Dimanche 20 heures
Très chère Amie,
L’aumônier du Cherche-Midi vient de m’annoncer que je serai, tout à l’heure, fusillé comme otage. Ce sera le dernier chapitre du grand roman de cette époque.
Grande amie, veuillez recevoir le dépôt de quelques volontés somme toutes sacrées.
C’est vous qui annoncerez à Mathilde que je suis mort la tête haute. Dites-lui que j’ai eu un repentir : celui de ne lui avoir pas toujours fait la vie sérieuse qu’elle méritait. Mais dites-lui de porter fièrement le voile de veuve.
Qu’elle élève ma petite nièce dans l’esprit où son oncle a vécu.
Voyez très rapidement mon amie [Sofia Jancu]. Qu’elle soit la dépositaire intellectuelle de ma mémoire comme elle a été ma grande conseillère. Je la supplie de me continuer.
Je vous supplie de réclamer au Cherche-Midi les affaires que j’ai laissées. Peut-être quelques-uns de mes papiers serviront-ils à ma mémoire. Que mes amis sachent que je suis resté fidèle à l’idéal de toute ma vie ; que mes compatriotes sachent que je vais mourir pour que vive la France. Une dernière fois, j’ai fait mon examen de conscience : il est très positif. C’est cela que je voudrais que vous répétiez autour de vous. J’irais dans la même voie si j’avais à recommencer ma vie.
J’ai souvent pensé, cette nuit, à ce que mon cher Paul VaillantCouturier disait avec tant de raison, que le communisme était la jeunesse du monde et qu’il préparait des lendemains qui chantent.
Je vais préparer tout à l’heure des lendemains qui chantent.
Sans doute est-ce parce que Marcel Cachin a été mon maître que je me sens fort pour affronter la mort.
Adieu et que vive la France !
Gabriel
