! Que prétendez-vous ? Mme Debrioux aurait aimé ?…
� — Eh ! oui, affirma péremptoirement M. Rousselain, infaillible psychologue de l’âme féminine, eh ! oui, elle aimait d’Orsacq. Cette défaillance qu’elle a eue, une femme n’a cela que si elle aime, croyez-en un vieux routier ! Si d’Orsacq, au lieu de perdre son temps comme il l’a fait, avait voulu, à ce moment-là, il la cueillait comme une fleur, je vous en fiche mon billet ! M. Rousselain pivota sur l’un de ses talons et saisit le bras du substitut : — Il la cueillait comme une fleur, et tout demeurait dans l’ordre. Elle l’aimait ! vous dis-je. C’est de l’amour qu’il y avait dans la haine forcenée avec laquelle elle s’est retournée contre lui, la haine de la femme qui a la religion de la vertu et qui s’aperçoit qu’elle a flanché comme tant d’autres. Avez-vous vu tout à l’heure comme elle pleurait ? L’avez-vous entendue déclarer à son mari qu’elle veillerait cette nuit ? Amour passager, amour qu’elle reniera, qu’elle ignore peut-être, et que son mari lui pardonnera puisque rien ne fut consommé, mais amour tout de même ! Et c’est pourquoi le crime fut commis, et c’est pourquoi d’Orsacq et elle ont parlé devant la justice comme des possédés… des possédés qu’embrase le grand incendie de la passion ! Le pantalon de coutil jaune se tirebouchonnait de plus en plus autour de ses jambes, et les bras du bonhomme gesticulaient, prenant à témoins les fleurs, les arbres et le ciel. Le substitut l’observa avec surprise. S’apaisant tout à coup,
M. Rousselain dit : — Ne bougez pas, cher ami… Avancez la tête derrière ce massif. Vous les voyez là-bas, tous les cinq, qui boivent ? — Où donc ? — Sur la terrasse du jardinier.
Autour d’une table, qui portait cinq verres et deux bouteilles de vin rouge, le jardinier Antoine offrait à boire au ménage Ravenot, à Gustave et au brigadier de gendarmerie.
— Tout va bien de ce côté, murmura M. Rousselain, tout est selon la normale et la logique. Les quatre hommes ont goûté à la voluptueuse Amélie et demeurent dans l’enchantement et dans l’espoir. Ah ! délicieuse Amélie, jamais tu n’enfanteras la passion et le crime, toi ! Ton cou blanc et tes lèvres souriantes sont à qui veut les prendre. Pourquoi tuer ? Pourquoi donner tant d’importance à de si petites choses ? Ravenot ne s’y trompe pas, lui, et il reste dans la bonne tradition gauloise !