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« Jusqu’où irez-vous ? » demandent les publicités de Microsoft. L’entreprise accrédite l’idée que ses logiciels sont le dernier cri de la technologie. Dans quelle mesure cela est-il exact ?
Il existe vraiment, de ce point de vue, un fossé important entre deux mondes. D’un côté, vous avez les gens qui n’y connaissent rien ou pas grand-chose, et qui se laissent facilement berner par les campagnes de Microsoft, qui frôlent la publicité subliminale. D’un autre côté, vous avez les gens avertis, c’est-àdire ceux qui peuvent soulever le capot pour regarder comment tournent les logiciels. Ceux-là sont bien d’accord sur le fait que les programmes de Microsoft sont très mal conçus. Dans certains cas, il serait même difficile de faire pire ! Si l’on regarde l’histoire de Microsoft, cette médiocrité a une explication logique : comme on l’a vu plus haut, l’entreprise n’est absolument pas tendue vers l’excellence, mais vers des impératifs financiers.
Regardons brièvement le cycle de développement d’un programme informatique. Dans une entreprise de logiciels, on développe d’abord des prototypes. Après les avoir raffinés un petit peu en interne, on obtient ce qu’on appelle la version alpha, encore trop instable pour être montrée à l’extérieur. L’étape suivante consiste à supprimer le maximum d’erreurs (ou bugs), pour arriver à une version bêta. Cette version-là est normalement donnée à un certain nombre de testeurs proches de l’entreprise, qui aident en contrepartie à détecter les derniers bugs. On obtient alors ce qu’on appelle la version gold, celle qui est bonne à être pressée sur des CD-Rom et vendue en masse.
Or, Microsoft se contente souvent de vendre la version bêta comme un produit final. Windows 3.0, par exemple, était pratiquement inutilisable : il fallait tout le temps redémarrer — en jargon informatique rebooter — sa machine. Et il était très difficile d’imprimer. Une honte ! Alors, Microsoft a corrigé les bugs et sorti Windows 3.1… que les utilisateurs ont, bien sûr, dû acheter à nouveau. L’éditeur de Seattle utilise ainsi très habilement ses dizaines de millions de clients de par le monde comme autant de bêta-testeurs. Et, en plus, il a l’aplomb de les faire payer pour ce « privilège » ! D’ailleurs, cela continue : la version bêta de Windows 98, disponible au printemps dernier à certains salons informatiques, coûtait 30 dollars. Qu’on fasse payer une version bêta inutilisable, c’est du jamais vu dans l’industrie du software !
Ce qui me gêne en tant qu’utilisatrice, c’est d’être constamment obligée d’acheter de nouveaux produits — et de m’y adapter — pour faire à peu près les mêmes tâches. Mais cette folle fuite en avant n’est pas une invention de Microsoft : elle caractérise l’ensemble de l’industrie informatique.
Ce n’est pas tout à fait vrai : il existe des entreprises dont les produits ne deviennent pas obsolètes aussi rapidement que cela. L’obsolescence programmée est vraiment devenue une spécialité de Microsoft, parce qu’elle est liée à la position hégémonique de cette entreprise. Pour un éditeur de logiciels, il existe deux façons d’augmenter son chiffre d’affaires afin de dégager des profits croissants : soit il accroît sa part de marché ; soit, quand le marché est déjà saturé de ses produits — ce qui est le cas de Microsoft —, il arrive à vendre de plus en plus souvent aux mêmes clients. Il doit pour cela renouveler souvent ses logiciels. Les nouvelles versions, qui doivent sembler différentes, sont enrichies de gadgets pas forcément utiles, que Microsoft présente comme des innovations. Pire : pour s’assurer que les utilisateurs ne puissent pas éviter de suivre ce train d’enfer, Microsoft prend leurs données en otage, ce qui les contraint à racheter à chaque fois les logiciels les plus récents… simplement pour pouvoir continuer à échanger leurs données.
Je sais que, malheureusement, quand on parle d’informatique, les gens ont été conditionnés à considérer le sujet fort intéressant, mais difficile. Ils renoncent alors à se former leur propre opinion et se fient aux conseils de soi-disant experts, qui sont trop souvent les porte-parole plus ou moins directs des entreprises. Je vous propose donc d’aller voir un instant ce qui se passe dans un monde imaginaire, que j’ai commencé à explorer dans « Piège dans le cyberespace 9 ». Il s’agit du pays des Techno-Crétins, où une entreprise, appelons-la MacroPresse, obtient peu à peu le contrôle absolu des imprimeries de la planète. Les éditeurs lui confient leurs journaux à imprimer avec des caractères MacroPresse, dont elle est la seule propriétaire. Un beau jour, l’entreprise explique à grand renfort de publicité, qu’elle a découvert des caractères beaucoup plus performants : appelons-les les caractères klingoniens, d’après l’alphabet des Klingons, dans la série télévisée Star Trek. Et elle commence à imprimer tous les journaux et magazines en « klingonien ». Bien sûr, ces caractères ne sont lisibles que grâce à la loupe MacroPresse, distribuée dans tous les kiosques, aux frais des éditeurs de journaux. Le public, ravi d’épouser la modernité, s’adapte et achète massivement la loupe.
MacroPresse, forte de son monopole, change alors les caractères tous les deux ans, puis tous les ans. La vieille loupe ne peut pas lire le nouveau klingonien, et il faut, à chaque version, que le public s’en procure à grands frais une autre. Flairant l’aubaine, un compétiteur invente une mini loupe, aussi efficace et bien moins chère pour lire le klingonien. Mais les éditeurs, qui ont un contrat exclusif avec MacroPresse, refusent de la distribuer… Pire : MacroPresse gagne un procès contre ce concurrent, coupable d’avoir analysé le klingonien pour concevoir sa mini loupe !
Cela vous semble scandaleux ? Jamais je ne me ferais arnaquer de la sorte, pensez-vous ?
Tel est pourtant le lot quotidien des clients de Microsoft. En effet, pas question de lire correctement un document écrit en Word 7.0 avec un logiciel Word 5.0, par exemple. Ou d’espérer ouvrir un fichier en Word pour Windows avec un traitement de texte Word 6.0 pour Macintosh. Je l’ai appris à mes dépens en m’escrimant un jour à essayer d’ouvrir un formulaire téléchargé sur un site dépendant de la Commission européenne… Résultat : notre laboratoire a dû acheter un gros PC avec Windows 95 et Office, dont on se serait bien passés, dans le seul but de pouvoir lire ces documents importants. La loupe klingonienne n’est pas aussi imaginaire qu’on le croit.
Chaque utilisateur est en outre obligé de racheter Microsoft Word, à chaque nouvelle version, juste pour pouvoir continuer à lire les fichiers nouveaux des autres. Cette constante évolution des produits, présentée comme un gage de qualité, constitue en fait l’imposition d’une véritable taxe monopoliste. Pourquoi faudrait-il racheter et réapprendre à utiliser un nouveau traitement de texte tous les douze ou dix-huit mois, alors que la façon d’écrire un curriculum vitae n’a pas changé en dix ans ? Et si, par malheur, on avait acheté un produit complémentaire pour Word 5.0, par exemple un dictionnaire d’espagnol, il faudra l’acheter à nouveau pour la version 7.0, le vieux étant incompatible, alors que l’espagnol, lui, n’a évidemment pas beaucoup changé en quelques mois.
Il s’agit en réalité d’un kidnapping en règle des informations de chacun d’entre nous. Car une fois vos données entrées dans Word ou Money, si par hasard vous voulez changer de fournisseur, il est très difficile de récupérer votre travail pour le transférer sur un logiciel concurrent. Microsoft a bien veillé à ne pas vous fournir de convertisseurs efficaces vers d’autres formats.
Il est également interdit, dans la législation américaine, d’analyser le format propriétaire de Microsoft, en sorte qu’une entreprise qui vendrait une mini loupe convertisseur serait coupable de violation de Copyright 10. Or, c’est bien de nos données qu’il s’agit. Nous voilà en plein Techno-Crétinisme !
Pouvez-vous expliquer, dans des termes accessibles au commun des mortels, pourquoi vous considérez les logiciels de Microsoft comme techniquement mauvais ?
Dans les forums de discussion sur Internet, les gens qui n’apprécient pas Microsoft traitent ses logiciels de tous les noms : crapware (« merdiciels »), bloatware (« obésiciels »), etc. Je vous avoue que j’ai du mal à les contredire. Pour commencer, même un utilisateur novice remarquera que les produits Microsoft ont une taille mémoire — c’est-à-dire un encombrement du disque dur — phénoménale. Pas étonnant, il s’y cache de drôles de gadgets : des petits malins ont découvert qu’une improbable série de commandes 11 lançait, dans le tableur Excel 7.0, un simulateur de vol qui vous emmène voir les noms des programmeurs ! Il existe d’autres surprises de ce genre, notamment un flipper dans Word 7.0…
Plus sérieusement, à chaque fois que Microsoft sort une nouvelle version d’un logiciel, il est plus gros et plus lent. Cette dégradation a commencé avec Word 3.0 (écrit en langage de programmation C), qui tournait beaucoup moins vite que la version précédente (écrite, elle, en langage machine). A priori, cette perte de vitesse était acceptable, en échange des bénéfices d’une programmation à plus haut niveau. Mais le triste phénomène se poursuit depuis, même en l’absence de changement de langage de programmation susceptible de le justifier. On en est arrivé au point où il faut beaucoup plus de ressources aujourd’hui pour faire tourner correctement les produits Microsoft que pour installer un serveur Unix traditionnel, pourtant équipé de milliers de logiciels sophistiqués.
Ce qui nous amène à énoncer une vérité simple, trop souvent occultée : un système sophistiqué, développé avec un souci de qualité, nécessite au départ une quantité assez importante de ressources, qui en revanche ne croîtra pas beaucoup avec les nouvelles versions. Par contre, un système dont le nom même avoue le bricolage (Quick and Dirty Operating System), racheté et rafistolé à la va-vite, est inévitablement destiné à s’alourdir énormément au fur et à mesure que Microsoft y rajoute, couche après couche, d’indispensables fonctionnalités qui n’avaient pas été prévues à l’origine.
L’élégance et la frugalité ne peuvent être obtenues qu’en commençant dès le début avec la bonne architecture. Malheureusement, dans le monde commercial, on ne réécrit jamais complètement un programme existant. On se contente de l’améliorer en rajoutant de nouvelles couches de code, ce qui l’alourdit considérablement. C’est comme ça que, de l’aveu même des cadres de Microsoft, le code source de Windows 95 compte plus de 10 millions de lignes… sans même parler des applications. Si l’on sait que l’administration américaine de l’aéronautique a dû abandonner le projet de réorganisation du logiciel de contrôle du trafic aérien, considéré comme pharaonique parce qu’il comptait… 2 millions de lignes de code 12, ce n’est pas étonnant qu’il faille rebooter souvent les ordinateurs équipés « d’obésiciels » Microsoft !
C’est ce qui explique que l’on soit aujourd’hui obligés de mettre au rebut une énorme quantité de machines qui fonctionnent très bien, mais ne sont plus en mesure de faire tourner Windows, alors qu’elles pourraient devenir des serveurs performants pour faire tourner l’une des variantes d’Unix pour PC. C’est aussi pour cela que le fabricant de microprocesseurs Intel peut vendre des millions d’unités dès qu’il sort une puce plus puissante : les utilisateurs de logiciels Microsoft sont toujours assoiffés de puissance pour les faire tourner à une vitesse décente. Rappelons-nous que les premiers PC IBM (avec le 8088 de Intel) tournaient à une fréquence d’horloge de 4,77 MHz. Aujourd’hui, les processeurs Pentium II d’Intel tournent à 400 MHz. Mais, presque quinze ans plus tard, Microsoft Word est bien loin d’aller cent fois plus vite. Si ses nouveaux logiciels sont lourds, c’est pour apporter à l’utilisateur plus de fonctionnalités, se justifie Microsoft. Seulement, les études prouvent que la plupart de ces fonctionnalités sont peu ou ne sont pas utilisées. Alors, pourquoi devrait-on sacrifier argent et performance pour quelque chose qui ne nous sert pas ?
Outre ce problème de taille-mémoire, les logiciels Microsoft sontils bien conçus ?
Absolument pas. Un premier exemple : depuis les origines, c’est-à-dire le système DOS, Microsoft utilise dans ses produits une méthode obsolète de gestion de fichiers… Si vous êtes utilisateur de Windows, vous connaissez sans doute le logiciel DeFrag. Quand vous le lancez, l’ordinateur affiche une panoplie de petits carreaux de différentes couleurs qui bougent dans tous les sens, pendant que le disque dur travaille intensément. Explication du manuel Windows : plus on utilise un ordinateur, plus son disque se fragmente et plus la machine est lente. Alors, pour pallier cet inconvénient, il faut régulièrement faire appel à DeFrag, qui « défragmente » le disque pour qu’il tourne plus vite. Ah bon ! Comment se fait-il alors que les machines utilisant Linux, FreeBSD, ou tout autre dérivé d’Unix n’aient pas cette contrainte ? Sur ces ordinateurs, au contraire, dans des conditions d’usage normales, le disque est toujours peu fragmenté, et plus on l’utilise, moins il se fragmente…
C’est que ces systèmes fonctionnent très différemment de Windows. Pour rester dans un monde familier, imaginez un instant que votre disque dur soit le ministère des Finances. Et que vos fichiers, mémorisés sur le disque, correspondent aux dossiers que les fonctionnaires archivent dans une armoire géante, comportant quelques millions de petits tiroirs. Vous comprendrez alors aisément que si vous cherchez un dossier complet — celui du Crédit Lyonnais, par exemple —, votre tâche sera plus facile si ses divers éléments constitutifs se trouvent dans des tiroirs voisins, plutôt qu’éparpillés aux quatre coins de l’armoire. Pour l’information, c’est pareil : vous accéderez plus facilement aux données qui vous intéressent, si elles sont rangées dans des fichiers contigus, plutôt que dispersées ou « fragmentées ».
Le problème est donc de garder cette armoire bien rangée après chaque utilisation. Or, que fait Windows ? Il agit comme un assistant peu scrupuleux : quand un dossier est bouclé, il jette ses éléments à la corbeille. Et quand vous lui donnez les pièces d’un nouveau dossier, il les sépare en petits groupes de documents, qu’il range au hasard dans les premiers tiroirs vides qui se présentent. Du coup, il demande un budget supplémentaire pour embaucher, tous les week-ends, une cohorte de stagiaires (DeFrag), qui s’évertuent à remettre l’armoire en ordre. Linux, au contraire, se comporte comme un assistant modèle : quand vous lui demandez de jeter des dossiers, il établit systématiquement la liste des tiroirs ainsi libérés. Ensuite, pour en ranger un nouveau, il recherche dans sa liste une suite de tiroirs vides contigus de taille suffisante. Vous conviendrez avec moi que pas un responsable hiérarchique ne serait assez fou pour embaucher le premier assistant, qui coûte cher et qui travaille mal, au lieu du second, quasi bénévole et beaucoup plus efficace. C’est pourtant ce qui se passe tous les jours, quand des utilisateurs choisissent Windows.
En résumé, la propagande commerciale de Microsoft embobine les utilisateurs en leur racontant que DeFrag accélère la machine… alors qu’en réalité, c’est Windows qui la ralentit ! L’entreprise est donc assez puissante pour engendrer de graves distorsions de réalité : elle fait passer les défauts de ses logiciels pour des atouts indispensables. Dans les milieux informatiques, on emploie depuis longtemps une expression ironique, quand on tombe sur l’un de ces défauts : it’s not a bug, it’s a feature ! Ce n’est pas un défaut, c’est une fonctionnalité !
Ces inconvénients ne sont-ils pas dus au poids de la compatibilité avec les couches de software les plus anciennes ? Autrement dit, l’héritage de Microsoft, qui est sa gigantesque base installée, n’impose-t-il pas des architectures de programme compliquées ?
Cette histoire de compatibilité me semble surtout constituer un alibi. Même dans le monde DOS-Windows, il existe des programmes beaucoup mieux conçus. Regardez les serveurs de fichiers Novell, par exemple… Il n’est d’ailleurs pas techniquement impossible de construire un système de fichiers acceptable à partir de l’héritage médiocre de DOS. Le besoin de DeFrag vient du fait que le code qui fait l’allocation de mémoire sur le disque est mal écrit. L’autre défaut spectaculaire du monde Microsoft, c’est la grande vulnérabilité du système d’exploitation à la moindre erreur de manipulation. Prenez l’exemple du logiciel ScanDisk, qui a pour mission de réparer les disques durs endommagés. Eh bien, il vous propose toute une série de choix incompréhensibles, auxquels pas un utilisateur, même averti, n’est capable de répondre. Or, il suffit d’un seul mauvais choix — un Oui au lieu d’un Non — et la procédure aboutit à la destruction pure et simple de la structure même des dossiers. Alors que, la plupart du temps, les données étaient encore récupérables avant le passage de ScanDisk.
À vrai dire, l’utilisateur Windows court un réel danger à chaque fois qu’il installe ou désinstalle quelque chose de nouveau sur sa machine. Un exemple ? Prenez le cas d’un programmeur américain jusqu’ici fidèle à Windows, Steve Cohen. Devant l’insistance de son fils, Steve lui a donné son accord pour acheter une nouvelle version d’un jeu de base-ball. Le gamin, consciencieux, lance alors la procédure de désinstallation de l’ancienne version du jeu sur Windows 95, et part chercher le nouveau programme au supermarché. En revenant — horreur ! — la machine est complètement gelée. Impossible de rebooter. Steve appelle son fabricant d’ordinateur, Gateway. Au bout d’une journée de cauchemar, la seule chose qu’il parvient à faire est de rebooter en DOS, car Windows refuse obstinément de se lancer. Steve, qui édite une lettre d’information aux États-Unis, s’aperçoit à ce moment-là que l’ensemble des données qu’il gardait sur le disque dur apparaissent en morceaux, sous des noms bizarroïdes pleins de tilde (~). C’est que DOS n’acceptait pas les fichiers dont le nom dépasse 8 caractères. La possibilité, dans Windows 95, d’afficher des noms de fichiers longs n’est obtenue que grâce à une couche logiciel qui n’est pas disponible sous DOS, même pas le MS-DOS qui est au cœur de Windows ! Impossible donc pour Steve, qui dans DOS essaie de retrouver ses petits, de savoir lequel, de BULLET~1 et de BULLET~2, est le bon « Bulletindejuin1997 », par exemple. Steve Cohen a finalement dû réinstaller entièrement Windows, avec un énorme sentiment de frustration.
Cette anecdote est typique des déboires courants des utilisateurs de PC Windows, et montre bien les dangers que le monde Wintel fait courir tous les jours à l’intégrité de nos données. C’est la folie ordinaire du monde Microsoft. Un monde dans lequel, pour installer un CD-Rom grand public, il faut savoir répondre à la question : « Attention, êtes-vous sûr que vous souhaitez remplacer la librairie TrucMachin. DLL par TrucMachinChose. DLL, qui est plus ancienne ? » Oui ? Non ? Qu’est-ce que j’en sais ? Même moi, informaticien, je n’en ai pas la moindre idée. Alors, l’utilisateur novice ! Les utilisateurs de Windows apprennent tous, un jour ou l’autre, à leurs dépens, que la belle interface graphique qui apparaît quand ils allument leur ordinateur n’est qu’une couche superficielle de logiciel, appliquée sur une architecture antédiluvienne qui s’appelle DOS. Et l’ensemble DOS-Windows ignore les règles de base de bonne conduite des systèmes d’exploitation, pourtant enseignées dans les départements informatiques de toutes les universités de la planète.
Mais cette histoire de folie ordinaire a quand même un dénouement extraordinaire, voire révolutionnaire : Steve Cohen n’a pas accepté de se considérer, lui, comme responsable de la catastrophe. Il a trouvé inacceptable que le simple fait de désinstaller un logiciel le force à réinstaller tout son système d’exploitation, en risquant de perdre ses données. Il a estimé que dans ce cas, la faute incombait bien à Windows, et non pas au particulier qui n’a pas fait récemment de copies de sauvegarde… Steve a donc décidé de faire un peu de place sur son disque dur pour installer aussi le système d’exploitation Linux, dont on parle trop peu, mais qui n’a pas ces inconvénients. Car sous Linux, chaque utilisateur n’a accès qu’à ses propres données. On ne lui demande pas — et d’ailleurs il ne peut pas — toucher aux données des autres, et surtout pas à celles du système d’exploitation, qui reste bien protégé contre les fausses manœuvres (voir chapitre 5).
Il devrait pourtant être facile de changer la conception des systèmes d’exploitation, afin de verrouiller les parties sensibles du programme…
Certes. Mais cette possibilité de modifier les composantes du système d’exploitation n’est sans doute pas innocente. Les concurrents de Microsoft prétendent même qu’elle a été systématiquement utilisée par l’entreprise… pour saboter les produits rivaux (voir chapitre 3). Outre le risque de dégâts par inadvertance, cette vulnérabilité des parties vitales de l’ordinateur ouvre grande la porte à tous les dangers, à commencer par les virus.
Vous voulez dire que les ordinateurs équipés par Microsoft sont plus vulnérables que les autres aux virus informatiques ?
Sans aucun doute. On peut certes, de temps à autre, être victime de virus dans le monde Unix. Mais ils n’ont accès qu’aux fichiers sur lesquels moi, utilisateur, j’ai le droit d’écrire… pas aux données des parents ou collègues avec lesquels je partage la machine ; et en aucun cas aux applications ou composantes sensibles du disque. Donc, sauf s’il existe dans le système une porte d’entrée qui n’avait pas été détectée, ces virus ne peuvent pas causer trop de ravages. Et les défauts de sécurité, dans le monde Unix, sont rapidement corrigés. Du coup, les pirates trouvent beaucoup moins amusant de créer de nouveaux virus…
Par contre, dans le monde DOS/Windows, ainsi d’ailleurs que dans le monde Macintosh, un virus est un programme comme les autres. Il n’exploite pas de bugs ; il se base simplement sur le fait que tout le monde — y compris lui — a le droit de toucher au système d’exploitation. Alors, il peut modifier le système, en sorte que chacune de vos initiatives, par exemple ouvrir un fichier, ait pour effet de réaliser trente-six copies de lui-même. Et, en plus, il peut causer au système des dommages vitaux : modifier vos données, altérer la façon dont fonctionnent vos applications, effacer entièrement votre disque dur, etc.
Il y a plus grave : avec la dernière génération de logiciels Microsoft — Excel 6 et 7, Word 6 et 7 — sont apparus ce qu’on appelle des macrovirus. Ces virus particulièrement virulents ont énormément simplifié la tâche des concepteurs de virus, et augmenté la difficulté pour les utilisateurs non experts d’en soupçonner la présence. Il faut savoir que l’on peut placer, dans les documents créés par ces logiciels d’application, des petits bouts de programme qu’on appelle des « macro », écrits en VisualBasic (une évolution du Basic Microsoft). Cela peut être particulièrement intéressant pour demander à la machine d’effectuer des taches répétitives : par exemple, ouvrir ou fermer toutes les fenêtres. Le problème est que ces programmes contiennent aussi des instructions qui permettent d’aller modifier, déplacer et effacer des fichiers. Il suffit de mettre dans un document Word (dont personne n’imagine a priori qu’il puisse contenir un programme) un bout de langage de macro qui, toutes les fois que vous ouvrez ce document, donne l’ordre — pourquoi pas ? — d’effacer votre disque dur ! De plus, ce langage de macro est le même dans toutes les versions d’Office, qu’il tourne sur PC ou Mac. Donc, on peut désormais transmettre des virus entre machines de famille différente, ce qui était très difficile auparavant. Quelle innovation ! Avec VisualBasic, Microsoft a offert aux virus une plate-forme standard. Pourtant, le professeur Harold Highland avait signalé dès 1992 les risques de virus dus à des langages de macro trop puissants.
À la Sorbonne, un groupe de littérature qui travaille en ce moment sur un projet d’ouvrage collectif, auquel un grand nombre d’auteurs extérieurs et d’élèves participent, a pu le vérifier directement. Les animateurs du projet ont distribué à tous les contributeurs, qui ont des équipements informatiques très différents, des disquettes en format Word. Or l’un des participants a attrapé un virus qui inverse l’ordre des mots au hasard. Imaginez ce que cela peut donner en littérature… Il l’a transmis à tout le monde. L’un des participants a subi la perte de son disque dur. Et, à ma connaissance, personne n’a encore trouvé la méthode pour se débarrasser complètement de cette « bestiole » sophistiquée, qui bloque la possibilité de sauvegarde du texte dans un autre format que Word.
Enfin, si les virus étaient compliqués à écrire en langage machine, c’est devenu aujourd’hui un jeu d’enfant : il suffit de savoir cliquer, grâce aux jolis outils fournis pour éditer des macros… D’ailleurs, on trouve en vente sur Internet (désolé, on ne vous donnera pas l’adresse !) des « kits » de développement de virus pour Word. Vous fabriquez votre virus, vous l’expédiez à l’intérieur d’un document Word attaché à un courrier électronique, par exemple. Et vous pouvez contaminer des milliers de personne en quelques jours !
Mais Microsoft ne peut pas arrêter de sortir de nouveaux produits, sous prétexte que des gamins malfaisants passent leur temps à écrire des virus !
Ne vous méprenez pas. Dans le cas des virus classiques (comme ceux qui interviennent sur le secteur de démarrage), certains experts ont attiré à plusieurs reprises l’attention de Microsoft sur ces graves problèmes de sécurité. Padgett Peterson, un expert américain, a même été jusqu’à suggérer à Microsoft des solutions simples, qui ne supposent que de légères modifications des logiciels : quelques lignes de code changées, et la faille était colmatée… Mais l’éditeur de Seattle n’a jamais réagi. Comme si la lutte contre les virus était le cadet de ses soucis ! C’est d’ailleurs ce que suggèrent en privé des responsables de Microsoft : Windows 95 est un système d’exploitation grand public. Un produit pour « la ménagère de moins de cinquante ans », pourrait-on dire par analogie au monde audiovisuel. Et ce public-là, après tout, ne fait pas grand-chose d’important avec son micro : il peut bien perdre son temps à rebooter son PC et à attraper des virus. Les gens sérieux, maintenant, doivent acheter la version professionnelle du système d’exploitation : WindowsNT (qui, d’ailleurs, ne vous met pas beaucoup plus à l’abri des macrovirus, mais ça, on se garde bien de vous le dire).
Ce problème continue avec la version bêta de Windows 98. Jusqu’ici, il était pratiquement impossible d’attraper un virus simplement en ouvrant son courrier électronique : il fallait au moins ouvrir un document attaché au courrier. Eh bien, avec Microsoft Outlook, un programme de courrier électronique et d’agenda intégré à la version bêta de Windows 98, la fonction courrier électronique contient un nouveau langage de contrôle (un langage de scripting) susceptible lui aussi de véhiculer un virus. Défaut signalé encore une fois à Microsoft par Padgett Peterson. Maintenant, vous pouvez attraper un virus simplement en ouvrant votre e-mail 13 !
Si les virus peuvent entrer, les pirates informatiques aussi…
Les défauts de conception des produits Microsoft ouvrent en effet grandes les portes à qui veut en profiter. Et le problème est d’autant plus grave que chacun d’entre nous confie une partie croissante de sa vie privée aux réseaux informatiques. Il y a eu récemment, en Allemagne, une démonstration lourde de conséquences concernant les défauts de sécurité liés à ActiveX, une technologie propriétaire de Microsoft. Mais curieusement, personne ne s’en est fait l’écho dans la presse française. En Allemagne, où la banque en ligne est très populaire, un club d’informaticiens, le Chaos Computer Club de Hambourg, a prouvé qu’ActiveX permettait de voler facilement de l’argent aux utilisateurs d’un programme de gestion financière en ligne (Quicken ou Microsoft Money), sur un PC Windows équipé du navigateur Internet Explorer 14.
Examinons de près cette intéressante histoire. Pour contrer le potentiel de Java — un langage de programmation qui permet de faire tourner une application sur n’importe quelle machine, même dépourvue des logiciels Microsoft —, l’éditeur de Seattle a inventé un autre langage, appelé ActiveX, conçu pour dialoguer spécifiquement avec les autres produits Microsoft. Ce langage permet en effet de lancer directement des applications Windows et d’échanger des informations avec elles. De cette façon, seuls les utilisateurs de Windows et d’Explorer peuvent accéder correctement aux sites Web qui utilisent ActiveX.
Le problème est qu’en poursuivant cette stratégie monopoliste, Microsoft a complètement négligé la sécurité des utilisateurs : alors que Java s’assure que les applications téléchargées en cliquant sur des pages Web ne peuvent pas faire n’importe quoi, ActiveX, lui, laisse toutes les portes ouvertes. Les internautes sont loin de s’imaginer qu’en cliquant sur l’icône d’une page Web, ils autorisent leur machine à donner des ordres à leur insu. Les petits malins de Hambourg ont en effet montré qu’il était enfantin pour un escroc de concevoir une page Web qui, en utilisant ActiveX, devenait une machine à arnaquer le visiteur.
Comment ça marche ? Très simple : vous naviguez sur le Web en utilisant Internet Explorer, le seul fureteur qui supporte ActiveX. Vous tombez sur une jolie page qui vous aguiche avec une bannière « Voulez-vous devenir millionnaire en 5 minutes ? Cliquez ici ! ». Alors, vous cliquez… Au bout de quelques secondes, un message vous informe qu’une composante ActiveX s’installe sur votre machine. Ensuite apparaît un joli dessin, qui vous fait comprendre que vous ne deviendrez malheureusement pas millionnaire cette fois-ci. Mais entretemps, vous avez contribué à enrichir quelqu’un d’autre, car les instructions ActiveX contenues dans la page Web ont lancé Quicken (en tâche de fond, c’est-à-dire de manière invisible), avec l’ordre d’effectuer un nouveau virement vers le compte du pirate, portant un nom banal.
Quelques jours plus tard, vous vous connectez à votre banque avec votre mot de passe, et c’est à ce moment-là que l’ordre pré-programmé à votre insu est transmis, certifié par vous-même. À la réception de votre relevé de compte, vous n’allez peut-être même pas remarquer ce petit virement, ou bien vous penserez à quelque transaction que vous avez oubliée entretemps : après tout, qui aurait pu rentrer chez vous pour toucher aux données de votre ordinateur avec votre mot de passe ?
Microsoft s’est évertué à minimiser cette démonstration, et non pas à corriger les défauts qu’elle mettait en évidence. Mais ActiveX ouvre incontestablement une faille majeure dans la sûreté d’Internet Explorer, alors que Navigator, Opéra et autres navigateurs ne supportant pas ActiveX ne présentent pas ce défaut.
Le choix de Microsoft est le plus souvent justifié par la garantie qu’apportent sa marque et sa notoriété. Est-ce légitime ?
Sûrement pas. Et c’est bien là le plus triste. Le grand public n’étant pas à même de juger le niveau de qualité des logiciels, il ne peut que faire confiance à la publicité, aux revues spécialisées… et, en définitive, à la marque. Quand à Davos, à Washington ou à Paris, Bill Gates rencontre d’égal à égal les P.-D.G. de multinationales, les ministres, ou les chefs d’État, le grand public a confiance dans sa marque. Il pense pouvoir se reposer sur les épaules solides du premier éditeur mondial de logiciels, qui doit sûrement présenter de sérieux gages de qualité. Or, dans le livret d’utilisateur de Windows, la garantie se réduit à très peu de choses. Jusqu’au lancement de Windows 95, il n’existait même aucune garantie d’aucune sorte. Aujourd’hui, le texte de licence de Windows 95 ou Windows 98 assure seulement que « le fabricant de l’ordinateur garantit que le logiciel permettra une utilisation conforme, pour l’essentiel, aux performances décrites dans le manuel accompagnant le logiciel ». Mais pas question évidemment de responsabilité pour « des pertes ou dommages de quelque nature que ce soit ». En cas d’accident, ne sont couverts ni les dommages corporels, ni les pertes de bénéfices, interruptions d’activité, pertes de données ou toute autre perte de nature pécuniaire résultant de l’utilisation ou de l’impossibilité d’utiliser le logiciel ou le matériel…
Je reconnais volontiers que, pour des systèmes complexes comme les logiciels, on ne peut pas exiger le « zéro défaut ». Mais on peut au moins attendre du premier éditeur mondial l’assurance que le programme soit conçu dans les règles de l’art. C’est-à-dire qu’il intègre certaines techniques, connues de tous depuis longtemps, par exemple une méthode de gestion de fichiers efficace. Après tout, on exige ce genre de conformité de son installateur électrique ou de son plombier. Pourquoi pas d’une multinationale qui affiche 20 milliards de francs de profits annuels ?
Au dire des utilisateurs, Microsoft n’est pas non plus le champion de l’assistance technique…
Quand vous achetez un micro-ordinateur auprès d’un grand constructeur, vous pouvez lire sur la licence Windows le texte suivant :
- 6. ASSISTANCE PRODUIT. Ni Microsoft Corporation, ni ses filiales ne fournissent une assistance pour le PRODUIT LOGICIEL. Pour l’assistance, veuillez contacter le numéro d’assistance du fabricant d’ordinateurs fourni dans la documentation de l’ORDINATEUR.
Voilà, pour Microsoft, une élégante façon de reporter sur les fabricants de machine les casse-tête — et, bien sûr, les énormes coûts — liés à ses propres produits. Ce qui lui permet de le faire, c’est que Windows est dans la plupart des cas pré-installé par les constructeurs. Le problème est que Compaq, Gateway, HP, IBM ou Dell ne sont pas responsables des défauts des produits Microsoft, et ne peuvent pas les corriger. Et, au lieu de fournir un soutien technique de qualité sur leurs propres produits, leurs hot lines sont souvent submergées par des questions classiques de novices confrontés à la triste réalité de Windows… Au point d’oublier qu’il existe autre chose : à l’École normale supérieure, on a ainsi dû se bagarrer à plusieurs reprises avec l’assistance technique de Hewlett Packard qui voulait résoudre les problèmes de nos imprimantes avec un « nouveau driver Windows », alors que personne n’utilise Windows chez nous ! Beaucoup d’utilisateurs se retrouvent ainsi le bec dans l’eau, sans solution satisfaisante à leurs ennuis. Ou, pire, jouent les balles de pingpong entre les diverses hot lines de leurs fournisseurs.
En effet, vous n’êtes autorisé à demander de l’aide à Microsoft que si vous achetez le logiciel séparément de la machine (ce qui vous coûte au moins deux fois plus cher que celui qui est préinstallé sur le PC). Et, même alors, vous n’avez droit qu’à un semblant de soutien. Pour les acheteurs américains de Windows 98, il était presque impossible, en juillet 1998, de joindre l’assistance gratuite, mais très facile de contacter le service payant, qui vous proposait une formule à 35 dollars l’« incident » 15.
Est-ce qu’avec son offre professionnelle, centrée sur le système d’exploitation WindowsNT, Microsoft n’a pas résolu tous les problèmes de qualité, de sécurité et de sûreté que vous avez énumérés ?
L’arme de Microsoft pour pénétrer l’informatique professionnelle présente, certes, des fonctionnalités plus sérieuses. Dans le système d’exploitation WindowsNT pour stations de travail et serveurs, la notion de protection de fichiers existe, le concept de noms d’utilisateurs différents avec des droits d’accès différents est également présent, comme dans le monde Unix. Les composantes du système sont assez bien protégées. Ce qui explique que le produit ait effectivement obtenu une certification C2, qui garantit aux États-Unis un bon degré de sûreté. Mais attention : tout cela n’est vrai que quand on évalue le produit isolément, sans applications installées et sans connexion au réseau… Ce qui semble bizarre comme condition de test pour un serveur, n’est-ce pas ?
La question cruciale n’est pas la sécurité du système d’exploitation lui-même, mais de savoir si l’ensemble client-serveur est conçu avec un souci de qualité et de sécurité. D’ailleurs, un consultant américain en sécurité informatique, Mark Edwards, a signalé, fin juillet 1998, un très grave défaut de sécurité dans WindowsNT 4.0. N’importe quel utilisateur d’un réseau sous WindowsNT était en mesure de gérer le réseau (modification de mots de passe, changement des droits d’accès aux zones confidentielles, etc.) comme s’il en était l’administrateur ! Microsoft s’est empressé de mettre un programme correctif à la disposition de ses clients 16.
Contrairement à IBM ou Sun, la firme de Seattle n’a jamais eu la culture de l’informatique en réseau. De ce fait, elle peine pour adapter ses outils à un monde qui exige un haut niveau de sécurité. Cet héritage culturel pose d’ailleurs de graves problèmes quand Microsoft prétend introduire WindowsNT dans des secteurs où la fiabilité des systèmes informatiques est critique : les transactions bancaires, les processus de contrôle industriel, les autocommutateurs de télécommunications, les systèmes de positionnement de satellites, les logiciels embarqués dans les avions, les navettes spatiales ou les automobiles… Car on ne peut pas se permettre de rebooter un ordinateur de contrôle aérien, ni un système de salle de marché financier !
Ces applications, vitales pour l’entreprise, tournent aujourd’hui avec des produits IBM, Digital Equipment, Hewlett Packard ou Sun, souvent d’ailleurs sous Unix. Le micro-ordinateur, dont la puissance de calcul a énormément augmenté au fil du temps, peut certes remplacer des gros systèmes pour certaines tâches non stratégiques. Mais ce qui est critique, dans le monde professionnel, ce n’est pas la vitesse de calcul, c’est la fiabilité des machines : le plantage est interdit. Et Microsoft n’a, sur ce plan-là, aucune crédibilité.
Pourtant, l’armée américaine n’a-t-elle pas choisi Microsoft WindowsNT pour sa nouvelle génération de système d’information ?
Il me semble en effet très inquiétant que les responsables de décisions stratégiques, comme le choix du système d’exploitation qui va équiper des systèmes d’armement ou des sondes spatiales, ignorent ouvertement les recommandations de leurs propres experts, et se montrent dupes d’arguments commerciaux spécieux. D’autant que ces généraux galonnés ont déjà pu toucher du doigt ce qui les attend en abandonnant une technologie ouverte et de qualité au profit de Windows. Un rapport officiel du gouvernement américain 17 fait état d’incident répétés sur le « bateau intelligent » de la Marine américaine, équipé avec WindowsNT. Plusieurs fois bloqué en raison de plantages répétés, le bateau a dû piteusement être ramené au port. Pour justifier le choix de NT pour ce bâtiment, un certain M. Redman, de la Marine, a expliqué : « Although Unix is more reliable, NT may become more reliable with time » ! (Même si Unix est plus fiable, il se pourrait que NT devienne plus fiable avec le temps.)
Dommage que les informations télévisées ne montrent pas ce type de reportage, plutôt qu’un Bill Gates qui parade avec le Codex de Leicester de Léonard de Vinci, dont il a acheté le manuscrit original et qu’il prête volontiers pour des expositions.
On a vu que le système d’exploitation MS-DOS, qui a fait la fortune de l’entreprise, n’avait pas été conçu par Microsoft. L’entreprise a-t-elle créé elle-même d’autres programmes ?
Les logiciels dont on parle le plus en ce moment ont tous été achetés par Microsoft, qui les a ensuite adaptés à ses besoins. On a vu comment DOS avait été originellement acquis auprès de Seattle Computer. Mais la couche Windows, elle, est une mauvaise copie « made in Microsoft » de l’interface graphique du Macintosh. Le navigateur Internet Explorer — c’est d’ailleurs précisé dans son copyright — est dérivé du logiciel NCSA Mosaic, pour lequel Microsoft a pris une licence auprès de la PME Spyglass. WindowsNT, qui n’a de commun avec Windows que son nom, a été conçu par Dave Cutler, un programmeur recruté pour la circonstance chez Digital Equipment (où il avait, avec d’autres, conçu le système VMS).
Microsoft a en revanche développé en interne les programmes de bureautique Word et Excel, après le succès de logiciels préexistants comme Wordstar ou Lotus 1-2-3. L’entreprise y a d’ailleurs ajouté, au fur et à mesure, certaines fonctionnalités (correcteur d’orthographe, correcteur de syntaxe) vendues à l’origine comme produits complémentaires par des PME. Ce mécanisme a été érigé en stratégie : les produits Microsoft étant plutôt mal conçus, cela laisse la porte ouverte à des start-up pour inventer des correctifs ou des programmes complémentaires améliorant leurs fonctionnalités. On peut citer le Stacker de Stac Electronics, qui compresse le disque pour doubler sa taille, ou Quarterdeck qui permet de faire du multitâche sous DOS/Windows. Pendant un moment, ces petits entrepreneurs gagnent un peu d’argent. Et un jour, si leur produit marche bien, Microsoft en acquiert la licence, ou le copie sans vergogne pour l’intégrer à une nouvelle version de l’un de ses produits. Selon ces PME, Microsoft va même jusqu’à modifier son système pour que le produit originel ne marche plus, ou marche moins bien que sa copie Microsoft (voir chapitre 3).
Il semble difficile de croire que Microsoft, qui emploie des milliers de programmeurs, ne dispose pas d’une capacité de recherche et développement autonome.
L’entreprise emploie évidemment des milliers de programmeurs, qui développent ou adaptent ses produits. Mais, quand il lui manque un logiciel ou une technologie sur un segment de marché qu’elle considère comme prometteur, il est plus rapide d’acheter ce savoir-faire. Il ne se passe pas un mois sans que Microsoft acquière une ou deux PME pointues.
Aucune des innovations de l’industrie du logiciel n’est en tout cas sortie de chez Microsoft. Jusqu’en 1995, l’entreprise ne disposait même pas d’une division de recherche digne de ce nom. Sa direction ne voyait pas l’utilité d’entretenir un laboratoire du type Xerox Parc ou HP Laboratories pour vendre des logiciels pour ordinateurs personnels. Les choses n’ont changé qu’au cours des trois dernières années, avec la vague Internet et les ambitions de Microsoft sur l’informatique d’entreprise. Il existe un département Microsoft Research à Seattle et un autre à Cambridge, en Angleterre. Mais ces laboratoires fonctionnent, pour l’instant, surtout comme des vitrines (voir chapitre 4).
Pourquoi la communauté des informaticiens qui, à vous entendre, pense tant de mal des produits Microsoft, ne s’est-elle pas exprimée plus tôt ?
Les spécialistes qui ont les connaissances nécessaires pour déjouer tous ces pièges et mettre en évidence les erreurs, les dangers, les manipulations, sans risque d’être pris pour des concurrents jaloux, se sont tus trop longtemps. Et il est vrai que ce vide a été comblé par des pseudo-experts, surtout porteurs de désinformation. Je crois qu’il existe à cela une série d’explications, qui ne sont d’ailleurs pas toutes glorieuses… Tout d’abord, il faut comprendre que si un scientifique veut toucher le grand public, il devra accepter d’utiliser des médias qu’il ne respecte pas forcément, comme les revues de la presse informatique, dont le contenu s’apparente dans beaucoup de cas au publi-rédactionnel.
C’est une des raisons pour lesquelles un expert sérieux, hier comme aujourd’hui, n’est pas forcément désireux de signer un article dans ce type de publication, de peur que sa réputation ne soit entachée pour y avoir côtoyé des « marchands de tapis ». Malheureusement, cela a contribué à mettre en place un véritable cercle vicieux : dénuée de l’appui de ces experts qui la boudent et très dépendante de ses annonceurs publicitaires, la presse informatique est souvent réduite à devenir un écho peu crédible de la propagande des constructeurs. Ce qui accentue son côté mercantile, et la rend encore moins fréquentable. De plus, les pseudo-experts qui y ont fait leur nid n’ont pas forcément envie que cet état de chose change.
La situation est pourtant en train d’évoluer : les journalistes sérieux, soucieux de démythifier la propagande des industriels, commencent à prêter une oreille attentive aux scientifiques compétents. Et ces derniers sont peut-être plus enclins à s’exprimer, car les déboires juridiques de Microsoft aux ÉtatsUnis donnent l’espoir qu’un discours critique puisse aujourd’hui avoir une certaine influence.
Pour être tout à fait sincère, je pense également que la communauté des informaticiens se souciait peu de ce que Microsoft berne le grand public, pour lequel elle avait une certaine condescendance. Pas la peine d’expliquer la vérité à ces gens-là, se disent les chercheurs : si on ne rentre pas dans le détail, ils ne nous croiront pas ; et si on rentre dans les détails, ils ne nous comprendront pas. À l’inverse de ce qui se passe en physique ou en mathématiques, aucun grand informaticien n’a vraiment pris la peine de faire œuvre de pédagogie.
Enfin et surtout, jusque-là, la communauté scientifique arrivait à échapper complètement aux ordinateurs personnels et à Microsoft. Elle pouvait donc feindre la plus grande indifférence. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Parce que nous risquons de nous retrouver tous avec un PC sur notre bureau. Et surtout parce que Microsoft cherche maintenant à mettre la main sur Internet, qui est le moyen de communication et d’échange privilégié des chercheurs : « notre » réseau.
La ligne de défense classique de Bill Gates est que ses produits sont plébiscités par les consommateurs. Si les logiciels Microsoft sont si mauvais, pourquoi ont-ils réussi à séduire la planète ?
D’abord parce que le marché n’est pas un système parfait. Dans le monde tel qu’il existe, les meilleurs produits gagnent rarement. Pourquoi ? Parce que fabriquer un excellent produit — a fortiori s’il s’agit d’un logiciel — demande énormément de temps et d’argent. Or, il existe dans tous les secteurs, et spécialement pour les biens technologiques, une prime au premier arrivant. Il vaut donc mieux, commercialement, devancer ses concurrents et occuper un créneau avec un produit médiocre, que l’on améliore petit à petit. D’autant que l’industriel qui commercialise des produits robustes et de très grande qualité… aura du mal à convaincre ses clients qu’il faut en changer tous les ans ! On assiste donc, dans tous les secteurs, à la fabrication de produits moins pérennes, avec un cycle de fabrication plus court.
D’ailleurs, la qualité intrinsèque des produits est devenue un facteur de succès assez secondaire, par rapport à une série d’autres critères : le savoir-faire marketing, la puissance de distribution, et bien sûr la compatibilité avec les applications existantes. Souvenez-vous de la défaite du magnétoscope Betamax de Sony, tué en quelques mois au début des années quatre-vingt par le VHS de la concurrence, pour lequel était disponible une librairie beaucoup plus abondante de films. Les gens n’achetaient évidemment pas un magnétoscope pour ses prouesses technologiques, mais pour visionner des cassettes. De même, l’utilisateur ne se procure pas un système d’exploitation pour l’élégance de son architecture, mais pour y faire tourner un certain nombre d’applications utiles. La principale force de Windows, aujourd’hui, ce sont les dizaines de milliers d’éditeurs informatiques qui créent des applications compatibles.
On peut, à cet égard, parler « d’effet réseau » ou « d’effet domino ». À l’heure de l’informatique en réseau, les produits n’existent plus isolément. Pour que l’un d’entre eux soit utilisable, il faut qu’il puisse travailler correctement — c’est-à-dire être « interopérable » — avec d’autres produits informatiques. On touche ici à une caractéristique du monde informatique : la variété des tomates fraîches avec lesquelles vous cuisinez n’impose pas de les pulvériser dans un broyeur Moulinex plutôt qu’un autre… En revanche, un traitement de texte doit pouvoir fonctionner sur un système d’exploitation, qui lui-même doit pouvoir fonctionner sur la machine. Et il faut que ces textes soient transmissibles à quelqu’un d’autre, qui doit être capable de les lire. Si bien que, en l’absence de standards ouverts, le choix d’un système de traitement de texte n’est pas aussi libre qu’on le croit. Si une entreprise veut mettre tous ses employés sur la même longueur d’onde, elle est presque contrainte de choisir le standard dominant. Tout est lié. Et l’éditeur de logiciels qui, comme Microsoft, contrôle le point central de la chaîne — le système d’exploitation — est naturellement en position d’influencer les décisions d’achat sur tout le reste. On verra comment l’éditeur de Seattle joue à fond de cet avantage, en poussant l’intégration de ses logiciels entre eux (voir chapitre 3).
L’autre facteur de propagation des produits Microsoft tient à la manière pyramidale dont les décisions sont prises dans les entreprises. À haut niveau, les patrons sont comme les hommes politiques : ils disposent de dix minutes, au mieux, pour chaque décision. Le plus souvent, ils ne connaissent pas la question et n’écoutent pas les techniciens de base qui, eux, savent. Ces P.-D.G. disent en substance à leur directeur informatique : « Faites le bon choix ». Et ces derniers font le choix de Microsoft… essentiellement pour se couvrir. Parce que l’on ne peut pas être réprimandé pour avoir choisi l’éditeur qui équipe 90 % du marché. Mais cela ne veut pas dire que l’utilisateur de base a choisi Windows : il se l’est laissé imposer. Et puis, si cette solution ne donne pas satisfaction, ce n’est pas si grave : Microsoft explique que, de toute manière, il ne tardera pas à sortir une meilleure version du produit !
Ce mode de fonctionnement produit des décisions aberrantes. Le Johnson Space Center de l’Agence spatiale américaine (la NASA) a jeté des milliers de Macintosh à la poubelle… pour les remplacer par des PC Windows 95, dès juin 1995, un mois avant que ce logiciel ne soit sorti ! Le tout sans approbation formelle du Conseil de gestion des ressources informatiques 18. Une histoire similaire s’est produite avec les logiciels Exchange et WindowsNT. Comme il s’agit d’argent public, le Congrès américain a ouvert une enquête. Cela dit, je pense qu’à mesure que le poste informatique des PME s’alourdit, il s’effectue une prise de conscience. Ces petites et moyennes entreprises ont besoin de terminaux robustes et stables, dédiés à certaines tâches, et dont le coût ne dépasse pas 5 000 ou 6 000 francs ; pas de PC Pentium II/Windows 98 000 à 10 000 ou 15 000 francs.
