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Si l’on vous accompagne jusqu’au terme de votre raisonnement, où est l’issue ? Le consommateur a-t-il encore un choix ? Existe-t-il, aujourd’hui, de véritables solutions alternatives, surtout en Europe où l’on stigmatise toujours le « retard » en la matière ?
Elles existent, elles sont tout à fait intéressantes d’un point de vue économique, technologique et social, mais elles sont méconnues. Avant d’en faire l’inventaire, permettez-moi de souligner combien ce fameux « retard » européen dans l’adoption des technologies de l’information peut, au contraire, devenir un formidable atout. Nous sommes peu équipés ? Tant mieux : cela signifie que les grands choix sont devant nous, et qu’il est encore temps d’éviter la série de pièges que nous tendent certains industriels. « Rater un train » est une chance, si c’est un train qui va dérailler ! On peut encore choisir de fournir à nos enfants l’accès au moindre coût à une informatique libre, ouverte, sûre et efficace. En plus, cette voie serait fortement créatrice d’emplois.
Revenons aux alternatives : pour bien comprendre ce qu’elles sont exactement, il faut avoir une idée précise des différents types de choix qui s’ouvrent à nous quand nous voulons nous équiper d’un système informatique. Distinguons quatre axes fondamentaux : le matériel, le système d’exploitation, les logiciels applicatifs et les standards pour les formats de fichiers et les protocoles de communication. Contrairement à certains préjugés, en effet, ces axes sont assez indépendants. C’est-à-dire que le choix effectué sur l’un d’eux ne détermine pas forcément les choix sur les autres. Voyons ça en détail.
— Le matériel : il s’agit là de choisir un type de machine. On peut ainsi acheter un des mille et un modèles de PC avec une puce Intel (avec tous leurs jolis problèmes de configuration), ou un Macintosh (avec puce PowerPC ou G3), ou une station de travail Sun (avec puces Sparc), Hewlett Packard (avec puces HPPA) ou Digital (avec puce Alpha) ; ou bien encore une machine Silicon Graphics, IBM, etc.
— Le système d’exploitation : une fois le matériel acquis, on est encore libre de choisir quel système d’exploitation installer sur la machine. Car Microsoft n’est évidemment pas le seul au monde à en proposer. Même s’il y a des fortes chances que l’on vous ait déjà facturé Windows 98 ou WindowsNT, qui vient pré-installé sur le PC, cela ne signifie pas que vous deviez renoncer à installer un produit qui vous convienne mieux. Il en existe d’autres, qui ont fait leurs preuves. Sur un PC, par exemple, on a le choix entre des systèmes libres, comme Linux et FreeBSD, ou bien des systèmes propriétaires, comme OpenStep ou NewDeal (qui permet de convertir des vieux 286 en postes pour élèves 48), SCO Unix, Solaris. Dans le monde Macintosh, il y a bien sûr le Mac OS et Rhapsody, supérieurs à Windows en convivialité et techniquement imbattables pour un certain nombre d’applications graphiques. Le grand public ne sait peut-être pas que la plupart des rédactions de la presse « informatique » (même celles qui ne parlent que des PC) travaillent sur des Macintosh. De même, la plupart de la presse écrite se compose à l’aide de Macintosh avec des logiciels comme Quark Xpress. Linux tourne aussi très bien sur Macintosh grâce au support fourni par Apple aux développeurs de Linux.
— Les applications. Maintenant, vous avez une machine et un système d’exploitation. Mais, sauf si vous avez choisi un système de la famille de Linux ou FreeBSD, vous n’avez rien de très utile pour travailler. Pas de compilateurs C ou Pascal, pas d’éditeurs de texte, pas de serveur Web, pas de serveur de News, pas de serveur de messagerie électronique. Au grand maximum, vous avez un navigateur Web et un petit outil pour lire votre courrier électronique. Il vous faut donc vous procurer des applications, comme Microsoft Word ou WordPerfect ou ApplixWords ou StarWriter, etc. pour éditer du texte, ou Apache, Netscape Commerce Server, IIS pour monter un site Web, ou Sendmail ou Lotus Domino ou Microsoft Exchange pour le courrier électronique. Là aussi, les meilleurs produits ne sont pas forcément ceux dont on entend le plus parler. Et, parfois, les meilleurs produits sont même… gratuits.
— Enfin, pour les formats de fichiers et les protocoles de communication aussi, on retrouve le clivage entre protocoles et formats propriétaires fermés (le « klingonien » de Microsoft), et protocoles et formats documentés, libres et ouverts. Et peutêtre ce choix est-il à la fois le plus important, et le plus facile à bien réaliser. Car même si vous êtes un fervent client de Microsoft, et que vous êtes fier d’avoir dépensé une fortune pour vous procurer les versions successives de Windows, Office, Exchange, etc., pour être à la pointe de ce que j’ai du mal à appeler technologie, vous êtes quand même encore libre de choisir le format de fichier que vous allez utiliser pour sauvegarder vos données et les protocoles de communication que vous allez adopter pour vous connecter avec le reste du monde.
En effet, Microsoft Word autorise maintenant à sauvegarder ses fichiers en HTML, le langage du Web. D’un simple geste, vous pouvez donc envoyer à vos collègues des fichiers en HTML que tout le monde pourra lire, et non pas en klingonien version x.y, qui exige que votre interlocuteur ait, lui aussi, choisi de payer la taxe Microsoft.
De même, la France, la Communauté européenne, et les entités publiques en général, sont censées fournir toute information publique dans un format accessible à tous. Pourquoi faudrait-il acheter tel ou tel logiciel propriétaire pour pouvoir lire un texte de loi ou un appel d’offres ? Encore une fois, de tels formats existent, présentent l’information correctement, et sont accessibles même à qui travaille en Word. Pourtant, malgré maintes lettres de protestations de la part d’innombrables scientifiques (dont votre serviteur), on trouve fréquemment sur des sites officiels de l’Union Européenne — comme http :/ /www.cordis.lu — des documents lisibles seulement par la version la plus récente de Microsoft Word. Contre toute logique, et contre l’intérêt de tous.
C’est sans doute l’aspect à la fois le plus méconnu et le plus important de toute la question, parce que c’est précisément à travers le détournement de standards ouverts et l’introduction de standards propriétaires que Microsoft cherche à substituer ses propres produits aux innombrables applications libres et souvent gratuites, qui constituent le cœur de l’Internet.
Vous êtes, comme beaucoup d’universitaires, un militant du logiciel libre. Qu’est-ce que le logiciel libre ?
Un logiciel libre est un programme ou un ensemble de programmes informatiques fournis avec leur « code source », c’est-à-dire la totalité des lignes de code qui les composent, ainsi que les informations nécessaires à leur maintenance. Il faut en effet savoir que les logiciels, comme les symphonies musicales, sont écrits sous forme de partitions informatiques, appelées code source. Les logiciels sont ensuite, comme les disques, distribués sous forme d’une version « exécutable » — un enregistrement — de cette partition. Les éditeurs commerciaux comme Microsoft vendent des versions exécutables de Windows, mais se gardent bien de révéler son code source. Cette comparaison n’est en réalité que partielle : si vous avez acheté un CD de Bach, il est possible d’en reconstituer la partition, alors que pour les logiciels complexes d’aujourd’hui, cette tâche est pratiquement impossible.
Conçus dans un esprit de partage par des milliers de programmeurs sur la planète, les logiciels libres sont au contraire la propriété collective de l’humanité. C’est-à-dire qu’ils sont librement modifiables et redistribuables, à condition de préserver cette propriété. Chacun peut ainsi améliorer un logiciel libre, pour peu que ses trouvailles soient à leur tour versées au pot commun. Mais cela ne veut pas dire que ces logiciels sont « dans le domaine public » : pour éviter justement qu’un logiciel libre soit accaparé par des entreprises sans scrupule, qui le revendraient ensuite sans son code source, on a conçu des licences spécifiques comme la Gnu Public Licence (GPL), ou la Berkeley Public Licence. Ces licences établissent une propriété intellectuelle sur le logiciel, et fixent les règles selon lesquelles il peut être distribué : il s’agit de règles qui sont l’exact opposé de celles que vous trouvez dans Windows… Chacun a le droit de modifier le logiciel et de le distribuer à qui bon lui semble, sous réserve de lui donner aussi tout le code source, aux mêmes conditions.
Attention, cependant : l’expression anglaise free software, dont logiciel libre est la traduction, est ambiguë dans la langue d’origine, et mélange deux notions fort différentes. Free en anglais veut dire libre, mais aussi gratuit. Or, les logiciels libres ne sont pas forcément gratuits. Et les logiciels gratuits ne sont pas forcément libres. Quelques exemples peuvent rendre cela plus clair : la plupart des logiciels appelés freeware (et non pas free software) que l’on retrouve sur de nombreux sites web sont gratuits, mais sûrement pas libres, vu qu’on n’a pas le code source nécessaire pour ouvrir le capot et démonter le moteur… Dans cette catégorie, vous trouverez par exemple Acrobat Viewer d’Adobe, et Internet Explorer (enfin, si on fait semblant de ne pas voir l’artifice comptable que nous avons exposé).
Par contre, Linux est un logiciel libre, parce que tout son code source vous est donné, et si vous le téléchargez sur le Web, il est même gratuit. Mais on peut aussi acheter des « distributions » commerciales de Linux (comme la SlackWare, la RedHat, la SuSE, OpenLinux etc.). On paie dans ce cas-là la valeur ajoutée correspondant à la commercialisation — gravage du CD-Rom, distribution en magasin — et le plus souvent des services supplémentaires : installation, assistance technique ou développement de solutions spécifiques. Une fois la copie achetée, cependant, pas de BSA qui vous poursuive pour vérifier si vous avez payé autant de licences que de copies installées. Mon CD de Linux, payé quelques dizaines de francs, a déjà servi en toute légalité à équiper une vingtaine de machines.
Quels sont les avantages de ces logiciels libres ?
Pour l’utilisateur, les logiciels libres présentent une foule d’avantages. Ils ont en général de meilleures performances et une plus grande robustesse que leurs équivalents commerciaux, parce que la possibilité d’accéder au code source simplifie énormément la correction d’erreurs et le développement de solutions spécifiques. Ils sont disponibles à un coût modique ou nul, et peuvent être gratuitement copiés sur un nombre illimité de machines. Les logiciels libres, dont le design est frugal, peuvent tourner sur de vieilles machines de type PC 486, et même à la limite sur des 386, condamnés comme obsolètes par le clan Windows-Intel. Contrairement à Windows ou au Mac OS, un système d’exploitation comme Linux est assez résistant aux erreurs de manipulation des débutants. Car seules les personnes autorisées peuvent accéder aux composantes vitales du système. Mieux : une seule machine peut être partagée par plusieurs usagers, ayant chacun leur espace propre sur le disque dur et leurs droits d’accès bien précis.
Enfin et surtout, l’accès aux codes source de ces programmes constitue la seule vraie garantie de pérennité et d’indépendance des usagers vis-à-vis des éditeurs. Le logiciel libre s’inscrit, ainsi, dans le concept plus vaste d’une informatique ouverte, c’est-à-dire qui organise l’interopérabilité des produits entre eux par la publication des interfaces techniques de chacun. Un logiciel libre, c’est un peu comme un bon moteur de voiture facilement accessible, que vous pourriez en cas de besoin réparer ou perfectionner. Le moteur Microsoft, au contraire, est verrouillé à double tour, et seul le « garagiste » Microsoft est habilité à en soulever le capot. En plus, même si ce moteur tourne correctement, vous devrez le remplacer entièrement au prix fort à chaque fois que le « pompiste » Microsoft modifiera la composition de son essence !
Enfin, n’oubliez pas que, pour les logiciels, reconstituer la partition à partir de la musique est presque impossible, de sorte que si, par accident, lors d’une catastrophe naturelle (un tremblement de terre, une explosion) ou « virtuelle » (un « écran bleu de la mort » un peu plus grave que d’habitude), une entreprise commerciale perd sa partition, qui est jalousement gardée dans un coffre-fort, alors plus aucune nouvelle musique ne proviendra de cette entreprise-là ! Par contre, le logiciel libre est dupliqué partout, en millions de copies, avec sa partition : quoi de plus résistant aux catastrophes naturelles, virtuelles, ou commerciales comme les buy out ?
Mais comment cette communauté de créateurs bénévoles s’est-elle formée ? Et quels sont les principaux programmes nés de la sorte ?
Le concept de logiciel libre est très ancien. Mais si on veut choisir l’événement, dans son histoire, qui a marqué une prise de conscience importante, c’est sans doute, au début des années quatre-vingt, l’initiative de l’américain Richard Stallman. Chercheur au Massachusetts Institute of Technology (MIT) de Boston, il avait écrit Emacs, l’un des éditeurs de texte les plus sophistiqués, très répandu dans le monde universitaire. Stallman est l’un des fondateurs de la Free Software Foundation, dont le but déclaré était de produire un système d’exploitation entièrement libre nommé GNU, acronyme récursif de GNU is Not Unix 49. C’est aussi cette fondation qui a créé la GNU Public Licence, protégeant juridiquement ce modèle. GNU — dont le logo est un gnou — a posé les fondations qui permirent à un jeune Finlandais de créer le système d’exploitation Linux, aujourd’hui le plus connu des logiciels libres.
L’histoire de la naissance de Linux illustre le rôle spectaculaire joué depuis le début de la décennie par le réseau Internet, à la fois lieu de conception collective, véhicule de transmission des logiciels et outil d’assistance technique. C’était en 1991 : les parents de Linus Torvalds, étudiant à l’université d’Helsinki, venaient de lui offrir un ordinateur personnel dernier cri, un PC 386. Mais les deux systèmes d’exploitation qu’il pouvait faire tourner dessus — DOS et Windows 3 — n’offraient ni le niveau de performance ni la sécurité du système Unix, plus coûteux, qu’il utilisait sur les puissantes machines de sa faculté. Alors, avec l’enthousiasme de ses vingt et un ans, ce programmeur hors pair s’est appuyé sur les outils GNU pour écrire le programme Linux, mot-valise formé par la contraction de Linus et d’Unix 50.
Au fur et à mesure que son chantier progressait, Linus Torvalds mettait le code source qu’il écrivait en ligne, afin qu’il soit complété et peaufiné par les meilleurs programmeurs du monde. Ce programme libre, disponible aujourd’hui aussi bien sur PC que sur Macintosh et bien d’autres familles d’ordinateurs, a rapidement acquis ses lettres de noblesse : Linux a volé à bord de la navette spatiale américaine, a réalisé les effets spéciaux du film Titanic, gère le routage du courrier de la poste américaine. Il est également présent dans un très grand nombre de projets industriels 51, y compris dans l’enceinte de la Marine américaine à San Diego, où il semble se débrouiller bien mieux que WindowsNT, qui, comme nous l’avons vu, plante les bateaux en pleine mer. Bref, Linux a déjà conquis quelque 8 millions de personnes, et sa courbe d’utilisateurs progresse de 100 % par an.
Avant Linux, la plupart des informaticiens étaient convaincus que l’écriture d’un logiciel de qualité nécessitait une approche privée et centralisée. Ils estimaient, pour reprendre l’expression de l’informaticien Eric Raymond 52, que pour concevoir un programme aussi complexe qu’un système d’exploitation, seul fonctionnait le modèle de la « cathédrale », avec un architecte autoritaire et un petit groupe de programmeurs dociles. Et voilà qu’un gamin finlandais orchestrant à distance une cohorte de soixante-huitards de l’informatique prouve avec maestria la supériorité du modèle du « bazar » grouillant et désordonné !
L’histoire exemplaire de Linux ne doit cependant pas masquer la multiplicité des logiciels libres. Le logiciel pour serveur Web Apache (50 % du marché mondial), le Navigator de Netscape, le logiciel de transport de courrier électronique Sendmail, et le serveur de noms de sites Internet Bind, pour ne citer que les plus connus, sont tous leaders sur leurs créneaux respectifs. D’une manière plus générale, les logiciels libres sont les poutres maîtresses d’Internet. Sans eux, le réseau n’aurait pas connu cet essor. Et si on les supprimait, il cesserait de fonctionner.
L’aventure du logiciel libre semble bien vivante aux États-Unis et dans le nord de l’Europe. Qu’en est-il en France ?
Ne nous méprenons pas : l’Europe entière, et la France en particulier, ont largement contribué au développement du logiciel libre, même si les militants de ce genre de mouvement ne font pas beaucoup de bruit dans les médias. Il suffirait de quelques exemples pour nous convaincre que la France n’est pas à la traîne dans le développement du logiciel libre : l’Institut national de la recherche en informatique et en automatique (INRIA) a développé une vingtaine de logiciels libres ; la librairie des « threads Posix » de Linux (un travail énorme) a été écrite par un brillant chercheur de l’INRIA sur son temps libre ; les extensions multilinguales pour le serveur Web Apache ont été écrites par une élève de l’École normale supérieure, certains drivers pour carte vidéo ont été écrits par des chercheurs de grandes écoles…
Là où la France et les pays de l’Union européenne sont effectivement à la traîne, c’est dans la reconnaissance officielle de l’importance de ce phénomène. La France commence seulement à s’ouvrir un peu à ces idées alternatives. La première Fête de l’Internet, au printemps 1998, a été l’occasion d’un formidable mouvement né de manière décentralisée aux six angles de l’hexagone. Un petit groupe de personnalités françaises et québécoises, pour beaucoup issues des milieux de la recherche et de l’enseignement, ont à cette occasion décidé de créer l’Association francophone des utilisateurs de Linux et des logiciels libres, ou AFUL, dont je suis membre 53.
Présidée par Stéfane Fermigier, un jeune maître de conférences en mathématiques à l’université de Paris VII-Jussieu, l’association compte actuellement une petite centaine de membres individuels et une dizaine de sociétés, dont plusieurs PME françaises et deux multinationales, Netscape France et Pick Systems. Sa mission est de promouvoir une informatique performante, accessible et indépendante. Son but est d’informer les entreprises, le gouvernement, les administrations et l’éducation sur l’existence de solutions informatiques peu coûteuses, ouvertes et pérennes, par opposition aux solutions fermées ou propriétaires que certains industriels cherchent à leur vendre. Le ministère de l’Éducation nationale étudie d’ailleurs la manière dont il pourrait utiliser Linux et les logiciels libres dans les établissements.
La modicité des coûts et la maîtrise absolue du logiciel libre semblent en faire une solution idéale pour le monde de l’éducation. Pourtant, le système que certains proposent d’utiliser pour mettre en place l’infrastructure du réseau pour les écoles et les universités est WindowsNT…
On a en effet vu que les solutions basées sur la plate-forme Windows-Intel, coûteuses en logiciel et en matériel, n’offraient pas vraiment les garanties de sécurité et les niveaux de performances désirés, et je ne parle pas ici seulement de Windows 95 ou 98, mais surtout de WindowsNT. Malheureusement, la puissance marketing employée par Microsoft a réussi à convaincre de nombreux décideurs d’ignorer ces aspects négatifs. Et pourtant, de grands cabinets d’étude internationaux comme le Gartner Group, le Standish Group ou l’Aberdeen Group 54 commencent à publier des études qui contredisent ouvertement les arguments de Microsoft, et exposent les risques et les coûts énormes qui se cachent derrière toute opération de remplacement de serveurs Unix par des serveurs WindowsNT 55.
Prenons le cas d’un serveur de courrier électronique : alors que le programme Sendmail, gratuit et libre, fait marcher Internet depuis des décennies, la solution Microsoft Exchange Server pour la gestion du courrier électronique coûte, elle, 5 000 dollars (pour cinquante clients), et ne passe pas à l’échelle. C’est-à-dire que si vous avez 5 millions d’utilisateurs et non pas cinquante, les performances tombent à pic, comme le montre paradoxalement le cas de Hotmail. Hotmail, c’est ce serveur qui offre une adresse électronique gratuite à plus de 9 millions d’utilisateurs, et qui a été racheté par Microsoft en décembre 1997. Eh bien, Microsoft a voulu contraindre Hotmail à substituer WindowsNT à ses serveurs, qui utilisent un mélange de Sun Solaris et de FreeBSD comme système d’exploitation, et Apache 1.2.1 comme software. Mais la gestion de 9 millions d’utilisateurs s’est révélée une tâche trop ardue pour NT, et Hotmail a dû réinstaller Solaris 56 !
Autre petit exemple : WindowsNT n’est pas entièrement compatible avec les standards de l’Internet qui sont utilisés pour la maintenance à distance. Il faut savoir que sur une station Unix (qu’elle soit Linux, SCO, Solaris, IRIX, AIX, HPUX ou autre), on a la possibilité, tout de suite, sans rien acheter d’autre, de faire de la gestion administrative d’un serveur sans être physiquement devant l’écran, grâce à des protocoles comme telnet et rsh, et à des langages de commande hautement flexibles. On peut même, si le serveur est puissant et peu chargé à un moment donné, l’utiliser pour l’exécution distante d’applications graphiques, avec la souris, comme si on était assis devant. Rien de tel dans le monde WindowsNT : la seule chose qui vous vient avec le serveur est le logiciel pour opérer comme serveur Web, et le nécessaire pour partager des fichiers et des imprimantes. C’est aussi pour ça qu’il est tellement facile de remplacer un serveur NT par un serveur Linux équipé du logiciel libre Samba.
Enfin, à l’École normale supérieure, on garde trace de l’« uptime », le temps écoulé entre deux redémarrages successifs d’une machine, et nous avons déjà trois ou quatre stations qui marchent en continu depuis plus d’un an, ce qui est parfaitement normal dans le monde Unix. Par contre, sous NT, la moindre modification de configuration réseau nécessite un redémarrage, et les plantages sont à l’ordre du jour.
Mais jusque-là, vous parlez d’Unix en général, qui est traditionnellement considéré comme un système de haut niveau, donc cher… et en tout cas pas à la portée des administrations publiques.
Attendez : il y a longtemps, Unix était en effet réservé à ceux qui pouvaient se le permettre, et malheureusement certaines politiques de prix idiotes, comme celle d’une entreprise de base de données qui vend cinq fois plus cher le même logiciel pour Unix que pour WindowsNT, ont contribué à prolonger cette situation. Mais la grande nouveauté représentée par l’explosion des logiciels libres a radicalement changé tout ça : Linux, FreeBSD, ou toute autre version libre d’Unix ne coûte plus un centime, ou alors juste le prix d’un CD, et donc les avantages du système Unix sont aujourd’hui à la portée de toutes les bourses.
Considérez quelques instants les reproches, recensés par l’AFUL, que les enseignants font aux solutions Windows-Intel : les matériels de plus de deux ans ne peuvent pas être utilisés avec des systèmes d’exploitation récents ; deux versions successives d’un même logiciel ne sont pas toujours interopérables ; les systèmes sont régulièrement infestés de virus et se dégradent, puisque chacun peut aller « bricoler » le disque dur…
Eh bien, la plupart de ces inconvénients peuvent être éliminés par des solutions à base de logiciels libres : les coûts sont modiques car le logiciel est quasiment gratuit, quel que soit le nombre de copies utilisées, et le matériel peut être plus ancien. Ces solutions sont fiables, stables et d’une grande résistance aux agressions intentionnelles ou accidentelles, d’origine humaine ou « virale ».
L’usage et la maintenance des systèmes d’exploitation sont plus souples. Quant aux logiciels d’application, ils peuvent être adaptés pour coller parfaitement aux besoins pédagogiques.
Mieux : l’accès au code source des programmes et à la connaissance de leurs interfaces représente une ressource pédagogique inestimable. C’est en tout cas ce qui ressort des installations déjà en place, que ce soit au lycée Carnot à Dijon, au lycée Henri-IV à Paris, au lycée français de Berlin ou sur de nombreux campus d’universités ou de grandes écoles.
S’il est reconnu pour ses performances, Linux reste semble-t-il compliqué à installer, et même à utiliser. Il n’est donc pas réellement à la portée du grand public ?
Linux n’est probablement pas encore mûr pour un usage très grand public, et si je me promenais dans les rues en criant haut et fort « Linux est la réponse à tous vos maux », je serais aussi malhonnête que ces commerciaux qui vous disent que « Windows est la seule vraie solution ». En effet, ce système d’exploitation ressemble pour l’instant à un moteur de Ferrari emballé dans une carrosserie vieillotte et peu attirante, du genre Simca 1000… alors que Windows cache un moteur qui explose tous les cents kilomètres sous une carrosserie rutilante à la mode.
Tout dépend donc du type de public auquel on fait référence. Quelles sont vos recommandations ?
Personnellement, j’ai l’habitude d’identifier trois grands types de public : le public expert, le grand public organisé et le grand public individuel. Faisons la part des choses.
— Le public expert : il s’agit des utilisateurs de l’informatique qui disposent d’une expertise informatique propre, comme les grandes entreprises, les centres de recherche, les universités etc. Pour ces gens, la carrosserie rustique importe peu : c’est le moteur qui doit être bon, et le cas échéant, on va peaufiner la carrosserie dans la maison en profitant de la disponibilité du code source. Pour ce type de public, aucun doute : Linux ou FreeBSD (ou toute autre version libre d’Unix, ou même à la limite un Unix commercial) sont les solutions de choix.
— À l’autre extrême du spectre, le grand public individuel. Il s’agit de l’utilisateur abandonné à lui-même. C’est-à-dire ce consommateur qui ne connaît pas grand-chose à l’informatique, qui n’est parfois même pas sûr d’en avoir besoin, mais veut essayer quand même. Pour imprimer une carte postale, ou écrire un curriculum vitae et jouer à « Doom » ou à « Quake ». Pour ces gens-là, qui achètent le plus souvent dans les grandes surfaces, Linux tel qu’il est aujourd’hui n’est pas vraiment la solution, pas plus que les produits pièges WinTel… comme ils le découvriront au premier plantage, ou au premier CD-Rom de base-ball à désinstaller. Ceux qui veulent seulement jouer, en tout cas, devraient sérieusement considérer une console de jeux (PlayStation, Nintendo ou Sega) qui, pour une fraction du coût d’un PC, garantit le zéro souci.
Mais, pour ceux qui veulent vraiment un ordinateur, je pense qu’en attendant qu’on termine la carrosserie de Linux, se tourner vers une machine Apple serait une solution plus sage : même si le moteur n’est pas comparable à celui d’un Unix, il est quand même mieux rodé que ceux des PC WinTel, et l’interface est très agréable. Le seul problème, qui était le coût initial 57 plus élevé, semble désormais réglé avec la commercialisation de modèles assez accessibles, comme le iMac.
— Entre les deux, vous trouvez ce que j’appelle le grand public organisé. Ce sont des gens qui ont le même manque d’expertise informatique que le grand public, mais qui peuvent obtenir de l’aide qualifiée à travers les institutions desquelles ils dépendent. C’est les cas des professionnels, comme les médecins, les avocats, les graphistes, etc., qui ont de puissantes associations professionnelles pouvant (même si elles ne le font pas) obtenir pour leurs adhérents un support qualifié et leur proposer des solutions clés en main. Là, qu’on choisisse Windows ou Mac ou Linux ou autre chose, ce que l’utilisateur final verra sera son application qui tourne (ou ne tourne pas, si on a fait le mauvais choix), sans la préoccupation d’installer ou désinstaller quoi que ce soit.
C’est tout particulièrement le cas de l’administration publique, et notamment des écoles. Comme les entreprises, elles ont un souci de robustesse et de fiabilité élevée, et à la différence du public isolé, elles pourraient bénéficier, à peu de frais pour l’État, de l’expertise informatique de pointe disponible dans les universités. Ce pourrait être l’opportunité de déployer des solutions efficaces et économiques à base de Linux et de ressusciter d’anciennes machines avec des systèmes comme NewDeal. Au lieu de dépenser des fortunes dans les machines ultraperformantes exigées par Windows, ou en support téléphonique international pour des solutions propriétaires, on pourrait utiliser l’argent que l’on alloue à l’informatisation des écoles pour des tâches valorisantes, comme le support à l’installation de réseaux non propriétaires, le développement de solutions spécifiques, etc.
Il serait en outre très facile d’équiper nos écoles en ne dépensant presque rien : grâce à la structure administrative des Domaines, on peut faire l’inventaire des équipements encore en état de marche, mais mis de côté à cause de la folle course à la vitesse du processeur dans laquelle nous nous sommes laissés entraîner. Je sais qu’il existe de vastes gisements de vieux Mac, de vieux PC, d’anciennes stations de travail qui prennent la poussière dans les caves des administrations, et attendent qu’on les ramène à la lumière…
Enfin, on travaille activement pour accroître la convivialité de Linux. La première version stable de l’interface KDE est sortie en juillet 1998 (http ://www.kde.org) et le projet GNUstep progresse à grands pas. GNUstep est une implémentation libre de OpenStep, un système commercial exceptionnel que j’utilise souvent encore aujourd’hui. C’est le bébé de NeXT, la deuxième firme de Steve Jobs, le mythique fondateur d’Apple et nouveau président par intérim, avec lequel NeXT a aujourd’hui fusionné. OpenStep a ainsi été rebaptisé Rhapsody, puis MacOsX. Le grand avantage d’OpenStep est que, tout en gardant les avantages d’un vrai système Unix sous le capot, il facilite le développement rapide d’applications conviviales. Sa disponibilité sous forme libre comme GNUstep pourrait être l’élément manquant du puzzle qui donnera à Linux, FreeBSD et toute autre version d’Unix libre, une carrosserie digne de leur moteur. C’est pour ça que je pense qu’il fait partie des projets auxquelles la Communauté devrait prêter attention.
Est-ce que ça réglerait aussi le problème de la difficulté d’installation ?
C’est là une question différente : Windows, par exemple, n’est pas un système aussi facile à installer qu’on le prétend : il suffit de voir la liste de problèmes rencontrés par les utilisateurs de Windows 98 58. Mais ces difficultés sont masquées par le fait que les distributeurs le « pré-installent », c’est-à-dire assument le travail complexe de configuration à notre place. Mais aucun constructeur grand public ne pré-installe Linux. Et ceux qui souhaiteraient comparer Windows et Linux se retrouvent donc très handicapés par le fait que le travail d’installation est visible dans le cas de Linux, et pas dans le cas de Windows. De plus, avec l’arrivée de Windows 98, il n’y a plus de place libre pour installer Linux comme avant, et il faut une réelle expérience pour installer Linux sans écraser Windows.
C’est justement pour ça que j’ai lancé l’idée de réaliser un CDRom de démo de Linux qui neutralise ce handicap : on veut pouvoir distribuer un CD-Rom qui permette de lancer Linux sans l’installer sur le disque dur, simplement et facilement, comme on lancerait une application Windows. Des élèves de l’ENS, qui font partie de Linux Consult, ont déjà surmonté la plupart des problèmes techniques, et je suis sûr que le projet sera achevé rapidement. Comme cela vous pourrez comparer, et si ce que vous voyez vous plaît, ce sera à vous de faire pression sur les constructeurs pour qu’il pré-installent Linux à côté — ou à la place — de Windows.
Quel est le poids économique de ces logiciels libres ? Jouent-ils un rôle significatif sur la planète informatique ?
Des études sérieuses ont évalué précisément les avantages économiques et stratégiques qu’une entreprise peut tirer du choix de solutions libres 59. Et l’on peut trouver plusieurs exemples d’entreprises en Europe qui ont mis en pratique avec succès cette théorie, en l’exportant ensuite outre-atlantique 60. Certaines grandes banques new-yorkaises font confiance à Linux pour veiller sur des millions de dollars. Linux gère des entrepôts chez L’Oréal, contrôle les pompes et caisses enregistreuses de stations service Shlumberger, suit le fonctionnement d’ascenseurs Fujitech, équipe des réseaux d’entreprise d’Ikéa et les ordinateurs légers de Corel. Des groupes aussi connus que Mercedes-Benz, Sony, Philips, Alcatel ou Cisco utilisent Linux. Certaines entreprises choisissent ce système d’exploitation libre comme solution Internet/Intranet en remplacement d’un Unix commercial ou de WindowsNT, d’autres l’utilisent pour gérer leur réseau d’entreprise en remplacement de Novell Netware ou de WindowsNT, d’autres encore en équipent leurs serveurs de calcul, leurs serveurs d’applications ou leurs postes bureautiques.
Un nombre croissant d’industriels l’introduisent au cœur même de leurs produits, qu’il s’agisse d’ascenseurs, de bornes Internet ou de robots. C’est par exemple le cas de la société française Lectra Systèmes, leader mondial des machines de découpe textile informatisée. Lectra propose depuis 1995 des solutions industrielles sur la plate-forme Linux, parce que, selon les termes de Pierre Ficheux, responsable des développements système de l’entreprise, il s’est révélé au cours de tests « à la fois robuste, performant et bon marché ».
Les entreprises qui utilisent Linux ne sont cependant pas toujours prêtes à le crier sur les toits. Parce que le caractère presque gratuit du logiciel libre fait encore peur à la plupart des managers, qui ne prennent pas le temps de réfléchir aux vrais avantages que cela peut leur apporter. Ou parce que les responsables de ces entreprises ignorent la présence de ce logiciel libre. Ce sont souvent les informaticiens de base, à qui on donne une mission ambitieuse et un budget réduit, qui plébiscitent Linux… parfois à l’insu de leur direction. En effet, si on vous donne un budget serré et que l’on vous impose de déployer une solution « à la mode de Microsoft », vous pouvez vous en sortir en utilisant des serveurs Linux équipés avec Samba : votre patron n’y verra que du WindowsNT, mais vous économisez 4 000 francs sur chaque machine !
Ainsi va la vie en entreprise : si quelque chose ne fonctionne pas, il vaut mieux pouvoir se couvrir en ayant voté Microsoft. D’ailleurs, le responsable du projet Titanic savait qu’il jouait son poste en choisissant Linux, mais le résultat a montré que le jeu en valait la chandelle 61.
Heureusement, cette mentalité est en train de changer. Il s’est en effet produit en 1998 deux phénomènes, qui sont passés inaperçus aux yeux du grand public, mais sont peut-être les indices d’une révolution. Premièrement, pour résister aux tirs de mortier de Microsoft, Netscape a fait un logiciel libre de son produit phare : le programme fureteur Navigator, rebaptisé à cette occasion Mozilla. Deuxièmement, le géant IBM, inquiet de la montée en puissance de WindowsNT sur le créneau des serveurs Web, a décidé d’épouser et de promouvoir le serveur Apache : un logiciel libre de grande qualité, qui tient déjà 50 % de ce marché. Autrement dit, deux stars du monde informatique — une start up de la Silicon Valley et le monstre sacré de l’industrie — ont, par leurs choix stratégiques, validé le modèle du logiciel libre.
Il n’est pas sûr que Linux enterre un jour Windows. Mais peut-être le modèle de création et de propagation du logiciel libre est-il celui de l’avenir… Car il n’existe pas d’entreprise assez riche — pas même Microsoft — pour lutter contre les talents conjugués des meilleurs programmeurs de la planète. Surtout si le fruit de leurs travaux est ensuite endossé par des poids lourds de l’industrie.
Mais quelle est la motivation de ces programmeurs ? Peut-on gagner de l’argent avec le logiciel libre ?
La raison précise de la qualité des logiciels libres est que le moteur de leur développement n’est pas l’argent qu’on peut faire en les vendant, mais le désir d’écrire des programmes qui seront ensuite utilisés par le plus grand nombre. En outre, la disponibilité du code source met aussi en jeu l’orgueil du programmeur, qui sait qu’il va être jugé par ses pairs. Et il existe pour un informaticien peu de satisfactions personnelles aussi grandes que celle d’avoir contribué à écrire un programme qui est apprécié, utilisé, repris et amélioré pendant dix ans par des milliers de programmeurs et des millions d’utilisateurs, le tout pour ses mérites propres.
En même temps, l’expertise acquise en écrivant du logiciel libre a une indubitable valeur commerciale. Quelle meilleure carte de visite si on cherche du travail qualifié en informatique qu’une contribution significative à un programme libre respecté par tous ? Vous voyez que l’auteur d’un logiciel libre peut gagner beaucoup d’argent, même sans vendre directement son programme.
Un système d’exploitation ne peut pas gagner du terrain sans un environnement favorable. La force de Microsoft tient dans ces innombrables sociétés d’ingénierie informatique qui supportent ses standards, ainsi que dans ces dizaines de milliers d’éditeurs qui créent des applications pour Windows. Linux n’est-il pas, à cet égard, très handicapé ?
Évidemment, Linux ne dispose pas encore d’un appui industriel et commercial aussi développé que celui du standard Windows-Intel. Mais réfutons d’emblée l’argument spécieux selon lequel Linux n’est pas crédible, parce que rien ne garantit sa pérennité. L’histoire de l’industrie informatique a démontré que la pérennité d’un standard de hardware ou de software n’est jamais garantie par quoi que ce soit : ni l’importance de sa base installée, ni la richesse de l’entreprise qui le promeut, ni d’ailleurs l’excellence technique du produit ! Demandez aux premiers abonnés de Microsoft Network… Le bon côté de Linux, c’est que les utilisateurs ont au moins les choses en main.
La distribution de Linux, en tout cas, commence à se structurer : des sociétés comme Red Hat ou Caldera proposent le logiciel en grande surface sous forme de CD-Rom, accompagné d’un manuel et d’outils utilitaires de base. Il vous en coûtera 250 à 300 francs pour un nombre illimité d’ordinateurs… comparé à plusieurs milliers de francs par machine pour l’équivalent signé Microsoft.
Il est également faux de dire qu’il n’existe pas d’applications tournant sous Linux. Grâce à des éditeurs comme Corel ou Netscape qui ont fait ce choix, une large panoplie d’applications sont maintenant disponibles. Et beaucoup d’autres éditeurs vont suivre. Internet regorge en outre de sites sur lesquels on peut télécharger des logiciels libres ou commerciaux pour Linux, couvrant la plupart des besoins des entreprises : traitement de texte, tableurs, groupware, navigateur, bases de données 62… Il existe même des programmes libres comme GIMP, qui rivalisent avec le célèbre Adobe Photoshop.
Les suites bureautiques Star Office de Star Division, ou ApplixWare d’Applix, par exemple, n’ont pas grand-chose à envier à Microsoft Office. Si certains besoins spécifiques ne sont couverts que par des applications sous Windows, il est très possible de les faire tourner en réseau avec des machines Linux « émulant » Windows grâce à des logiciels libres comme DOSEmu ou Wabi, ou bien commerciaux comme Ntrigue ou WinCenter. On peut aussi, tout simplement, garder pour cela un PC WinTel dans un coin.
Quant au service et à la maintenance commerciale sur plateforme Linux, ils sont certes embryonnaires, mais pas inexistants. Comme en témoignent des sociétés comme Pick System ou le Français Alcôve, dont la liste des clients comprend des laboratoires publics (CNRS, CEA) aussi bien que des grands comptes (L’Oréal, Philips, Alcatel). Outre les supports commerciaux des sociétés de distribution et le service de maintenance de ces SSII, les « linuxiens » peuvent toujours compter sur la solidarité légendaire de la communauté des utilisateurs, à travers des newsgroup d’Internet comme comp.os.linux.hardware, comp.os.linux.setup, ou leurs cousins français fr.comp.os.linux. Linux a d’ailleurs reçu le prix du magazine américain Infoworld pour la qualité de son soutien aux utilisateurs. Microsoft ne peut pas en dire autant.
Quelle attitude les gouvernements ont-ils pour l’instant adoptée vis-à-vis de l’informatique libre ?
Je suis toujours stupéfait de l’aveuglement de nos leaders politiques sur ces questions. Pour certains d’entre eux, l’informatique reste un sujet technique à la mode, mais peu intéressant, comme s’il s’agissait tout simplement de choisir la marque d’un traitement de texte ! Et ceux qui ont compris les vrais enjeux de la société de l’information se laissent trop souvent aveugler par la propagande des marchands de logiciel.
Songez d’abord que les gouvernements nationaux pourraient faire des économies considérables en choisissant le logiciel libre pour leur propre usage. Pour avoir une meilleure idée des enjeux financiers, considérez le cas d’une université de la région parisienne qui a récemment acheté quinze micro-ordinateurs pour y installer Linux. On ne sait pas exactement combien les fabricants d’ordinateurs payent Windows 95, mais on peut tabler sur environ 500 francs. À supposer que ce constructeur ne fasse aucune marge sur ce logiciel (chose dont je doute), cette université a donc déboursé quinze fois 500 francs, c’est-à-dire 7 500 francs pour un produit dont elle ne voulait pas. Il s’agit plus précisément d’un cadeau de 7 500 francs de l’État français à Microsoft. Si l’on prolonge cet exemple à tous les établissements comparables en Europe, et même à toutes les administrations, on se rend compte que nos gouvernements gaspillent des centaines de millions de francs pour subventionner une entreprise américaine, dont les filiales européennes sont essentiellement des canaux de distribution, et qui n’est pas précisément au bord de la faillite. Au-delà même de cette question de gros sous, il y va de notre indépendance, et de nos emplois, comme l’a souligné le récent rapport Baquiast, « Propositions sur les apports d’Internet à la modernisation du fonctionnement de l’État », qui rappelle très justement ces enjeux 63.
Il s’agit même d’une occasion unique de s’affranchir quelque peu du monopole technologique détenu par des multinationales sans scrupule, et de fournir à nos entreprises tout comme à nos écoles un avantage stratégique très important.
Face à ces enjeux, que devrait faire l’Europe ?
Il semble urgent que l’Europe développe une politique active et indépendante dans le domaine de l’informatique et du traitement de l’information en général. Elle en a les moyens techniques, car n’oublions pas que l’on dispose en Europe de compétences comparables ou supérieures, dans beaucoup de domaines, à celles que l’on trouve outre-atlantique. Les laboratoires informatiques européens sont par exemple à l’avant garde dans le développement de ces méthodes formelles de vérification du logiciel qui ont permis de mener à bien tant de projets, dont le dernier en date est le deuxième lancement de la fusée Ariane 5.
Ce qui manque pour l’instant est une réelle volonté politique : elle pourrait par exemple se manifester avec la création d’une agence européenne pour le logiciel libre et les standards ouverts. Celle-ci pourrait être composée de scientifiques partageant l’ambition d’aider les efforts coopératifs des internautes en vue de construire une plate-forme ouverte de qualité pour des systèmes informatiques interopérables. À travers une telle agence, l’Union européenne pourrait donner un coup de pouce à tous ces développements coopératifs autour des logiciels libres et des standards ouverts. Une somme de quelques dizaines de millions de francs (ce qui est dérisoire à l’échelle des budgets européens) pourrait permettre d’achever rapidement des projets stratégiques comme l’interface GNUstep présentée plus haut 64, favoriser le développement d’une infrastructure pour l’échange d’informations à l’intérieur de la communauté, et servir à créer un réseau de haut niveau qui pourrait catalyser le déploiement d’une informatique moderne, libre, ouverte et dynamique.
Seul ce type d’initiative permettrait à l’Europe de mieux maîtriser ses industries de l’information, c’est-à-dire son destin, tout en favorisant le développement d’emplois à valeur ajoutée dans ces secteurs. Je suis saisi d’un véritable haut-le-cœur quand je vois Microsoft nous donner des leçons sur le thème : réprimez plus sévèrement le piratage de logiciels, c’est cela qui créera des emplois dans l’informatique 65 ! Depuis quand le développement de logiciels Microsoft — entièrement réalisé à Seattle — crée-t-il des véritables emplois en Europe ? Et avant de donner des leçons sur le piratage, il serait bien que Microsoft commence par rembourser les licences Windows qu’elle a imposées à tant d’utilisateurs qui n’en voulaient pas.
Le choix d’un système ouvert et libre peut au contraire supprimer la taxe sur l’information prélevée par Microsoft, rendre nos entreprises plus compétitives et favoriser l’emploi. Car ces centaines de millions de francs qui ne partent pas dans les poches de Microsoft ou de ses congénères pourraient être affectés à l’activité productive et financer des contrats de maintenance avec des entreprises locales de services informatiques, qui adapteraient les équipements aux besoins spécifiques de l’entreprise. Cela peut créer un véritable appel d’air, un espace de croissance et des emplois qualifiés pour des ingénieurs qui seront responsables de la qualité de leurs produits… et pas seulement pour des commerciaux qui essaient de vendre un produit sur lequel ils n’ont aucun contrôle, et dont les bénéfices partent vers Seattle.
Il faut d’ailleurs dire haut et fort qu’il n’existe pas de conflit d’intérêts entre l’Europe et les États-Unis à ce sujet : les enjeux d’une informatique ouverte, et le risque de voir un monopole privé étendre sa mainmise sur tous les maillons de la chaîne de l’information, sont les mêmes pour tous, indépendamment de la localisation géographique du siège du monopoliste. C’est bien un défi qui concerne l’humanité tout entière.
Malheureusement, à voir les signaux envoyés par la sphère politique, le sursaut ne viendra pas de là. La prise de conscience collective viendra plutôt des opinions publiques, de la communauté des internautes, des citoyens en général. De ces millions d’usagers de l’informatique qui ont jusqu’ici été marginalisés, manipulés et méprisés par Microsoft. Peut-être un jour en auront-ils assez d’être traités en vaches à lait et en cobayes, tout juste bons à se taire et à payer pour des logiciels bâclés. Et ce sera alors la révolte des serfs…
Iriez-vous jusqu’à dire que notre passivité face à Microsoft relève, à notre insu, d’un véritable choix de société ?
Sans conteste. L’aventure de Linux, par exemple, résonne pour moi comme trois mots qui vous sont familiers : liberté, égalité fraternité. Celle de Microsoft, vous l’aurez compris, dessine une société plus proche à mes yeux du triptique servitude, opacité, féodalité… L’informatique et les ordinateurs nous donnent aujourd’hui la possibilité de révolutionner notre façon de vivre au quotidien. Mais cette opportunité est un peu celle de l’auberge espagnole : on trouvera dans cette société de l’information ce qu’on y apporte. Si on continue de laisser Microsoft la construire, elle risque de ressembler à un cauchemar. C’est donc à nous de choisir si cette révolution doit aboutir à un Moyen Âge technologique obscur dominé par une poignée de seigneurs féodaux qui s’approprient l’écriture et tout moyen de transmission de l’information pour collecter des impôts chaque fois que l’on communique. Ou si l’on veut plutôt arriver à un monde ouvert et moderne, démocratique et décentralisé, où le flux libre de l’information nous permettra de tirer parti des énormes potentialités de la coopération sans barrières et du partage des connaissances.
