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IV - Propriété
La synthèse intentionnelle subjective par laquelle des éléments préformés interviennent dans l'acte cognitif ne peut être elle-même saisie. L'intériorité se connaît de l'extérieur. Il est impossible de décrire une émotion en propre comme un objet observable. Néanmoins, la mémoire permet au vécu de se rapporter à lui-même à travers le temps. Si le comique est un phénomène subjectif et si cette subjectivité peut être connue pour mieux comprendre le comique, cette connaissance doit néanmoins reposer sur des données objectives et communes.
1 - La personne
Un prédicat s'ajoute au sujet et non l'inverse. Il est correct de dire : "cette musique est forte" et non "ce fort est musique". La musique (objet) est identifiée comme telle avant d'être caractérisée en fonction de l'impression acoustique qu'elle produit sur celui qui juge (concept). Le bruit, bien qu'exprimant une impression, peut être qualifié d'assourdissant. Les adjectifs peuvent être substantivés et recevoir un nouvel adjectif. La distance entre le sujet et l'objet n'est pas effacée tant qu'un prédicat se distingue de son sujet. Lorsque le sujet attribut à l'objet une propriété, il lui adjoint un concept objectif réel ou fictif par un acte subjectif et particulier dont les motivations peuvent être innombrables. La musique est du bruit ordonné, perceptible et reconnaissable par tous bien qu'elle puisse être jugée assourdissante par certains ou entraînante par d'autres. Un prédicat est attribué au sujet dans le jugement et un rapport est supposé entre différents objets auxquels s'appliquerait le même prédicat.
Si quelque chose est amusant, alors il n'y aurait pas d'amusement sans cette chose. Le rire est généralement une impression provoquée par un objet : le risible. Personne ne commence par s'amuser de son propre amusement. Cependant, quelqu'un peut rire de quelque chose puis s'amuser d'autant plus qu'il se voit rire. La propagation du plaisir ludique, lorsque le comique ne scandalise pas, est rendue manifeste par le ton détendu qui suit un bon mot. Mais le sentiment comique est second par rapport à l'objet. L'émotion peut effectivement être distinguée de la conception à condition que cette émotion se rapporte à un objet intelligible.
Le rire peut lui-même devenir drôle. Dans ce cas, le sujet atteint au sublime. Il triomphe des passions qui affectent le moi. Ce sentiment comique est principalement endogène. Il ne dépend pas rigoureusement des sensations qu'impose l'objet. La sensibilité n'est plus ainsi l'unique source de satisfaction. Le plaisir comique ne consiste pas simplement en une jouissance sensuelle de l'objet. Il irradie le sujet indépendamment de son objet. Breton insiste de la sorte après Freud, à propos du comique, sur le noyau narcissique du sublime. Les sentiments subjectifs peuvent se maintenir indépendamment de l'objet. Le comique s'adresse au vécu non empirique et autonome. Certains souvenirs sont comiques et font même rire. Cependant, pour posséder du sens, une émotion doit pouvoir être rapportée, au moins indirectement, aux objets. De même, un prédicat n'a de sens qu'accordé à un sujet.
Le rire ne commence pas par le rire mais parce que quelque chose est drôle. Aussi, lorsque le même aborde l'autre, il ne saisit ni lui-même en train de saisir, parce que l'image qui accompagne l'affection n'est pas elle-même sensible ; ni non plus l'autre en tant qu'autre, parce que l'autre est pour le même sensation ou pensée et non l'autre en lui-même. Les sujets ne se connaissent donc eux-mêmes et entre eux que par rapport aux objets qui leur sont communs.
Même au sortir euphorique d'un songe ou avec le rire nerveux, une chose extérieure suscite le rire. L'émotion comique est causée par un objet. Comprendre cette émotion suppose l'analyse d'un objet commun aux rieurs. Cet objet intentionnel n'est pas privé, il n'est pas exclusivement enfermé dans un esprit. Néanmoins, à des stimuli et à des causes externes s'ajoutent des facteurs subjectifs qui accentuent ou diminuent la réceptivité comique. Ceux-ci ne peuvent être dégagés que négativement, comme étant ce qui échappe à la réification usuelle du donné. Pour autant, ils restent communs à toute subjectivité. Il faut déterminer pourquoi une personne rit pour que son rire ait un sens. L'émotion subjective et individuelle se définit négativement par rapport aux objets. Elle conduit à des jugements qui débordent la définition de l'objet. Un rire sensé peut être partagé par plusieurs rieurs possibles et possède donc une certaine objectivité. Cependant, le rire ne saurait exister indépendamment de réactions proprement subjectives. Le rire étant le mélange incongru de facteurs personnels et communs, il rend possible la liberté de s'exprimer.
L'expérience intersubjective opère une mise en abîme des médiations de l'expérience objective. L'expérience intersubjective conditionne la conscience objective mais n'est pas elle-même objective. L'être de l'autre, de manière apparemment paradoxale, est identique par essence à l'être du même en ceci que les deux ne peuvent jamais s'atteindre de façon purement objective. Le face-à-face abolit largement le mode d'approche objectif des choses. Les sujets révèlent à ce moment, avec leur autonomie, d'irréductibles différences. La distinction entre toi et moi n'est pas seulement une donnée des sens. L'expérience intersubjective rend compte de la façon dont la subjectivité échappe à l'objectivité sensible. Ce qui fait l'identité propre d'un sujet n'est pas perçu mais produit par une opération continue de la pensée. Il en va de même pour l'identité reproduite d'autrui. L'expérience intersubjective est naturellement problématique. L'objectivité consiste à ignorer et contourner délibérément cet obstacle en réduisant les différences. Les sujets s'entendent sur des conceptions communes avant de se communiquer leur point de vue. La connaissance que les sujets ont d'eux-mêmes ou des autres repose sur la façon dont chacun parvient à exprimer son point de vue sur l'objet.
L'homme ne se limite pas à son humanité abstraite. Il faut lui reconnaître le désir de s'exprimer, d'exister comme personne intelligible. Sa propre mise en valeur avec ce qui est signifié excède l'information dans la communication. La marque d'une ipséité survient dans l'échange. La personne apparaît. La communication n'est pas l'échange d'informations. Les informations sont des opinons figées. Or, le discours traduit l'exceptionalité de l'événement et le mutisme de la personne n'efface pas sa présence. Il faut pouvoir pointer la personne et l'activité conscient au-delà du modèle émission-réception. Un homme qui ne communique pas n'est pas personne mais bien un homme. Son hermétisme laisse toujours présager une conscience propre, une volonté qui laisse prévoir une foule d'actes possibles. Son désir fondamental est de sortir de soi, de s'objectiver pour et par l'autre. A moins d'un isolement accidentel, le silence dans la relation n'est pas nécessairement un échec dans l'extériorisation. Le silencieux est bien présent. Le rôle du partenaire passif dans le couple comique n'est pas négligeable. L'activité est le propre de l'homme indépendamment de son action. Etre présent pour une personne, c'est déjà agir. La communication entre les sujets excède la parole en acte et repose sur le potentiel rationnel de chacun lié au langage.
Il y a également une phénoménologie de la passivité dans le rapport à l'autre dont il est possible de rendre compte avec l'hypothèse d'un monologue intérieur, d'un semblant de dialogue internalisé. Dans ce cas, le corps propre est l'antidote de la schizophrénie et le cerveau le substrat de l'unité des réminiscences entre elles. Le sujet peut considérer des propositions contradictoires. Face au possible, sa liberté est intacte. Dans la liberté créatrice le semblant de dialogue avec soi-même à lieu sans dissociation. Dans la réflexion pratique qui l'accompagne, le sujet dialogue avec sa propre archéologie mnésique. Il ne suffit de supposer la disposition rationnelle d'un sujet. Il faut en outre concevoir le dialogue avec soi-même qui fait toute la consistance du vécu de la conscience personnelle.
Les stoïciens diront que le sujet se croit libre parce qu'il ignore comment il est déterminé. Mais de telles déterminations ne suffisent pas à rendre compte ne serait-ce que du fait même d'une telle affirmation. La conquête scientifique, la maîtrise de l'univers, sont optionnels. En plus de surmonter son ignorance chacun veut témoigner de son individualité, de ses sentiments propres, et se faire comprendre. En cas de réussite, il se connaît mieux lui-même, il acquiert la conscience diffuse de l'identité reconnue par les autres. Son autonomie est relative à ce savoir de soi. L'animal politique attire l'attention sur lui, renouvelle ses apparitions publiques, informe les autres de ce qui le distingue. La tâche d'enquêter sur des vérités singulières n'est pas moins noble que celle de la recherche d'une vérité universelle. Car connaître autrui, c'est être attentif à la singularité d'une conscience réfléchie et insubstituable ainsi que savoir l'inviter à se manifester. L'accomplissement du sujet dépend de la possibilité pour lui de se rendre cohérent pour lui-même, ce qui réclame la confrontation à autrui et, sur le même modèle, à soi-même.
Ce qui différencie chacun des autres n'est pas uniquement son aspect extérieur ou son action. Dans le face-à-face, un contenu est donné : la personne. Pour cela, l'identité propre sert à élaborer l'identité d'autrui, tout comme le même s'identifie à autrui. Dans le face à face, il n'est plus question seulement de se confronter aux propriétés physiques des choses. Ce n'est pas uniquement le souvenir de faits matériels qui restent en quittant ses proches. Les uns et les autres ont fait de l'esprit. Les esprits furent stimulés, les pensées exposées avec souvent un refus, une critique du monde habituel ou souhaité. Chacun fut amené à reconnaître, au moins implicitement, le point de vue de l'autre. Chacun a cherché à s'imposer à l'autre et à se distinguer de lui. Les sujets y sont parvenu en se positionnant par rapport à un monde commun. En fin de compte, les membres d'une assemblée existent comme individus par rapport à ce qui est commun à l'assemblé.
L'individualité est le fruit d'une contrariété. Le comique permet l'usage légitime de l'esprit de contradiction. Le sujet qui se voit imposer des choses répond. Il existe lorsqu'il affirme sa différence, par esprit de contradiction. Il s'impose à l'autre en lui arrachant un rire, en lui opposant son propre rire. Les enfants savent ainsi éviter la brimade en faisant rire leurs parents. Ils apprivoisent ceux qui participent à l'empathie du rire. Le meilleur moyen, c'est de les prendre par surprise, de s'improviser soudainement comique. L'humour n'est pas insensé mais partagé. Particulièrement expressif, il stimule l'imagination de chacun. Il est en cela une activité proprement humaine. Le point de vue des membres d'une assemblée détermine le point de vue de l'assemblée en général. Ce point de vue n'est pas neutre mais incline dans le sens de certains membres plutôt que d'autres. Dans ces conditions, le point de vue de l'assemblée peut être subitement modifié lorsqu'une personne parvient à la faire rire.
Dès lors qu'une régularité apparaît dans la relation de l'homme au monde, cette structure sous-jacente du rapport général du même à l'existence délivre le sens fondamental de la vie. C'est la façon dont la vie est vécue par l'homme qui confère son sens tragique au comique et comique au tragique. Les faits objectifs sont subjectivement vécus de différentes façons. Le vécu comique est facilement partagé ; celui tragique atteint chacun plus intimement. Le comique libère du tragique en le réconciliant avec l'expérience commune. L'absurdité apparente des choses ne fait plus l'objet d'une expérience solitaire. Le comique rétablit la vraisemblance des faits pour autrui. Ce qui rend à chacun la vie moins inquiétante.
Ce qui est susceptible d'être drôle est connu. Il y a un sens de la vie qui précède l'humour et qui peut être reconnu. De nombreux obstacles jalonnent le rapport au monde et aux autres. Les contradictions sont vécues comme de plus ou moins grandes tragédies et, en second lieu, comme plus ou moins comiques par rapport au tragique et au sérieux. La nécessité du comique repose sur le tragique. Si le sérieux est le moyen du comique, la fuite du tragique est sa fin.
L'humour, dit Breton, à la lecture d'Ubu, permet d'écarter la réalité en ce qu'elle a de trop affligeant. L'homme, dans la tragédie, est aliéné au monde ; tandis que dans le comique il transfert son esprit au monde, il habille le monde de son esprit. Le comique n'a de fonction que par rapport au tragique.
Le comique se distingue des formes d'humour passives et contingentes. G. Apollinaire distingue deux approches du comique. La première consiste à faire de l'humour, à avoir du goût pour cela, tout en restant aliéné au tragique. Faire de l'humour dans l'intention précise de divertir son auditoire revient à agir sérieusement. La seconde, qui consiste à mettre son humour dans la vie, accomplit un véritable transfert de l'esprit vers la matière. Il y a donc deux sortes d'humoristes : certains cherchent manifestement à faire de l'esprit et jouent avec les mots sans grand effet ; d'autres ont une personnalité insolite et des manières plaisantes. Le même homme peu d'ailleurs parfois pratiquer un humour artificiel et parfois faire preuve d'un humour naturel. L'humour ne doit pas sembler laborieux mais spontané même s'il est réfléchi. Le comique simule le plus souvent une certaine spontanéité ; il en joue au lieu de la subir. Mais lorsqu'il reste trop visiblement aliéné au tragique, il ne parvient pas à communiquer la légèreté comme il conviendrait.
Les consciences tragique et comique s'excluent-elles mutuellement ? L'échec du comique artificiel est tragique, il rend ridicule son émetteur et n'attire l'attention que sur lui. Le comique réussi parvient à faire oublier le sujet de l'énonciation, ainsi que l'énoncé lui-même, pour son objet. Tragique et comique ne sont que des équilibres différents d'une même relation au monde. La positivité du comique réside dans l'activité créatrice du sujet. Le comique inclut le tragique et le dépasse.
Freud parle de déplacement dans l'humour de l'accent psychique du moi souffrant, infantile, risible, au surmoi grandiose, protecteur, condescendant. L'humour transmet le sentiment d'une délivrance extraordinaire et souvent absurde. Le dépassement du moi par le Surmoi délivre un aspect différent de la personnalité du sujet.
En ce qui concerne l'ironie, elle semble davantage proche du tragique. L'ironie conserve une part d'inquiétude, d'attachement au monde. Cette idée fut également celle de Kierkegaard. L'ironie est un moyen de pratiquer le comique. Le comique est dans ce cas une manière d'utiliser l'ironie différente de celle des philosophes. L'humour et l'ironie témoignent de l'action consciente contre le déterminisme. L'ironie réclame l'effort volontaire d'échapper à l'affect concret. L'humour, plus spontané sans être absolument involontaire, juxtapose artificiellement l'affect et l'intellect abstrait. Il est davantage l'œuvre de l'imagination que de la raison. L'humour et l'ironie sont deux modes d'activité intellectuelle. Tandis que l'ironie reste proche du sérieux, l'humour et, plus globalement, le comique ne se laissent pas entraver par le sérieux.
2 - L'observateur
L'agent comique est passif en ce sens qu'il est soumis à des déterminations contextuelles et que ces déterminations ont en partie la propriété d'être perçues. L'agent agit, non pas uniquement parce que ce qu'il fait répond à sa volonté, mais aussi parce qu'il est l'élément principal d'un état de fait et que sa présence agit sur l'environnement autant que celui-ci agit sur lui. L'enfant n'a pas toujours la volonté que lui prête l'adulte d'éviter la brimade. Sa défense comique est spontanée. Cette volonté lui est attribuée à tort parce qu'il s'affirme comme être singulier contre la volonté de l'adulte. Un agent est pour lui-même actif en fonction de sa volonté. Mais, pour un autre, il est actif dans la mesure où il constitue le noyau d'un état de fait.
L'activité volontaire n'est qu'un mode particulier d'activité. L'agent est simplement le centre d'un événement. L'agent est celui à qui une action peut être attribuée sans que cette action soit obligatoirement voulue. Il est donc positivement déterminé par la synthèse des déterminations qu'il opère. Cette synthèse de l'agent a lieu qu'un observateur reconnaisse ou non ses actes comme volontaires. Il est parfois difficile de déterminer si un agent est pleinement volontaire. C'est pourquoi la notion d'agent est préférable pour désigner un être sans avoir besoin de préciser si son action est spontanée ou volontaire.
La volonté est dévaluée par rapport à la passivité initiale du sujet soumis à ce qui l'environne. Etre comique signifie soit que quelqu'un se trouve soi-même comique soit qu'il est perçu par quelqu'un d'autre comme comique. La maladresse peut ne pas paraître comique au maladroit et lui être désagréable, tandis qu'elle fera rire quelqu'un d'autre. La colère ou la crainte peut apparaître après coup comique au contact de ceux qui rient. Le comique est volontairement maladroit. Mais il arrive que le ridicule soit rendu comique lorsqu'il semble avoir été voulu. Le comique apparaît lorsque l'activité d'un agent est ou paraît volontaire.
Comment distinguer la volonté d'un sujet de l'ensemble de ce qui le détermine ? Cette question épineuse invite à considérer la possibilité pour un agent libre de médiatiser les déterminations causales du monde. Breton, parlant de Picasso, affirme que le cubisme exprime la volonté de faire passer l'objet du particulier au général, de supprimer le détail anecdotique. A ce titre, le cubisme s'apparente à l'humour envisagé comme un moyen de surmonter les accidents du moi. L'œuvre de la volonté est abstraite. Or, l'abstrait n'est pas proprement comique. Il ne l'est que mélangé au concret. Le comique mêle le sacré et le profane, le savant et le populaire. La volonté est déterminée en tant qu'elle adhère au déterminisme empirique et respecte les conditions logiques. Elle est libre lorsqu'elle joue avec ces déterminations et non lorsqu'elle annule l'une ou l'autre.
L'observateur est dans l'environnement proche de l'agent. Mais seules sont considérées par l'observateur les déterminations ou impressions potentielles qui se rapportent à l'observé, c'est-à-dire à l'agent. Le sujet comique est reconnu comme tel au terme d'un jugement. Ses traits comiques sont autant d'aspects saisissables par un observateur. Sans quoi il ne pourrait attribuer de propriété au sujet sans se méprendre. Le comique naît de la situation où un agent est en rapport avec un observateur. La valeur de l'un et de l'autre dépend, dans la situation comique, de leur relation. C'est grâce à l'observation qu'un agent est jugé comique ou sérieux.
L'observateur agit en attribuant à l'agent le prédicat qui lui convient. L'observateur est donc défini comme une personne observant l'agent et capable de porter un jugement à son propos. Pour cela, l'observateur doit être en présence de l'agent et attentif à celui-ci. Les erreurs d'interprétation invitent à distinguer l'agent de l'observateur. Connaître cette distinction conduit à simuler ou à jouer. Il suffit pour cela d'agir volontairement sur le contexte réel des actes observables. Le comique est relatif à l'interprétation par un observateur des actes d'un agent. L'acte apparaît comme une combinaison symbolique intelligible pour un tiers. Son interprétation consiste à déterminer le sens des actes de l'agent.
Comment l'observateur a-t-il le pouvoir de juger l'agent correctement ? Une personne juge une autre qui attire son attention. Il arrive qu'en l'absence d'une expérience directe, celle-ci se rapporte à des témoignages. Le dispositif d'observation type requiert un agent remarquable par son apparence ou par le jugement qui est porté sur lui. Tout jugement le concernant concerne des actes ou des aspects significatifs pour l'observateur. L'observateur commet une erreur de jugement lorsque ses observations ou ses conclusions sont fausses. En revanche, les erreurs comiques sont volontaires ; elles ne sont pas vraies ou fausses mais sont fictives et imagées. Le comique ne livre pas la vérité mais présente le vraisemblable. Le jugement par lequel l'observateur analyse les actes de l'agent est faux s'il ne reconnaît pas que le comique feint d'être ridicule ou scandaleux. Le comique n'a lieu que si l'observateur reconnaît avec certitude le jeu auquel se livre le comique.
L'improvisation libre doit se détacher d'un fond d'où l'on puisse juger de l'improvisation suivant les modèles qu'elle emprunte. Le comique relève de procédures répertoriées, il respecte des figures dont il conserve et actualise les propriétés amusantes. Il perpétue les plaisanteries réussies, les renouvelle jusqu'à parfois renouveler le genre et prêter son nom à de nouvelles formes d'humour. Le comique, en tant qu'acte volontairement étrange, répond à des règles grâce auxquelles cette étrangeté est jugée comique. Le comique possède une structure stable qui rend compte du sens général de cette notion. Toutefois, le modèle du comique est susceptible d'être modifié pour ne pas limiter la possibilité des occurrences comiques. Quelque soient ces modifications, le potentiel surprenant du comique ne saurait disparaître sans que disparaisse le comique.
L'innovation est jalonnée d'embûches, l'originalité ne va pas sans une certaine arrogance et sème plus souvent le scandale qu'elle ne récolte l'éloge. Le comique originairement se détache de la norme, de la nécessité des choses ou des conventions linguistiques et comportementales, sans pour autant quitter leur perspective. Le comique ne reste pas sans effet et garde suffisamment de lien avec le sérieux pour entrer en conflit avec lui. L'acte par lequel le comique s'impose est parfois réprimé. Le comique ne fait alors pas rire, il échoue, tout comme le sérieux peut manquer d'instruire correctement.
L'individu actualise diverses figures conventionnellement instituées. Mais, en dépit de son éducation, il reste naturellement original, insubstituable, indocile ou arrogant ; il conserve normalement son esprit de contradiction. L'individu se distingue par son originalité et reste identifiable par son intelligibilité. Il n'acquiert son autonomie qu'à partir d'une hétéronomie fondamentale et grâce à son appartenance à plusieurs familles. Il s'affirme contre la loi, en vertu de la loi, sous peine autrement de ne pas être entendu. Le comique est donc l'occasion de faire connaître l'originalité. Il est suffisamment fidèle aux interprétations courantes pour être partagé mais dégage un parfum de scandale paradoxalement respectable en raison de l'autonomie qu'il manifeste.
La notion de propriété psychique dénote moins une activité réflexive qu'une relation intersubjective. Une éducation identique pour tous n'implique pas un discours commun à tous. Auquel cas l'enseignement serait le même depuis toujours, il n'y en aurait pas. Le savoir procède de la recherche et de la participation de membres distincts. La traversée du temps par les civilisations a bénéficié du relais des meneurs et des suiveurs. Elle combine les inégalités, les nivelle dans le savoir, sans jamais se figer dans l'homogénéité. La propriété psychique découle de l'activité symbolique singulière qui suppose des croyances et des dispositions générales culturellement acquises. La propriété personnelle est mixte car elle consiste en un entrelacs de propriétés communes. Mais le sujet peut s'autodéterminer comme n'étant pas identique à un autre et trouver dans cette différence la condition de sa liberté.
Un sujet, pour devenir l'objet de sa propre pensée, doit pouvoir considérer sa personne de l'extérieur, comme un autre à la troisième personne. Devenir conscient de son propre comique, c'est vivre une expérience, éprouver quelque chose au fait d'être comique. C'est une conscience vécue qui n'est pas celle sérieuse de la fonction du comique ou de la catégorie à laquelle il appartient. L'émotion qui s'attache à cette conscience esthétique provoque un sentiment de plaisir. Elle peut se substituer à une émotion préalablement désagréable et, par conséquent, opposée pour permettre de rétablir un équilibre fonctionnel des sentiments et mettre du baume au cœur. Celui qui se trouve comique se perçoit lui-même de façon comique, comme s'il adoptait après coup le regard d'un autre. Le sérieux est lié à la contrainte fonctionnelle de l'individu. Le comique encourage plutôt la générosité du rapport interindividuel. Le sujet, pouvant admettre qu'il est en général comparable à autrui, intègre les points de vue possibles d'autrui pour s'autodéterminer. Il se détermine objectivement comme comique dans la mesure où il est possible pour lui de se considérer soi-même comme un autre.
Ce qui vaut pour un autre peut valoir pour soi-même. Ce principe de charité joue également pour l'observateur, lorsqu'il perçoit l'expérience d'autrui comme pouvant être la sienne propre. Le comique propre, en fin de compte, est le résultat d'une identification réciproque de l'agent et de l'observateur : l'agent intègre le point de vue de l'observateur, de façon fictive, pour former les données objectives correspondant à ses propres impressions ; l'observateur tient compte potentiellement dans son jugement de l'impression ressentie par l'agent sans l'éprouver lui-même. Il partage en imagination ses émotions. Les impressions réellement ressenties par l'agent sont décelables par un observateur. Il dispose du répertoire commun d'émotions possibles. Ce travail interprétatif engage l'imagination de l'observateur. La propriété d'un agent n'est donc compréhensible qu'en tant qu'elle peut être observée.
L'art s'adresse à l'imagination davantage qu'aux sens. Il simule sur le mode virtuel différentes impressions. Se mettre à la place d'autrui demande de l'imagination. Chacun peut grâce à elle considérer ses actes propres indépendamment de ce qu'il éprouve ou au contraire imaginer des émotions qu'il n'éprouve pas. L'art sollicite l'imagination. Les réactions émotives aux fictions sont courantes. Toute émotion née de l'imagination pourrait presque être qualifiée d'artistique.
L'observé peut se représenter sa propre attitude au point d'imaginer comment l'interpréter. Le comédien suit et imite un modèle. Ce modèle subsiste entre lui et le spectateur. Un modèle s'impose pareillement entre agent et observateur, qu'il s'agisse ou non de la même personne. L'imagination permet de compatir aux émotions d'autrui sans les éprouver ou permet au contraire d'atténuer ses propres émotions. Elle se réfère, comme l'art, à des modèles communs. En art, comme ailleurs, les erreurs d'interprétation, c'est-à-dire la confusion des modèles de référence, est désastreuse. De même, le comique échoue lorsqu'il est pris au sérieux, lorsque son comportement semble ne pas avoir été simulé. Une figure comique indique préalablement sa virtualité et ne doit pas être pris pour un modèle sérieux, à peu près au même titre que le mythe ne doit pas être confondu avec la science.
3 - Le spectateur
Le comique dissocie la forme et le fond en vertu d'une transgression des usages. Il met fréquemment en scène le mensonge et la machination. Seulement, le comique ne cherche à tromper personne. Il rompt avec l'usage uniquement à des fins expressives. Par rapport au sérieux, le menteur dissimule tandis que le comique simule pour montrer davantage. Le comique ne dissimule rien par le moyen de son expression. Il ne fait que simuler en exprimant plus qu'il ne faudrait.
Une scène du film La Gueule de l'autre interprétée par M. Sérault pourra servir d'exemple. Le spectateur perçoit un événement dont les éléments lui sont connus : un agent et un magnétophone placés devant un auditoire. L'auditoire ignore la présence du magnétophone. Le spectateur, comme l'auditoire, observe un homme sur la scène en train de discourir devant un microphone. Seulement, des deux seul le spectateur sait que la voix de l'orateur est présonorisée et que la micro ne fonctionne pas. L'auteur et le spectateur, à la différence de l'auditoire, sont omniscients. Le plaisir comique tient à ce privilège par rapport à l'acteur. L'auditoire est un ensemble de témoins fictifs qui feignent d'être leurrés par l'agent comique. Les témoins réels sont des spectateurs conscients que l'auditoire fait semblant d'être leurré.
Comment ces éléments fonctionnent-ils pour créer un effet comique ? Les accidents particuliers de l'agent sont visibles, ceux du magnétophone sont audibles. La différence entre les deux, connue du spectateur, n'est pas perçue par l'auditoire. Mais les phénomènes sont suffisamment clairs pour être distingués par le spectateur. De plus, le spectateur a été préalablement informé du trucage. La simulation est suffisamment grossière pour être devinée. Cependant, les comédiens figurant l'auditoire doivent faire semblant de ne s'apercevoir de rien pour appuyer l'effet comique. Le spectateur est conscient du rapport véritable unissant l'audition et la vision ; tandis que l'auditoire reste victime le plus longtemps possible du subterfuge. Le phénomène comique est interprété comme tel dès lors qu'il ne peut être pris au sérieux comme le dupé prendrait le menteur au sérieux.
Les accidents particuliers de la scène exemplifient des accidents universels distincts : ceux particulier de l'agent exemplifient celui universel d'un politicien et ceux du magnétophone, celui de la voix du politicien (ce qui est saisissable par tout observateur à l'occasion du même phénomène). La mise en scène comique enrichit l'expérience ordinaire de manœuvres spécieuses. Le comique agence les signes concrets de façon à les rendre équivoques et encourage les solutions imaginaires. La fiction comique consiste ici à jouer à être un faux politicien en adoptant son comportement à la voix du vrai politicien du film.
La caricature, comme le note Bergson, grossit le trait jusqu'à effacer la particularité d'une personne. Celle-ci devient une chose sans âme, sans vie, sans grâce. Le politicien se révèle être un imposteur tant son imitation adhère avec raideur à son modèle. La caricature fait d'un être singulier et problématique un objet immédiat de l'intuition. L'activité comique consiste à grossir les traits réels de façon visible de sorte que l'identité caricaturée devient fausse par rapport à l'identité réelle de l'être caricaturé.
Le quotidien se nourrit d'évidences. Le connu se superpose spontanément à l'inconnu. Cet assemblage vole en éclat quelquefois lorsque le comique trahit un désaccord entre les croyances et les faits. La caricature fige son modèle. L'être devient anormalement qualifié. Son caractère problématique disparaît derrière un savoir inconditionnel et virtuel. La démesure de ce savoir l'annule comme tel. La démesure consiste à traduire la disproportion visible entre l'attribution d'un caractère à quelque chose et le caractère réel de cette chose.
Survient enfin, non pour l'auditoire mais pour le spectateur, le comique de situation. Car le spectateur connaît le subterfuge : le politicien n'en est pas un et la voix que lui prête le magnétophone est celle du vrai politicien absent pour l'occasion. Si bien que le spectateur rit de la grossièreté du doublage du faux politicien. Il rit surtout lorsque le magnétophone commence à se détraquer. Pour le spectateur conscient de tous les éléments, le comique est évident. Il perçoit la feinte de l'orateur et la crédulité de l'auditoire. Le premier s'efforce d'effectuer un play-back sans qu'on s'en aperçoive ; le second, ignorant la feinte, identifie l'homme et la voix, persuadé d'avoir affaire au vrai politicien. L'état de fait comique, pour le spectateur, est l'orateur simulateur et son auditoire comique, c'est-à-dire la scène interprétée par les acteurs.
L'imposteur essaie de dissimuler son doublage malgré les ratés du magnétophone. Tant que l'auditoire ignore la supercherie, le comique dure pour le spectateur omniscient qui, lui, n'ignore rien. Le faux politicien, s'il s'était mis à la place de l'observateur, aurait très certainement ri de lui-même. Toutefois, ne pouvant pas le faire devant son auditoire, le spectateur rit de plus belle. L'agent étant embarrassé sans pouvoir le montrer ni même en rire, le spectateur a songé (sans l'éprouver lui-même) qu'il eut été tout autant embarrassé s'il avait été à la place de l'agent. Le spectateur, n'étant pas directement impliqué, rit. La position de l'orateur est au contraire oppressante. Or, l'irréalité de la scène n'a rien de tragique. Le spectateur partage à peine l'embarras de l'orateur. Le comique est conditionné par la conscience d'échapper à quelque chose de désagréable. Le spectateur est d'autant plus libre de rire que celui qui le fait rire, à savoir l'acteur qui simule le faux politicien, ne pâtit pas non plus réellement de la situation.
Le comique se dégage d'une culture partagée. La pratique d'un agent est perçue comme théoriquement comique par un observateur. Soit l'observateur trouve l'agent comique sans que celui-ci ait la même opinion, comme dans le cas ci-dessus ou dans celui d'un mauvais tour ; soit l'agent se trouve lui-même comique sans que l'observateur soit de cet avis. Les problèmes descriptifs et prescriptifs du comique naissent des rapports d'opposition ou de congruence entre la pratique d'un agent et la conscience théorique du comique pour l'observateur ou l'agent lui-même. L'agent comique l'est volontairement, tandis que l'agent ridicule n'est comique que pour l'observateur. C'est pourquoi la raillerie est inique. La valeur du comique est moindre lorsque seul l'observateur trouve l'agent comique. Le comique acquiert sa valeur lorsqu'il est partagé par l'agent, même si celui-ci est contraint, pour tenir son rôle, à ne pas laisser paraître sa gaieté.
Ces indications doivent permettre de déterminer en quel sens une personne est comique ou exprime quelque chose de comique. Lorsqu'un acte est qualifié de comique, il se peut que l'agent l'ait vécu comme tel immédiatement ou non. Si la conscience de son propre comique est antérieure à l'acte, il est délibéré ; s'il est postérieur, il est involontaire. La conscience ou non de soi permet de distinguer la volonté de la spontanéité. Les actes sont conscients avec la première, inconscients avec la seconde. Or, le comique aime à simuler sciemment des actes inconscients. Le comique est meilleur lorsque l'agent comique est conscient de son propre comique même si son comportement n'est pas entièrement délibéré.
Lorsqu'une personne est comique, elle exprime le comique pour un observateur. Sans observation, il est impossible d'être comique. Car le comique naît du jeu des apparences et de distorsions entre le fond et la forme. Le mot d'esprit, par exemple, efface le locuteur pour l'épaisseur des mots qui deviennent autonomes par rapport aux choses. Le mot d'esprit laisse donc envisager comme une seconde personne, un autre aspect implicite de la volonté. L'artifice ludique du comique, comme celui de la prestidigitation, s'adresse à l'observateur. Il apparaît, par exemple, avec le contraste entre un comportement et une parole. Plus généralement, il naît, avec le second degré ou l'ironie, de l'opposition entre la performance et le sens. Pour que le jeu comique fonctionne, il faut donc que les apparences comiques soient perceptibles par un observateur. L'apparence comique conserve implicitement l'identité réelle dans l'identité virtuelle de façon à communiquer le sentiment de l'écart entre la réalité et les apparences.
La façon dont soi-même ou un autre est reconnu comique dépend de l'interprétation courante de ses propres attitudes ou de celles d'autrui. L'observation d'autrui stimule l'esprit critique, tout comme l'observation de soi permet l'autocritique. L'hyperchleuasme, qui parie sur l'énormité de la vérité, établit un rapport complexe entre soi et autrui. "Je suis Méphisto, annonce Méphisto, et tous de pouffer et lui, sous cape, de pouffer encore plus" (D. Noguez). Le comique joue, comme le simulateur, avec les apparences, mais sans intention de tromper autrui. Le comique est trop franc, il exagère ou ironise au lieu de rapporter simplement les faits. S'il déforme la réalité, c'est de manière visible, par souci d'expressivité. Le comique ne réside pas uniquement dans l'attitude de l'agent mais également dans l'interprétation possible de ses actes.
L'attitude d'une personne ne suffit pas à exprimer toute son essence. La somme de ses actes rend incomplètement son être. Une œuvre d'art manifeste ainsi imparfaitement son auteur. Il semble toutefois préférable d'aborder en priorité l'individu à travers ses actes que de statuer sur l'élaboration intime de sa pensée. Les artifices comiques offrent un accès correct à la personne. L'activité comique est artistique lorsqu'elle nourrit la formation volontaire d'une œuvre destinée à être présentée. Elle ne l'est pas quand elle répond à une pratique spontanée et sporadique qui souvent d'ailleurs traduit les dispositions de son émetteur. Mais le comique, comme l'artiste, communique toujours sa singularité par le biais d'images. Une personne n'est pas comique en elle-même, ce sont ses actes qui le deviennent.
