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III - Exception
Les appareils théoriques précédents sont approximatifs. Ils ne peuvent rendre compte entièrement des faits individuels. Le comportement spontané des individus invite à une interprétation ouverte de leur manifestation. Nécessaires à la compréhension des cas isolés, les théories d'accueil doivent pouvoir être révisées au lieu de les réduire.
1 - Les théories
La méthode structuraliste, bien qu'objective et déterministe, s'applique à l'analyse des phénomènes émotifs singuliers. La sémiotique structurale de Barthes et Greimas est suffisamment abstraite pour s'appliquer à de nombreux cas. Toutefois, les termes servant à interpréter l'effet produit par la forme des réseaux de signification : "tension" ou "décharge", restent approximatifs. La théorie n'atteint que la forme des cas particuliers, c'est-à-dire la manière dont la particularité agit sur une structure générale. Le structuralisme dégage les rapports formels exprimant ou provoquant des émotions : les réseaux, au lieu d'entrer en composition, entrent en conflit ou parfois convergent vers une chute. La tension psychique accumulée pendant le texte se décharge avec le rire. Le lecteur éprouve aussi une attraction jouissive due au suspense. Des manœuvres de diversion peuvent tendre à ajourner la fin d'un récit, voire même à l'empêcher. Un plaisir fétichiste des mots et de leur composition est alors éprouvé. La forme du texte engage des réactions émotives qui modifient son sens.
Les désirs trouvent dans la matérialité des mots une satisfaction qu'aucun plaisir ne pourrait réellement atteindre. Les mots, en vertu de leur double nature rationnelle et matérielle, constituent l'extension adéquate du désir. Le désir, qui motive l'expression, excède le réel, au point que le réel paraît ne jamais lui suffire. L'identité des mots n'atteint jamais l'unité du désir. Les désirs dépassent la réalité. Ils sont multiples et particuliers à chacun. Les désirs peuvent être nommés et ne jamais être réalisés. Le plaisir du verbe, à la différence des plaisirs du corps, est intimement lié au désir.
La volonté générale n'est qu'une abstraction du désir qui est en réalité singulier et fait, pour ainsi dire, corps avec chacun. Le désir s'apaise lorsque l'interprétation est libre et le sens démultiplié, alors que l'idée fixe du maniaque lui est un refuge onéreux. La pureté suppose l'extinction a priori du désir. Or, le désir, qui est dynamique, n'est au fond supportable que dans le mouvement. Le désir est premier et moteur pour le sujet. La volonté, rationnelle et impersonnelle, est un moyen de sa réalisation.
La vigilance à l'égard de l'expérience permet de ne pas en effacer le sens toujours inédit. Comme l'écrivait J.L. Vives en 1538, "les choses inattendues et subites touchent davantage et provoquent un rire immédiat et plus grand" (De Anima...). Le sens primordial de l'acte individuel ne doit pas disparaître derrière la vision théorique. Il importe de savoir faire rire la vérité. Un sens inattendu et surprenant peut être soudainement saisi sans que cela réclame d'effort. Le plaisir d'une telle intuition tient à l'aisance de son appréhension. La vigilance ne réclame par l'effort que requiert l'attention. La vigilance est la sensibilité à l'instant, une façon de se laisser surprendre. Vivre exclusivement dans l'effort de l'attention, c'est effacer le mouvement des choses derrière la théorie.
"La diversité sur terre des idiomes, écrit Mallarmé, empêche de proférer les mots qui, sinon, se trouveraient, par une frappe unique, elle-même matériellement la vérité. Cette prohibition sévit expresse dans la nature (on s'y bute avec un sourire qui ne vaille de raison de se considérer Dieu)". La polysémie autorise le jeu, à l'inverse du langage univoque de Dieu. L'expérience laisse envisager des zones de non-sens qui peuvent être perçues comme un néantir. P. Sollers illustre la formule heideggerienne "La richesse abyssale de l'Être s'abrite dans le Néant essentiel" par cette anecdote : "Quand les Allemands demandent à Picasso à propos de Guernica : C'est vous qui avez fait ça ?, ce dernier leur répond avec ironie : Non, c'est vous" (La Divine Comédie).
Le non-sens comique écarte artificiellement le bon sens pour évaluer les conséquences de son opération. Le comique est intentionnel. Les rapports spécieux et inattendus qu'il présente ne sont pas maladroits mais habiles. Le comique possède un fort potentiel heuristique. Ses exagérations indiquent parfois des états de fait jusque là inaperçus ou inavoués. L'habileté du comique ne repose pas tant sur l'absence de maladresse que sur l'imitation d'une maladresse féconde.
Le comique, s'il écarte l'émotion ou les sentiments, préserve néanmoins la raison qui le réclame. Il semblerait même parfois que, monstrueusement, ses non-sens rattachent la raison directement au sensations. La raison conserve alors le pli de son activité coutumière : une forme rigoureuse. Mais émancipée de la vie propre au moi, elle hallucine sans s'identifier à rien. Elle est alors rivée aux sensations, sans émotions ni conscience de soi. L'identification à autrui abolie, le sens moral disparaît. Le plaisir attaché au non-sens comique correspond à une apathie face au tragique, à une suspension de la faculté d'angoisser. Cependant, l'énigme que représente le non-sens appelle comme une réminiscence de la conscience morale transgressée. Le comique adopte un comportement impossible, insensible, indifférent ou borné qui néanmoins obéit à une logique propre et paradoxale. Contre le bon sens, le comique justifie l'impossible ; ce qui devrait scandaliser si le comique n'était pas en quelque sorte un acteur.
L'effet ironique ou cocasse d'une rupture de gradation provient d'une discontinuité, assimilable à une dégradation, dans une série ascendante : "Dans ses bras parfumés, le diable m'emporte. Il me soulève, je décolle, je pars... (elle frappe le sol au talon)... et je reste" (Les Bonnes). Dans ce passage emprunté à J. Genet, la prise en compte du contexte réel contraste avec l'élévation spirituelle suggérée par les mots. Le comique souligne l'écart entre le sens et le contexte. Ce qui est réel, bien qu'ineffable, ne doit pas échapper à l'attention. Le comique obéit à une logique propre et n'a de sens que par rapport à lui-même. Ses objectifs, à défaut de se contredire, sont souvent sans rapport avec le contexte.
J. F. Lyotard attribut à l'humour la vertu d'indiquer des vérités trop souvent négligées. L'ironie vise un sens idéal opposé au point de vue contextuel. Elle indique la limite du sens. L'humour exprime ce qui fait obstacle au jugement. L'ironie aspire à l'évidence tandis que l'humour rend manifeste l'absurdité. L'ironiste, insatisfait par les réponses qu'il reçoit, continue d'interroger l'opinion dans l'espoir de parvenir à une réponse définitive. L'humoriste oppose à l'ironiste l'exception qui, bien que triviale ou incongrue, tient lieu d'argument décisif. "Tandis que l'ironie est un nihilisme des significations, l'humour se tient dans l'affirmation des tensions. (...) L'humour n'invoque pas une vérité plus universelle que celle des maîtres, il ne lutte pas au nom de la majorité, en incriminant les maîtres d'être minoritaires, il veut plutôt faire reconnaître ceci : qu'il n'y a que des minorités" (Rudiments païens). La majorité figure l'unité du sens universel ; la minorité, la diversité des perspectives. Lyotard est manifestement du côté d'Aristophane. L'humour agit au dépend du savoir absolu. Il est vif, fin, ingénieux, léger, piquant et non spirituel, mystique, immatériel et abstrait. Les séries harmonieuses et la perfection sont suspectes pour l'humoriste. Il leur préfère les jeux de forces et les nœuds de contradictions.
"L'humour, pour J. Vaché, dérive trop d'une sensation pour ne pas être difficilement exprimable. Je crois, ajoutait-il, que c'est une sensation". Il est difficile de définir l'humour. C'est une sorte d'attitude. Il est qualifié de sensible parce qu'il est déraisonnable. Cependant, ce qui est spontané et inconscient n'est pas nécessairement affectif. L'imprévisibilité de l'humour témoigne de rapports hasardeux et spontanés. La spontanéité désigne l'ordre engendré sans intention délibérée. Elle pâtit du hasard et de la contingence. Or, le comique exprime une spontanéité en désaccord avec le sensible. Il peut être vif et sans émotion.
2 - L'observation
Un modèle explicatif est requis pour interpréter les phénomènes. Freud à construit sa métapsychologie à partir des modèles économiques, thermodynamiques et biologiques de son temps. La théorie lacanienne s'est ensuite inspirée du modèle linguistique structuraliste. La pensée doit se constituer des catégories qui soient conformes à un type de problèmes. Il existe toutes sortes de modèles selon les domaines d'investigation. La portée particulière des phénomènes ne peut être atteinte en produisant un discours automatique simultané aux événements. L'observation des faits est guidée par un certain nombre d'hypothèses. A. Breton admet que l'automatisme psychique pur ne prétend désigner qu'un état limite qui exigerait de l'homme la perte intégrale du contrôle logique et moral de ses actes (Anthologie de l'humour noir). La conscience supposant un arrière fond théorique, l'observation du comique doit s'appuyer sur la distinction des thèses philosophiques. Personne ne contestera l'emploi du terme "comique". Il est par contre difficile d'expliquer ce qu'est le comique. Il fallait pour cela comparer les thèses défendues à son propos.
Il serait exagéré de n'attribuer qu'au sujet la paternité de l'effet comique. La fugacité du comique, qui permet de bousculer l'ordre objectif et d'engendrer des monstres logiques, provient en grande partie de la situation qui le fait naître. Le comique réclame le sens de la réparti. L'agent rationnel n'est pas la condition suffisante du comique. C'est le rapport que l'agent, absorbé par sa logique propre, entretient avec différents contextes qui est comique. Le sujet permet généralement aux faits de constituer des événements. En valorisant certaines relations, il rend l'expérience sérieuse ou comique. Les événements ne sont pas en eux-mêmes comiques. C'est la façon d'y réagir qui l'est, la façon dont ils sont récupérés.
L'intention que le sujet a de faire rire n'est que partiellement à l'origine de l'effet comique. Certes, l'échec et la déception de celui qui n'est pas parvenu à faire rire témoigne de sa volonté ou de son désir initial de faire rire. Le comique révèle dans ce cas sa dimension médiate, théorique, stratégique et non délirante. Le comique semble souvent volontaire après coup. Il ne l'est franchement que dans la comédie. Les comiques sont généralement de fins observateurs et imitateurs de la spontanéité d'autrui. L'acteur comique simule la spontanéité du personnage qu'il interprète.
Il y a un rapport de ressemblance entre deux choses lorsque quelque chose rappelle une autre chose qui la précède. Une occurrence connote un type d'expérience déjà établi. La fleur vue rappelle d'autres fleurs. L'unité dans la conscience du donné avec ce qui le précède dans la mémoire introduit l'objet. Celui-ci est caractérisé par son atemporalité. Il s'applique à la fois au présent, au futur et au passé. L'odeur et la couleur de la rose perçue se rapportent à la rose en général. La conscience est issue de la superposition au présent de ce qui a été acquis spontanément. Les impressions sont ordonnées par rapport à un complexe d'impressions antérieures évoqué par l'expérience. L'objet est la synthèse spirituelle de certaines expériences en général.
L'évocation de l'objet peut également avoir lieu sans impressions, selon la seule exigence de la pensée. L'objet évocable, même lorsque aucun état de fait est donné, est absent. Quelqu'un peut penser à Liège ou à l'Atlantide. Le quotidien est lourd d'objets virtuels qui ne font pas l'objet d'une expérience directe. Mais dès lors que quelque chose arrive et qu'il est donné, ce qui précède ne peut pas ne pas s'y adjoindre pour former l'objet. Ainsi, tout ce qui arrive renvoie normalement à quelque chose qui le précède. L'objet de la conscience est en parti inactuel et peut donc ne pas se trouver présent. Cet objet stable n'est pas réel. Mais il peut envelopper des sensations actuelles pour rendre l'objet présent. La conscience naît d'un élargissement du temps. L'arrachement au présent le rend conscient. Le simple devenir d'une chose pour le sujet n'en fait pas un objet. L'humour est objectif car c'est un type de perception partagé et communicable à autrui.
Lorsqu'une chose ne rappelle rien, ce qui arrive alors est indéterminé. L'agent peut ne posséder aucun souvenir ou aucun universel qui puisse s'appliquer à ce qui arrive. L'homme confronté à une situation insolite peut être embarrassé, effrayé, stupéfait. Son attitude, pour un spectateur impassible, pourra sembler comique. L'objet comique n'est pas indéterminé mais original par rapport à l'appréhension normale d'un phénomène. L'échec du sérieux est tragique pour celui qui le subit, il est comique pour celui qui l'observe.
Aucun état de fait ne peut être donné sans que cela n'évoque quelque chose d'autre. Une illusion est une réponse psychique à une stimulation indistincte. Une ombre mobile, un phosphène, peuvent occasionner de fausses convictions, voire des hallucinations. La mise en rapport de ce qui arrive avec ce que cela rappelle est dans ce cas incorrecte. Le comique, lui, produit une illusion intentionnellement et rompt volontairement avec l'interprétation courante.
3 - L'effet
Le mot d'esprit est, selon Freud, une sorte d'impertinence émancipatrice. Le grossissement des traits naturels permet de transgresser la correction réclamée par la culture, c'est-à-dire de contourner le refoulement. Ce qui arrive ne rappelle pas nécessairement ce qu'il devrait. Un rapport poétique, grâce à un rapprochement inhabituel, laisse envisager un aspect inédit des choses. L'interprétation s'écarte alors du bon sens pour tenter d'en élargir les limites. Le comique n'est pas dénué de sens mais en possède trop. Le mot d'esprit est hybride, ses rapprochements rompent avec le sérieux des usages. Le comique nie l'unité du sérieux.
L'impertinence comique est la violation d'une règle, un faux pas, un détraquement de l'ordre attendu des choses. L'effet de surprise recommencé et inusable, l'hapax comique, trahit la structure la plus habituelle qui soit connue. L'événement comique constitue un fait individuel vivant. Il porte la marque de l'imprévisible, d'une rupture avec la règle qu'il ponctue par du vivant. L'organisation comique, bien qu'inattendue, est pertinente. Le comique propose une exception sémantique construite à partir du sens courant.
Celui qui introduit un effet comique exerce une influence dérégulante pour se faire connaître. Au lieu d'en rester au bon sens d'une activité anonyme, il oppose sa fantaisie au sens commun, comme Don Quichotte, inébranlable devant l'inaltérabilité de l'évidence. Le personnage comique s'oppose à la masse des anonymes sans susciter d'antipathie. Contrairement au personnage tragique, il est aisément compréhensible.
Joubert remarque que les passions ne sont pas propriétaires de leurs signes. Ce qui est évoqué se distingue de ce qui est donné, il est déplacé par rapport à lui. Un effet parodique, caricatural ou ironique est obtenu grâce à une évocation défavorable ou exagérée par rapport à un donné réel, comme par exemple avec l'emploi de la formule : "un bruit à réveiller un mort". Au lieu d'associer des concepts selon l'ordre courant, le comique effectue des rapprochements inaccoutumés. Ce qui est rappelé l'est métaphoriquement. En fin de compte, un donné évoque toujours quelque chose et, à défaut, quelque chose de faux ou de vraisemblable. Cette distorsion n'est pas spontanée mais occasionnée par quelque chose. Les mots et les concepts correspondent aux faits en vertu de certaines règles préétablies. L'expression évidente et littérale des choses nécessite d'abord la cohérence des choses entre elles.
Il faudrait pouvoir mener une méditation absolument immotivée pour atteindre l'évidence. Mais cette hypothèse est fausse. L'évocation est nécessairement plus où moins motivée et susceptible de distorsion. Le donné suscite un mouvement que Kant appelle sidération-lumière. Le comique souligne la présence d'éléments hétérogènes concomitants. Mais il justifie ensuite de façon artificielle la distorsion et le contraste. La contingence de l'évocation par rapport au donné justifie l'erreur et permet la recherche. Lorsque cette dernière aboutit à une évocation stable mais arbitraire par rapport au donné, elle est mythique et éventuellement tragique si elle conduit à modifier le donné lui-même. Mais lorsque cette évocation arbitraire s'avoue virtuelle, elle est plus aisément comique.
Le réel conditionne l'intellect et les images qu'il produit de la réalité. La tragédie illustre le caractère sidérant du réel. Le sérieux favorise une justification éclairée des phénomènes. Le comique traduit l'incompatibilité du tragique et du sérieux ; il souligne le rapport problématique du réel à son image et dément la croyance en une vérité absolue. La contingence de l'image par rapport à la réalité est tragique si elle en interdit l'accès ou entraîne une domination injustifiée. L'image est en revanche comique si elle offre une description atypique des choses.
L'impertinence comique vient de l'anormalité de l'évocation par rapport au donné. Celle-ci est engendrée de façon individuelle et contient un sens qui déborde celui du sens commun tout en lui restant attaché. L'absurde, le non-sens, l'abus d'usage, l'impertinence ou l'inconvenance peuvent être comiques. Le comique n'agit pas sur la réalité mais sur le sens qu'elle prend. Le sens comique, qui est particulier, se distingue du sens commun, qui est sérieux. Une rupture de modèle systématique ouvre une fenêtre dans la norme sur l'acte qui la pose sans cesse. La constatation de cette rupture, de cet obstacle, engendre à son tour une nouvelle norme qui est comme une figure de rhétorique par rapport à la grammaire. Un comportement comique sort initialement de l'ordinaire. Il peut cependant devenir moins extraordinaire, plus convenu, et constituer un classique. Le comique devient tout au plus distrayant une fois qu'il ne signifie plus rien de surprenant. A mesure que l'acte comique appartient au passé, disparaît derrière son produit et que le contexte est remplacé par le texte, l'œuvre comique intègre la norme commune. Le comique ne redevient vivant que réactivé par la modification de sa forme, c'est-à-dire à nouveau modifié.
Le nom propre d'une personne peut être remplacé par un nom commun. Les pièces de Molière s'attardent sur les traits de caractère des personnages. Elles s'intitulent Tartuffe, Le Mysanthrope, Le Bourgeois gentilhomme, etc... Le théâtre de Molière, d'après R. Escarpit, reste dans la lignée des comédies de B. Johnson, elles-mêmes conforment à la tradition classique du théâtre antique et médiéval "qui enseigne à n'utiliser comme personnage qu'un nombre limité de caractères-types (le fanfaron, l'avare, le menteur, le jaloux)" (L'Humour). Réduire la personne à un caractère n'est pas en soi comique. Le comique naît de la disproportion implicite entre le singulier et l'universel. La forme altérée de la personnalité réduite à un caractère dominant devient comique dans des situations qui réclameraient au contraire un caractère mobile et adaptable.
R. Escarpit oppose le théâtre de shakespeare "tout en individualité, en contingence", au théâtre de caractères ou d'humeurs tel que le conçoit B. Johnson. Ce dernier utilise la théorie de Théophraste (Caractères) pour la détermination et la définition des caractères types (le coléreux, l'atrabilaire, l'emporté, le flegmatique). Le fait qu'un individu incarne exagérément un caractère particulier paraît insensé. Le tragi-comique shakespearien, plutôt que d'insister sur la rigidité d'un caractère par rapport à la complexité des situations, présente des personnages et des intrigues dont l'exceptionalité contraste avec les conventions.
Les écoliers excellent dans cette pratique quand il s'agit de caricaturer les adultes qui sont sensés de leur servir de modèle. Les enfants rivalisent avec l'idéal que les adultes leur imposent. Leurs caricatures contestent le mépris des grands en les humiliant légèrement. Les noms communs qui leur servent de pseudonymes désignent des caractères impersonnels. "La sorcière", "le bouillon", "brioche", sont des personnages imaginaires qu'incarnent les membres du personnel scolaire. Le modèle et la caricature sont tous deux démesurés par rapport à la personne. Le modèle est conventionnel et idéal ; la caricature, virtuelle et frivole. Le nom propre s'accorde à la fonction officielle. Le prénom dénote la personne singulière. C'est la personne qui, dans le cadre public, n'est pas, comme dans le cadre privé, invitée à révéler sa personnalité propre, son opinion, sa sensibilité. L'impénétrabilité de la personne tient son homologue en alerte. La personne existe derrière la modèle qu'elle incarne. Ce modèle, une fois supplanté par la caricature, révèle son caractère lacunaire. Les actes individuels ne cessent plus d'être polysémiques.
Le comique des noms communs infantiles et le sérieux du nom propre de l'adulte sont également publics, tandis que le tragique des prénoms de personnes est privé. La société recommande l'usage du nom et du vouvoiement ; la communauté celui du prénom et du tutoiement. Or, le surnom agit par rapport au nom comme le nom par rapport au prénom. Si bien que le surnom se rapproche du prénom en tant que négation de sa négation. L'élève se trouve confronté à des individus adultes occupés à incarner une fonction. L'incapacité pour lui d'atteindre les personnes derrière la fonction le conduit à leur attribuer un nouveau titre souvent ridicule. Les noms suscitent des jeux de mots. Les enfants délimitent un périmètre propre à travers l'établissement de pseudonymes. L'adulte, dont le titre officiel est remplacé par un pseudonyme, est alors contraint, pour se faire respecter, de se montrer tel qu'il est. Il n'y a pas de réaction idéale aux brimades. Selon leur tempérament, les adultes réagissent différemment et trahissent leur véritable personnalité. Le pseudonyme n'est pas en lui-même comique. Mais il invite à ne pas confondre le nom avec ce qu'il désigne. Le nom propre attaché à la fonction officielle ne doit pas faire oublier le prénom et l'être fondamentalement anonyme qu'il permet d'identifier. Remplacer le nom propre par un nom commun souligne l'effet réifiant de la nomination. Les titres officiels évacuent la personnalité. Les personnes ont, dans la vie active, des attitudes parfois très différentes de celles qu'ils ont dans la vie privée. Cependant, pour peu que les choses deviennent comique, la personne commence à réagir de façon individuelle.
L'effet comique vient, non pas uniquement de la substitution du nom propre par le nom commun, mais de la coïncidence impossible d'un caractère archétypal subsistant et d'un individu existant. Une figure autoritaire se transforme soudainement en personnage plaisant. Le comique peut ainsi naître lorsqu'une situation apparaît subitement dans un contexte différent et qu'elle est déconcertante. Cette impossibilité se traduit, pour G. Bataille, en terme de "rupture" et de "dépression". "Le rire est l'effet d'une rupture dans l'enchaînement des liens transcendants, liens sans cesse rompus et renoués avec nos semblables. Le rire naît de dénivellation, de dépression donnée brusquement contre la prétention injustifiée à la suffisance" (L'Expérience intérieure). Réduire l'individu à une chose rappelle qu'il fut déjà réduit à une fonction. L'imagination, dans le comique, déborde en quelque sorte le cadre préétabli. Sa virtualité soulage de la rigueur de la réalité. Si le comique avait une réalité, il susciterait l'inquiétude plutôt que le rire. Car malgré tout, l'ordre du réel est sécurisant et ne peut être écarté sans inquiétude.
Contre l'impossibilité catégorielle pour l'individu de se conformer une fois pour toutes à un type, l'impulsion exercée par le comique adopte la forme du pour rire et constitue la matière du rire. La raison d'être de l'impertinence est de permettre à l'individualité de s'exprimer pour elle-même et non comme fonction d'un tout. Le pseudonyme révèle l'artificialité du titre, sa relativité par rapport au potentiel d'une personne. L'impertinence a certes des limites qu'elle ne peut ou ne doit pas franchir. Mais elle est justifiée lorsque les sujets ne supportent plus de réprimer une part d'eux-mêmes. Que cette région veuille être découverte, voilà un impératif bien légitime pour qui veut connaître la cause de ce qui l'oppresse parfois obscurément. Les penchants individuels sont inhibés à des fins collectives. L'impertinence est un moyen de préserver, pour employer la terminologie freudienne, quelque chose du "principe de plaisir" dans le "principe de réalité". Le comique est l'occasion d'un déchaînement précieux. Mais cette émancipation, parce qu'elle est virtuelle et subjectivement bénéfique, est rarement objectivement utile.
Par rapport à une expression neutre, sérieuse et objective, le comique est d'aspect accidentel. Il est expressif dans sa forme, celle du pour rire, du comme si, tout en exprimant une impulsion concrète et subjective. "Ma foi, écrit P. Valéry, la lecture, après tout, ce n'est qu'un va et vient de gauche à droite et qui vole de droite à gauche" (OC, t2, 355). Le comique libère de l'autorité du sérieux. Il n'a pas originairement de fonction ni de finalité abstraite. Le sérieux oppresse le sujet qu'il asservit à un contexte rigide. Le comique dénoue les liens qui limitent le déploiement de la spontanéité. Il développe le jeu des formes indépendamment de la fonction et permet de saisir des qualités habituellement négligées.
A quoi sert-il à l'enfant de créer des pseudonymes ? La caricature spontanée tend à forcer l'identité propre des personnes. Ou, plus précisément, elle questionne le rapport entre un individu et le grade ou le caractère qu'il a ou reçoit. L'enfant, avide d'atteindre la personnalité de ceux qui l'encadrent et de remettre en cause leur autorité, leur invente une identité nouvelle. En renversant un modèle autoritaire en une figure ridicule, l'enfant contraint sa victime à oublier son rôle officiel pour défendre son intégrité personnelle. L'existence propre d'une personne précède tout titre officiel ou arbitraire. Lorsqu'un titre est violemment attribué à quelqu'un, le sujet singulier acquiert la raideur d'un objet. Le sujet se voit attribuer de multiples titres ou pseudonymes possibles. D'une certaine façon, l'enfant rappelle que plusieurs sens sont toujours possibles et laisse intacte l'ouverture personnelle à autrui. "Le rire, selon la formule d'H. Michaux rapportée par Breton, fait abandonner les conditions de trop de contrainte" (Anthologie de l'humour noir). Le goût de l'absurde et de la caricature témoigne d'un esprit curieux et interrogateur, d'une défiance à l'égard des explications toutes faites.
L'inflation sémantique humoristique invite à interpréter indéfiniment les actes individuels. Le phénomène individuant est décrit en terme d'anomalie. Il s'agit d'une rupture, d'un dérèglement, tant dans l'ordre des faits que dans celui des raisons, par rapport à un modèle normatif. L'anomalie a pour effet sur l'observateur de lui faire reconnaître l'individu comme surgissant sur l'arrière fond d'un monde prédéfini et monotone. L'impertinence est cette anomalie agissante initiée par l'individu en personne. La singularité contraste avec une version du monde homogène. L'interprétation de l'individualité est inépuisable. L'anomalie est à l'impertinence ce que l'œuvre est à l'acte qui l'a produit. Ils convergent vers une source commune : l'individu. La liberté n'est pas seulement limitée par une totalité, par une structure coercitive conventionnelle ou naturelle, mais elle est également conditionnée par la valeur insubstituable de chaque individu. La liberté n'est pas la négation de l'harmonie mais la richesse de la vie humaine. La singularité déroge au principe d'ordre. L'expression individuelle appelle de multiples interprétations. Elle est sensée et son sens déborde les limites du sens commun. Celui-ci réclame au contraire une certaine économie de sens qui le rend monotone. Le sens commun tend vers un même but collectif. L'enseignement du sens commun est premier car chacun reçoit sa langue et sa place. L'individu a besoin de temps pour communiquer un sens qui lui soit propre à partir du sens commun et pour faire apparaître sa liberté singulière.
4 - L'impossible
Dans ce qui est donné, tout n'est pas rappelé, sans quoi ce qui arrive ne serait pas distinct de ce qu'il évoque. Ce qui ne se laisse pas réduire à tout ce qu'il rappelle et reste insignifiant est le particulier pur de l'instant vécu. Il y a toujours plus dans une impression que dans l'idée qui s'y adjoint. L'attention n'embrasse jamais la totalité des déterminations. La conscience est fermée à l'apparition toute entière des choses. L'attention s'en éloigne pour en détacher des aspects. La chose présente une pluralité de sens. L'habitude conduit à n'en considérer qu'un minimum. Elle désensibilise au bénéfice d'impératifs abstraits. Les hommes, dans le cadre de leur activité quotidienne, doivent rester aveugles et indifférents à de nombreuses choses pour atteindre leurs objectifs.
La conscience adjoint des éléments atemporels à ceux qu'elle a sélectionnés dans le présent pour les comprendre. La conscience est sélective. En dehors d'elle, il n'y a que des impressions dénuées de sens. Ceci explique qu'il faille toujours faire un détour par des sens possibles avant d'accorder un sens particulier. L'intellect anticipe l'expérience possible. Les jeux reposent fréquemment sur la capacité de prévoir les actes du partenaire. L'impossible ne peut être prévu. Mais lorsqu'une chose arrive qui semblait ne pas pouvoir arriver, elle est qualifiée de réelle. La réalité de l'impossible désigne une réalité qui ne possède pas, ou possède peu, de sens. Une réalité impossible n'est pas fausse mais insensée. Il est difficile de qualifier d'impossible des réalités autres qu'humaines. Les miracles et les catastrophes seraient qualifiés d'impossibles s'ils résultaient d'intentions incompréhensibles.
Qu'est-ce alors que l'impossible ? C'est ce qui ne peut pas être. Il n'y a pas d'image de l'impossible. Ce qui est impossible n'est pas réellement perçu. Car l'impossible n'est pas représentable. Il est figurable. De l'impossible, il n'y a aucune connaissance. L'impossible est seulement construit. L'image de l'impossible est donnée par celle de l'image de la limite du possible. Ainsi Dieu est-il suggéré par l'image du Christ, la mort par le cri du martyr du Très de mayo de Goya. Les choses fabuleuses sont des montages extraordinaires de choses ordinaires. Les figures éclairent les aspects des choses omis par le sens commun. "L'impossible, écrit G. Bataille, a besoin d'un possible à partir duquel il se dégage" ("Le rire de Nietzsche").
Il y a des choses ineffables qui ne peuvent être objectivement connues. La face cachée de la lune fut longtemps un bon sujet de fables. L'impression subjective sur ces choses peut être figurativement exprimée. L'impossible peut être rendu vraisemblable. Il y a des aspects de la vie qui ne se rapportent qu'à ce qu'éprouve un sujet et qui ne sont pas assez substantiels pour être facilement exprimés. Seules des images permettent de décrire des expériences comme la mort, l'amour, la peur etc... De même, certaines plaisanteries sont de véritables allégories qui rendent compte du vécu des hommes. La figure impossible résulte de la composition artificielle d'éléments réels. Elle n'acquiert de sens qu'en vertu des conventions métaphoriques. De sorte que l'impossible devient parfois vraisemblable. Le tragique exprime au contraire des choses qui, bien qu'invraisemblables, sont possibles. Mais sont qualifiées de drôles les choses impossibles rendues vraisemblables, les choses ridicules ou fantastiques lorsqu'elles sont spirituelles. Le comique justifie de manière sophistiquée des images en apparence insensée. C'est qu'il parvient à présenter quelque chose de réel à travers une proposition apparemment absurde. Cette liberté d'expression indique l'indépendance de l'action subjective par rapport aux choses. La démarche inverse consiste à exprimer le plus exactement possible la réalité.
La poésie apporte une expression que la rigueur scientifique interdirait. Il n'y a pas d'expression ni de noms pour des objets nouveaux. Il faut en inventer. Il faut pour cela se rapporter aux expressions courantes et les détourner de leur sens habituel. L'objet nouvellement nommé l'est par rapport à une analogie d'impression avec un autre objet et exprime quelque chose du sujet. Bien que l'imagination puisse effectuer la synthèse consciente de l'expérience, sa capacité à composer des idées dépasse ce que la nature et les conventions permettent d'exprimer. L'homme est capable de créer et pas uniquement, en s'effaçant derrière un processus naturel, d'engendrer.
Du possible, il y a toujours une image potentielle. Et l'image de l'impossible ne peut être que celle du moment où le possible est sur le point de s'éteindre. "Le rire, écrit P. Piobb, en tant que l'une des plus fastueuses prodigalités de l'homme et jusque dans la débauche, est au bord du néant, nous donne le néant en néantissement" (Le mystère des âmes). Le comique grossit les traits de la réalité à la limite du possible. L'image de l'impossible exprime davantage que ce qui est concevable. Elle atteint la limite de l'intelligibilité en devenant polysémique. Cette image n'est pas dénuée de sens, au contraire elle permet plusieurs interprétations possibles. Or, tous les êtres ne peuvent pas être déterminés par une seule définition. Donc, nier une définition revient à suggérer que d'autres définitions sont possibles.
L'image de l'impossible est rendue possible par celle de l'exception. Il y a une image de l'impossible au même titre que celle de l'exception est possible. S'il n'était pas possible d'avoir une image de l'exception, il le serait encore moins d'en avoir une de l'impossible. Le possible et l'impossible sont des images de l'exception. La négation de l'exception par son image possible est à son tour niée par une image impossible, ce qui a pour effet de restaurer la présence de l'exception derrière l'image.
Voici le seul moyen d'atteindre la limite du possible. Cette limite et celle où la possibilité n'est plus vraie. Cet état est atteint dans l'existence et non dans l'impossible qui n'est aucun état. Soit l'impossible n'est rien et il est vain d'essayer d'en parler, soit il n'est pas hors du temps et existe. Le possible hors du temps est l'absence d'exception. Mais il est vérifiable dans le temps. Le fait d'exprimer le possible est lui-même chaque fois exceptionnel. L'exception est donc la condition nécessaire du possible qui la nie. Exprimer l'impossible lui-même reviendrait à n'être ni dans le temps, ni hors du temps. Ce qui est déjà impossible en soi. L'impossible et le non-sens peuvent exister dès lors qu'ils n'ont pas de sens. L'exception en cause n'est pas un néant. Son immanence s'exprime par le jeu contre le sérieux qui est nominal et transcendant (les joueurs trop sérieux sont de mauvais joueurs). Le possible et l'impossible dépendent de l'existence. L'impossible souligne cette dépendance estompée par le possible. La légèreté reconduit semblablement à la vie que le sérieux a figée.
Si le possible est la négation de l'exception subsumée sous un terme général, l'impossible n'est pas pour autant l'exception elle-même. L'image de l'impossible se rapporte seulement à la possibilité pour l'exception de disparaître et d'interdire même le possible. L'image de l'impossible est celle de la négation du possible consistant en la disparition du fait qui rend vrai le possible. C'est l'équivalent concret du processus déréalisant par lequel un possible est évocable en l'absence d'un existant. Le possible nie la présence réelle de la chose pour lui attribuer une pérennité virtuelle. La fragilité de l'existence est restituée par l'impossible en tant qu'il nie le possible.
Les images du possible et de l'impossible sont virtuelles. Le possible remplace imperceptiblement l'exception. L'impossible rend visible le travail du possible et évoque l'exception retranchée. Cette image de l'impossible est plus rare que celle du possible qui est celle des représentations communes les plus stables. L'image possible est stable et commune. Une image plus rare atteint l'impossible. La différence entre les deux est graduelle : derrière le dit correct, logique et convenable se profile un non-dit, un sens second absurde, affectif et tabou. Toutefois, la norme change dès lors que la loi du genre peut être modifiée. Le non-dit est tout ce que ne dit pas l'expression usuelle. Mais un non-dit répété et repérable devient un dit à mesure que son emploi et son sens se précisent. L'impossible répété devient possible.
Le possible est donc la négation de l'exception en ce qu'il annule sa polysémie. L'impossible nie cette négation ; il nie l'univocité pour l'équivocité, laquelle illustre artificiellement la polysémie de l'exception.
5 - L'originalité
L'originalité consiste à introduire l'exceptionalité en altérant un modèle. L'individu apparaît comme un dérèglement. Mais celui-ci se justifie implicitement pour devenir acceptable. C'est ainsi que s'autodétermine la personne. Les signes matériels de son message s'inscrivent dans la culture. La liberté se donne comme œuvre et communique son originalité. Celle-ci doit pour cela être déchiffrable selon des règles. Sa composition doit être intelligible et reconnaissable. Une anomalie radicale n'atteindrait pas même l'absurde. Il faut une dérégulation explicite, une exécution clairement déviante de la règle pour que la liberté soit reconnue. Elle invoque la raison et toutes les raisons pour être partagée. L'échange est le terrain réel de la raison, son universalité s'y applique à fédérer l'infinité des cas. La cohérence des interventions publiques nécessite un engagement, une participation, une soumission. L'incohérence passe autrement pour un suicide social, une profanation égoïste. La liberté n'est pas l'abandon des règles ni même de la communication. Elle dépend d'une émancipation partielle, choisie et féconde. Elle n'est pas hors-jeu mais convainc de modifier les règles afin que l'inédit ne reste pas ignoré.
L'image de l'impossible jouit d'une exceptionalité en ce qu'elle laisse deviner un au-delà du possible. Et cette exceptionalité repose sur la personne qui est l'auteur de cette image. Selon P. Sollers, c'est une connaissance singulière que celle apportée par le rire. Il signale l'effet produit par l'image que propose un rieur dans le cadre d'un rituel horrible (funèbre ou sexuel). Le comportement exceptionnel du rieur amène à une prise de conscience inédite pour lui-même et pour autrui (Vision à New-York). L'image comique est impossible car son sens est indéfini et offert à plusieurs interprétations possibles. Le non-sens stimule l'imagination que le sens avait éteinte. Le rituel a pour fonction d'atténuer l'angoisse grâce au sens. Le rire tournant le rituel en dérision suscite le scandale en tant qu'il annule le sens proposé par le rituel. Le scandale est la forme que prend l'angoisse lorsqu'elle n'est plus annulée par le sens.
L'œuvre au sens large est l'individualité réalisée et dont l'impertinence se dégage sur fond de possibilité. L'individu puise dans l'expérience ordinaire les moyens de sa présentation à autrui. L'individu est pertinent dans son anormalité. Il a pour principe l'irrégularité, le renouvellement. L'effet qu'ont l'œuvre ou l'individu est spontanément analysable par un tiers comme occurrence d'art ou bien d'action. Il est appréhendé d'une manière qui peut être reconnue par tous. L'œuvre n'est pas davantage privée que l'objet. Seulement, elle reste sémantiquement insaturée et permet à l'individualité de se communiquer. L'œuvre est un moment de l'individualité. Elle est davantage un objet car elle n'est pas absolument individuelle, elle est stable et partagée. L'œuvre n'est cependant pas absolument un objet. Les individus qui l'abordent en sont pour ainsi dire les auteurs dérivés sans lesquels l'auteur original ne saurait exister comme tel.
L'ordinarité, sous sa forme logique ou conventionnelle, paraît préexister et subsister a priori. Le sens dépend de dispositions rationnelles et de conventions langagières. Bien que l'emploi des symboles puisse être source de jouissance, il est peu probable que l'art n'offre de plaisir que pour lui-même. La transcendance artistique, à travers autrui, réclame le respect des usages, la pertinence logique, et ce même lors des pires écarts de conduite. L'impertinence comique, son exceptionalité, se rapporte au régime ordinaire des actions et relève de la pertinence qui la fait découvrir. Sans logique, comment parler de monstres logiques ? Sans rationalité, comment évoquer la folie des hommes ? Sans la convenance verbale, comment faire le récit extraordinaire d'un rêve ? La reconnaissance d'un individu par la société est problématique. Il s'oppose au sens commun ; il est impossible et surchargé de sens jusqu'à ce que l'humour apparaisse lorsque l'exception se fait pertinente et appropriée. Il n'y a pas d'individus sans qu'une part de non-sens apparaisse par rapport au sens univoque et commun. Le comique, entre sens et non-sens, rend l'individu communicable.
