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Le Hold-up planétaire/3

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2. Contes de la folie ordinaire << Le Hold-up planétaire >> 4. Offensive sur la matière grise




Bill Gates se fait publiquement le chantre de la compétition. Et vous expliquez qu’en réalité, Microsoft déploie tous ses moyens pour éliminer ses concurrents. Pouvez-vous décrire précisément les méthodes que vous reprochez à la firme ?

Microsoft a en effet un discours public en totale contradiction avec ses pratiques. D’un côté, il dit : nos logiciels sont les meilleurs, puisque le public les choisit. De l’autre, il déploie un arsenal très sophistiqué de mesures pour empêcher à tout prix ce public de choisir autre chose qu’un de ses produits. Ce qui démontre que les dirigeants de l’entreprise ne croient pas du tout à la qualité de leurs logiciels. Quand vous regardez les conquêtes ou les pratiques de Microsoft une par une, tout cela est assez anodin. C’est un peu comme une partie d’échecs dont on observerait quelques mouvements isolément : tiens, il prend un pion, il met un cavalier en échec, il avance sa tour… Rien de spectaculaire. Mais c’est en prenant du recul, en regardant toutes les stratégies de Microsoft sur l’ensemble des parties qu’il a jouées — et gagnées — que l’on voit se dessiner le vrai film d’une conquête monopoliste. Revenons aux pratiques elles-mêmes. Microsoft emploie plusieurs types de moyens pour annihiler la concurrence. Les plus classiques et les mieux connus sont les tactiques commerciales. À commencer par les contrats léonins imposés aux fabricants d’ordinateurs.

Quelles sont les relations exactes entre Microsoft et les vendeurs de machines comme Compaq, Dell ou Gateway 2000 ?

Microsoft essaie d’obliger les grands distributeurs de PC à ne pas proposer au grand public de produits concurrents. Cette pratique date des origines mêmes de l’entreprise. Jusqu’en 1995, en effet, Microsoft imposait à tous les distributeurs d’ordinateurs IBM et compatibles de pré-installer sur le disque dur de la machine ses logiciels à lui : c’est-à-dire d’abord MS-DOS, puis Windows. Le type de contrat confidentiel signé à l’époque était un achat de licence « par processeur ». Il était écrit, noir sur blanc, qu’IBM ou Compaq devaient payer une somme forfaitaire pour chaque machine produite et vendue… que le client final souhaite ou non voir DOS ou Windows installé sur sa machine. On voit donc bien que l’intérêt du distributeur était d’installer Windows plutôt qu’autre chose, qui lui coûterait davantage d’argent. Quant à l’utilisateur final, il ne gagnait rien à demander qu’on lui désinstalle DOS ou Windows, puisqu’il l’avait de toute façon payé. Il s’agissait là d’un abus caractérisé de position dominante, dommageable à tous les concurrents. Un client qui voulait acquérir le DR-DOS de Digital Research (racheté ensuite par Novell et finalement par Caldera), par exemple, devait de toute façon commencer par payer MS-DOS.

Bref, le grand public était « libre » de choisir un produit Microsoft… ou bien de payer deux fois son système d’exploitation ! Cette pratique-là a été épinglée non seulement par le Département américain de la Justice, mais aussi par la Communauté européenne. Cela n’a pourtant été d’aucune utilité. Des années de procédure ont en effet débouché sur un accord à l’amiable, le fameux Consent Decree de 1995, par lequel Microsoft s’engage à… rien du tout. Comme on l’a vu au chapitre 1, non seulement Microsoft n’a eu à payer aucune pénalité financière pour des années d’agissements illégaux, mais il a pu contourner la contrainte en inventant une nouvelle pratique qui a exactement les mêmes effets. Au lieu d’être obligés de signer ces contrats de licence « par processeur », les constructeurs ont maintenant le choix entre une licence « par modèle » et une licence « par copie ».

Dans le premier cas, le constructeur s’engage à installer Windows — qu’il paie alors peu cher — sur toute une ligne de produits (un modèle d’ordinateur), que le client final ne pourra pas acheter sans Windows. Dans le second cas, le constructeur achète seulement les licences qui correspondent aux commandes effectives de ses clients. Mais il doit payer chaque copie de Windows 2 à 3 fois plus cher ! En apparence, les constructeurs ont le choix et le Consent Decree est respecté. Il faut remarquer d’ailleurs que la version européenne de cet engagement 19 prévoit explicitement comme agissement illicite le fait de conditionner la conclusion d’un accord « par modèle » à l’inclusion de tous les modèles dans ce régime. Mais dans les faits, les revendeurs choisissent systématiquement sur toute leur gamme d’ordinateurs grand public la première option « par modèle ». Et l’utilisateur final est privé de sa liberté de choix, exactement comme avant.

Pire : si vous souhaitez acheter un nouvel ordinateur, et que vous avez déjà Windows (le cas typique des entreprises qui effectuent des mises à jour), ces grands revendeurs ne vous permettent pas d’acheter de nouvelles machines sans Windows.

Vous voulez dire qu’aujourd’hui, un utilisateur ne peut pas acheter un PC qui ne comporte pas Windows ?

C’est en effet impossible… à moins d’aller dénicher un petit assembleur taïwanais, qui vous effectuera un assemblage à la carte. Mais alors, il vaut mieux savoir ouvrir le capot en cas de problème ! Ce qui veut dire que, si vous achetez votre machine en grande surface, en France chez Auchan, Carrefour ou tout autre revendeur important, vous n’échapperez pas à Windows. Même absence de choix si, en tant qu’entreprise, vous cherchez un distributeur capable de vous signer un contrat de maintenance pluriannuel sérieux avec réparation de la machine sous 48 heures. La situation est identique aux États-Unis. Un étudiant du Center for American Public Policy and Politics de l’Université de Californie à Los Angeles, David Chun, a ainsi mené, en juin 1998, une enquête auprès des douze principaux revendeurs de PC aux États-Unis. Il a posé à Gateway 2000, Dell, Micron, IBM, Packard Bell, Hewlett-Packard, Toshiba, NEC, Sony, Unicent, Umax et Quantex les mêmes questions simples :

1. Puis-je acheter un PC avec un autre système d’exploitation que Windows ?
2. Puis-je acheter un PC, quel qu’il soit, sans acheter Windows avec ?
3. Si non, pourquoi ?
4. En cas d’achat, puis-je vous retourner Windows et être remboursé ?

Les conclusions de Chun sont formelles : « Sur les douze fabricants interrogés, pas un seul n’a voulu me vendre un PC, quelle que soit la marque, sans Windows. Et pas un d’entre eux n’était prêt à me proposer un discount si je leur renvoyais Windows pour me le faire rembourser 20 » ! La plupart de ces constructeurs ont expliqué à David Chun que « leur contrat avec Microsoft exigeait qu’ils vendent Windows avec chaque machine ». Le plus cocasse est qu’IBM, qui a créé OS/2, un système d’exploitation concurrent de Windows, exige que ses clients achètent systématiquement une licence Windows… même s’ils déclarent haut et fort qu’ils ne souhaitent acquérir que l’OS/2 d’IBM !

Est-ce la même chose en France ? Si j’achète un PC avec Windows et que je ne veux pas de ce système d’exploitation, est-ce que je peux me le faire rembourser ?

Figurez-vous que c’est exactement mon cas. J’essaie désespérément depuis des mois de me faire rembourser un CD-Rom Windows 95 par Dell. Pour l’instant, en vain. J’ai bien sûr d’abord essayé d’acheter la machine que vous voyez sur mon bureau, un Dell WS 400, sans Windows. On m’a répondu oralement, mais sans vouloir me l’écrire, que ce n’était pas possible. Devant ce refus, j’ai demandé que Dell identifie précisément le coût du logiciel Windows 95 sur sa facture. Là, j’ai reçu un fax dans lequel il est écrit noir sur blanc qu’en raison du contrat avec Microsoft, Dell ne pouvait pas me communiquer le prix de revient du logiciel. Je n’ai finalement jamais pu savoir de combien le Laboratoire d’Informatique de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm — donc finalement l’État — allait se faire escroquer. Mais j’avais besoin du type de garantie qu’offre un grand constructeur : si j’avais fait appel à l’assembleur du coin et que j’étais parti dans un an, qui aurait pu assurer la maintenance de l’ordinateur ? J’ai donc tout de même acheté cette machine chez Dell, parce que c’est le constructeur qui m’a semblé le plus respectueux pour les universités auxquelles il propose un contrat à prix préférentiel, et pour le mouvement du logiciel libre, puisqu’il prête volontiers des machines pour des démonstrations de Linux.

Le sel de l’histoire, c’est que j’ai découvert au dos du coffret contenant le CD-Rom Windows 95 la notice suivante : si vous n’acceptez pas les conditions de la licence, vous pouvez retourner le CD-Rom Windows 95 au distributeur « pour remboursement » ! Ce que je me suis empressé de faire. Peine perdue : étant dans l’impossibilité contractuelle de dire combien coûte ce logiciel, Dell ne sait pas combien il doit me le rembourser. J’ai tout de même fait la démarche, et j’attends avec intérêt la suite du feuilleton.

Ce qu’il faut souligner, c’est que cette pratique dite de « vente liée » est tout à fait illégale en France, le Code de la Consommation explicitant : « Il est interdit de […] subordonner la vente d’un produit à l’achat concomitant d’un autre produit […] » (Livre I, Chapitre II, section 1). Le même genre de législation est aussi en vigueur en Europe comme le montrent les articles 85 et 86 du Traité 21.

Pourquoi les fabricants d’ordinateurs, qui sont des entreprises puissantes, ne se rebellent-ils pas contre les diktats de Microsoft ?

Ce qu’il faut savoir, c’est que depuis de longues années, les fabricants ne gagnent pas beaucoup d’argent sur le matériel. C’est sur les logiciels que les éditeurs font des bénéfices importants, parce que ceux-ci ont un coût marginal quasiment nul. Une fois qu’un logiciel a été réalisé, avec un coût d’investissement parfois très élevé, on peut le dupliquer sur un CD-Rom pour quelques francs par copie ou bien le transmettre par réseau… à la charge de celui qui l’achète. Le matériel, lui, a un coût incompressible : l’écran 17 pouces que vous payez 5 000 francs a peut-être coûté 2 000 ou 3 000 francs au constructeur, et ce prix de revient ne baisse que très faiblement avec l’augmentation du volume des ventes. Les marges bénéficiaires sur la vente de hardware sont donc infimes. Et sur ces marchés, il s’exerce une concurrence à couteaux tirés : les fabricants luttent pour gagner quelques francs sur la fabrication.

Il est donc tout à fait impensable qu’un constructeur d’ordinateurs prenne le risque d’être le seul à payer les licences Windows, Office ou autres, ne serait-ce que cent francs plus cher que ses concurrents. Car Microsoft pourrait très bien, par mesure de rétorsion, refuser aux fabricants qui se montreraient trop indépendants d’acquérir les licences « par modèle » à prix réduit. Et un constructeur qui serait obligé de payer la « licence par copie » sur plus de la moitié de ses ventes ferait immédiatement faillite !

Ces grands groupes informatiques, qui donnent une impression de puissance, sont en réalité des colosses aux pieds d’argile. Ils sont menés par le bout du nez par les vrais patrons de cette industrie : Microsoft et, dans une moindre mesure, Intel. C’est aussi la raison pour laquelle ces fabricants d’ordinateurs acceptent d’assumer des coûts importants, qui normalement devraient incomber à Microsoft comme les services d’assistance téléphonique ou hot line, dont nous avons parlé au chapitre 2. D’ailleurs, Microsoft ne se contente pas de tordre le bras aux fabricants de hardware : il est aussi réputé pour exercer son pouvoir de coercition et son marketing agressif sur tous les maillons de la chaîne de distribution, jusqu’au client final.

Des exemples de ces tactiques marketing agressives ?

Il arrive que Microsoft prenne ses clients en otage en les forçant à acheter un produit dont ils n’ont rien à faire pour obtenir un logiciel qu’ils veulent. Au Japon, par exemple, les utilisateurs adorent le tableur Excel de Microsoft, mais n’apprécient guère son traitement de texte Word, mal adapté aux caractères Kanji. Le problème est qu’Excel n’est vendu que dans la suite bureautique Office, qui comprend aussi Word. Si bien que les Japonais qui veulent Excel doivent aussi acheter Word, même si c’est pour le mettre à la poubelle 22.

Une tactique plus discutable encore a consisté, pour Microsoft, à se servir du « shérif » de la profession — la Business Software Alliance (BSA) — pour faire pression sur les entreprises qui font des copies non autorisées de logiciels. Notez que je n’aime pas et n’emploie pas le mot « pirates », qui évoque des voleurs sanguinaires, ce qui n’a rien à voir avec le monde du logiciel. Mais écoutez cette histoire incroyable : un beau jour de 1995, des représentants de la BSA découvrent chez la compagnie de téléphone uruguayenne Antel un certain nombre d’irrégularités. Cette entreprise a installé beaucoup plus de copies de logiciels Novell et Microsoft qu’elle n’a officiellement acheté de licences. Les entreprises sont en effet tenues d’acheter une licence par poste de travail, mais le font rarement, surtout dans les pays en développement. Les avocats de la BSA déposent une plainte pour 100 000 dollars. Jusque-là, il n’y a rien d’étonnant. Mais en 1997, la plainte est retirée avant le jugement en raison d’un « accord à l’amiable » entre Microsoft (qui n’était pas le seul plaignant représenté par BSA) et Antel, sur la base du compromis suivant : la BSA passe l’éponge… à condition qu’Antel remplace tous les produits des concurrents (dont ceux de Novell, qui était un des plaignants) par des produits Microsoft ! Ce dossier est détaillé par Rachel Burstein dans l’édition de janvier 1998 du magazine Mother Jones. Les représentants de Microsoft et de la BSA se sont empressés de nier toute l’histoire… Mais si elle était fausse, pourquoi, alors, Lotus et Novell auraient-ils annoncé publiquement qu’ils ne feraient plus appel aux « services » de la BSA en Amérique latine ? L’article de Burstein souligne que ce cas est loin d’être isolé : de fait, la BSA est tellement liée à Microsoft que certains de ses concurrents l’ont quittée, pour aller rejoindre la Software Publishers Association. Cette organisation, plus influente que la BSA, s’est récemment montrée très critique envers Microsoft (bien qu’elle en soit aussi membre) 23.

Microsoft est également soupçonné dans l’industrie de menaces de rétorsion envers des partenaires trop indépendants. Il se trouve que certains acteurs du hardware — notamment des fabricants de cartes comme Xircom, mais aussi des constructeurs de puces et micro-ordinateurs — ont longtemps refusé de donner les spécifications techniques de leur matériel aux développeurs Linux, qui souhaitaient que ce système d’exploitation soit compatible avec le maximum de standards. C’est-à-dire que ces industriels se coupent délibérément des 8 millions d’utilisateurs de Linux. Est-ce leur intérêt ? Évidemment pas. Alors, la seule explication logique est que s’ils se montraient coopératifs vis-à-vis de Linux, ils pourraient en pâtir du côté de Microsoft. De fait, il serait très facile à Microsoft de ne plus envoyer la version bêta de Windows 98 ou de WindowsNT aux entreprises sortant des produits compatibles avec Linux… Rien d’explicite, évidemment. Mais des réponses du style : « Ah, vous n’avez pas reçu la version bêta de Windows ? Le paquet s’est sûrement perdu… » Au bout de quelques jours, l’entreprise comprend, modifie deux ou trois spécificités techniques de son produit sans le dire aux développeurs Linux, et le fait savoir à Microsoft. Et, comme par miracle, elle reçoit les versions bêta tant attendues dès le lendemain. On trouve beaucoup d’histoires de ce genre sur Internet. Mais, évidemment, il ne s’agit que de présomptions.

On a compris que les pratiques commerciales de Microsoft, à vos yeux, tiennent à la fois du rouleau-compresseur et de la dissuasion nucléaire. Qu’en est-il des offensives contre ses concurrents directs ?

La culture de Microsoft est tendue vers la suppression de la concurrence. Le moyen le plus sournois et le plus efficace pour tuer les produits rivaux, c’est de mettre à profit l’« effet réseau » (ou la nécessité d’interopérabilité entre les produits informatiques) décrit plus haut, pour exporter son monopole sur Windows à tous les autres segments de l’industrie informatique. Quand un éditeur de logiciels détient à la fois le système d’exploitation (Windows) et les applications (Word, Excel, Explorer), il lui est alors techniquement possible de modifier le système d’exploitation pour rendre les produits concurrents instables ou inutilisables, tout en améliorant les prestations de ses propres programmes.

Comment cela fonctionne-t-il ? On a déjà vu que les logiciels Microsoft pouvaient aller modifier des composantes du système d’exploitation de l’ordinateur pour l’adapter à leurs besoins. Par exemple, vous installez une version du programme de traitement de texte Microsoft Word. Au lieu de se limiter à copier le programme sur votre disque dur, cette procédure modifie aussi certaines composantes du système d’exploitation, notamment les librairies partagées (DLL), dont le code informatique est utilisé par plusieurs programmes. Ces modifications seraient impossibles si les composantes vitales du système étaient verrouillées. Et, dans un monde raisonnable, on ne devrait pouvoir toucher à tout cela que très rarement, en cas de mise à jour majeure, ou s’il y a vraiment des défauts à corriger. Mais dans le monde Microsoft, n’importe quel nouveau programme va modifier deux ou trois DLL dans Windows. Soi-disant pour l’adapter à ses besoins… mais aussi, sans doute, pour des motifs moins avouables 24.

Il est par exemple facile à ces logiciels d’application de vérifier la nature du système d’exploitation, et de ralentir ou d’arrêter de fonctionner s’ils découvrent un produit concurrent. C’est exactement ce dont Caldera accuse Microsoft devant les tribunaux 25. Caldera est la société qui a racheté à Novell les droits du système d’exploitation DR-DOS, un cousin du QDOS originel. Selon elle, quand Microsoft a lancé Windows 3.1 (et le problème se poursuit avec Windows 95), une couche logicielle fonctionnant au-dessus des systèmes de la famille DOS pour rendre leur utilisation plus conviviale, le programme effectuait un test pour voir quel système d’exploitation équipait l’ordinateur. Si la machine lui répondait « DR-DOS », Windows 3.1 refusait de fonctionner. Il exigeait la présence de MS-DOS ! On pourra, j’espère, vérifier ces allégations maintenant que le tribunal a ordonné à Microsoft de mettre le code source de Windows 95 à disposition des avocats de Caldera 26.

Il est facile d’imaginer une manœuvre similaire mais inversée entre le système d’exploitation et les logiciels applicatifs. J’ai constaté, de façon empirique, que si j’installe le navigateur Internet Explorer sur un PC déjà muni de Netscape Navigator, ce dernier se met subitement à marcher moins bien. La seule hypothèse plausible est qu’Explorer vienne, en s’installant, modifier certaines composantes de Windows qui, de ce fait, ne ferait plus tourner Navigator correctement. J’emploie ici le conditionnel, puisque ces pratiques sont très difficiles à prouver, les codes source de tous ces produits étant protégés par le secret commercial. En tout cas, la pratique semble ancienne : il était déjà de notoriété publique, dans les années quatre-vingt, que le très populaire logiciel bureautique Lotus 1-2-3 tournait très mal sous DOS. Les informaticiens avaient même, à l’époque l’habitude de plaisanter : « DOS is not done until Lotus 1-2-3 is undone ». Comprenez : DOS ne sera pas fait tant que Lotus 1-2-3 ne sera pas défait.

Microsoft a en effet la possibilité technique d’organiser, en catimini, le sabotage des produits de la concurrence sur sa propre plate-forme. Et comme un logiciel pour PC qui n’est pas parfaitement compatible avec Windows est un produit mort, cette technique peut se révéler redoutablement efficace… Ce sont des pratiques qui font penser aux propriétés sournoises du lierre, réputé empoisonner les racines des plantes voisines. Mettez, par exemple, un beau laurier-thym à côté d’un plant de lierre, il meurt en quelques semaines. C’est presque toujours le sort qui attend les éditeurs prétendant écrire de meilleurs produits que Microsoft sur la plate-forme Windows.

Une fois les produits concurrents inhibés, Microsoft n’a plus qu’à prendre le marché d’assaut avec ses propres logiciels ?

Tout à fait. Microsoft est même tellement puissant… qu’il peut se contenter d’annoncer qu’il sortira un produit concurrent, ou une nouvelle version du même produit, sans le faire immédiatement. Cette pratique qui consiste à annoncer des nouveautés qui n’existent pas est monnaie courante dans l’industrie informatique, mais Microsoft en est le champion incontesté. Cela s’appelle le vaporware. Un bluff, ou l’équivalent hi-tech du « demain, on rase gratis ». On vous promet une poule demain plutôt qu’un œuf aujourd’hui. Et, en fin de compte, vous vous retrouvez avec un œuf demain plutôt qu’une poule aujourd’hui. Le consommateur renonce en effet à acheter des produits testés et bon marché, parce que Microsoft lui promet que, demain, il sortira un logiciel merveilleux, qui fera beaucoup mieux. Malheureusement, quand on s’appelle Microsoft, que l’on bénéficie d’un fort relais médiatique et que l’on vend à un public inexpérimenté, le vaporware empêche effectivement les concurrents de prendre des parts de marché auxquelles ils pourraient prétendre, ce qui donne le temps de mettre en place les mesures nécessaires pour les contrer.

Le premier exemple célèbre de vaporware c’est, en 1988, le lancement de Microsoft Word 3.0. Bill Gates montre alors un prototype de produit plein de failles, qui d’ailleurs plante sa machine… Et pourtant, les gens renoncent après cette démo, à acheter le produit concurrent Word Perfect. Cette pratique se poursuit de nos jours : Microsoft expliquait, au printemps 1998, qu’il allait incessamment mettre en circulation une version bêta de son système NT 5.0 pour station de travail et serveurs, qui contiendrait toutes les fonctionnalités avancées du serveur Novell et mieux encore. Mais, en octobre 1998, cette « merveille » n’est toujours pas sur le marché. La stratégie est claire : il s’agit d’inciter le client à déployer du NT 4.0 et à attendre les améliorations imminentes de la version 5.0… plutôt que d’opter pour des produits disponibles immédiatement, comme le NDS de Novell, ou des serveurs Hewlett Packard ou Sun, par exemple.

L’autre pratique controversée de Microsoft consiste à lier ses nouveaux logiciels aux produits déjà en quasi-monopole…

Oui, Microsoft utilise son pouvoir de coercition pour imposer ses nouveaux logiciels, souvent moins bons que ceux qui existent sur le marché, avec un produit en monopole. Exemple : Windows 98 contient le logiciel d’organisation Outlook, ce qui rend tous les éditeurs de produits similaires furieux. Comment voulez-vous convaincre un utilisateur d’acheter un programme concurrent, alors qu’il dispose déjà d’Outlook, intégré à Windows 98, et donc déjà payé avec le système ?

Mais l’exemple le plus flagrant de cette pratique, celui qui est au centre de l’action du Département américain de la justice, c’est l’affaire du navigateur Internet Explorer. De l’aveu même de Bill Gates, Explorer était au départ de très mauvaise qualité 27. Christian Wildfeuer, un cadre de Microsoft cité par le magazine Time, a reconnu lui-même dans un e-mail, en février 1997 : « Il serait très difficile d’augmenter notre part de marché sur les seuls mérites d’Internet Explorer 4. Il est important de faire levier sur l’actif du système d’exploitation afin de pousser les gens à utiliser Internet Explorer au lieu de Navigator. »

Pour imposer Explorer — exactement comme il avait un peu auparavant essayé d’imposer son service en ligne MSN —, Microsoft a donc demandé aux constructeurs informatiques de le pré-installer sur leurs machines, en série, en même temps que Windows 95. Puis, la conquête d’Internet se révélant peu à peu la priorité de Microsoft, l’étape suivante a consisté à intégrer Explorer à Windows 98 : à planter ses racines dans le code même du système d’exploitation, de sorte qu’il puisse très difficilement être éradiqué. L’argument massue, vis-à-vis des médias et du grand public, était qu’Explorer était un « plus » donné par Microsoft. Cette habile manœuvre permet à l’éditeur d’imposer Explorer au détriment de Navigator… tout en se faisant bien voir auprès des utilisateurs, à qui l’on fait « cadeau » du fureteur.

Mais pourquoi, en tant que consommateur, est-ce que je devrais refuser un logiciel gratuit, qui en plus me simplifie la vie puisque je n’ai pas à me procurer celui de Netscape ?

Parce que vous aidez ainsi Microsoft à bâtir un monopole sur la transmission de l’information, qui est contre votre intérêt. Parce qu’il s’agit d’un cadeau empoisonné qui, à terme, vous prive complètement de la possibilité de choisir. D’abord, s’agitil vraiment d’un cadeau ? L’utilisateur doit payer 790 francs pour passer de Windows 95 à Windows 98 (ou 1 790 francs pour ceux qui n’avaient pas Windows 95). Ou, quand il achète une nouvelle machine, il paie Windows avec le système. Donc, le fait de dire qu’Explorer, qui est lié à Windows, est gratuit et que c’est le reste qui coûte cher relève purement et simplement de l’artifice comptable.

Navigator, rebaptisé Communicator, lui, est maintenant non seulement gratuit, mais libre. C’est-à-dire que son code source a été rendu public (voir chapitre 5).

Pour comprendre à quel point la notion de prix est artificielle dans le monde Microsoft, il n’y a pas mieux que le cas d’école du système d’exploitation WindowsNT. La firme commercialise deux versions de WindowsNT : l’une, NT Workstation, pour les stations de travail (c’est-à-dire la machine client, qui reçoit l’information) vendue environ 2 000 francs. L’autre, NT Server, pour les serveurs (la machine qui diffuse l’information), vendue 6 000 francs. Cette dernière contient en outre une série de logiciels supplémentaires pour serveurs comme Internet Information Server, que Microsoft proclame être « gratuits ». Or, que constate-t-on quand on regarde ce que contiennent vraiment les CD-Rom ? Si on enlève tout ce qui est artificiellement « gratuit », les deux programmes ont exactement les mêmes lignes de code… à quelques bits près. Il s’agit d’une entrée dans la base des registres qui contient « Workstation » ou « Server », plus un autre petit bit, bien caché, pour compliquer la tâche aux petits malins qui souhaiteraient épargner les quelque 4 000 francs de différence de prix.

Conclusion : si Microsoft dit vrai, c’est-à-dire que tous les logiciels compris dans NT Server (IIS, etc.) sont gratuits, alors ces deux petites clefs occupant quelques bits, sont facturées… 4 000 francs. Difficile, alors, de se débarrasser de la très désagréable sensation d’avoir été non seulement bernés, mais aussi arnaqués 28.

Mais revenons à nos fureteurs. Il est important de comprendre qu’en réalité, en acceptant de vous doter d’Explorer (même s’il est gratuit), c’est vous qui faites un formidable cadeau à Microsoft. Car vous entrez alors dans les statistiques comme un utilisateur Explorer de plus. Et, dans ces guerres de standards, les parts de marché valent de l’or, même si elles ne rapportent pas directement de bénéfices. En effet, une fois qu’Explorer aura atteint 80 ou 90 % du marché des navigateurs Internet, cela donnera à Microsoft un bras de levier supplémentaire pour étendre son emprise sur la chaîne Internet. La firme de Seattle peut d’abord modifier un petit peu ses produits pour faire en sorte que le serveur qui marchera le mieux avec Explorer soit justement le serveur Microsoft NT, muni du logiciel Internet Information Server… Et si l’on en croit certains internautes, ce serait même déjà fait : IIS répondrait plus rapidement à Explorer qu’aux autres fureteurs.

Microsoft peut alors aller voir tous les diffuseurs de contenu sur Internet — les Time Warner et autres Disney de la planète — et leur expliquer qu’il leur faut absolument utiliser son serveur NT. En juin 1998, Microsoft avait déjà conquis 22 % de ce marché, contre 9 % pour Netscape, et 49 % pour le logiciel libre Apache selon le cabinet Netcraft. Si Microsoft tenait les marchés du navigateur, du serveur et du PC, il lui serait alors très facile de « microsoftiser » les langages de communication entre ces machines. Ce qui déboucherait, comme on l’a vu, sur un contrôle quasi total de l’information.

Est-ce que certains effets de ces pratiques que vous jugez dangereuses sont déjà aujourd’hui perceptibles ?

Ceux qui me trouvent excessif ou caricatural n’ont qu’à observer ce qui se passe sur Internet : certains sites appartenant à Microsoft sont d’ores et déjà interdits aux adeptes d’autres navigateurs, comme Navigator, Lynx, OmniWeb ou Opéra. Exemple : les utilisateurs de Navigator qui essaient de se connecter à l’Internet Gaming Zone, l’un des meilleurs sites de jeu de stratégie en réseau racheté en 1996 par Microsoft, voient apparaître le message suivant : « Désolé. Pour des raisons techniques [la technique a bon dos !], la Zone ne peut pas pour l’instant fonctionner avec Navigator 3.0 ou des versions plus récentes. Nous travaillons à mettre cette fonctionnalité en place et nous excusons pour cet inconvénient… En attendant, nous vous invitons à télécharger gratuitement Internet Explorer. » Microsoft avait commencé par réserver l’accès de ce site aux seuls utilisateurs de Windows. Maintenant, il faut aussi avoir Explorer. Nul doute que, pour ne pas être exclus de leur Zone, beaucoup de joueurs invétérés se laisseront « microsoftiser »… Le même genre d’aventure attend les internautes adeptes de Star Trek quand ils visitent le site de leur feuilleton culte sur MSN (startrek.msn.com).

On peut difficilement justifier ce sectarisme de la part des sites Microsoft en invoquant des raisons techniques : dans le cas de l’Internet Gaming Zone, par exemple, tout marchait bien avec Netscape avant le rachat de Microsoft, et il a évidemment fallu investir du temps et de l’énergie pour la modifier de telle sorte que Netscape ne marche plus.

Pour vous donner un exemple à caractère plus national, le logiciel Nabucco utilisé par l’administration française pour la gestion financière est aujourd’hui conçu de telle manière que tout client puisse y accéder en utilisant le protocole ouvert de Telnet, une des mille et une composantes libres sans lesquelles Internet n’existerait pas. Cela signifie qu’un Mac, une station Sun ou un PC Linux peuvent aujourd’hui, avec un tout petit effort supplémentaire, être utilisés comme postes de travail. Malheureusement, la nouvelle version de Nabucco va être « intégrée » dans Windows, en sorte que vous pourrez l’utiliser seulement si vous avez un PC sous Windows. Rien n’obligeait pourtant l’administration française à faire un choix qui n’est pas dans son intérêt.

Cette incompatibilité programmée des sites Microsoft avec les navigateurs concurrents — utilisés tout de même par quelque 45 millions d’internautes ! — laisse à penser que l’activité Web de Microsoft existe davantage pour renforcer sa domination sur l’industrie du logiciel… que pour bâtir un nouveau business. Quoi qu’il en soit, fort de ses 55 % du marché des navigateurs, Microsoft a convaincu un nombre croissant de fournisseurs de contenu indépendants d’optimiser leur site pour Explorer, voire de l’interdire franchement aux non-Explorer.

C’est notamment le cas de l’Internet Superstore de la chaîne britannique Tesco 29, qui, au prétexte qu’elle n’utilise que les « technologies Internet les plus modernes », interdit l’accès de son site aux navigateurs non compatibles avec les langages Microsoft ActiveX ou BVScript… Quel discours de dupe ! La réalité est que Tesco a investi de l’argent pour se couper de la moitié de ses clients potentiels. C’est aussi absurde que d’ouvrir un nouveau supermarché qui, par exemple, n’accepterait que les clients portant des chaussures marron !

Je voudrais en profiter pour faire une remarque générale sur le « terrorisme » des statistiques et des parts de marché. Il suffit qu’un logiciel soit inclus dans Windows pour qu’automatiquement, chaque utilisateur de Windows soit compté comme un utilisateur de ce logiciel. Comptabilité pour le moins approximative. Prenons mon propre cas : ayant déjà acheté quatre micro-ordinateurs où Windows était préinstallé, je compte personnellement dans les statistiques de l’industrie comme quatre utilisateurs de Windows… alors que mon premier geste, à la réception de la machine, est au contraire de désinstaller Windows pour le remplacer par NextStep ou Linux !

Assis sur ses 60 milliards de francs de cash, Microsoft peut racheter tout ce qui lui fait envie, ou le gêne ?

En effet, dès que quelque chose d’intéressant apparaît dans l’écran radar de Microsoft, l’entreprise met tout en œuvre pour que ce produit ne soit pas gênant. Quelles que soient ses motivations, Microsoft achète ou prend des participations, chaque année, dans quelque trente PME technologiques autour du monde. Dans des domaines aussi variés que les systèmes d’exploitation, les applications pour PC, les serveurs, les standards multimédia et Internet, la technologie Java, les transactions financières sur Internet, les nouveaux médias électroniques interactifs, les jeux vidéo, les accès réseaux et le câble. Un site Web en tient l’impressionnante comptabilité 30, mais on peut aussi voir la version « officielle », évidemment moins explicite, chez Microsoft 31.

Microsoft a notamment l’habitude de supprimer de petits concurrents potentiels en s’appropriant leur technologie. Il existe des cas où l’éditeur de Seattle a purement et simplement volé les produits de PME concurrentes, en copiant sans vergogne leur technologie pour l’intégrer à son offre. C’est ce qui s’est passé par exemple avec la société Stac, conceptrice du compresseur de disque dur Stacker, qui a réussi à prouver la chose, et a eu gain de cause en justice 32. Citons également TV Host, dont le Guide TV a, selon son vice-président Mike Jeffress, été tout simplement copié et inclus dans Windows 98 33.

Dans d’autres cas, Microsoft prend vraiment une licence pour des technologies sur lesquelles elle n’a aucun savoir-faire, ou bien acquiert en totalité les sociétés qui les ont inventées. Ces opérations sont ce qu’on appelle des buy in. Microsoft s’est offert de la sorte la société Web TV, pour entrer du jour au lendemain dans le business de l’accès Internet sur le téléviseur. On remarquera cependant que, quand le géant de Seattle se contente d’acheter la technologie d’un plus petit que lui, ce dernier est ensuite le plus souvent poussé hors marché. Deux des récents « partenaires » de Microsoft ont en effet entamé des procédures contre lui devant les tribunaux. Il s’agit tout d’abord de Spyglass, dont la technologie Mosaic sert de base à Explorer. Dans l’accord de licence signé à l’époque, il était prévu qu’un petit pourcentage des droits d’auteur d’Explorer reviendrait à Spyglass… Or, Microsoft, prétendant maintenant faire cadeau de son navigateur, a arrêté du jour au lendemain de payer des royalties à Spyglass, qui a attaqué en justice 34.

Mais le cas le plus significatif est sans doute celui de RealNetworks, l’entreprise qui a introduit le populaire standard RealAudio pour transmettre du son en direct sur le Web. Dans sa logique de contrôle de tous les standards du réseau, Microsoft a essayé d’acheter RealNetworks. Mais son patron, Rob Glaser, n’a voulu céder que 10 % de son capital, en échange d’une licence sur une partie de sa technologie. Très mauvaise idée : Microsoft a mis cette connaissance à profit pour développer NetShow, un produit concurrent, qu’il distribue maintenant « gratuitement ». Microsoft a ensuite refusé d’acheter la licence pour les nouvelles versions de RealAudio et RealVideo. Et, selon Rob Glaser, Microsoft a en outre modifié ses logiciels pour empêcher RealAudio de fonctionner correctement 35.

Dans d’autres cas, Microsoft n’a pas acheté une technologie, mais carrément des parts d’un marché qu’elle n’avait pas réussi à conquérir : ainsi les 9 millions d’abonnés du service de courrier électronique gratuit Hotmail se sont retrouvés du jour au lendemain intégrés au site MSN Internet Start. C’est que l’audience devient stratégique dans la guerre des portes d’entrée sur le Net…

D’autres opérations tiennent au contraire du buy out, une technique purement négative qui a pour but de tuer la technologie ou le produit acheté… afin qu’une plate-forme concurrente n’en tire pas avantage. Il existe un exemple assez significatif de cela dans la guerre entre Microsoft et Java. Java est un langage ouvert développé par Sun Microsystem et qui affranchit les utilisateurs de la plate-forme. Il permet aux gens de se passer d’un ordinateur Windows pour exécuter les programmes intéressants sur le réseau. Pour que Java soit un compétiteur efficace, il faut que ce langage dispose de suites bureautiques, de suites logicielles, bref d’un bon environnement de développement. Or, une PME innovatrice, Cooper & Peters, avait justement conçu un début de suite bureautique, EyeOpener, qui avait le potentiel de devenir l’équivalent de Microsoft Office pour tout ordinateur muni de Java, y compris, bien entendu, ceux qui ne contenaient pas Windows 36. Eh bien, Microsoft a racheté EyeOpener, peu après sa présentation, officiellement pour « accélérer la pénétration des librairies Java de Microsoft ». Mais aujourd’hui, personne n’entend plus parler de ce produit. Difficile de ne pas penser que le seul but de ce rachat était d’éradiquer un logiciel subversif.

Quand Microsoft ne peut pas faire un buy out sur des produits ou une entreprise, il le fait sur… la matière grise. C’est ce qui s’est passé avec l’équipe des développeurs de Borland, qui avait conçu un excellent compilateur pour langage de programmation appelé Delphi. Delphi gênait Microsoft, dont l’offre était de moins bonne qualité ? Qu’à cela ne tienne : Microsoft a fait un pont d’or à ces talents, pour qu’ils viennent travailler sur des produits concurrents. Ce qui n’est peut-être pas formellement illégal, mais contraire à toutes les pratiques de la profession 37. Depuis, Borland a abandonné ce champ miné sur lequel Microsoft avait jeté son dévolu, a pris le nouveau nom d’Inprise et se cherche un autre créneau.

Ces pratiques sont certes brutales. Mais en quoi sont-elles répréhensibles ? Ne constituent-elles pas, au fond, l’application sans états d’âme des règles de base du business : tuer la compétition, tant qu’elle est encore faible ?

Les manœuvres de buy in et buy out ne sont probablement pas illégales, sauf quand il y a copie sauvage de propriété intellectuelle brevetée. Mais, pratiquées à cette échelle par un acteur si riche, elles représentent un risque pour la créativité de l’industrie. Or, seule l’innovation sans entraves est le garant du progrès. Surtout quand le censeur technologique universel a le niveau scientifique déplorable de Microsoft… Regardez les conférences de développeurs pour Windows CE. On y assiste au spectacle désolant de serfs qui cherchent des miettes sur la table du seigneur. Ils se demandent tous, en substance : « Qu’est-ce que je peux faire, moi, qui n’intéressera pas Microsoft tout de suite ? » Dès que Microsoft dit, par exemple : il serait bon que la reconnaissance d’écriture soit intégrée à notre prochain système d’exploitation, plus personne ne se lance dans ce domaine. Même plus besoin, à ce niveau, de pratiquer le vaporware.

Désormais, les seules « bonnes » innovations sont donc celles qui servent les intérêts de Microsoft… Mais est-on sûr, pour parodier la phrase qui s’appliquait hier à General Motors, que ce qui est bon pour Microsoft soit bon pour la planète ? Larry Ellison, patron d’Oracle et ennemi juré de Bill Gates, décrit le phénomène comme « un combat Microsoft contre l’Humanité… et l’Humanité part perdante ! ».

L’acceptation de ces pratiques ne vient-elle pas du fait que la standardisation autour de la plate-forme « Wintel » est une véritable locomotive pour cette industrie ? Que des centaines de milliers d’entreprises vivent du marché du PC tenu par Microsoft ? Et donc, que tous les utilisateurs — qu’il s’agisse du grand public ou des professionnels — en profitent plus qu’ils n’en souffrent ?

Cet argument, souvent brandi par les défenseurs de Microsoft, est tout simplement ridicule. À chaque fois qu’on veut défendre un monopole, on dit qu’il vaut mieux un mauvais standard que pas de standard du tout. C’est une lecture très superficielle du phénomène : à mesure que l’hégémonie du détenteur du standard s’affirme, les inconvénients dépassent largement les éventuels avantages du début. Car l’entreprise en position de monopole est alors en mesure de s’asseoir sur la technologie, et de tuer l’innovation. Le faux standard Microsoft — qui n’est que l’ubiquité d’une marque recouvrant des produits en réalité très différents — risque au contraire d’induire une évolution beaucoup plus lente de l’industrie que s’il n’y avait pas de standard du tout.

Surtout : mieux vaut un vrai standard — qui doit, pour mériter ce nom, être ouvert, documenté et capable de garantir l’interopérabilité de différentes composantes — qu’un faux standard, fermé et modifié toutes les deux minutes au gré de l’intérêt de son propriétaire exclusif. L’une des meilleures blagues qui court dans la Silicon Valley illustre bien mon propos : combien d’ingénieurs de Microsoft faut-il pour changer une ampoule ? Zéro : il suffit que Bill Gates décrète que l’obscurité est devenue un standard !

J’ai en tout cas bien du mal à avaler l’idée selon laquelle c’est le standard Wintel qui a permis l’explosion spectaculaire de l’innovation. N’oubliez pas qu’au milieu des années quatrevingt, les Amiga et autres Atari fournissaient des machines multimédia fort puissantes et très innovantes, alors que les utilisateurs de MS-DOS en étaient encore à taper « dir/w » face à des écrans alphanumériques. Et pensaient à cette époque que la seule relation existante entre une souris et un ordinateur, c’était le risque de voir la première ronger le câble d’alimentation du second. À cette époque, la presse expliquait que le multimédia était un gadget futile, à éviter absolument dans une entreprise. Grâce à Microsoft, le multimédia décolle avec plus de dix ans de retard. Ne parlons pas non plus des puces Intel qui, avec leur déplorable mécanisme de segments couplé au non moins déplorable Microsoft Basic limité à 64 kilo-octets, ont obligé des millions d’utilisateurs pendant de longues années à n’utiliser qu’un dixième de la mémoire pour laquelle ils avaient déboursé des sommes assez conséquentes…

Non, le véritable facteur de l’explosion récente de cette industrie est bien évidemment l’énorme succès d’Internet et du Web, que Microsoft a longtemps ignorés. Des ouvrages comme Barbarians Led by Bill Gates, écrit par deux anciens programmeurs de chez Microsoft, le montrent bien 38. Microsoft n’a rien à voir non plus avec la mise un place du standard ouvert du Web, qui a permis son évolution spectaculaire. Au contraire, ce sont ces mêmes standards du Web, complétés par l’interface conviviale procurée par les fureteurs, qui pourraient éventuellement permettre à qui le souhaite d’échapper à la « taxe Windows ». Tel serait par exemple le bénéfice d’une plateforme universelle de type Java, puisque ce langage est suffisamment complet pour qu’un programme écrit en Java puise tourner sur tout type de machine, avec tout système d’exploitation supportant la Java Virtual Machine.

C’est pour ça que Microsoft essaie à la fois de « microsoftiser » Java, ce qui lui vaut d’ailleurs un procès de Sun, et de mettre la main sur les standards d’Internet. Malheureusement, cette entreprise pourrait réussir, car ce qui fait la force d’Internet constitue aussi sa faiblesse : le réseau, qui fonctionne avec des standards ouverts, n’est pratiquement contrôlé par personne. Du coup, il n’y a pas un gros acteur, pas un poids lourd du secteur, qui puisse le défendre efficacement des appétits hégémoniques.

Et les gouvernements ?

Les États ne semblent pas avoir compris les vrais enjeux de ces combats. Pire : ils ignorent apparemment qu’ils ont un important rôle à jouer dans l’avenir d’une technologie qui est porteuse de tant de promesses pour nous tous, mais aussi de tant de dangers si elle est dévoyée et mise au service d’intérêts particuliers. Je crois désormais que le sursaut ne peut venir que du grand public.

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