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Le Point noir

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Le Point noir
Le Point noir


Anonyme




« Je suis emplis de colère, de haine et d’envie... Mais je suis vide d’amour »

I

Cette malheureuse histoire a commencé comme commence beaucoup de légende. Par un drame. Ce matin là, un coursier est venu m’apporter la sombre nouvelle. Ma mère, dont la santé fragile la contraignait depuis de nombreux mois à l’isolement, était morte dans la nuit du huit, peu avant l’aube. Je prenais immédiatement mes dispositions pour quitter Londres où je m’étais expatrié depuis quelques années pour des raisons d’affaire et faisait valoir un congé sans solde à mon travail pour une durée indéterminée. Je prenais un bateau le surlendemain en direction du Havre. Je n’avais pas de femme, pas d’enfant, pas de domestique ni d’animaux, alors je fermais simplement les volets et les portes de ma maison en banlieue et m’en allais. Les plantes, que je possédais, mourraient mais j’en faisais bien peu de cas. Du Havre je rejoignis la capitale, dont j’avais toujours trouvé qu’il y manquait l’assurance londonienne, où je pris un train qui me mena à Dijon. Là-bas je m’embarquais dans un wagon ancestral, qui aurait rivalisé de beauté avec un tonneau de vieux côtes-du-Rhône, qui toussa jusqu’à Lyon. Enfin, je rejoignis difficilement Valence, avant finalement, arriver jusqu’à l’ancienne ville de Crest où se trouvait la résidence familiale maintenant abandonnée, ma mère étant la dernière occupante, trois jours pleins après mon départ de Londres. Je n’avais jamais connu mon père, il était mort durant la guerre alors que j’étais encore un bébé et ma mère n’en avait jamais trop parlé qu’à contre cœur et par phrases courtes et obscures. Cette maison où j’ai grandi se trouve un peu à l’écart de la ville, à faible distance de l’ancienne tour qui était auparavant une prison des plus horribles. Je la trouvais encore habitée par la vieille bonne de ma mère qui fût ma gouvernante lorsque que j’étais enfant. J’avais toujours éprouvé une certaine affection pour elle. Perdu au milieu d’une mère froide, d’un père mort et d’un grand-père violent, j’avais pour elle l’affection que je n’arrivais pas à donner à ma mère. J’étais donc heureux de retrouver ce visage familier et bien veillant en arrivant chez moi. « Bonjour, madame Missou. Je suis content que vous soyez là. Votre présence m’aidera sans doute à traverser cette épreuve familiale qui me frappe aujourd’hui. - Merci, monsieur, je ferais mon maximum pour que votre séjour ici vous soit supportable. - Allons, madame Missou, vous me connaissez depuis que je suis un enfant. Appelez-moi donc par mon prénom. - Si je puis objecter monsieur, vous êtes désormais mon employeur, et malgré les heureux souvenirs que j’ai de vous enfant, je préférerais vous traiter avec le respect que je vous dois. » Me répondit-elle avec douceur mais suffisamment de fermeté pour me faire comprendre que cette discussion était close. Je changeais de sujet : « Avez-vous préparé la chambre d’ami pour moi ? - Bien sûr, monsieur, un repas chaud vous attend également. - Et bien dans ce cas, je vais monter mes affaires là-haut. Vous pouvez dresser la table, je redescends immédiatement manger. » Répondis-je en souriant. Madame Missou inclina une seconde la tête et s’en retourna.

Ce soir-là, je mangeais rapidement et en silence, seul face au vide de la chaise qu’aurait dû occuper ma mère. C’est une étrange sensation de tristesse qui m’a parcourue, une gêne que de me sentir seul à cette table où je n’avais pas mangé depuis des années, alors que chez moi je mangeais toujours seul sans que cela ne me provoque le moindre sentiment d’inquiétude. Je dormis d’un sommeil agité cette nuit, mais à posteriori, je dirais que c’est la dernière vraie nuit de sommeil que j’eus. L’enterrement eût lieu le lendemain en fin de matinée. La cérémonie fût brève. Ma mère ne voulait pas d’enterrement religieux, donc l’église me fût évitée. Il n’y eu que la mise en terre où je fus présent. Le temps était gris, mais la pluie ne vint pas. Il n’y avait pas beaucoup de monde. Une vieille dame qui livrait et s’occupait du linge de ma mère. Son médecin, Mme Missou et un autre vieillard dont j’ignorais tout et dont la présence n’éveilla en moi aucune question. Je n’appartenais pas à leur monde et eux pas au mien. Plus vite j’aurais accompli les formalités, plus vite je quitterais ce pays d’arriérés.

De retour à la maison, je m’enfermais dans l’ancien bureau de ma mère afin d’y travailler une correspondance avec Londres pour informer mes collaborateurs sur la progression de mon travail de deuil. Je cherchais une feuille pour écrire et je m’aperçus que le tiroir haut du bureau en chêne était verrouillé. Intrigué et peut-être mue par la dépression du deuil ou par la faiblesse de ma patience j’utilisais un couteau décoratif pour faire sauter le verrou. Une fois ouvert, j’oubliais immédiatement mon projet d’écrire. Je découvrais dissimulé ici ce qui avait tout lieu de sembler être une lettre de ma mère. Je ne vous la rapporterai pas dans son entier car la majeure partie semblait n’être que délire de vielle femme, excuses et paroles affectives me concernant, chose qui, vous en conviendrez si vous connaissiez la froideur de ma mère, me surpris au plus haut point. Mais j’avoue n’en avoir pas nourri une grande poussée d’affection pour la défunte qui restait malgré tout, majoritairement une inconnue, voir une énigme, dans mon existence. Bref, pour finir je ne vous rapporte que la fin dont tout ce qui précède ne semblait qu’être une introduction.

Mon fils. Sache que les questions que tu te poses et celles que tu ne te poses pas trouvent leurs réponses dans une des cellules de la tour qui domine notre demeure. Au fond du couloir nord, menant aux plus profondes et étroites cellules. Derrière une pierre qui porte la marque. Ce que tu trouveras là-bas, détruit le ou utilise le. De ton choix, tu es maître.

J’avoue que j’ignorais totalement de quelle marque elle parlait, ni à quelles questions elle faisait référence. J’avoue aussi avoir toujours était troublé par ma famille, avoir toujours crains tous les mystères qui entouraient ma mère, mon grand-père et ce père que je n’avais jamais connu. Je regardais par la fenêtre, la soirée n’était pas encore trop avancée. Je décidais donc d’entreprendre une expédition rapide vers la tour que je connaissais bien pour y avoir joué en cachette quelques fois étant enfant. Armé d’un sac à dos contenant quelques outils, une barre de fer ainsi qu’une lampe-tempête, je partais à travers la forêt vers cet ancien monument qui, semblait-il, renfermait plus de mystère que je ne l’imaginais. Pénétrer dans la tour était littéralement d’une grande simplicité. La ville n’avait pas d’enjeu dans l’ancienne prison et n’avait donc pas vu d’intérêt à en protéger l’accès. Ma seule crainte était d’y rencontrer quelques vagabonds imbibés de mauvais vins et agressifs. Mais le risque était faible, l’obscurité de ces murs n’inspirant pas, au demeurant, d’éventuels locataires. Je sortais de mon sac ma lampe, l’allumais avec les allumettes que j’avais spécialement amenées à cet effet et m’engageais dans l’obscurité. La lueur de la flamme éclairait les murs de pierres brutes d’une couleur orange, zébrés de noires à chaque saillie de roche. Je me suis enfoncé dans les profondeurs de la tour selon un chemin que j’espérais être le bon. Après seulement quelques minutes, plus aucun souffle d’air n’est venu me caresser la nuque. Plus aucun son, autre que celui de ma respiration, n’est venu soulager mon esprit de ce sentiment de danger imminent que je mettais sur le compte de l’obscurité absolue et effrayante que je bravais. Je me demandais à ce moment ce qu’il adviendrait de moi, si jamais ma lampe se brisait, si j’arriverais à rejoindre la surface, ou si j’errerais dans ce monde de silence, froid et noir pendant plusieurs jours jusqu’à sombrer dans la folie et mourir de faim et de soif. Après un temps, où j’eus cru avoir perdu mon chemin, j’arrivais devant une ancienne grille fermée. J’en fus soulagé car elle se trouvait là où je l’attendais et elle m’indiquait que j’étais arrivé à ce fameux couloir nord. Les gonds étaient complètement rouillés et firent un bruit, un crissement métallique, absolument terrifiant par son ampleur en ces lieux de silence. J’en fus moi-même effrayé bien que je me sermonnais pour me convaincre que personne n’aurait pu entendre ce bruit de l’extérieur. Mais était-ce bien de quelque chose d’extérieur dont j’avais peur plutôt de cette chose l’inconnue qui m’attendait au bout de ce chemin. Je m’avançais lentement. Il y avait ici cinq ouvertures. Je trouvais dans la seconde la singularité que je recherchais. Une marque, qui n’aurait pas du se trouver sur une pierre. Mais une marque qui se trouvait bel et bien là. Ma respiration se fit plus rapide, mon bras me brûlait de s’être tenu tendu tout ce temps pour maintenir bien haut la lampe et la sueur collait mes cheveux sur mon front. Je posais la lampe et me délestais de mon sac à dos. Je cambrais quelques secondes mon dos rendu douloureux et me penchais pour prendre à l’intérieur une pointe et un marteau. Je m’en servais pour effriter le joint de la pierre qui devait faire environ quarante centimètres de long sur vingt de haut. La matière s’effritait rapidement, ce qui me rassura sur mon choix. Il était maintenant évidant que cette pierre n’était pas solidaire du reste du mur. Il me fallut une trentaine de minutes avant que je ne sente la pierre suffisamment détachée pour tenter de la déloger. J’utilisais à cette fin la barre de fer que j’avais amené. Quelques coups seulement me suffire pour en briser un morceau, glisser la barre par le trou ainsi formé et faire tomber la pierre qui se révéla épaisse de seulement une quinzaine de centimètres grossièrement brisée à partir d’une autre pierre plus grande semblait-il.

Caché derrière cette pierre scellée se trouvait effectivement un paquet. Je ne pouvais croire où me menait tout cela. J’étais venu d’Angleterre pour enterrer mon dernier parent vivant et m’occuper de la vente de ce qui était devenu ma propriété. Et me voilà crapahutant illégalement à l’intérieur d’une ancienne prison moyenâgeuse, descellant une pierre du mur d’un cachot sur la seule indication d’une note de la main de ma mère. Et il y avait bien quelque chose. Le paquet, un linge gris, contenait un objet lourd et solide. Je retirais doucement l’étoffe rugueuse pour constater qu’il s’agissait d’un vieux livre avec une couverture de cuir épais et taché de marques brunes. Je le remis dans son linge et dirigeais mes pas vers la sortie et ma maison, négligeant au passage de remettre la pierre en place. Ma remonté fût plus rapide et moins terrifiante que ma descente. Je ne craignais plus maintenant d’être poursuivi, pris par la fièvre exutoire de ma découverte tellement mystérieuse. Je traversais également presque en courant le bout de forêt qui me séparait de ma demeure. Une fois arrivé dans l’ancien bureau de ma mère, je m’y barricadais et égaillais le feu afin de me réchauffer de mon épopée nocturne. Puis je m’installais derrière le bureau, posant le linge devant moi.

Je dépliais rapidement le linge comme je l’avais fait dans la tour, puis je restais un long moment à contempler le livre. Je ne le touchais pas pendant ce qui me sembla une éternité, comme retenu par un profond dilemme. Une part de moi me suppliait de l’ouvrir tendit qu’une autre me conseillait de prudemment le jeter directement dans le feu attenant. J’ignore pourquoi j’éprouvais à ce moment une telle contradiction de forces opposées, mais le choix mis un temps peu commun à mes habitudes à pénétrer mon esprit. Lorsque je finis par l’ouvrir, la lune était morte dans le ciel depuis déjà plusieurs heures et l’obscurité était totale. Les pages épaisses n’étaient pas faites de papiers, mais d’un matériau que je n’identifiais jamais. Des taches parsemaient certaines d’entre elles. Je dois avouer maintenant que j’ai bien peur que ce fussent des traces de sang.

Les premiers caractères que je vis n’ont éveillé en moi que confusion. Aujourd’hui encore j’ignore de quoi il s’agit. À divers endroits du livre, sur de nombreuses pages, j’ai retrouvé ce langage, ce code, qui garde tout son mystère. Mais, pour mon malheur, de nombreuses pages étaient simplement écrites en français, parfaitement compréhensible. Après quelques minutes de lecture, je finis par comprendre que j’avais sous les yeux une sorte de journal tenu par ma famille depuis au moins deux siècles, dont voici la première page compréhensible.

Mateo a réussi la nuit dernière à s’enfuir de ce cachot puant. Il a marché jusqu’à midi et nous a rejoints comme nous l’espérions dans cette bonne vieille ville de Die. Mon frère m’inquiète car depuis son retour il ne parle que d’incantation et de formules magique qu’il aurait apprises durant son emprisonnement auprès un détenu à la peau noire. Je suis étonné qu’un nègre ait pu survivre dans un cachot français, mais Mateo affirme que les détenus en avaient une peur bleue… (Ici le texte était brouillé par une trace anciennement humide qui à dilué l’encre) … il est mort avec lui maintenant. La nuit dernière, Mateo est sortit sous le ciel noir et sans lune. Il a fait un feu de camps et a psalmodié ces mots pendant une heure.

Vienii Das Mattel N’Bargol Tisssare Maney Cospan Ne Agga

Je parcours le livre pendant encore de longues minutes, puis je saute aux dernières pages écrites où je reconnais l’écriture rigide et pleine d’arrête de ma mère. Cette même forme d’écriture que j’utilise tous les jours.

Mon père m’a prise cette nuit. Il m’a forcé dans sa couche en criant le nom de N’Bargol. Et j’ai crié, crié. Il m’a traité d’horrible nom. Il m’a reproché de n’avoir pas encore eu d’enfant, d’avoir refusé les offres de mariage qui me sont parvenues. Il ne comprend pas que je n’ai pas le besoin d’homme. (A nouveau ce code mystérieux) Je suis enceinte je le crains. Mon père m’a engrossé comme un bouc sa chèvre. Je me tais, je supporte ses coups, mais je ne peux m’empêcher de pleurer quand je vois son rictus dégoûtant lui découvrir ses dents jaunes. Il me dit que l’enfant que j’attends est celui de N’Bargol, celui qui nous a donné prospérité depuis cent cinquante ans. Il me dit qu’il saura se reconnaître à la marque qu’il ornera lorsqu’il embrassera son dieu. Alors je me promets ceci. Mon fils ne saura pas. Mon dieu non il ne saura pas ce que nous avons fait… Mais pourtant il faudra bien un jour le mettre en garde contre…

J’arrêtais là ma lecture sur le moment, ne supportant pas plus que ce que j’avais déjà lut. Je tremblais de tous mes membres. Ainsi mon père n’était pas mort dignement à la guerre. Mon père était ce grand père froid et maléfique qui était mort quant j’avais sept ans et que j’avais toujours perçus avec une appréhension et une sensation de menace croissante. J’en étais presque à vomir, mais la curiosité malsaine m’a poussé à rouvrir le livre. Je cherchais la dernière page. Je voulais savoir… Juste pour savoir, mais sans savoir pourquoi cela m’étais soudainement si important. Tout à la fin de cette dernière page, séparé des écrits par de nombreuses pages encore blanches, tachés d’encre, griffonnés d’une main mal assurée, comme si on n’avait pas eu le temps de chercher la dernière page écrite ou si l’on avait essayé de s’assurer que ce serait lu, étaient inscrit les mots suivant.

N’Bargol Retemerre Das Niglio Fisti Commerre Patar

Mots que presque inconsciemment je prononçais à haute voix. C’est comme si ma voix avait transcendé ma volonté profonde, comme si je n’avais pas été maître de mon corps, les yeux figés sur cette phrase qui, par ailleurs, m’est restée mystérieusement ancrée depuis ce jour. Mais à peine avais-je prononcé ces quelques mots que je fus arraché à cette hypnose par un violent coup de tonnerre qui fit trembler toutes les vitres de la vieille maison où il se répercuta dans la pierre pendant une longue seconde. Puis des trombes d’eau se mirent à frapper la ville pendant que le vent gémissait d’une plainte d’agonie sous les toits. Sur le moment je m’étonnais de n’avoir pas entendu ni ressentis les prémisses d’une telle intempérie, mais après réflexions, j’avais été bien occupé depuis quelques heures par ce mystère qui me rongeait pour me laisser distraire par un simple orage qui annonçait la fin réelle de cet été trop chaud. Novembre arrivait avec sa fraîcheur et son bien-être. Je me réconfortais en songeant aux soirées d’hiver que je pourrais passer à lire et à écrire éclairé par la seule lueur réconfortante de ma cheminée. L’horloge, au-dessus de la bibliothèque, indiquait un peu plus de trois heures du matin. Je décidais qu’il était grand temps d’essayer de dormir malgré l’excitation et l’horreur de ce que j’avais découvert ce soir de ma vie. Je me servais une grande lampée de cognac que j’expédiais dans le fond de ma gorge d’une longue traite brûlante. La tête commençait à me tourner lorsque je remontais les couvertures sur mon visage et que j’éteignais la lampe de chevée. Je sombrais rapidement dans un sommeil agité de cauchemars peuplés de monstres caprins violant une femme à même le sol de bois rugueux d’une pièce éclairée par une infinité de chandelles. Elle tendait vers moi un bras et son regard suppliant. Elle me criait quelque chose. J’essayais de rester caché, mais il n’y avait rien, nul endroit où me cacher, nulle pierre derrière laquelle me fondre. Je ne pouvais détacher mon regard de son visage. Son visage dont je ne me rappellerais plus à mon réveil. Elle criait, elle pleurait, elle gémissait, mais je n’arrivais pas à comprendre ce qu’elle me disait. Pourtant je savais qu’il était question d’urgence et de malheur, intimement, je le sentais profondément dans le fond de mon âme. Je m’approchais d’elle, les démons, mi-hommes, mi-chèvres ne semblaient pas se soucier de moi. Je m’approchais encore, et alors que je ne me trouvais plus qu’à quelques centimètres de son visage suant sous les assauts immondes de ses assaillants, il m’a semblé que j’allais enfin comprendre ce qu’elle voulait me dire. Cette nuit-là, je me réveillais en hurlant un nom dont je ne suis pas arrivé à me rappeler tout ce temps depuis. Je finis par me rendormir un peu avant l’aube, mais au matin je me réveillais à nouveau en proie à la fièvre. Grelottant, tenant à peine sur mes jambes je me résolu à faire venir le docteur en début d’après-midi. Je dus produire un effet dramatique car dès qu’il me vit son visage blêmi. Il resta une bonne demi-heure à m’ausculter, mais il ne put déterminer la cause de mon mal. Il termina donc en me diagnostiquant une profonde dépression en contre coup de décès de ma mère. Il prescrit du repos et me prodigua des conseils éclairés de paternalisme, me demandant d’aller prendre l’air lors de promenade quotidienne et d’écrire dans un journal ce qui pouvait éventuellement me bouleverser dans l’épreuve que je traversais. Il finit par partir n’oubliant pas une dernière fois de me prier de faire appel à lui si ma situation ne s’améliorait pas dans les vingt-quatre heures. Je le rassurais avec aise puisque je me sentais déjà un peu mieux. Néanmoins je gardais le lit le reste de la journée, m’octroyant ce jour de détente en lecture de romans d’aventures avant, me promis-je, de reprendre le lendemain mon étude du vieux journal familial découvert la veille, et dont je craignais malgré tout le contenu. La soirée fût calme et je m’endormais, je crois me rappeler, assez vite après la tombée de la nuit.

Je me réveillais à nouveau au milieu de l’obscurité en proie à une sueur froide intense et un cœur cognant à tout rompre dans ma poitrine. Je ne sais pas ce qui m’a réveillé ainsi, mais je sautais immédiatement à bas de mon lit, persuadé au plus profond de mon âme qu’il me fallait me rendre immédiatement dans le bureau auprès du livre. Quelle ne fut pas l’horreur de ma surprise en arrivant dans la petite pièce d’apercevoir derrière la fenêtre encore faiblement éclairée par le foyer mourant, un visage blême qui observait l’intérieur. À ma vision, il sembla paniqué et s’enfuit immédiatement. Je sortais de la pièce en courant maintenant, faisais rapidement sauter les verrous de la porte d’entrée et sortais sous le porche, mais le ciel était voilé ce soir et je ne voyais pas à dix mètres. Je fus saisie d’ailleurs par ma stupidité de courir ainsi, nus pieds, à l’extérieur où cet inconnu pouvait m’attendre pour m’agresser ou pire. Je rentrais précipitamment et verrouillais à nouveau la porte, retournais dans le bureau est m’installais bien face à la fenêtre pour ne pas pouvoir être surpris une nouvelle fois. Je fus par deux fois tiré de mes pensées par des bruits suspects. Un jappement de chien quelque part à l’extérieur et, plus inquiétant, un bruit de tuile sur le toit de la demeure. Mais après avoir réussi à calmer ma respiration paniquée, je me raisonnais en concluant qu’il s’agissait sans nul doute d’un chat sauvage chassant quelque mulot. Cette seconde fois je me sentais plus réveillé et absolument non disposer à retenter de m’assoupir. Trop angoissé, trop excité, je reprenais la lecture du livre. Je passais la fin de ma nuit et toute la matinée à essayer de décoder les parties cryptées ou bien, et surtout, à découvrir et comprendre les parties lisibles du texte. Je sautais ainsi le petit-déjeuner et le déjeuner, ne répondant que vaguement à madame Missou quand elle vint s’enquérir de mon état et de mes raisons pour cette diète improvisée. À deux heures de l’après-midi je finis par me sortir de ma lecture et, épuisé et terrifié par mes découvertes, je décidais d’aller faire ma toilette. Me dévêtissant face au miroir quelle ne fût pas m’a surprise de découvrir, une fois torse nu, un linge humide à la main, un grain de beauté très noir sur mon épaule que je n’avais jamais vu jusque-là. J’examinais l’anomalie de mon épiderme avec curiosité me faisant sans cesse la réflexion que j’étais persuadé que l’avant-veille à ma toilette il n’était pas là. Je découvrais en le touchant qu’il me faisait un peu mal. Une douleur lancinante et longue à disparaître comme une légère brûlure. Je passais cet épisode sous le couvert du stress et de ma récente convalescence et je regagnais mon bureau. L’esprit ailleurs, repensant aux événements étranges de la nuit. L’esprit occupé par ma réflexion sur ce détail anatomique nouveau sur ma peau. Ce point noir.

II

Une incursion quelques minutes plus tard, à l’extérieure de cette demeure qui était la mienne, ne m’apprit rien d’intéressant. Je ne relevais aucune trace quelle qu’elles soient sous la fenêtre où j’avais vu apparaître ce visage cadavérique. D’ailleurs, étrangement je n’arrivais plus à me rappeler autre chose que la blancheur de sa peau ridée et ses yeux noirs humides. Cela me dérangeait beaucoup, ce souvenir comme flou, qui hantait chacune de mes réflexions depuis ce matin-là. J’avais peur pour mes nerfs. Ce dernier jour avait déjà été très éprouvants, et tout ceci dépassait mon entendement. Et j’avais peur. Cela j’en avais une conscience aussi aiguë que la cause réelle de ce qui l’avait provoqué m’était étrangère et paraissait irrationnelle. Les heures qui suivirent, je les passais à lire les parties en clair du livre, mes essais succincts de décryptage des passages maquillés restant sans succès. Mes lectures de ces textes compréhensibles à la fois trop peu nombreux mais beaucoup trop explicite m’apprirent des secrets de familles absolument terrifiant. Vraisemblablement, les membres mâles de ma famille vouaient à une sorte d’entité démoniaque nommé N’Bargol un culte païen des plus douteux qui leur apportait en échange de leur ferveur et pratique, une richesse qu’il est vrai possédait ma lignée. Cette maison et ma situation en premier lieu attestaient de cet état de fait. Par trois fois dans les textes, il était fait référence, de manière plus ou moins directe, à des viols ayant pour conséquence des naissances consanguines et révoltantes. Mais rien n’indique qu’elles ne furent pas bien plus nombreuses, si ce n’est faisant partie intégrante du rituel. Il est aussi vaguement question dans un passage très court du sacrifice du frère de mon grand-père lorsqu’il eut un an. Et bien que j’aimerais croire là à un tissu de mensonge, cela permettait d’expliquer tellement de passage de mon enfance que cela avait trop le goût de la vérité. Et quelle était donc cette marque dont il était fait mention quelques fois dans les écrits et désignant l’héritier du culte. Celui qui serait le sacrifice pour la prospérité de la famille.

L’enfant qui porte la marque fût porté, enveloppé dans un linge, à la cave où tous nous nous réunissions pour lui… (Je coupe volontairement ce passage long rempli de paroles incantatoires mais dénué d’intérêt pour les événements qui suivent, si ce n’est leur conférer une dimension ésotérique)… L’enfant hurla quand les flammes vinrent lécher le linge qui s’embrassa d’une seule seconde. Cela dura longtemps. Plusieurs minutes de cris. Son frère est resté froid et solide durant le sacrifice. Il comprend qu’il est nécessaire d’empêcher les enfants du démon de peupler notre monde. Notre force tient à ce que nous évitons de sacrifier plus que nos âmes… Les porteurs de la marque sont identifiés très jeunes car s’il venait à sacrifier eux-mêmes une vie, ils ouvriraient la porte des dimensions séparant notre monde de celui du démon…

La journée tirait déjà à sa fin et ces lectures m’épuisaient. Je prenais grand soin d’envelopper le livre dans son linge et de l’emporter avec moi à l’étage. Je ne voulais pas qu’il lui arrivât quoique ce fût dans la nuit. Je ne m’endormais pas rapidement, me retournant et me retournant sans cesse dans le lit. Quelque chose à la lisière de mon esprit tentait de me donner un élément important je le savais. Une information que mon esprit inconscient tentait de communiquer à ma conscience. Après quelques heures de ce jeu, épuisé, je prenais deux longs verres de whisky espérant ainsi assommer mes angoisses. Je dois croire que cela fonctionna car je ne me réveillais qu’au matin après un énième cauchemar. Ce cauchemar fût le plus affreux de tous ceux que j’eus fait de mon existence à ce moment. Je me trouvais dans ce qui semblait être une caverne avec une prédominance d’orange et de noir. L’orange était trop lumineux et faisait mal aux yeux, le noir lui absorbait toute lumière et me plongeait dans l’hébétude. De tous côtés j’étais assailli de crissements, de souffles, de bruits de pas et de cris. Mais rien n’était visible autour de moi, seule la pierre brute est anguleuse. Je me sentais oppressé, en danger, surveillé dans ma course pour tenter de trouver une issue que je ne découvrirais jamais à travers ces boyaux infernaux. Puis une ombre apparue face à moi, annonçant la venue du monstre diabolique qui se cachait à l’angle du tunnel. La silhouette n’était que vaguement humaine, de haute stature je hurlais qu’elle ne m’approche pas, je tombais et me traînais à reculons sur le sol poussiéreux tentant de m’éloigner de ce qui m’approchait. Et alors que je m’apprêtais à découvrir l’incube qui se cachait à quelques pas, je me réveillais hurlant et suant dans mes draps humides. J’en viens à croire que ce rêve était la cause réelle des épisodes similaires que j’avais vécus au cours des jours précédents. Mme Missou accouru dans la chambre quelques secondes plus tard se massant les mains en un geste stressé. « Tout va bien monsieur ? Je vous ai entendu crier de la cuisine où je préparais votre petit déjeuner » me dit-elle. Je lui répondis simplement « Ne vous inquiétez pas Paulette. J’ai juste fait un mauvais rêve ». Ce qui ne sembla pas la convaincre pleinement. « C’est seulement, monsieur, que votre cri était si terrifiant… Comme celui d’un homme face au dieu des enfers lui-même… - Arrêtez donc ces sornettes vieilles femme. Je vous le répète, ce n’était qu’un mauvais rêve ». Je fus moi-même surpris par la violence de ma réponse. Mme Missou détourna immédiatement le regard et sortie de la pièce. Je savais à ce moment qu’il me faudrait présenter des excuses en temps voulu à ma vieille gouvernante pour mon attitude. Attitude que je ne m’expliquais pas vraiment. Après tout ce n’était qu’un mauvais rêve. Mais je n’en avais jamais fait de pareil avant ce jour. Cet univers… Et cette impression de réalité.

Avant de prendre mon petit déjeuner, comme chaque matin je me rendis à la salle de bain afin de me débarbouiller le visage. J’enlevais ma robe de chambre. Et je fus immédiatement frappé d’horreur. Ce n’était non plus un grain de beauté que je regardais dans le miroir, mon visage reflétant une mimique de totale stupeur, mais trois, disposés selon un parfait triangle isocèle. Le plus haut sur la clavicule, les deux autres, espacés d’un peu plus de quatre centimètres, se disposant au-dessous. Quelle était donc cette horreur qui naissait sur mon corps. Je souffrais sans nul doute d’une maladie de peau que mon récent stress était en train de sortir de sa torpeur. Trois points noirs. Gonflés. Le tout premier peut-être un peu plus gros que les deux autres. Avait-il grossi ? J’en avais peur. Pourquoi ces frissons de terreur me remontant dans l’échine ? Et cette douleur. Avant de les voir, j’avais oublié cet épisode. Mais maintenant, plus je les observais, plus je ressentais comme une pression et une légère brûlure à leur niveau. Je remettais prestement mon habit pour cacher ces difformités et me rendait en bas prendre mon petit déjeuner. Je ne sais pourquoi je ne concevais pas d’appeler le médecin pour lui montrer ceci. Je me persuadais moi-même qu’un peu de repos suffirait à faire disparaître cela.

Au cours du petit déjeuner, lorsque que cette chère vielle gouvernante vint débarrasser la table je décidais de lui poser quelques questions sur le passé ma famille. « Madame Missou. Comment dire ? Ma mère a-t-elle déjà eu des activités que l’on pourrait… Hum… Qualifier d’étrange ? - Monsieur, il n’a jamais été dans mes habitudes d’espionner mon ancienne maîtresse. - Certes, j’en suis sûr. Mais n’y a-t-il jamais eu des rendez-vous étranges ou des temps où elle partait sans rien dire ? Quelques choses d’anormal dans son comportement ? S’il vous plait, répondez-moi. - Non, monsieur. Rien dont je ne me souvienne. - Merci à vous. » Cette pauvre madame Missou repartie, mais je voyais bien que mon comportement récent et mes questions la blessaient… À moins qu’elles ne la dérangent. Comment savoir. Toute cette histoire me dépassait complètement.

Dans la journée qui suivit j’ai hésité longuement à faire venir le médecin. J’avais à l’évidence de la fièvre. Mon épaule portant les points noirs me lancée de plus en plus souvent. Néanmoins, je n’en fis rien. Une intuition peut-être me disait que le vieil homme ne pourrait absolument rien pour moi. Quelque chose échappait à mon esprit dans toute cette histoire. Je crois bien que dans l’après midi je décidais que le temps ici ne me réussissait pas le moins du monde et qu’il me faudrait quitter la région le plus tôt possible. J’allais en ville à pied et m’assurais auprès d’un notaire de certaines démarches. Respirer cet air frais me fit le plus grand bien. Je prenais certaines dispositions pour que la maison soit vendue le plus vite possible à un prix suffisamment attractif pour que cela ne prenne pas un temps trop long. Je prenais soin également de réserver un billet de train pour Paris dans de brefs délais. Je programmais mon départ pour le lundi suivant. Cela me laissait à peine plus de deux jours à passer en ces lieux. Je dois dire par ailleurs que revigoré et rassuré par la ville et les gens que je croisais au hasard des rues, je me moquais de mes frayeurs qui m’habitaient encore quelques heures plus tôt. Je rentrais peu avant la tombée de la nuit. Je dînais tôt et retournais m’enfermer dans le bureau, étudier ce maudit manuscrit dont j’avais décrété que le contenu un mensonge patent à l’exception des éléments les plus explicables. Je ne pouvais par exemple pas nier que je croyais à ce moment que ma mère avait été certainement violée par mon grand-père comme elle l’avait raconté. Je ne doutais pas non plus que ma famille avait pratiqué de monstrueux rites sacrificiels aux cours des deux siècles qui venaient de s’écouler. Néanmoins je mettais tout le rituel sur le compte d’une croyance aussi ignoble que stupide. À l’évidence ma mère avait déjà refusé de perdurer le rite en ne me le communiquant pas. Le dernier pratiquant semblait être mon grand-père. Ces découvertes me faisaient froid dans le dos, aussi étais-je heureux d’avoir pris toutes les dispositions pour faire disparaître de ma vie les dernières traces de ce passé morbide et dément. Je savais aussi que je devrais détruire ce livre, mais sa lecture m’attirait comme une drogue. Je le savais renfermant des secrets malfaisants, néanmoins je ne me résignais pas à le détruire avant d’en avoir extrait toutes ses horreurs.

Puis hier soir j’ai revu la chose que j’avais aperçu une première fois. Je ne peux que l’appeler chose car j’ai la quasi-certitude que cette abomination ne peut pas être humaine. Je suis sorti hier soir, la nuit était tombée sur notre monde, chercher un peu de bois dans la remise pour alimenter le feu. Madame Missou est une vieille dame, et je ne voulais pas la déranger pour cela. Elle devait déjà dormir, je l’avais suffisamment ennuyé pour la journée. Et, alors que je revenais les bras chargés de quelques bûches de pin sec, j’aperçus à travers les branches des sapins voisins, à seulement quelques mètres de moi, le même visage blafard. Je dois dire que je n’ai pas dormis depuis cet épisode, car il est de loin le plus étrange et le plus épouvantable qui me soit arrivé. La lune venait de poindre dans le ciel, ce qui fait que j’avais une vue bien plus correcte de mon étrange visiteur. Et c’est là où je demande la miséricorde du seigneur, car je crois bien ce soir-là avoir reconnu dans ces traits difformes celui de ma défunte mère. Je l’interpellais, lui demandant qui elle était, car apparemment j’avais déjà acquis l’assurance qu’il s’agissait au moins d’une femme malgré son immonde apparence. Elle s’enfuie immédiatement. Je la poursuivais dans le bois sur quelques dizaines de mètres avant d’abandonner. Cette chose courait bien plus vite que moi et, seigneur que je sois pendu si je mens, j’ai la certitude de l’avoir vu s’enfuir à quatre pattes, aussi sveltes qu’un bouquetin, chacune de ses extrémités démoniaques recouverte d’une épaisse toison qui dans le noir ne m’a pas permis de distinguer les doigts ou les orteils. Je rebroussais chemin rapidement, tremblant, sentant la douleur sourdre dans mon crâne à mesure que mon cœur affolé pulsait le sang jusqu’à mon cerveau. Je ramassais la moitié des bûches au passage, il me faudrait me contenter de cela ce soir-là. Une fois installé dans le bureau, je tirais les rideaux afin de ne me procurer aucune vision de l’obscurité qui m’enserrait de toute part dans cette maison et me replongeais dans la lecture du livre.

N’Bargol notre seigneur, notre bienfaiteur et notre malédiction la plus ultime. À chaque génération une vie doit lui être sacrifiée. Ma traînée de fille est incapable de prendre un homme alors je l’ai prise pour le salut de ce monde. Mais j’ai bien peur que l’enfant soit le dernier. Il me faudra attendre qu’il soit adulte et ait procréé un successeur pour faire le sacrifice… Je dois veiller… Mais la force risque de me manquer. À moins qu’il ne devienne lui-même porteur de la marque du démon. Auquel cas j’ignore ce qui pourra bien se passer. Ma lignée s’éteindra et avec elle le culte que je lui voue. Nous ne payerons plus de tribu…

Chaque lecture de ce passage me plongeait dans la perplexité la plus profonde. Ce texte était sans nul doute, par le style et les dates, l’œuvre de mon grand père incestueux. Cet enfant dont il est question, c’est moi sans questionnement possible. Je fus pris de sueur car l’évidence était là. Ces mystérieux points noirs qui proliféraient sur ma peau. Cela ne pouvait être que la marque démoniaque dont il parlait avec tant de clarté. Était-il possible que tout cela soit vrai ? Mon esprit, normalement rationnel et posé, se refusait à m’affirmer du contraire. Trop de mystères, trop de zones d’ombre durant toutes ces années… Et puis les événements des derniers jours. Cette mystérieuse apparition qui me terrorisait. Cette chose qui me rappelait ma mère. Cette chose qui me lié indiciblement à tous les événements décrit dans ce livre de malédiction. Pourquoi donc, ma mère avait-elle laissé cette lettre ? Pour me faire découvrir le livre certainement. Pour me faire perdurer le rituel ou le détruire. Horreur que voilà. Me mettre face à ce choix ! Moi qui n’ai jamais été initié à ces mystères. Payer les sacrilèges de mes ancêtres. Me voilà pris au piège de toute cette folie. Il y a encore seulement trois jours, j’aurais ri de cette histoire. J’aurais simplement tourné le pas et serais repartis vers ma vie bien rangée. Mais aujourd’hui, ce soir, plus rien ne semblait logique, assujettit à l’analyse. Je croyais à tout cela. Oui j’y croyais cela ne faisait plus aucun doute. Trop de cauchemars ignobles, trop de rapprochement et d’événements mystérieux. Tout se liait dans mon esprit rendu malade. C’est fiévreux que je me levais de ma chaise et me rendais dans la salle de bain. Je voulais observer à nouveau ces points noirs qui torturaient mon esprit. Malgré ma préparation, je fus choqué de voir que la progression de cette chose s’accélérait. Désormais, la marque prenait une forme tellement peu naturelle que je ne pouvais prétendre croire plus longtemps qu’elle n’était pas lié à tous les événements récents et au livre maléfique qui occupé actuellement toute ma vie. La forme était celle d’un cercle parfait, amputé de quelques degrés en lieu et place des sommets de l’ancien triangle. De ces points prolongés de lignes courbes vers le centre où, semblait-il, devait venir se loger un dernier motif. Je savais alors que c’était bel et bien moi. Le dernier héritier. Celui qui libérerait la puissance de N’Bargol sur la terre de mes ancêtres si je n’étais pas sacrifié à lui. L’héritier, le porteur du point noir. La marque démoniaque.

III

Voilà comment s’achève mon histoire. Je suis en sueur et épuisé, ces quelques pages dactylographiées devant moi. J’ai écrit tout ce qui s’est passé avec précipitation car je ne crois pas que mon esprit survivra à la folie qui s’en empare. Ma vie s’effondre. Ma vie est terminée. Je le sais, rien ne viendra me sauver. Je porte la marque et je dois mourir pour que le monde soit sauvé de la folie du démon et des hommes qui m’ont précédé. Le rituel a perduré bien malgré moi. Grâce à l’ignominie et la machination de ma mère et de mon grand-père. Je sais que le seul moyen de mettre fin à tout cela est la mort… Je n’ai jamais cherché à avoir de descendance. À quoi bon maintenant que je sais qu’il me faudrait la sacrifier pour ce culte écoeurant et contre nature. J’ai un pistolet dans la chambre. Je ne conçois pas de mourir de ma main et pourtant cette idée s’impose à moi comme la seule solution disponible. J’enferme les pages que je viens d’écrire dans un coffre de plomb qui contenait auparavant des titres familiaux constituant ma répugnante fortune. J’espère que celui qui le trouvera comprendra le danger qui gronde sur ce monde par la faute de ma famille. À moins qu’il ne reconnaisse dans ces écrits fiévreux que la patte d’un dément. J’avoue en cet instant que mon état mental n’a plus la moindre importance pour moi. Mon âme est tellement torturée que peu importe la vérité. Je m’apprête à prendre le livre, l’empreinte du démon, quand un bruit provient du haut de l’escalier. J’aurais pu croire à un simple murmure du bois de la maison, mais ma patience émoussée et la peur qui me tiraille me convainquent qu’il s’agit là d’un bruit de pas sur le plancher de l’étage. Mais je suis seul, complètement seul, entouré de la forêt comme dans un piège sombre et humide. Le bruit recommence. La douleur dans mon crâne reprend, violente, imposante, intolérable. Je n’en peux plus d’attendre, de subir ces événements qui ont précipité ma vie ordonnée dans le chaos de la folie et du malin. C’est probablement encore l’apparition de l’autre soir me dis-je. Il me faut en avoir le cœur net désormais. Est-ce bien le corps revenu d’entre les morts, déformé par la malédiction, de ma mère défunte. Cette chose hideuse est revenue me hanter. Il ne lui a pas suffit de briser mon existence par ce livre. Elle revient finir elle-même son office. Ma main tremble lorsque je me saisis du tisonnier prêt de l’âtre. Je monte comme un fou les escaliers, espérant secrètement que le bruit que je fais fera fuir l’intrus ou tout du moins lui fera peur, me permettant de le frapper avant qu’il ne me tue ou pire. Mais une fois sur le palier du premier étage, je ne vois rien d’autre que l’obscurité. Le couloir est très sombre et la seule lumière, vacillante, proviens de la droite, sous la porte de la chambre qu’occupe mon ancienne gouvernante. J’ignore ce qui se trouve derrière cette porte, mais j’ai la certitude que je vais hurler si je n’ouvre pas la porte. La sueur me coule dans les yeux et dans le dos. Ma chemise me colle à la peau. Mes lèvres tremblent et ma vue se brouille de larmes brûlantes. Je pose la main sur la poignée. Mon autre main serre le tisonnier à m’en faire blanchir les articulations… Et je tourne la poignée. Je me sens comme aspiré dans la pièce et je me retrouve dans la même grotte que dans mes cauchemars. J’y entre en tombant car la porte, qui se referme d’elle-même derrière moi, se trouve à un mètre du sol et sort directement de la paroi. Je suis assommé pendant quelques secondes avant de bondir sur mes pieds en reprenant mes esprits. Je suis terrifié par ce qu’il m’arrive. À l’instant j’étais dans ma demeure, me voilà maintenant perdu au milieu de cet endroit infernal. Mes vêtements sont couverts de poussière orange. Je me retourne contre la porte et tambourine en vain dessus pour tenter de sortir. C’est peine perdue. Il n’y a sur le panneau de bois aucune poignée, ni aucune prise me permettant de l’ouvrir. J’essaye un instant d’utiliser le tisonnier comme levier mais un bruit de pas dans mon dos interrompt soudainement mes tentatives. Ce souffle chaud qui vient caresser la peau de ma nuque. Cette odeur animale et âcre d’urine qui vient emplir mes narines. Je souhaite ne pas me retourner, ne pas vivre une seconde de plus ce cauchemar, mais mes jambes agissent d’elles-mêmes et mon corps tourne déjà sur lui-même. Mon cœur défaille à la vision que m’offre cette chose. Je sens mon esprit lutter en vain pour donner une logique à ce qui se passe à cet instant. Dressé comme un homme, me dépassant de presque quarante centimètres, surélevé d’autant par des cornes recourbées, le monstre ignoble à tête de bouc se tient à moins d’un mètre de moi. Des poils longs et roux recouvrent l’intégralité de son corps nu à l’exception du visage presque simiesque. Ses pieds se terminent par d’énormes sabots, ses mains par des ongles noirs et longs. Sa bouche se découvre en une forme de sourire sadique remplie de dents pointues et courbes faites pour déchirer. Je reste sans réaction lorsque que doucement il tend un bras vers moi, me prends à la gorge et m’attire sur lui. Quel n’est pas mon effroi de constater quand ce dernier approche mon visage du sien, que celui-ci ne m’est pas inconnu. Comme frappé je reconnais maintenant sous ces traits difformes le faciès de mon sinistre grand-père. Cet être que je détestais tant est donc bien le monstre qu’il semblait être. Cette révélation est pour moi aussi soudaine qu’électrisante. Mon corps a un sursaut et je me libère, d’un coup de pied dans son flanc, de sa puissante étreinte. Je retombe moi-même sur les genoux mais, d’un même mouvement, je me relève et plante dans son estomac aberrant le tisonnier que je tiens encore à la main où il s’enfonce profondément. Je tente de le retirer, mais il reste coincé dans la chair du démon qui hurle de douleur. Son cri est terrible. A la fois si dramatiquement humain et si éloigné… Trop profond… Trop rauque… Je me jette sur lui, soulevé par la rage, poussé par la colère et le besoin de survivre. Il tombe sur le dos et mes doigts enserrent son puissant cou. Mes pouces font appui sur sa trachée. Il émet de pitoyable son de gargarisme en tentant mollement de se défendre. Ses coups sur mes flancs sont trop faibles pour me faire lâcher prises. Je comprends que sa blessure à l’abdomen est mortelle et que je l’achève ici. Je comprends qu’avec la mort de ce monstre tout sera fini. Plus de cauchemar, plus de peur, plus de blessures cachées, plus de démon. Je sens que je suis en train de gagner. Les murs et le sol ondulent puis se déchirent en se recroquevillant comme le papier sous l’effet du feu. Dessous commencent à m’apparaître des murs tapissés et un plancher en lattes de bois. Le monstre même perd de sa consistance et commence à fondre entre mes doigts. Je ne veux pas le lâcher. Je ne veux pas m’arrêter. Je veux le détruire. Je veux détruire cet homme qui m’a fait tant de mal. Ses cornes ne sont plus que de faible protubérance, sa peau prend une couleur blanchâtre et ses poils ressemblent presque à une fine couche de tissu maintenant. Un souffle violent fait voler mes vêtements et ma vision s’obscurcit complètement de longues secondes angoissantes. Puis la lumière revient. Et je m’aperçois… Je tremble… Je m’aperçois, au comble de l’horreur, que le cou que je serre dans mes mains n’est pas celui d’un démon mi-homme mi-chèvre, mais celui de madame Missou. La vieille femme me regarde de ses yeux morts, injectés de rouge sombre et presque exorbités. Son regard exprime la stupeur et l’effroi. Mes doigts sont profondément refermés sur sa nuque à tel point qu’en plusieurs endroits la peau a commencé à se déchirer et le sang à couler. Je suis saisi par un sentiment d’horreur indicible et presque inhumain par la violence avec lequel il me frappe. J’ai tué de mes mains. J’ai ôté la vie à la seule personne qui dans ma vie m’avait prodigué l’affection d’une mère. Je suis un monstre et je viens d’accomplir un sacrifice de chair. Celui qui appelle le démon. Cette pensée me saisit aussi soudainement que si on venait de me la murmurer à l’oreille. Je me débats avec ma folie sans trouver le réconfort d’une pensée logique. Je me relève vacillant. Je sors de la chambre de la vieille femme. Chancelant je descends, comme possédé, l’escalier où je manque de m’effondrer. Puis je pénètre dans le bureau sans savoir ce qui me pousse à retourner ici. Un cri né dans ma gorge, profond et rauque. Ma plainte emplie la pièce de ses sombres harmoniques. Je me heurte aux meubles qui m’entourent et mon regard tombe à nouveau sur l’âtre de la cheminée dans laquelle brûle un violent feu de bois. Dans ma colère qui s’exprime à nouveau en moi, je prends le journal cause de tous mes maux et le jette dans le foyer. Puis, mu par une rage folle, je m’empare d’une chaise que je fracasse sur les briques de la cheminée que j’alimente avec les débris de bois. Le feu se met à gronder comme un monstre. Un grondement de prédateur. J’arrache les rideaux, renverse la table et jette les cousins du sofa au travers de la pièce qui se remplie de fumée. Je ne vois pas les flammes se propager aux rideaux à moitié dans le feu. Je ne vois pas la cire du plancher faire courir le feu jusqu’à la table et un coussin. Je ne sens pas la fumée qui emplit mes poumons et couvre mes yeux de larmes. Je tombe à genou la tête entre mes mains où je reste immobile à gémir et à pleurer comme je ne l’ai jamais au cours de mon existence. Peu m’importe les flammes. Peu m’importe la vie ou la mort. Je choisis la mort. Je ne peux plus affronter mon âme après ce crime. Ce crime contre cette femme que j’aimais. Ce crime contre ce monde que je condamne par ma vie. Ma mère. Mon grand-père. Des monstres. Je suis un monstre.

La chaleur devient soudainement implacable. Les flammes m'entourent de toutes par comme un féroce prédateur. La chaleur mord ma peau comme un serpent infernal, roussissant mes poils. Je sais qu'il ne me reste plus le temps de vivre, la mort est là, devant moi, incarné en enfer et viens me prendre et me faire expier mon crime de sang. Ma manche prend feu et je m’effondre sur moi-même, résolu à ne pas me débattre dans la mort et à affronter la douleur sans même un gémissement. Je sens grésiller mes cheveux et ma peau se détacher en lambeaux de mon dos. Je soupir du soulagement que m’apporte la mort. L’air pénètre mes poumons en les brûlant. Mais alors. Alors seulement. Alors seulement, elle s'élève, haute et claire au-dessus du crépitement du bois, du souffle de l'air s'affolant dans les tapisseries murales… Sa voix. Celle-là même qui me hante depuis des jours et des jours sans que je le sache. Et elle ne dit qu'une seule chose. Une seule dont le sens vibre dans chacun de mes os.

Filius Vienii Das N’Bargol Con Avus


Et tout ce qu'entendirent mes voisins accourus à l'appel des flammes de mon domicile, ce furent mes hurlements. Des hurlements qui resteraient gravés dans leurs mémoires jusqu'à leur mort comme les pires qu’ils n’aient jamais entendu. Et partout on fut d'accord pour dire que j'étais mort d'une horrible mort, longue et pénible, car ils avaient entendu mes cris de supplicié pendant plus d'une longue minutes de cauchemar… Si seulement ils avaient pu avoir raison. Si seulement…


© Eleken Traski, janvier 2007

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