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Ce même jour, le train du soir amenait de Milan les Anthime ; comme ils voyageaient en troisième, ils ne virent qu’à l’arrivée la comtesse de Baraglioul et sa fille aînée qu’amenait de Paris le sleeping-car du même train.
Peu d’heures avant la dépêche de deuil, la comtesse avait reçu une lettre de son mari ; le comte y parlait éloquemment de l’abondant plaisir apporté par la rencontre inopinée de Lafcadio ; et sans doute n’y flottait aucune allusion à cette demi-fraternité qui, aux yeux de Julius, ornait d’un si perfide attrait le jeune homme. (Julius, fidèle à l’ordre de son père, ne s’en était ouvertement expliqué avec sa femme, pas plus qu’il n’avait fait avec l’autre), mais certaines allusions, certaines réticences, avertissaient suffisamment la comtesse ; même je ne suis pas bien sûr que Julius à qui l’amusement manquait dans le trantran de sa vie bourgeoise, ne se fît pas un jeu de tourner autour du scandale et de s’y brûler le bout des doigts. Je ne suis pas sûr non plus que la présence à Rome de Lafcadio, l’espoir de le revoir, ne fût pas pour quelque chose, pour beaucoup, dans la décision que prit Geneviève d’accompagner là-bas sa mère.
Julius était à leur rencontre à la gare. Il les emmena rapidement au Grand-Hôtel, ayant quitté presque aussitôt les Anthime qu’il devait retrouver parmi le funèbre cortège, le lendemain. Ceux-ci regagnèrent, via di Bocca di Leone, l’hôtel où ils étaient descendus à leur premier séjour.
Marguerite apportait au romancier d’heureuses nouvelles : son élection ne faisait plus un pli ; l’avant-veille, le cardinal André l’avait officieusement avertie : le candidat n’aurait même plus à recommencer ses visites ; d’elle-même l’Académie venait à lui, portes ouvertes : on l’attendait.
— Tu vois bien ! disait Marguerite. Qu’est-ce que je te disais à Paris ? Tout vient à point. Dans ce monde, il suffit d’attendre.
— Et de ne pas changer, reprenait avec componction Julius en portant la main de son épouse à ses lèvres, et sans voir le regard de sa fille, fixé sur lui, se charger de mépris. — Fidèle à vous, à mes pensées, à mes principes. La persévérance est la plus indispensable vertu.
Déjà s’éloignaient de lui le souvenir de sa plus récente embardée, et toute autre pensée qu’orthodoxe, et tout autre projet que décent. À présent renseigné, il se ressaisissait sans effort. Il admirait cette conséquence subtile par quoi son esprit s’était un instant dérouté. Lui n’avait pas changé : c’était le pape.
— Quelle constance de ma pensée, tout au contraire, se disait-il ; quelle logique ! Le difficile, c’est de savoir à quoi s’en tenir. Ce pauvre Fleurissoire en est mort, d’avoir pénétré les coulisses. Le plus simple, quand on est simple, c’est de s’en tenir à ce qu’on sait. Ce hideux secret l’a tué. La connaissance ne fortifie jamais que les forts... N’importe ; je suis heureux que Carola ait pu prévenir la police ; ça me permet de méditer plus librement... Tout de même, s’il savait que ce n’est pas au VRAI Saint-Père qu’il doit son infortune et son exil, quelle consolation pour Armand-Dubois ! quel encouragement dans sa foi ! quel soulas !... Demain, après la cérémonie funèbre, je ferai bien de lui parler.
Cette cérémonie n’attira pas grande affluence. Trois voitures suivaient le corbillard. Il pleuvait. Dans la première voiture Blafaphas accompagnait amicalement Arnica (dès que le deuil aura pris fin, il l’épousera sans nul doute) ; tous deux partis de Pau l’avant-veille (abandonner la veuve à son chagrin, la laisser seule entreprendre ce long voyage, Blafaphas n’en suportait pas la pensée ; et quand bien même ! Pour n’être pas de la famille, il n’en avait pas moins pris le deuil ; quel parent valait un tel ami ?), mais arrivés à Rome depuis quelques heures à peine, par suite d’un ratage de train.
Dans la dernière voiture avait pris place Mme Armand-Dubois avec la comtesse et sa fille ; dans la seconde le comte avec Anthime Armand-Dubois.
Sur la tombe de Fleurissoire, il ne fut fait aucune allusion à sa malchanceuse aventure. Mais, au retour du cimetière, Julius de Baraglioul, de nouveau seul avec Anthime, commença :
— Je vous avais promis d’intercéder pour vous près du Saint-Père.
— Dieu m’est témoin que je ne vous en avais pas prié.
— Il est vrai : outré du dénuement où vous abandonnait l’Église, je n’avais écouté que mon cœur.
— Dieu m’est témoin que je ne me plaignais point.
— Je sais !... Je sais !... M’avez-vous assez agacé avec votre résignation ! Et même, puisque vous m’invitez à y revenir, je vous avouerai, mon cher Anthime, que je reconnaissais là moins de sainteté que d’orgueil et que l’excès de cette résignation, la dernière fois que je vous vis à Milan, m’avait paru beaucoup plus près de la révolte que de la véritable piété, et m’avait grandement incommodé dans ma foi. Dieu ne vous en demandait pas tant, que diable ! Parlons franc ! votre attitude m’avait choqué.
— La vôtre, je puis donc aussi vous l’avouer, m’avait attristé, mon cher frère. N’est-ce pas vous, précisément, qui m’incitiez à la révolte, et...
Julius qui s’échauffait, l’interrompit :
— J’avais suffisamment éprouvé par moi-même, et donné à entendre aux autres dans tout le cours de ma carrière, qu’on peut être parfait chrétien sans pourtant faire fi des légitimes avantages que nous offre le rang où Dieu a trouvé sage de nous placer. Ce que je reprochais à votre attitude, c’était précisément, par son affectation, de sembler prendre avantage sur la mienne.
— Dieu m’est témoin que...
— Ah ! ne protestez pas toujours ! interrompit de nouveau Julius. — Dieu n’a que faire ici. Je vous explique précisément, quand je dis que votre attitude était tout près de la révolte... j’entends : de ma révolte à moi ; et c’est là précisément ce que je vous reproche : c’est, en acceptant l’injustice, de laisser autrui se révolter pour vous. Car je n’admettais pas, moi, que l’Église fût dans son tort ; et votre attitude, sans avoir l’air d’y toucher, l’y mettait. J’avais donc résolu de me plaindre à votre place. Vous allez voir bientôt combien j’avais raison de m’indigner.
Julius dont le front s’emperlait posa sur ses genoux son haut-de-forme.
— Voulez-vous que je donne un peu d’air ? et Anthime, complaisamment, baissa la vitre de son côté.
— Sitôt à Rome, reprit Julius, je sollicitai donc une audience. Je fus reçu. Un étrange succès devait couronner ma démarche...
— Ah ! dit indifféremment Anthime.
— Oui, mon ami. Car si je n’obtins en l’espèce rien de ce que j’étais venu réclamer, je remportai du moins de ma visite une assurance... qui mettait notre Saint-Père à l’abri de toutes les suppositions injurieuses que nous formions à son endroit.
— Dieu m’est témoin que je n’ai jamais rien formulé d’injurieux à l’endroit de notre Saint-Père.
— Je formulais pour vous. Je vous voyais lésé ; je m’indignais.
— Arrivez au fait, Julius : vous avez vu le pape ?
— Eh bien, non ! je n’ai pas vu le pape, éclata enfin Julius — mais je me suis saisi d’un secret ; secret douteux d’abord, mais qui bientôt, par la mort de notre cher Amédée, devait trouver une confirmation soudaine ; secret effroyable, déconcertant, mais où votre foi, cher Anthime, saura puiser du réconfort. Car sachez que ce déni de justice dont vous fûtes victime, le pape est innocent...
— Eh ! je n’en ai jamais douté.
— Anthime, écoutez bien : Je n’ai pas vu le pape parce que personne ne peut le voir ; celui qui présentement est assis sur le trône pontifical et que l’Église écoute et qui promulgue ; celui qui m’a parlé, le pape qu’on voit au Vatican, le pape que j’ai vu N’EST PAS LE VRAI.
Anthime, à ces mots, commença d’être secoué tout entier d’un gros rire.
— Riez ! riez ! reprit Julius piqué. Moi aussi je riais d’abord. Eussé-je un peu moins ri, on n’eût pas assassiné Fleurissoire. Ah ! saint ami ! tendre victime !... Sa voix expira dans les sanglots.
— Dites donc ! c’est sérieux ce que vous nous baillez là ?... Ah mais !... Ah mais !... Ah mais !... fit Armand-Dubois que le pathos de Julius inquiétait. — C’est que tout de même il faudrait savoir...
— C’est pour avoir voulu savoir qu’il est mort.
— Parce qu’enfin, si j’ai fait bon marché de mes biens, de ma situation, de ma science, si j’ai consenti qu’on me jouât... continuait Anthime qui peu à peu à son tour se montait.
— Je vous le dis : de tout cela le vrai n’est en rien responsable ; celui qui vous jouait, c’est un suppôt du Quirinal.
— Dois-je croire à ce que vous dites ?
— Si vous ne me croyez pas, croyez-en ce pauvre martyr.
Tous deux demeurèrent quelques instants silencieux.
Il avait cessé de pleuvoir ; un rayon écartait la nue. La voiture avec de lents cahots rentrait dans Rome.
— Dans ce cas, je sais ce qui me reste à faire, reprit Anthime, de sa voix la mieux décidée : Je vends la mèche.
Julius sursauta.
— Mon ami, vous m’épouvantez. Sûr, vous allez vous faire excommunier.
— Par qui ? Si c’est par un faux pape, on s’en fout.
— Et moi qui pensais vous aider à goûter dans ce secret quelque vertu consolatrice, reprit Julius consterné.
— Vous plaisantez ?... Et qui me dira si Fleurissoire en arrivant au paradis n’y découvre pas tout de même que son bon Dieu non plus n’est pas le vrai ?
— Voyons ; mon cher Anthime, vous divaguez. Comme s’il pouvait y en avoir deux ! comme s’il pouvait y en avoir UN AUTRE.
— Non, mais vraiment vous en parlez trop à votre aise, vous qui n’avez pour lui rien délaissé ; vous à qui, vrai ou faux, tout profite... Ah ! tenez, j’ai besoin de m’aérer.
Penché sur la portière il toucha du bout de sa canne l’épaule du cocher et fit arrêter la voiture. Julius s’apprêtait à descendre avec lui.
— Non ! laissez-moi. J’en sais assez pour me conduire. Gardez le reste pour un roman. Pour moi, j’écris au grand Maître de l’Ordre ce soir même, et dès demain je reprends mes chroniques scientifiques de La Dépêche. On rira bien.
— Quoi ! vous boitez, dit Julius, surpris de le voir de nouveau clopiner.
— Oui, depuis quelques jours, mes douleurs m’ont repris.
— Ah ! vous m’en direz tant ! fit Julius qui, sans le regarder s’éloigner, se rencogna dans la voiture.
