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Non, le nazisme, ce n’est pas le socialisme !

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Non, le nazisme, ce n’est pas le socialisme !
Non, le nazisme,
ce n’est pas le socialisme !


Anonyme


1941


Contents

1 - Au chevet du capitalisme malade

« Nous sommes entrés dans l’ère des grands et irrévocables bouleversements. » Cette phrase a été dite et imprimée cent fois depuis huit mois. Il n’est pas très sûr, d’ailleurs, que tous ceux qui l’ont prononcée ou écrite l’aient pensée au préalable. Dans tous les cas, elle exprime chez les uns une résignation attristée ; chez les autres une curiosité inquiète ; chez d’autres un soulagement et une délivrance. Pour certains, elle amorce une manœuvre subtile mais de grand style : crier très fort que l’ère des grands bouleversements a commencé, ce peut être un moyen de dissimuler les efforts souterrains que l’on tente pour conserver sous un nom nouveau le vieil ordre des choses.

Autour du malade se poursuit une scène curieuse. Il y a la foule immense des fossoyeurs, ces millions d’hommes rassemblés dans de vastes usines. Ceux-là n’ont qu’un désir : faire neuf, faire jeune, faire socialiste en un mot. Ils ont été les victimes essentielles du régime malade. Ils sont les constructeurs d’un monde meilleur. Ils se sont préparés à cette tâche. Ils ont, pour s’y préparer, bravé les coups et résisté aux illusions de ceux qui leur parlaient, il n’y a pas bien longtemps encore, de « faire l’économie d’un changement essentiel ». Eux n’ont jamais cru à ces sornettes. Ils sont des novateurs, et pas seulement depuis qu’un Maréchal octogénaire règne une partie de la France et depuis qu’une armée d’occupation règne sur l’autre. Révolutionnaires, ils l’étaient bien avant, quand ce mot n’était pas prononcé sans horreur par les manieurs d’argent, les douairières et les journalistes corrompus.

Seulement, à côté de ces foules impatientes et que l’on tient à l’écart, par exemple en jetant dans les prisons et dans les camps de concentration leurs plus authentiques représentants, en leur interdisant la parole, en les privant de leurs journaux, d’autres se pressent autour du patient. On ne voit qu’eux, on n’entend qu’eux. Ils se sont installés dans tous les couloirs de la Maison. Ils s’affairent comme des médicastres besogneux. Et que font-ils au juste ? Ils essaient d’inoculer au malade un sérum. Ils veulent prolonger sa vie. Mais, en même temps, ces Diafoirus modernes crient très haut qu’ils rédigent l’acte de décès : « Messieurs et Dames, l’ancien régime se meurt, l’ancien régime est mort. Nous préparons les bandelettes et nous clouons le cercueil. Mais ne nous gênez pas dans cette opération délicate, ne venez pas voir surtout ! Soyez-en certains, nous faisons la Grande Révolution Nationale. Le capitalisme sera enterré par nos soins et, puisque vous semblez y tenir, nous lui substituerons le... socialisme, oui, un socialisme national. Que vous faut-il de plus ? Mais, encore un coup, laissez-nous faire. Allez vous distraire pendant ce temps au Comité de la Révolution Nationale que préside notre ami du Moulin de la Barthète, ou au Rassemblement National que Marcel Déat dirige sur le sentier joyeux de ses destins. »

Et tandis qu’ils pérorent ainsi, ils inoculent leur élixir de jouvence. Si d’aventure ils réussissaient leur opération, si les masses populaires écoutaient leur boniment, c’est le moribond qu’on nous présenterait à nouveau dans quelques mois. On lui aurait conservé ses attributs essentiels, mais on l’aurait un peu rafraîchi et, surtout, on lui aurait donné un nom nouveau. On ne l’appellerait plus Régime ploutocratique, on le batiserait : « Communauté nationale socialiste ». Et le tour serait joué ici comme il a été joué ailleurs.

2 - Les charlatans de la « Révolution nationale »

Mais pourquoi toutes ces simagrées ? Ne serait-il pas plus simple d’avouer que l’on veut regaillardir le patient et lui rendre la vie ? Non ! Car les jeux simples ne sont plus permis à l’heure où nous vivons. Supposez que la bande qui s’est ruée sur la France — sur celle de Vichy et sur celle de Paris — depuis le mois de juin 1940 dise au peuple de France : « le régime actuel est malade, très malade, mais nous allons essayer de le guérir ». Qui parlerait ainsi serait sur le champ châtié. Car le peuple ne veut plus d’un régime qui a accumulé tant de misère et tant de sang, qui a été incapable de faire la paix, qui a plongé dans son immense domaine des millions d’hommes dans le chômage, puis qui les a tirés du chômage pour les condamner à fabriquer des instruments de mort et qui, ces instruments forgés, a précipité le peuple dans le massacre, qui lui a fait subir la plus terrible défaite de son histoire, qui veut le livrer pieds et poings liés à l’esclavage national et qui, s’il subsistait, reprendrait sa marche infernale, en broyant les corps et en empoisonnant l’esprit des hommes. Non, le peuple français ne veut plus de ce régime qu’il identifie à la guerre, à la débâcle, à la trahison, à la servitude. Lui annoncer que l’on va prolonger la vie de ce monstre, c’est lui annoncer que lui, va vivre encore captif et exploité, que ses fils connaîtront la même affreuse existence, le même système d’oppression, de misère et de violence.

Qui donc oserait franchement annoncer cela ? Qui donc oserait tenir ce langage et défier ainsi la colère du peuple ? Personne, assurément. Alors, il faut tenir un autre langage. Il faut essayer de sauver le vieil ordre en jurant qu’on le met en terre et qu’on construit un ordre nouveau.

On évoque le socialisme

Voilà pourquoi ceux-là même qui ont consacré toute leur vie à la lutte contre le socialisme, qui ont proclamé la pérennité de la ploutocratie (Note d’Ami de l’égalité : la ploutocratie, c’est le gouvernement des riches, de même que la démocratie est le gouvernement du peuple, lorsque le gouvernement n’a pas détourné le mot), qui ont chanté les louanges au dieu de l’argent ; ceux qui ont assimilé la Révolution à la peste ou au choléra ; ceux qui ont placé leurs intérêts personnels au-dessus des intérêts de la France, ceux-là même font la grosse voix pour excommunier le capitalisme et pour célébrer la vertu de la Révolution. Les grands commis des congrégations économiques, les hobereaux, tous ceux qui tremblaient pour leurs privilèges et criaient « Sus à la Révolution » lorsqu’en 1936 les ouvriers obtenaient une modeste amélioration de leurs conditions d’existence ; ceux qui, pour constituer au patronat une police supplétive, allaient quérir des armes à l’étranger et les expérimentaient un soir, rue de Presbourg ; ceux qui, plus tard, sur l’ordre de Gignoux et de Lambert-Ribot et avec la complicité de Daladier, reprirent aux travailleurs ce que les travailleurs avaient conquis, tous ceux-là, soir et matin, à grands coups de gueule dans les microphonees de Radio-Paris et de Radio-Toulouse invoquent avec attendrissement la bienfaisante Révolution et — avec plus de discrétion — le bienfaisant socialisme.

Pour que l’illusion soit complète, ils ont embarqué dans leur galère quelques anciens socialistes de contrebande, néosocialistes marrons et syndicalistes mercenaires choisis parmi ceux qui, avant septembre 1939, s’étaient fait une spécialité de condamner comme d’inutiles et encombrants accessoires les enseignements les moins discutables du socialisme et des Révolutions ouvrières.

Ils nous affirment, les bons apôtres, qu’il nous faut, sans plus attendre, nous prêter à la salutaire contagion des pays voisins, ces pays étant, vous l’avez deviné, l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste. Hitler et Mussolini ont été, paraît-il, des années durant, abominablement calomniés. De grands méchants loups avaient dissimulé au public que ces deux personnages symbolisaient en réalité la lutte contre le capitalisme. Grâce à Dieu et... aux baïonnettes de l’armée d’occupation, Déat, Laval, Doriot sont là, et même un peu là, pour remettre les choses au point : Hitler a réalisé le socialisme. Le nazisme, c’est le socialisme, ou, tout au moins, c’est une forme du socialisme, un « socialisme authentique » comme écrit ce « penseur subtil » qu’est Gabriel Lafaye. Aussi bien, Laval, Déat, Spinasse et Doriot s’en portent-ils garants. Et quiconque ne voit pas dans le Nazisme l’éclosion magnifique du Socialisme, celui-là est un vulgaire conservateur. C’est Laval qui le dit — et avec lui, quelques fameux commis des 200 familles, représentées dans le Rassemblement national. Et ils s’y connaissent, les gaillards !

On te trompe, peuple de France

Eh bien nous, les communistes, défenseurs des vrais intérêts de la France, nous prenons la parole pour dénoncer cette imposture grossière, pour dire à notre peuple qu’on lui ment, qu’on prépare sur son dos une monstrueuse escroquerie. On te trompe, peuple de France. Les disciples français du Nazisme sont les agents de la réaction capitaliste. Ils vitupèrent la ploutocratie ; c’est pour mieux sauver ses privilèges. Tu ne les croirais pas, tu refuserais de les entendre s’ils parlaient leur langage et s’ils se présentaient à toi tels qu’ils sont. Alors ils se maquillent et choisissent pour te parler les mots que tu as si souvent employés toi-même, les grands mots de socialisme, de révolution qui expriment tes aspirations et ton effort vers une vie meilleure et un monde plus juste.

Pour eux ces mots-là, qu’ils prostituent en s’en servant, sont le « Sésame ouvre-toi » politique, grâce auquel ils prétendent forcer les portes du pouvoir au nom de leurs maîtres ploutocrates français et ploutocrates allemands. Ils sont le passeport truqué, grâce auquel ils s’imaginent pouvoir obtenir l’audience favorable des foules qu’il s’agit de rendre dociles à l’oppression nationale. Cet hommage bien involontaire, ils ont dû faire la grimace avant de le rendre. Ces formules « Révolution », « Socialisme » leur écorchent encore la bouche, ils les articulent en bredouillant. Mais il fallait en passer par là pour sauver le vieil ordre et les vieux privilèges, pour servir les maîtres nazis. Les vieux et éternels ennemis du peuple, les champions de la contre-révolution et les pourfendeurs de socialisme se sont travestis et ont modifié leur vocabulaire. Ils se sont imaginés que tu t’y laisserais prendre, que tu ne découvrirais pas le bout de leurs grandes oreilles. Comme ils te connaissent mal.

En d’autres contrées, en Allemagne singulièrement, d’autres qui étaient autrement effrontés que les spadassins du « Rassemblement national » et les hommes de Vichy, et qui surent pratiquer avec plus d’impudence la démagogie éhontée, réussirent ce tour de passe-passe. Il faut dire qu’ils avaient le bénéfice de l’imprévu. Nos contre-révolutionnaires et nos réacteurs (Note d’Ami de l’égalité : les réacteurs sont les acteurs de la réaction contre-révolutionnaire ; ce mot était employé dans ce sens pendant la Révolution française ; il a ensuite été doublé par le mot « réactionnaire ») grimés en soldats de la Révolution nationale sont, eux, de pâles imitateurs et de douteux plagiaires. Ils ne peuvent pas vanter l’originalité de leur marchandise car leurs maîtres directs exigent d’eux qu’ils révèlent constamment son origine. Tout au plus leur permet-on d’écrire et de dire que leur Révolution nationale « adaptera » le nazisme à la France. C’est cette adaptation qu’ils appellent le socialisme.

Le socialisme à la mode nazie

Aussi bien, Marcel Déat et Coco Fontenoy se sont-ils prudemment gardés de se risquer à une définition de leur socialisme. N’ont-ils donc point cherché dans la littérature nazie comment, là-bas, on définissait le socialisme ? C’est une investigation instructive. Essayons de nous y livrer à leur place. Hitler a défini sa politique dans un ouvrage copieux, Mein Kampf, auquel il se réfère constamment. Il est remarquable qu’aucun développement de cet abondant évangile n’ait été consacré au socialisme dont le grand prêtre se prétendait le champion. Plus tard, en 1937, dans un de ses discours, Hitler devenu Chancelier a posé à ses auditeurs cette question : « Existe-t-il un socialisme plus magnifique que ce socialisme dont l’organisation permet à chacun parmi des millions de garçons allemands, si la Providence veut se servir de lui, de trouver la voie juste jusqu’à la tête de la Nation ? »

Le socialisme a donc pour tâche d’aider la Providence et la Providence a pour rôle d’utiliser le socialisme ! Drôle de providence, et drôle de socialisme ! D’autres prophètes, plus heureux que le Führer, ont-ils donné une définition plus concrète de ce « socialisme » ? Oh, les définitions ne manquent pas ! Un compilateur des écrits nazis en a découvert une centaine. Mais toutes sont du goût de celles-ci : « Le Socialisme, dit Bernard Kohler, est la défense morale du peuple, de même que le National-socialisme est sa défense physique. » ( !) « C’est le Socialisme allemand, écrit von Tschammer, qui réapparaît dans l’esprit militaire. » Explication qui s’apparente à celle de robert Ley, chef du Front du Travail, pour qui : « Le meilleur ordre socialiste est l’ordre militaire. » Le même Robert Ley dit aussi : « Socialisme, c’est le sang et la race, la foi sacrée et profondément sérieuse en un Dieu. » « Le Socialisme, dit Göbbels, c’est la doctrine libératrice du savoir-faire. » « La cathédrale de Cologne, voilà le socialisme allemand », prononce un autre. Et Rosenberg, dans son Mythe du vingtième siècle, va jusqu’à proclamer : « Le Socialisme, c’est la police. »

Et l’on pourrait poursuivre : le socialisme, c’est tout, et ce n’est rien ; le socialisme, c’est n’importe quoi. C’est ainsi, d’ailleurs, que l’entendent, après les nazis d’Allemagne, les nazillons du « Rassemblement national ». Ils tentent de s’emparer d’un mot justement évocateur pour faire triompher leurs desseins équivoques. Ne leur demandez pas de définir le mot, d’en expliquer le contenu. Ils ne savent pas. Ou mieux, ils ne peuvent pas. Car leur supercherie éclaterait au grand jour et leur construction de carton pâte s’effondrerait aussitôt, car aux yeux des plus naïfs, il apparaîtrait que le socialisme, c’est exactement le contraire de ce que font et de ce que veulent nazis d’Allemagne et nazillons de France. Ce qu’ils appellent la Révolution nationale est la plus sordide entreprise de réaction et de Terreur blanche ; c’est l’ordre ancien et ses privilèges immoraux et ses scandaleuses injustices qu’ils baptisent « ordre nouveau ». Et ce qu’ils nomment socialisme c’est tout ce contre quoi le socialisme s’inscrit en irréductible ennemi, c’est ce que le socialisme se propose d’abattre.

3 - Qu’est-ce que le socialisme ?

Qu’est-ce que le socialisme, en effet ? Ce n’est pas tout et rien. Ce n’est pas n’importe quoi. Ce n’est pas une formule magique, un mot sonore, apte à faire naître une mystique confuse et un peu mystérieuse. C’est tout autre chose. Ce mot a un contenu vivant et précis. Des données très précises distinguent le socialisme de ce qui n’est pas le socialisme, le militant socialiste du charlatan maquillé en commis voyageur de la « Révolution nationale ».

Le socialisme, c’est la suppression du parasitisme social, c’est la fin de l’exploitation de l’homme par l’homme, c’est la propriété sociale des moyens de production.

Être révolutionnaire, être socialiste, ce n’est pas lancer des imprécations d’hystériques sur l’intérêt général, le judéo-maçonnisme et autres fantaisies ; c’est se rendre à cette vérité d’évidence : il n’est qu’un moyen de résoudre la contradiction qui mine la société, c’est la substitution à l’ancien régime d’un régime où l’état social s’harmonisera avec les forces de production.

Être socialiste, ce n’est pas débiter de pieuses âneries sur l’organisation de la profession et du métier ; c’est lutter pour une société qui mette fin à l’exploitation de l’homme par l’homme.

Nous verrons que cette société, les nazis d’Allemagne ne l’ont pas fait naître sur les bords de la Sprée et que les nazillons français n’ont nullement l’intention de la construire sur les rives de la Seine ou celles de l’Allier.

Ils nous affirment, il est vrai, que leur régime substituera à la domination de l’or la primauté du travail. Ils claironnent que leur victoire marquera la fin du règne de l’or. Si vous leur demandiez de préciser leur pensée, ils devraient vous avouer que, dans le système qu’ils conçoivent, l’or continuera à jouer un rôle essentiel dans le commerce intercontinental. Quant à la primauté du travail, que signifie au juste leur formule ? Annonce-t-elle la fin du vol de la plus-value ? En aucune façon. Nous touchons à l’un des plus remarquables exemples de la mystification nazie : l’ère de l’or est finie, proclame-t-on : voilà la révolution ! Oui, mais quand on y regarde d’un peu plus près, on s’aperçoit :

  1. que l’or « déchu » continuera à régenter le commerce international ;
  2. que le travail « victorieux » continuera à être soumis aux règles de l’exploitation et du profit ;
  3. que la richesse produite par ce travail prétendûment « victorieux » continuera à être accaparée par une minorité privilégiée.

Charlatans saumâtres

En attendant, des charlatans saumâtres nous expliquent que le fin du fin est de supprimer la lutte des classes. Ils ont tout dit quand ils ont dit ça. Ils veulent supprimer la lutte des classes par décret, en l’interdisant par affiches, comme on interdit certains apéritifs, certains jeux de hasard, la circulation dans Paris minuit passé, et le franchissement de la chaussée en dehors des passages cloutés. Nos charlatans saumâtres, s’ils n’étaient pas de vulgaires coquins, seraient de petits ignorants et mériteraient le bonnet d’âne. Tant qu’il y aura des pauvres et des riches, des exploités et des exploiteurs, ces catégories antagonistes se heurteront. On ne connaissait pas encore les théories du socialisme lorsque les esclaves romains se révoltaient sous la direction de Spartacus ; tout le Moyen-Age a été marqué des Jacqueries, ces révoltes des paysans contre les seigneurs féodaux.

Il n’est de société sans classes que la société sans exploitation de l’homme par l’homme. Supprimer l’exploitation de l’homme par l’homme, c’est tarir la source du profit capitaliste. Les nazillons n’y songent pas un instant. Leurs modèles, les nazis, n’y ont jamais songé.

L’appropriation individuelle des instruments de production par les détenteurs de l’argent ne correspond plus au caractère social, collectif du mode de production. Et comme il ne peut être question de revenir à l’artisanat ou à la manufacture, l’harmonie nécessaire entre le mode de production et le mode d’appropriation ne peut être établie que par la remplacement de la propriété individuelle par la propriété sociale.

C’est ce qu’exprime ce très beau raccourci de Jaurès :

  • « Nous voulons l’abolition du salariat et, comme il est impossible, maintenant que le temps du rouet, du fuseau, du marteau à la main, de l’instrument individuel de production, est passé pour faire place au grand mécanisme collectif de la production, comme il est impossible d’assurer à chaque travailleur la propriété de son outil individuel, c’est par la transformation de la propriété capitaliste en propriété collective que nous voulons poursuivre la transformation sociale. »

Oh nous savons bien l’objection des ignorants qui se donnent pour de beaux esprits ! « Vous retardez, nous disent-ils, avec votre B A BA du socialisme. Tout cela est bel et bien dépassé aujourd’hui. Les fondateurs du socialisme vivaient à l’autre siècle. Comment auraient-ils pu prévoir les formes de l’économie moderne et les bouleversements qui ont secoué le monde ? »

L’époque de l’impérialisme

Voici notre réponse :

Si le socialisme n’avait pas conservé un si grand prestige, s’il n’était pas la seule formule d’affranchissement humain, ceux qui rêvent pour des desseins suspects de se gagner la sympathie des masses populaires n’arboreraient pas le drapeau du socialisme.

Au surplus, s’il est bien vrai que les fondateurs du socialisme scientifique n’ont pu prévoir dans les détails les phénomènes économiques surgis depuis cinquante années, ils en avaient indiqué les prémisses avec une grande lucidité, et leurs continuateurs ont étudié très scrupuleusement ces phénomènes en appliquant à leur étude la très sûre méthode du matérialisme dialectique. Et à quelles conclusions ont abouti ces continuateurs qui s’appellent Lénine et Staline ? De quelle contribution ont-ils enrichi le socialisme ? Ils ont expliqué que nous étions entrés, avec le vingtième siècle, dans l’époque de l’impérialisme.

L’époque de l’impérialisme est celle où le heurt entre les forces productives et le régime social atteint sa plus grande acuité. Le régime capitaliste cesse d’être progressif. Ses idéologues se font alors les négateurs du progrès. À l’époque de l’impérialisme, l’effort de la raison, de l’analyse scientifique, ne peut que démontrer le caractère irrationnel de ce système. Les idéologues de l’impérialisme affirment que « les vrais chefs n’ont nullement besoin de culture et de science » (Hermann Göring). Au développement de la raison, on oppose les mythes grossiers de la Terre et du Sang. À l’époque de l’impérialisme, enfin, c’est-à-dire à l’époque de la domination d’une oligarchie financière étroite, la couche sociale intéressée au maintien du système capitaliste devient de moins en moins nombreuse (Note d’Ami de l’égalité : l’oligarchie est le gouvernement d’un petit groupe ; ce mot est souvent employé aussi pour désigner le petit groupe qui gouverne).

Recours au terrorisme

Pour assurer leur pouvoir, les oligarchies doivent renoncer au système de gouvernement démocratique. Elles recourent au terrorisme. Elles deviennent anti-démocratiques et réactionnaires. Pour mener à bien leur entreprise, il leur faudra tenter de détourner les masses ouvrières de la voie révolutionnaire, de les maintenir sous la domination de la grande bourgeoisie. C’est dans ce but qu’elles créeront partout où elles pourront des mouvements fascistes ; qu’elles leur conseilleront, pour tromper les masses ouvrières, de se servir de mots d’ordre anti-capitalistes. C’est ainsi qu’à l’époque de l’impérialisme, en combinant une démagogie anti-capitaliste chauvine, anti-sémite avec un terrorisme forcené contre la classe ouvrière, le fascisme a pu, dans un certain nombre de pays, dresser un barrage contre le socialisme, assurer la prolongation du système de domination des oligarchies capitalistes. Telle était la mission des nazis rassemblés par Adolf Hitler. Telle est la mission des nazillons qu’essayent de rassembler Marcel Déat, Deloncle et Jacques Doriot.

Ce n’est pas du socialisme

Cette entreprise, on peut la baptiser de tous les noms qu’on voudra. Elle n’a rien à voir avec le socialisme ; elle est le contraire du socialisme (Note de Gabriel Péri : Staline, dans son rapport au dix-septième congrès du Parti bolchévique, caractérise le fascisme « comme un signe montrant que le grand capital n’est plus en mesure d’exercer son pouvoir au moyen des anciennes méthodes de parlementarisme et de démocratie, ce qui l’oblige à recourir dans sa politique intérieure aux méthodes de domination terroristes »). Le socialisme nous révèle la contradiction qui creuse le tombeau du capitalisme. Le nazisme est né de l’effort du capitalisme décadent pour imposer son pouvoir par la terreur. Le socialisme révèle aux exploités le secret de leur exploitation et le moyen de briser cette exploitation. Le nazisme est la tentative tout à la fois sournoise et violente des couches réactionnaires de la bourgeoisie pour détourner les exploités de la voie de leur affranchissement.

Le socialisme repose sur deux assises fondamentales : la propriété sociale des moyens de production, dans le cadre du respect de la petite propriété individuelle, fruit du travail personnel ; la suppression de l’exploitation de l’homme par l’homme.

La Société Socialiste, c’est celle où les moyens de production appartiennent soit à la société tout entière, soit à la collectivité des producteurs qui les gère. La Société Socialiste, c’est celle où les moyens de production qui permettaient l’exploitation du travail d’autrui étant devenus propriété sociale, la classe exploiteuse n’existe plus. La Société Socialiste est celle où la classe travailleuse (ouvriers et paysans) a cessé d’être exploitée par les possesseurs des grands moyens de production, pour devenir la propriétaire collective de ces moyens de production, affranchie de toute exploitation.

Être socialiste, c’est lutter pour cette société-là ! Est-ce cette société que se proposent de construire les démagogues ivres du « Rassemblement » antinational et impopulaire ? Ce qui est certain, c’est que leurs maîtres de Berlin ne l’ont pas construite. Ils lui ont tourné le dos.

4 - Discours anticapitalistes et subvention des magnats

On conçoit aisément que le socialisme tel qu’il est, tel que nous venons de le définir, le socialisme vrai, dont les communistes sont les seuls champions authentiques, ait été depuis toujours le cauchemar des ploutocrates.

Le socialisme, parce qu’il se propose de dépouiller les oligarchies de l’instrument d’exploitation, est pour celles-ci l’objet de la plus vive inquiétude. Contre lui, elles ont multiplié les obstacles. Elles ont usé de la puissance que leur confère la richesse pour combattre le mouvement socialiste ; elles ont usé de l’emprise qu’elles exercent sur l’État pour briser les organisations ouvrières, etc.

Si le nazisme, dont les hauts-parleurs du RNP prétendent suivre l’exemple et imiter le modèle, avait été le socialisme ; s’il avait été, à tout le moins, une variété, une forme de socialisme, ses progrès auraient provoqué l’indignation des classes possédantes. Contre lui, elles auraient multiplié les entraves. Elles auraient tout essayé pour ruiner le mouvement. Elles auraient, à prix d’or, suscité contre lui des mouvements rivaux, etc... Bref, elles auraient déployé l’effort de corruption que partout et toujours des exploiteurs déploient contre ceux qui menacent leurs privilèges.

Or, que s’est-il passé en Allemagne ? Il s’est passé ceci, sur quoi Déat et Doriot observeront, si vous les interrogez, un silence pudique : les possesseurs et les manieurs d’argent, les magnats de l’industrie lourde, les forces les plus actives du capitalisme ont subventionné le mouvement nazi, financé ses journaux, entretenu sa caisse de propagande. Pourquoi ? Parce que le nazisme, loin d’être une forme du socialisme, a été pour la grande bourgeoisie allemande — ce que le RNP tente d’être pour la grande bourgeoisie française — l’instrument de tentative de sauvetage de l’ordre ploutocratique.

Ce jongleur de Mussolini

Sans doute, les dirigeants nazis ont-ils eu soin, toujours, d’entourer de mystère tout ce qui concernait les ressources du Parti. En vertu du « Führerprinzip » (principe du Führer), Hitler s’abstenait de révéler à ses collaborateurs les plus proches l’origine de certaines souscriptions ; mais dans les années qui précédèrent son avènement au pouvoir, chaque fois que s’amorçait un débat public sur les moyens financiers du Parti, Hitler préférait transiger avec ses « diffamateurs » plutôt que de leur intenter un procès. Ce qui ne l’empêchait pas de célébrer la « vertu nazie » et d’accuser d’autres fascistes — les fascistes italiens par exemple — de n’être pas comme lui vêtus de probité candide et de lin blanc ! Le 29 juillet 1922 — treize ou quatorze ans avant l’Axe — le Völkischer Beobachter écrivait que « Mussolini avait trahi ses camarades parce qu’il avait été corrompu par les représentants de la Société du Gaz de Zurich ». Le journal ajoutait que le Popolo d’Italia, le journal de Mussolini, avait été fondé avec de l’argent juif et il invitait les « nationaux-socialistes » à « éviter strictement tout rapport avec ce jongleur de Mussolini ». Mais les sources où s’abreuvait Hitler n’étaient pas plus pures que celles où Mussolini avait étanché sa soif. L’un et l’autre s’étaient désaltérés aux fontaines du grand capital. L’un et l’autre ont été choisis par les tenants du vieil ordre comme les chiens de garde de leurs privilèges.

L’Allemagne entre les deux guerres

Pour la bonne compréhension de ce qui va suivre, essayons de nous représenter l’Allemagne entre les deux guerres. En 1918, ce pays a vu éclore des Soviets d’ouvriers et de soldats (note d’Ami de l’égalité : le mot russe « soviet » est l’équivalent du mot français « conseil » ; Gabriel Péri l’emploie ici par référence à la révolution russe de 1917, qui a consisté dans la formation en Russie de conseils d’ouvriers et de soldats, lesquels ont démantelé les institutions du pouvoir impérial et se sont formés en institution politique nouvelle ; les bolchéviks déployaient leur activité au sein de ces conseils ; en employant ici le mot russe « soviet », Gabriel Péri désigne les conseils révolutionnaires formés en Allemagne au moment de la déconfiture des institutions du pouvoir impérial consécutive à la défaite militaire de l’automne 1918). Mais la Révolution a été écrasée dans le sang par les efforts conjugués de l’Entente (note d’Ami de l’égalité : il s’agit de l’alliance franco-anglaise conclue sous le nom d’Entente cordiale et à laquelle s’étaient joints, à la faveur de la guerre mondiale, divers autres états) et des chefs traîtres de la social-démocratie, lesquels ont fait appel aux junkers et aux officiers de l’ancienne armée. Le courant populaire a été si puissant cependant que les maîtres du pouvoir durent accorder quelques concessions à la classe ouvrière : assurances sociales, contrats collectifs, conseils d’entreprises, droit d’organisation des ouvriers agricoles. Toutefois, les potentats de la grande industrie, aussi bien que les hobereaux, sont parfaitement décidés à reprendre ce qu’ils ont accordé. Pour commencer, ils sabotent l’application des lois sociales ; ils s’emploient à briser les grèves. Ils créent pour cela des corps spéciaux, des ligues de combat, sorte de police prétorienne aux ordres du grand capital. La plus agissante de ces ligues crées et mises au monde par les capitalistes allemands, c’est le Parti National-Socialiste d’Adolf Hitler. Pendant toute une période, ces ligues, que le grand capital a eu l’occasion d’expérimenter lors du putsch de Kapp, sont tenues en réserve. L’heure n’a pas sonné encore de les lancer dans la bagarre. Il attend que les capitaux américains et anglais aient afflué en Allemagne, que l’industrie allemande se soit rééquipée. Seulement, lorsque cet équipement est achevé, lorsque l’Allemagne s’apprête à inonder le monde de ses produits, le monde est secoué par la grande crise économique de 1930. Cette crise touche directement les industriels allemands. Leur grande préoccupation, dès lors, va être de réduire les salaires ouvriers, d’abroger la législation sociale, d’en finir avec le système des contrats collectifs. Ils doivent, pour cela, disposer d’un État docile à leurs vœux. Les corps-francs sont tirés de l’ombre ; le parti national-socialiste est poussé à l’avant-scène. Fritz Thyssen et Kirdorff de la métallurgie de Gelsenkirchen augmentent le chiffre de leurs subventions. Les gouvernements de Brüning, de Von Schleicher, de Papen cèdent à la pression des agitateurs nazis, puis ils leur abandonnent la place.

Ne nous y trompons pas, cependant, la volonté et l’argent de quelques magnats n’auraient point suffi à assurer la victoire de cette équipée. Pour qu’elle réussît, ses initiateurs devaient capter la confiance d’une troupe importante, se donner — ce que Déat et Doriot cherchent en vain dans la France de 1941 — une base de masse. Comment s’y prirent-ils ? La question est d’importance. Là-bas, une formidable entreprise de viol des foules a réussi. Réussira-t-elle chez nous ? Ce qui est certain, c’est que l’un des moyens d’empêcher son succès, c’est de révéler les procédés qu’elle employa, de dire comment elle mystifia ceux à qui elle s’adressait, et c’est de montrer que ceux-là furent victimes d’une des plus gigantesques escroqueries de l’histoire.

Des millions d’êtres dans la misère

Mais qui étaient-ils au juste, ceux auxquels s’adressait l’agitation nazie ? C’étaient les classes moyennes d’abord, les épargnants, les détenteurs de revenus fixes saignés à blanc par la chute du mark, les petits commerçants pressurés par les banques, écrasés par les magasins cartellisés. C’étaient les paysans endettés, que le fléchissement des prix condamnait à la misère, à partir de 1929 ; les petits paysans s’entend, car pour ce qui est des hobereaux, la politique douanière du gouvernement les avait mis à l’abri des risques les plus graves. À ces catégories sociales ajoutez les anciens combattants et parmi eux la foule des anciens officiers et sous-officiers à qui la fin de la guerre et la défaite ont fait perdre leur emploi ; la jeunesse enfin, la tragique multitude des jeunes chômeurs et des jeunes étudiants sans emploi, tous avides d’action, de mouvement, de renouvellement.

Où vont aller ces millions d’hommes et de femmes sur qui la misère s’est abattue comme un manteau de plomb et que déjà la famine guette ? Où vont-ils aller ?

Ah certes, si contre le régime qui engendre l’effroyable détresse, la classe ouvrière s’unissait comme tentent de l’unir les communistes, la réponse ne serait pas douteuse. Le prolétariat uni serait pour la petite bourgeoisie une irrésistible force d’attraction. Autour de cette force se grouperaient les victimes de la guerre, les jeunes dont les vingt ans réclament avec tant d’impatience l’action, la rénovation de l’Allemagne. Alors serait mobilisée la formidable armée qui ne s’égarerait pas, ne prendrait pas le mauvais chemin, mais s’attaquerait à la cause du mal : elle désignerait aux multitudes le but à atteindre, le socialisme.

La division ouvrière favorise le nazisme

Oui, mais la classe ouvrière est divisée, la social-démocratie, non contente de repousser les propositions d’action commune des communistes, charge son préfet de police Zorgiebel de faire tirer sur la foule ouvrière de Berlin, le premier mai 1929. Elle s’accroche à la capote de Hindenburg, à la soutane de Brüning, à la jaquette de von Papen.

Par sa faute inexpiable, c’est vers d’autres forces que va se diriger la cohorte des victimes. Vers quelles forces ? Vers celles qui ont été mises sur pied par les responsables de ses misères.

Ces forces existent ; ce sont le Parti nazi, ses sections de protection, ses sections d’assaut dont le grand capital a alimenté les caisses. Magnats de l’industrie, féodaux de la terre ont réalisé ce tour de force : ils ont groupé les victimes du régime dans des organisations dont la raison d’être et la mission était de sauver ce régime.

Nous verrons comment cette supercherie fut possible et quel langage tinrent, à cette foule qui avait faim, les chefs visibles du mouvement. Mais qu’importait le langage. Les autres chefs, invisibles ceux-là, tenaient les cordons de la bourse. Ils étaient les vrais maîtres du mouvement nazi ; ils savaient qu’ils le conduiraient où ils voudraient et ils lui avaient assigné la mission de sauver des privilèges que la tourmente menaçait d’emporter.

Bailleurs de fonds de Hitler

Ces chefs invisibles, ces bailleurs de fonds, quels étaient-ils ? Certains ne vivaient pas sous le ciel allemand. C’est ainsi que, parmi les protecteurs de la première heure du mouvement nazi figurent : le pétrolier anglais Sir Henri Detterding, le potentat américain Ford et quelques financiers suédois liés à la famille de Göring. Parmi les protecteurs allemands, il convient de citer M. Aust, président de l’Union des Industriels bavarois ; M. Kuhlo, avocat-conseil de cette union ; Von Epp qui, en compagnie de Röhm, se procura dans les milieux financiers de Munich les fonds nécessaires à l’achat du journal le Völkischer Beobachter ; le grand industriel Borsig ; le fabricant de dentelle Mutscham ; le chef du trust du charbon de Rhénanie Kirdorff ; l’industriel Thyssen ; l’administrateur du grand trust de la potasse Wintershall de Cassel ; le trust Lahussen-Nordwolle ; l’union minière Bergbanveren d’Essen ; la maison Otto Wolf ; le trust des cigarettes Reemsta ; de grands propriétaires terriens ; enfin les anciens princes allemands : l’ex-Kaiser, le prince Auguste-Guillaume de Hohenzollern, le prince Christian de Schaumburg-Liffe, le duc de Saxe-Cobourg Gotha, les grands-ducs d’Oldenburg, de Mecklemburg, de Hesse, le duc Ernest-Auguste de Brünswick. Et ce fut pour être agréable à ces « nom de Dieu de princes », pour les payer comptant, que les députés nazis, tout en vitupérant le capitalisme, votèrent au Reichstag contre la loi d’expropriation des anciennes familles princières !

Voilà quels noms portent les vrais maîtres du mouvement nazi. Ces bailleurs de fonds, dont les journaux de Marcel Déat et de Doriot ne publieront jamais le palmarès, ne gaspillaient pas leurs deniers. Ils ne prêtaient pas à fonds perdus. Ils réalisaient un très bon placement. Ils se ménageaient une assurance. En prélevant un peu sur leurs bénéfices, ils entendaient assurer la protection de leur régime, de leurs privilèges et tirer une traite sur l’avenir.

Ils n’ont pas été déçus, mais remboursés avec usure et récompensés au centuple !

5 - L’escroquerie du programme : Bons et mauvais capitalistes

Les hauts-parleurs du « Rassemblement national populaire » balbutient et bredouillent. Mettez-vous à leur place. Ils ont mijoté dans les vieilles marmites des 200 familles ; ils ont été ministres de Tardieu, ou de Doumergue, ou de Flandin, ou de Daladier ; ils ont attaché leurs noms à des décrets-lois de déflation qui, pour sauver le superflu des riches, rognaient sur le nécessaire des pauvres. Tel est le cas de Laval, avocat marron qui fut l’agent électoral du financier Octave Homberg ; de Marcel Déat à qui il ne répugnait pas d’être collaborateur de deux journaux, dont l’un : L’Oeuvre, était financé par la Banque Lazard, et l’autre : La République, touchait au guichet des Compagnies d’Assurances ; de Rivollet (fâcheusement compromis par ailleurs dans un scandale de Loterie d’anciens combattants), qui fut ministre des Pensions et signa les décrets qui frappaient d’un prélèvement les pensions des anciens combattants ; de Cathala, qui fut ministre de Tardieu ; de Besset, qui fut ministre de Daladier.

Premiers vagissements du RNP

Ils ont passé une partie de leur vie à dénoncer la Révolution, à exorciser le socialisme, à frémir chaque fois que le prolétariat entamait un des privilèges sacrés du capitalisme. Aujourd’hui, pour servir les mêmes forces d’argent qu’hier, il leur faut modifier du tout au tout leur vocabulaire, se couvrir d’une vêture nouvelle. Ils bégaient, ils hésitent, ils ont peur. Voilà pourquoi leur déclaration-programme est si mièvre, si pâle, si anémiée et souffreteuse.

Nos gaillards désirent « une économie dirigée à base corporative ». Ils suggèrent que la monnaie soit « garantie par le travail ». Ils n’écrivent pas une fois le mot socialisme. Ils veulent bien manipuler des pétards de feu d’artifice ; ils hésitent à faire fonctionner le 420 de la démagogie (Note d’Ami de l’égalité : l’un des plus gros calibres de l’artillerie de la guerre de 1914-1918 est de 420 millimètres). Il faudra qu’ils s’y résignent cependant, car leurs formules proprettes et chétives, si elles rassurent pleinement leurs maîtres, n’exerceront aucun attrait sur les masses populaires. Pour essayer de séduire ces masses, il faudra trouver autre chose. Ils chercheront. Ils chercheront dans le Programme de leurs modèles les nazis d’Allemagne.

Et que trouveront-ils ? Il faut que nous soyons ici prévenus. Il est possible que dans les semaines à venir, les hommes du « Rassemblement national » mettent en circulation des slogans sonores à allure très radicale et très subversive. Il n’est pas d’autre moyen pour eux d’exécuter la besogne dont l’occupant et les amis de l’occupant les ont chargés. C’est ainsi et pas autrement qu’ils tenteront de mystifier le public, de lui jeter de la poudre aux yeux ; c’est contre cette mystification et cette escroquerie que nous mettons en garde les travailleurs français.

Panneau-réclame des nazis

Supposons que, forçant la note et haussant le ton, les hommes du Rassemblement substituent prochainement à leur Déclaration de principe minable et décolorée un panneau-réclame claironnant et haut en couleurs. Que faudra-t-il en penser ? Pour former à son sujet un jugement sain, le mieux sera de se reporter au panneau-réclame que les agitateurs nazis allemands — les modèles du RNP — ont promené à travers l’Allemagne entre 1929 et 1933. Que disaient-ils alors ? Et quelle était la portée de leur programme ? N’oublions jamais que pour parvenir à leurs fins, les nazis d’Allemagne sont allés dans la voie de la démagogie aussi loin que peut aller un parti mis au monde par les oligarchies, et dont le sauvetage des oligarchies est le but suprême encore que soigneusement dissimulé aux foules.

Ils se sont présentés comme les redresseurs du socialisme, comme les amis et les protecteurs des syndicats ouvriers ; ils n’ont pas hésité à proclamer que l’arme de la grève était pour les travailleurs une arme légitime : « Le national-socialisme, écrivait le « Völkicher Beobachter », reconnaît sans restriction le droit de grève... C’est mentir honteusement que de dire que les nationaux-socialistes, lorsqu’ils auront pris le pouvoir, enlèveront aux travailleurs leur arme suprême : le droit de grève ».

Nos RNP ne tiennent pas encore ce langage. Ils en sont encore aux vagissements prémonitoires. Mais en 1929, en 1930, non contents de prêcher le « redressement » du socialisme, de déclarer sacré le droit de grève, arme suprême des ouvriers, les nazis d’Allemagne parlaient confusément d’une réforme profonde du droit de propriété. Devant les petits paysans, ils allaient jusqu’à envisager le partage des terres. Ils faisaient la grosse voix contre les agrariens (qui subventionnaient la caisse nazie). Ils disaient : « La grande propriété, dans l’Est, doit disparaître pour la plus grande partie. On ne peut conserver la grande propriété par respect pour les traditions. »

Ce programme ? Une duperie

Arrêtons-nous un moment. Nous pressentons l’objection que l’on nous adresse : que vous le vouliez ou non, nous dit-on, des promesses de ce genre sont tout de même assez précises. Elles ont trait à une transformation assez profonde de la structure capitaliste. Il est possible qu’elles n’aient pas été tenues, nous ne voulons pas le savoir pour l’instant. Elles n’en contenaient pas moins un engagement de transformer le vieil ordre social capitaliste. Le programme, en somme, n’était pas mauvais et si le RNP nous en présente un semblable, pourquoi lui bouderions-nous ?

Et voici notre réponse : Non, ce programme, ce n’était pas le programme socialiste et c’était, par conséquent, une duperie.

Les nazis d’Allemagne (et vous verrez que les nazillons de France suivront leur exemple) ont pris à partie, avec beaucoup de virulence oratoire il est vrai, les à-côtés du régime ploutocratique. Ils n’ont jamais touché à la racine du mal. Ils n’ont jamais porté une main sacrilège sur le système d’où les oligarchies tirent la source de leur super-profit. Ils ont dénoncé à la colère des masses quelques rouages de la machine, c’est-à-dire que dans cette Allemagne que le socialisme aurait pu sauver de la misère, le nazisme a rempli très exactement la mission que lui avaient confiée ses maîtres : sauver le vieux régime et détourner les multitudes de la lutte pour le socialisme.

Soyez sûrs que c’est cette besogne-là qu’accompliraient, si nous les laissions faire, les chefs de bande du RNP.

Mais pour réussir ce formidable subterfuge, comment ont procédé les nazis d’Allemagne ?

Le capitalisme... étranger, ennemi principal

Aux masses frémissantes d’Allemagne, ils ont désigné comme ennemi principal le capitalisme... étranger. C’est le capitalisme étranger qui a imposé à l’Allemagne l’injuste traité de Versailles ; c’est lui qui prélève sur le peuple allemand le terrible fardeau des réparations, etc... Donc, sus au capitalisme international ! Discours habile auquel applaudissaient à la fois ceux qui s’étaient endettés à l’étranger, ceux qui rêvaient du réarmement et de la revanche allemande et ceux qui détestaient l’exploitation capitaliste. À cette propagande, la politique insensée des vainqueurs de 1918 apportait un renfort précieux. Des opérations comme l’occupation de la Ruhr (note de Ami de l’égalité : par l’armée française !) en 1923 servirent puissamment l’agitation nazie. Et c’est ainsi que la lutte juste, sans aucun doute, du peuple allemand contre le diktat de Versailles, cette lutte qui avait éveillé la sympathie des prolétaires de tous les pays, cette lutte, monopolisée par le Parti nazi, fut orientée par lui dans le sens du chauvinisme agressif. La colère légitime des masses contre le capitalisme fut muée, par l’alchimie national-socialiste, en une lutte contre Versailles, puis en une excitation véhémente à la guerre pour la suprématie du monde.

Deuxième stade : l’antisémitisme

Mais le capitalisme étranger était une pâture insuffisante. Les chefs nazis eurent tôt fait de le comprendre. Alors, ils désignèrent un autre ennemi : le capitalisme juif. Et dans leur laboratoire, ils transformèrent l’anticapitalisme des masses en un antisémitisme barbare et grossier. On identifie au juif le banquier, le dirigeant du magasin à pris unique, le créancier anglo-saxon. Nul ne dira combien cet antisémitisme imbécile a servi le système capitaliste allemand dans son ensemble. Non seulement les capitalistes allemands ont été les bénéficiaires des spoliations et des rapines dont furent victimes les capitalistes juifs du Reich et d’Autriche, mais surtout l’antisémitisme a été là-bas, comme partout, le procédé habile pour détourner la colère populaire de la lutte contre le régime d’exploitation des oligarchies. Le juif a été dénoncé comme le mauvais capitaliste. C’est donc qu’il y a de bons capitalistes ? C’est donc que Krupp est un capitaliste très convenable, si Rotschild est un capitaliste détestable ? C’est donc que le régime capitaliste n’est pas condamnable en bloc ; c’est donc qu’il n’est pas question de le condamner ou de le renverser, mais d’assurer sa survie en massacrant les juifs.

Sus au capitalisme de prêt

De fait, les nazis d’Allemagne ont poussé très loin cette théorie de la division entre le bon et le mauvais capitaliste (Note de Gabriel Péri : c’est notamment le thème d’un très mauvais film allemand (un film à boycotter !) donné récemment dans les salles parisiennes : Les Rapaces, où s’étale le contraste bébête entre le mauvais capitaliste, un juif cela va de soi, et le bon capitaliste (un de Wendel, un Mercier, par exemple) qui, répondant à l’appel de sa fille, distribue ses générosités sur le monde). Le bon capitaliste, c’est l’industriel, le mauvais capitaliste, c’est le prêteur d’argent. Sus au « capitalisme de prêt » ! Les agitateurs nazis s’en vont à travers le pays expliquer que « l’esclavage de l’intérêt » est le mal des maux. « Abolissons l’esclavage de l’intérêt ». Mais les conzerns et les trusts peuvent continuer sans se troubler leur bienfaisante activité.

Nous lirons très bientôt sous la plume des pense-petit du RNP des élucubrations de ce genre. Nos hommes ont déjà plagié l’antisémitisme de leurs modèles allemands.

De petites feuilles hebdomadaires appellent régulièrement au pogrom. Les équipes de Doriot s’offrent contre argent aux commerçants aryens pour aller saccager les boutiques de leurs concurrents israélites. Les hommes de main du RNP, sous la protection du préfet de police, s’installent dans les immeubles des juifs. Un statut raciste a été promulgué à Vichy. D’autres mesures suivront peut-être. On ne fera croire à personne que l’anticapitalisme a quelque chose de commun avec ces procédés d’apaches (note d’Ami de l’égalité : aux dix-neuvième et au vingtième siècles, ce mot ne désignait pas seulement une tribu indienne d’Amérique du Nord ; il désignait aussi les truands de barrières et de faubourgs, qui tiraient leur ressources du proxénétisme et de la vente de leur aptitude à jouer du couteau). C’est le capitalisme qui gagne à tous les coups. C’est lui, si l’affaire réussissait, qui serait le grand bénéficiaire. Ce truc grossier lui aurait épargné le châtiment et les coups. L’antisémitisme est la planche de salut du capitalisme. Aussi bien, dans ce pays de France, antisémitisme et révolution sont des termes qui s’excluent. L’antisémitisme a toujours été, il demeure l’odieux compagnon de route de la réaction politique et sociale. Le racisme antisémite a ravagé bien des pays de l’Europe ; il a été le déshonneur de la Russie des Tsars, de la Pologne des seigneurs ; il est la honte de l’Allemagne. Il est au monde un pays qui s’est débarrassé de ces vestiges affreux et qui a proclamé la fraternité des races, c’est l’Union Soviétique ; c’est le seul pays où les oligarchies ont été mises hors d’état de nuire.

Nos nazillons veulent asservir la France

Si soucieux qu’ils soient d’imiter leurs modèles d’Allemagne, les nazillons de France devront sur un point, au moins, s’écarter d’eux. Quand les nazis commencèrent leur campagne, ils se posèrent en champions de la libération de leur pays. Ils dirent qu’ils voulaient briser les chaînes d’un injuste traité, affranchir l’Allemagne de la servitude. Sans doute firent-ils de ces nobles mobiles une exploitation impérialiste qui devait accroitre terriblement les dangers de guerre. Du moins appelaient-ils le peuple allemand à se libérer, à regagner son indépendance ; du moins les vit-on lutter pour que le territoire allemand fût délivré de l’occupation étrangère, pour que le peuple allemand ne supportât pas le tribut du vainqueur. Ce qui ne les empêchait pas d’ailleurs de s’offrir parfois au vainqueur comme mercenaires anti-communistes ; tel fut le cas de Hitler. Dans un livre intitulé « Le quai d’Orsay », que son auteur a prudemment retiré de la circulation, M. Paul Allard a établi que le futur chancelier d’Allemagne, à l’époque de l’agitation nazie dans la Ruhr, fut soudoyé par un certain Heinz, autonomiste du Palatinat, homme à tout faire du deuxième Bureau, et qu’entretenaient, au su de Adolf Hitler, les fonds secrets du quai d’Orsay (Note de Gabriel Péri : Quant à M. Paul Allard, il s’est courageusement mis au service de la presse parisienne du Dr. Göbbels, depuis le 20 juin 1940 !).

Les nazillons français, eux, ont été tenus sur les fonds baptismaux par l’armée de l’occupant ; ils se sont placés sous la protection de ses baïonnettes ; C’est pour servir l’occupant qu’ils veulent forcer les portes du gouvernement. Les nazis prétendaient libérer l’Allemagne. En fait ils l’ont précipitée dans la guerre. Nos nazillons, si nous les laissions faire, précipiteraient eux aussi la France dans la guerre. Mais auparavant, ils l’auraient asservie.

Les maîtres capitalistes que servaient les nazis voulaient l’abrogation du traité de Versailles. Les maîtres capitalistes que servent les nazillons ont besoin de l’asservissement de la France.

Un programme attrape-nigaud

Jusqu’ici, nous n’avons parlé que du Programme du Parti nazi ; c’est-à-dire de l’ensemble des propositions suggérées par un parti que subventionne une oligarchie capitaliste et qui, pour le compte de cette oligarchie, s’adresse à des masses que la misère accable, que la division ouvrière et la politique criminelle de la social-démocratie détournent de la lutte pour le vrai socialisme. S’adressant à ces masses avec le dessein de les capter et de les séduire, le nazisme, nous l’avons dit, se permet dans son programme certaines audaces.

Et pourtant, même dans le Programme, il est gêné aux entournures ; il s’empêtre dans ses contradictions ; il est limité dans sa propension démagogique et il se garde de s’en prendre à l’ensemble du système capitaliste.

Même dans le Programme, il se garde de se prononcer pour ce qui caractérise la société socialiste, pour ce sans quoi il n’y a pas de socialisme, pour ce sans quoi il est interdit de se dire socialiste.

Même dans le Programme, qui n’est qu’un attrape-nigaud, où la démagogie semble-t-il devrait avoir toute licence, même dans ce Programme plus hardi cependant que l’insignifiant prospectus du RNP, le nazisme se garde de toucher au point névralgique du système ploutocratique.

Même dans le Programme !

Que sera-ce dans les faits ? Dans les faits, le nazisme se révélera comme un système de renflouement ploutocratique, de régression anti-sociale ; comme l’organisation méthodique du massacre des conquêtes ouvrières.

6 - Le Nazisme sans voiles : Une formidable machine de régression sociale

Ne perdons jamais de vue notre point de départ : Quel est le secret de l’exploitation capitaliste ? Pourquoi et comment le capitalisme exploite-t-il le travailleur salarié ?

Dans le régime capitaliste, la force de travail de l’ouvrier est une marchandise. Sa valeur est déterminée par le temps de travail qui y est incorporé. Ce qui caractérise le régime du travail dans le système capitaliste, c’est que l’ouvrier travaille pendant une partie de la journée pour produire, sous forme de salaire, la valeur d’une quantité de subsistance qui lui est nécessaire, et une autre partie pour produire la plus-value, source du profit capitaliste. Survienne un progrès technique qui permette d’augmenter la productivité du travail, cette augmentation accroîtra le profit capitaliste ; elle n’atténuera pas l’exploitation que subit le prolétaire ou l’atténuera fort peu.

C’est ainsi que les choses se passent dans le régime capitaliste.

Le régime socialiste, au contraire, c’est, répétons-le, le régime de la propriété sociale des moyens de production, c’est le régime qui supprime l’exploitation capitaliste. En d’autres termes, la classe ouvrière, dans une Société Socialiste, n’entre plus en conflit avec des exploiteurs et leur appareil d’État pour exiger une meilleure part dans le produit de son travail : la classe exploiteuse a disparu. La lutte de classes est un souvenir du passé. Ce sont les travailleurs maîtres des moyens de production, maîtres de l’appareil d’État, qui décident combien de temps durera le travail, quelle part du produit du travail sera consommée, quelle part sera consacrée à perfectionner la production socialiste, quelle part sera consacrée à assurer la défense de la patrie socialiste.

À quel type d’organisation se rattache l’Allemagne nazie ?

Les contorsions de Déat, Deloncle et Doriot n’y changeront rien : l’Allemagne nazie est un pays authentiquement capitaliste, dans lequel un groupe d’hommes, les possédants, tirent leur profit de l’exploitation, du vol de la plus-value.

Mais ce capitalisme allemand n’est-il pas d’une nature un peu spéciale ? N’a-t-il pas été « mis au pas », « discipliné » ? N’y a-t-il pas, dans l’organisation allemande, « un peu de socialisme » ?

Dissolution des syndicats. Plus de législation sociale

Réponse : avant l’avènement du nazisme, les ouvriers allemands possédaient des syndicats, ils disposaient d’une arme redoutable : la grève. Une série de batailles ouvrières avait limité l’absolutisme patronal ; un système de conventions collectives protégeait les salaires. Que sont devenues toutes ces acquisitions sociales ? M. Deloncle s’égosille devant le micro à nous crier : « La Révolution sera sociale ou ne sera pas ! » Soit ! Seulement, le mouvement nazi, dont le Deloncle en question suit les traces, avait trouvé une Allemagne pourvue d’organisations ouvrières et d’une législation sociale qui avaient fourni aux travailleurs des garanties contre l’arbitraire patronal. Qu’a fait le nazisme ? Il a dissous par la violence les organisations ouvrières. Par la force et la ruse, il a brisé la législation sociale.

Les procédés qu’employèrent les nazis allemands méritent d’être étudiés de très près. Ils seront peut-être expérimentés par les nazillons français. Il est bon que nous ne soyons pas pris au dépourvu. Avant leur accession au pouvoir, les nazis s’étaient appliqués à constituer des cellules dans les usines. Sans beaucoup de succès d’ailleurs, puisqu’en 1933 encore, les candidats de ces cellules aux Conseils d’Entreprises obtenaient à peine 3 % des voix. Pour obtenir la première place, les cellules durent attendre ... l’incendie du Reichstag, l’occupation des Maisons du Peuple par les Chemises Brunes, la dissolution des Syndicats libres. Les cellules se posèrent alors en héritières des Syndicats, et pour recueillir l’héritage, c’est-à-dire pour gagner la sympathie des syndiqués, elles portèrent la démagogie au diapason le plus élevé.

Entendons-nous d’ailleurs ; parmi les membres des cellules nazies qui réclament, à cette époque, le contrôle de l’embauchage, qui interviennent dans la direction des entreprises, qui vont jusqu’à exiger l’arrestation de certains patrons, tous ne sont pas des démagogues forcenés. Nombreux sont les ouvriers trompés par la démagogie des hitlériens et qui croient que la « Révolution Nazie » sera sociale ou ne sera pas. Les magnats capitalistes et les dirigeants du Parti ont vite fait de les mettre à la raison et quelques centaines d’entre eux vont méditer dans des camps de concentration sur les vertus « socialistes » de la doctrine de Hitler.

Le Front du Travail est créé

Les « cellules » sont dépossédées sans phrases de l’héritage qu’elles convoitaient. On leur signifie que le patron sera membre de droit de la cellule à qui sera confiée une besogne d’espionnage au sein de l’entreprise. Un nouvel organisme est créé : le Front du Travail qui a pris en charge les biens des organisations dissoutes.

Les scribes du RNP ont fait de l’organisation du Front du Travail des descriptions savoureuses. À les en croire, il y avait autrefois en Allemagne des syndicats qui « faisaient de la politique » et qui préconisaient « la lutte de classes ». Le nazisme a, paraît-il, supprimé tout cela et a remplacé ce vieux système par le Front du Travail qui, bien entendu, garantit les droits ouvriers. Que demander de plus ? D’autant que cette organisation sociale repose sur la base solide de la Corporation. Et l’on n’a pas oublié que le programme du RNP prévoit expressément une économie « à base corporative ».

Eh bien, essayons de voir quelles sont les attributions du Front du Travail et le rôle de la Corporation dans cet État « communautaire » dont rêvent Deloncle, Doriot et Marcel Déat.

À genoux devant le patronat

Le Front du Travail ? Ses premiers mois d’existence n’ont pas été de tout repos. Les éléments du parti nazi voyaient s’organiser l’offensive patronale. En fait de Révolution Sociale, ils sentaient se préciser la menace terrible de la régression anti-sociale. Ils s’en prenaient aux dirigeants du Front du Travail, au Docteur Ley en particulier qui, pour ne pas être débordé par ses troupes, lançait quelque anathème contre « l’égoïsme patronal ». Bientôt le conflit s’exaspère. Par qui sera-t-il tranché ? Et dans quel sens ? Par les magnats capitalistes, et dans le sens voulu par le capitalisme. Au nom du patronat allemand, le Dr Schacht, dictateur économique du Reich, déclare qu’il faut en finir avec « les tendances socialisantes du Front du Travail ». Il se rend en personne au Congrès de l’organisation. Il y dicte les ordres de la ploutocratie allemande. Il annonce que, désormais, le Front du Travail n’aura plus le droit d’inspecter les entreprises sans l’assentiment des patrons, que les organes du Front du Travail seront placés sous le contrôle direct des employeurs et que, lorsqu’ils n’auront pas un employeur comme dirigeant, un employeur sera d’office nommé à leur direction. Tel était le diktat du capitalisme allemand. Le Front du Travail s’est soumis.

Qu’en pensent les ouvriers de chez nous ? Que pensent-ils de ce genre d’organisation ?

Il faut qu’ils le sachent ; c’est ça et pas autre chose que leur réserverait l’avènement du RNP de MM. Froideval, Vigne, Dumoulin et Cie.

La corporation

Voilà pour le Front du Travail. Et voici pour les Corporations. La Corporation, L’État Corporatif, que de balivernes avons-nous entendues depuis huit mois sur ce sujet. La corporation, voilà la tarte à la crème des « novateurs ». Une organisation englobant les formations patronales et les formations ouvrières, établissant entre elles l’harmonie, la « Communauté d’intérêts », quoi de plus beau ! Quel plus séduisant sujet d’image d’Epinal ! Les corporations n’ont pas vu le jour, la Charte du Travail, objet des cogitations de M. Belin, n’a pas été promulguée (Note du parti communiste qui édite ce texte en mars 1942 : une charte du travail qui n’est qu’un carcan de fer pour asservir le prolétariat au capitalisme et qui suscite un mécontentement profond parmi les travailleurs a été promulguée depuis que notre ami a écrit cette brochure) et M. Belin, que les nazillons acclamaient il y a huit mois comme le symbole le plus authentique du nouvel ordre, a failli, en février 1941, être congédié comme un domestique incapable. Il se consolera, le bougre, en évoquant la carrière des ministres du Travail d’Allemagne entre 1933 et 1935. À cette époque, en Allemagne aussi, la discussion sur la Charte Corporative tenait l’avant-scène. Entre les éléments prolétariens du Parti qui voyaient naïvement dans la Corporation le moyen de « discipliner » le patronat et les capitalistes qui, après avoir poussé les nazis au pouvoir, entendait bien se servir de l’État nazi pour imposer leurs volontés, les conflits furent violents parfois. Et comment se terminèrent ces débats ? Comme tous les débats se terminent en régime nazi, par la victoire de la volonté patronale et capitaliste. Pour commencer, Krupp resta président de l’organisation patronale que l’on baptisa « Corporation de l’Industrie allemande ». Pour donner satisfaction à ceux qui continuaient à réclamer l’organisation corporative, le gouvernement prépara la substitution à l’organisation patronale d’un certain nombre de « groupes professionnels ». Mais les patrons renaclent et protestent. Résultats :

1. Le Ministre du Travail qui avait imaginé cette nouvelle organisation pour donner satisfaction à la démagogie nazie est congédié ;

2. Les groupes patronaux professionnels obtiennent le droit de se réunir en un seul groupe, c’est-à-dire, en somme, de reconstituer leur ancienne et puissante organisation ;

3. dans ces groupes professionnels, les ouvriers ne sont pas représentés ;

4. Des « hommes de confiance » sont désignés dans l’usine pour collaborer avec l’employeur. Mais ils sont désignés par qui ? En fait, par le patron.

Aucun droit aux ouvriers

Et maintenant, veuillez examiner la structure de l’« État corporatif ». Ses échelons sont : la Commission de Travail de l’Usine ; la Commission économique et la Commission de Travail du District ; le Conseil économique du Reich et le Conseil de Travail du Reich ; enfin les Groupes professionnels. Les représentants patronaux siègent dans les Groupes professionnels ; ils siègent dans les Commissions de Travail de l’Usine, dans les Commissions de Travail et Commissions économiques de District ; ils siègent au Conseil économique du Reich et au Conseil de Travail du Reich. Bref, ils siègent partout.

Et les représentants ouvriers ? Ils sont exclus des Groupes professionnels ; ils sont exclus des Commissions économiques de District ; ils sont exclus du Conseil économique du Reich. Le domaine économique est la chasse gardée du patronat. Défense à la classe ouvrière d’y pénétrer. La classe ouvrière n’est admise par l’escalier de service que dans les Commissions de Travail devant lesquelles sont évoqués les problèmes de salaires (sauf depuis la guerre où cette prérogative elle-même leur a été enlevée).

Les hommes de confiance

Mais afin d’enlever toute efficacité à ces représentations ouvrières dans les Commissions de Travail, il a été entendu que les représentants ouvriers seraient choisis parmi les hommes de confiance. Or, depuis mai 1934, il n’y a pas eu d’élection des hommes de confiance et, pratiquement, les hommes de confiance sont choisis par le patron. Peuvent-ils du moins quand survient un conflit, se faire assister par un délégué du Front du Travail ? Non point. Les fonctionnaires du Front du Travail ne sont pas admis dans les Commissions de travail. Le patron joue sur le velours. Son interlocuteur a été choisi par lui et c’est une créature docile. Mais supposez que cette créature choisie par le patron cesse d’être docile. Qu’adviendrait-il alors ? Alors le patron aurait encore le dernier mot. Le représentant officiel de l’État fasciste, — de cet état dont, nous l’avons vu, toutes les interventions ont servi l’intérêt du patronat contre celui de la classe ouvrière, — se porterait une fois encore au secours du patron et trancherait. Quiconque ne se soumettrait pas à cet arbitrage serait considéré comme un ennemi de l’État.

Tel est l’État corporatif. Qu’en pensent les ouvriers français ? Que pensent-ils de cette organisation ? Il faut qu’ils le sachent, dans tous les cas, c’est ça et pas autre chose que leur réserverait l’avènement du RNP de Messieurs Froideval, Vigne, Dumoulin et compagnie.

À en croire les mystificateurs, le patronat, dans l’État corporatif fasciste, est « discipliné », subordonné à la loi, à la morale fasciste ; ce patronat reconnait les organisations ouvrières fascistes et se soumet à la règle de la communauté ! Admirables propos pour les batteurs d’estrades. Mais dans la pratique, comment les choses se traduisent-elles en réalité ? Nous l’avons vu en décrivant la structure de l’État corporatif : dans la pratique, c’est la classe ouvrière et elle seule qui est subordonnée à la volonté et aux diktats du capitalisme patronal par le truchement des syndicats fascistes.

Et dans quel sens s’exercent ces diktats ? Nous voulons dire : quel a été le résultat social de la politique de l’État corporatif fasciste qu’on nous donne comme l’exemple à imiter et le modèle à suivre ?

Suppression du chômage ? Bluff

Les nazillons répondent : l’État corporatif a donné du travail aux masses ; il a supprimé le chômage.

Or ce n’est pas vrai. S’il est exact que le développement de l’industrie de guerre a absorbé dans les années qui précédèrent la guerre une main d’œuvre massive, les statistiques nazies officielles n’en confessaient pas moins en 1938, c’est-à-dire après l’exécution du premier plan quadriennal, l’existence d’une armée de chômeurs de deux millions d’hommes, auxquels il convient d’ajouter les centaines de milliers de sans-travail exclus, pour des raisons politiques, de l’allocation ; le million qui, depuis plusieurs années, sert dans l’armée ; les dizaines de milliers qui peuplent les prisons et les camps de concentration. Le chômage n’a pas été liquidé ; il a été camouflé. Ce camouflage rend un service inapréciable à la dictature fasciste.

Disqualification du travail ouvrier

Il permet au patronat — qui est censé donner du travail — d’imposer n’importe quelles conditions de travail. Il permet à la Frankfurter Zeitung du 8 février 1941 d’écrire : « Il est vrai que l’ouvrier n’a plus le droit de faire grève ou d’adhérer à un syndicat de son choix mais, par contre, il n’est plus menacé d’être licencié ». En réalité, cette menace pèse toujours sur lui, quoiqu’on en dise, mais la théorie énoncée par la Frankfurter Zeitung signifie que l’ouvrier troque contre un droit au travail prétendûment garanti tous ses autres droits, toutes ses autres libertés. Nous écrivons bien « prétendûment garanti » car le nazisme n’a pas fourni de travail à tous les Allemands, car le nazisme a abouti à la disqualification du travail ouvrier, car le nazisme a apporté l’appauvrissement des travailleurs. La presse nazie a depuis longtemps avoué cette perte de qualification des ouvriers allemands : « Une trop grande économie dans les dépenses exclut complètement du processus économique tous ceux qui, si l’occasion leur en avait été donnée, auraient pu, après un court laps de temps, être à la hauteur de la tâche » (extrait d’un article publié par le propre journal du Docteur Schacht).

Qu’est-ce qu’une trop grande économie de dépense ? C’est le nom que les chefs des grands conzerns donnent pudiquement à la « chasse au profit ». La chasse au profit fait que les ouvriers perdent leur qualification, qu’ils se dégradent et que même déchus il leur arrive de ne pas trouver à s’employer. C’est ce régime qu’on appelle en Allemagne « Volksgemeinschaft », la Communauté du peuple.

Diminution des salaires

L’État corporatif ne garantit pas le travail pour tous. Il accélère la disqualification de l’ouvrier. Assure-t-il du moins à celui qui travaille une rémunération plus juste, plus équitable, plus conforme à l’idéal de cette communauté populaire si tapageusement vantée par ses théoriciens et ses imitateurs ?

Réponse : depuis 1933, la classe ouvrière allemande n’a cessé de s’apauvrir. Depuis l’avènement du nazisme, la baisse des salaires a atteint 25 à 30 pour 100. La diminution du salaire horaire a été aggravée par la diminution de la rémunération du travail aux pièces. Le salaire réduit a été amputé encore par des prélèvements soi-disant volontaires (20 pour 100 du salaire environ) affectés au bénéfices d’œuvres et organisations nazies. Des salaires spéciaux servis à certaines catégories de travailleurs tendent à déprécier encore le niveau général des ouvriers. Par exemple : deux cent cinquante mille jeunes hommes enrégimentés dans le « Service du travail » reçoivent en tout et pour tout la solde de troupier ; les ouvriers employés dans la construction des autostrades sont moins payés que les terrassiers. Une catégorie d’ouvriers employés à des travaux auxiliaires ne reçoit qu’une allocation de chômage accompagnée de quelques secours en nature.

Développement de la morbidité

La guerre a précipité l’extermination de tous les droits ouvriers. Comme dans les pays « ploutocratiques », les salaires ont été limités, les majorations pour les heures supplémentaires supprimées. La Commission d’État pour les salaires, pourvue des plus larges prérogatives, a opéré de vastes coupes sombres dans le gain des travailleurs. Dès avant la guerre, le surmenage ouvrier créait en Allemagne un grave et angoissant problème : « Notre économie — disait le ministre de l’économie le premier janvier 1939 — est arrivée aux limites extrêmes de ses possibilités. Le surmenage a abouti à une diminution du rendement. » « Il arrive fréquemment — écrivait de son côté la Frankfurter Zeitung — que les travailleurs soient sur pied douze, quatorze heures et parfois davantage. »

Voici des chiffres qu’il serait bon de placer sous les yeux des émissaires de Marcel Déat. Ce sont ceux du développement de la morbidité dans la classe ouvrière allemande : le nombre de cas de scarlatine parmi les ouvriers d’usine est passé de soixante dix-neuf mille en 1933 à cent dix-sept mille cinq cent en 1937 ; la diphtérie suit la même courbe : soixante dix sept mille en 1933 ; cent quarante six mille en 1937 ; on dénombrait un million cinq cent mille tuberculeux en 1937 contre huit cent mille en 1933 (Note de Gabriel Péri : la presse allemande a annoncé au mois de mars 1941 qu’en raison du surmenage auquel les femmes étaient astreintes dans la production de guerre, une journée de repos allait leur être octroyée tous les quinze jours).

Réduction des allocations d’assurances et de pensions

Toutes les allocations d’assurances et de pensions ont été réduites. Les Caisses ouvrières d’assurances, de Secours mutuel et de prévoyance des Syndicats ont été dissoutes et remplacées par des sociétés d’assurances privées.

Retraite des vieux ? Une escroquerie

Pourtant nous avons lu que la retraite pour les vieux tenait une grande place dans les discours du Chancelier d’Allemagne.

C’est vrai. Depuis que le nazisme est au pouvoir en Allemagne, on promet aux vieux leur retraite, tout comme dans les « ploutodémocraties ». Et comme dans les « ploutodémocraties », on ne la leur accorde jamais. Ce n’est pas l’une des moindres escroqueries du régime. Dans les premiers mois de la guerre, Hitler avait écrit à Ley pour lui demander de mettre sur pied « un système d’entreprise de prévoyance pour la vieillesse ». La presse salua la grandeur d’âme du Führer. Mais en réalité, de quoi s’agissait-il ? Il s’agissait exclusivement d’un expédient pour financer la guerre. Une institution de prévoyance a été créée sans doute. Un jour viendra où elle distribuera des retraites. Mais en attendant, elle constitue sa caisse en prélevant taxes et contributions diverses sur les travailleurs et consommateurs. L’affaire doit procurer quatre milliards de marks par an. Pour le moment, ces milliards servent à financer la guerre. Plus tard, s’il reste miraculeusement quelques marks au fond des tiroirs, on s’occupera des vieux. Le truc avait été déjà utilisé avant la guerre dans un autre domaine. Les nazis avaient lancé l’idée de la voiture populaire. Chaque ouvrier aurait sa voiture. Un organisme fut créé pour prélever les cotisations. La cotisation devait être payée tout de suite. La voiture populaire ne serait livrée que plus tard. Les cotisations furent donc encaissées pendant trois ans. Elles servirent à accroître le trésor de guerre de l’Allemagne. Après quoi il ne fut plus question de voiture populaire.

Location aux familles nombreuses

Autre exemple : il y a quelque temps, lorsque parut à l’Officiel une loi qui faisait obligation aux propriétaires français d’immeubles d’accepter les locations aux familles nombreuses, plusieurs journaux nazifiés de Paris dénoncèrent la carence de l’état qui avait jusqu’ici permis aux propriétaires de jeter l’interdit sur les familles nombreuses. Or l’État nazi a protégé les propriétaires rapaces avec autant de soin et aussi longtemps que l’état « ploutodémocratique » français. C’est en mars 1941 seulement qu’est paru, en effet, dans la presse allemande le décret faisant obligation aux propriétaires allemands de réserver une partie, du reste infime (un dixième) de leurs immeubles pour les familles nombreuses.

Et nous ne parlons point, pour ne pas alourdir ces notes, de la hausse des prix, des prix des produits alimentaires notamment, et de leur pénurie. L’affreux régime du rationnement, des ersatz, du marché noir, sous lequel nous vivons depuis huit mois, est celui auquel le nazisme a condamné le peuple allemand depuis cinq ans. Depuis cinq ans on prêche aux prolétaires allemands les douceurs de la « vie spartiate ». C’est cela et pas autre chose que nous préparent les forts en gueule du Rassemblement. L’un d’eux, M. Alphonse de Chateaubriand, n’a-t-il pas reproché déjà aux ouvriers français leur penchant à la paresse, à la vie facile, à la jouissance ?

M. de Chateaubriand rêve pour les ouvriers français d’une vie plus difficile, plus dure. Et pour les ploutocrates ? Nous verrons ce qui leur est réservé, à eux, dans la communauté nazie.

Un bilan anti-social

Pour le quart d’heure, dressons le bilan : la classe ouvrière allemande, au prix de luttes sévères, de longs et patients efforts, avait édifié un système de lois sociales. Le nazisme a porté dans cet édifice la hache du démolisseur.

La classe ouvrière allemande avait réussi à s’assurer quelques garanties contre l’arbitraire patronal, grâce à ses syndicats et à ses délégués d’usines. Le nazisme a rétabli l’absolutisme patronal. À la place des syndicats dissous, le Front du Travail est placé sous le contrôle de l’employeur ; il n’a pas voix au chapitre dans les conflits qui peuvent naître dans l’entreprise. Aux délégués ouvriers élus, le nazisme a substitué les hommes de confiance désignés par le patron. La classe ouvrière allemande avait réussi à garantir dans une certaine mesure son salaire, par des conventions collectives. Les conventions collectives ont été abolies et les contrats du travail permettent au patron de modifier selon son bon plaisir les taux des salaires ouvriers.

Jamais on n’avait assisté à un massacre si radical du progrès social.

Mais Marcel Déat, prestidigitateur de cirque pauvre, s’en va répétant : « Les nazis ont aboli la lutte de classes ! Dépéchons-nous de les imiter ! »

Ils n’ont pas aboli la lutte de classes, les Chevaliers de la croisade brune. Ils ont arraché à la classe ouvrière ses moyens de défense. Ils l’ont livrée pieds et poings liés au patronat. Ils ont fourni à l’exploiteur les moyens d’exploiter davantage.

Mais ça, ce n’est pas la fin de la lutte de classes ; ce n’est point le chant joyeux de l’harmonie sociale. C’est le silence étouffant de l’oppression et de la servitude.

7 - L’État nazi, paradis des magnats, des hobereaux, des profiteurs de guerre

Les bonimenteurs du Rassemblement « national, populaire » expliquent à longueur de journée que la grande affaire est d’en finir avec « l’économie libérale ». Pour découvrir le secret du bonheur ici-bas, il s’agit avant tout de substituer au régime du laissez-faire du capitalisme un système de règlementations strictes et d’orienter, de « diriger » l’économie selon un plan. C’est ce que les petits Cagoulards et les anciens renards de la SFIO ralliés à la bannière de Marcel Déat et Coco Fontenoy expriment lorsqu’ils écrivent dans leur programme d’action : « Economie dirigée à base corporative, ni étatiste, ni anarchique ». La formule est équivoque à souhait. On remarquera, dans tous les cas, qu’elle ne prévoit nulle atteinte aux privilèges les plus monstrueux du grand capital. Il y a loin de la coupe aux lèvres et des anathèmes anticapitalistes dont on se gargarise pour essayer d’échauffer les auditoires impavides des meetings à la phrase timide que l’on écrit dans le programme. Faire croire que « l’économie dirigée dans le cadre de la corporation » est une mesure anticapitaliste, une expression de ce socialisme dont Hitler a dit qu’il se sentait « fanatique » est une vulgaire escroquerie. Une escroquerie sans originalité d’ailleurs et assez semblable à celles que commettaient autrefois les amis de Léon Blum lorsqu’ils essayaient de nous représenter les nationalisations comme des mesures spécifiquement socialistes. On connaît la phrase célèbre d’Engels : « Si l’étatisation du tabac était une mesure socialiste, Napoléon et Metternich compteraient parmi les fondateurs du socialisme ».

Le mot « nationalisation » proscrit au « Rassemblement »

Les nationalisations arrachées de haute lutte par un mouvement de masse peuvent — en régime capitaliste — constituer un progrès ; elles peuvent aboutir à « un certain freinage des représentants les plus cyniques du profit capitaliste » (Staline). C’est pourquoi, depuis longtemps, les communistes ont tenu ces nationalisations pour infiniment désirables, mais ils ont toujours fait observer qu’il était bouffon et malhonnête de confondre les nationalisations avec l’organisation d’une économie socialiste. Les nationalisations effectuées dans le régime capitaliste ne touchent pas à la propriété privée des moyens de production. Elles ne suppriment ni l’exploitation de l’homme par l’homme ni le profit capitaliste. Elles n’éliminent pas l’anarchie dans la production. En régime capitaliste, la banque nationalisée devient la propriété de l’État capitaliste soumis à la pression des oligarchies ; l’ouvrier de l’entreprise nationalisée en régime capitaliste est exploité selon le mode d’exploitation capitaliste. Or, de ces nationalisations dont nous venons de dire le caractère nécessairement limité et modeste en régime capitaliste, le programme du « Rassemblement » ne souffle mot. Silence bien instructif. Le Rassemblement a un fil à la patte. De sa charte, le vocable « socialisme » était prudemment exclu. Le mot « nationalisation » est lui-même soigneusement proscrit. Les maîtres et patrons du « Rassemblement » n’ont pas voulu qu’on en fît usage. M. Laval a, dans les assurances et autres grands monopoles qui rançonnent le pays, des intérêts trop précis pour qu’il tolère qu’on écrive ce mot malsonnant. Et l’occupant allemand, qui est en train de s’assurer le contrôle de tant d’industries françaises privées et la coparticipation dans les grandes compagnies d’assurances, ne veut pas être gêné en besogne par d’inopportunes nationalisations. Donc, pas de nationalisations pour ne chagriner ni les occupants, ni les conservateurs. Mais « économie dirigée ». Dirigée comment ? Appréciez l’habileté des enfileurs de phrases qui font escorte à Marcel Déat : « Economie dirigée, ni étatiste, ni anarchique ».

Pur et sot bavardage

Eh bien, tout cela n’est qu’un pur et sot bavardage ! Pourquoi ? Parce que, tant que durera l’exploitation capitaliste — et nous l’avons vu, les gens du « Rassemblement » sont bien résolus à ne pas y porter atteinte ; ils ne veulent même pas en corriger les abus et gardent le silence sur l’urgence des nationalisations — tant que durera l’exploitation capitaliste, aucune économie dirigée, aucun plan si astucieux qu’il paraisse, ne contraindra le capitaliste à continuer la production s’il n’y trouve pas son profit. Dans toute économie capitaliste, la condition de la production, c’est l’appropriation d’un profit. Tant que les moyens de production seront la propriété privée des capitalistes, tant que le profit sera le mobile de la production, la production sera toujours anarchique, le problème des marchés ne sera jamais résolu, et la recette de Marcel Déat sera comme un emplâtre sur une jambe de bois.

« Economie dirigée » ? Elle existe depuis longtemps

Mais il y a plus démonstratif encore que les théories et les spéculations ; ce sont les faits. Que nous enseignent les faits ? Ils nous enseignent que c’est une vessie que Marcel Déat veut nous faire prendre pour une lanterne et que ce qu’il tente de faire passer pour une innovation « socialiste » est une pauvre vieillerie capitaliste. Ce que l’on appelle le libéralisme économique est mort bien avant que le directeur de L’Oeuvre ne s’avise de prononcer son oraison funèbre. Dès qu’a cessé la période ascendante du capitalisme, c’est-à-dire à partir du moment où les intérêts de classe de la bourgeoisie se sont trouvés en opposition flagrante avec toutes les exigences du mouvement social, l’État est intervenu dans la conduite, dans la direction de l’économie ; il s’est efforcé de diriger l’économie. Presque dans tous les pays, pendant la guerre de 1914 à 1918, l’économie fut dirigée suivant un plan ; depuis plus de dix ans, dans tous les pays capitalistes, l’État est devenu un facteur décisif de l’économie capitaliste.

Tantôt il monopolisait le marché intérieur pour les capitalistes nationaux en instaurant des tarifs protecteurs, tantôt il dépréciait les changes pour soulager les capitalistes du poids de leurs dettes, tantôt il renflouait des entreprises capitalistes sur le point de sombrer. La guerre de 1939 a accentué cette tendance. L’État a plus ou moins coordonné les efforts des industries de guerre ; il a présidé à la répartition des matières premières, des marchandises, des moyens de transports, des produits alimentaires. Tous les États capitalistes ont pris des mesures de ce genre. L’Allemagne national-socialiste les a devancés parce que bien avant les autres états capitalistes, elle avait mis sa production industrielle sur un pied de guerre.

L’économie dirigée suivant un plan, que les farceurs du « Rassemblement » ont inscrit à l’article 1 de leur programme, c’est la consécration des procédés auxquels le capitalisme de l’époque impérialiste a eu recours — et auxquels il ne pouvait pas ne pas recourir — . Appeler ça la « Révolution Nationale » est une douce espièglerie.

Peut-être nous objectera-t-on que l’économie dirigée par l’état « communautaire » s’oriente vers d’autres destins et que cette économie-là, grâce à cette direction, se débarrasse des tares du système impérialiste ?

Essayons de répondre. L’état nazi, l’état dont les gens du « Rassemblement » nous recommandent le modèle qu’ils se proposent d’imiter, dont ils prônent les principes, l’État nazi gère-t-il l’économie allemande ? Non point, et ses représentants s’en défendent à chaque occasion. Du moins, l’intervention de l’État nazi dans l’économie, tend-elle à limiter « la domination des trusts », à supprimer « le prolétariat et le profitariat capitaliste », comme disent les auteurs du programme du « Rassemblement » ?

Nous allons voir. C’est-à-dire que nous allons énumérer les faits, les faits têtus et obstinés, que n’ébranlent aucune harangue microphonique, aucun prêche du Théâtre des Ambassadeurs.

Les oligarchies triomphent

Que s’était-il passé dans les années qui avaient précédé la victoire du nazisme ? Un certain nombre de sociétés capitalistes avaient été renflouées par l’état qui, à la faveur de ce renflouement, était devenu propriétaire d’une partie de leurs actions. Tel était le cas, par exemple, du Trust des Aciéries réunies. Dans le même ordre d’idées, l’état allemand avait acquis le contrôle d’un certain nombre de banques : il possédait 90% du capital de la Dresdner Bank et de la Danat Bank (ces deux établissements avaient fusionné) ; 70% du capital de la Commerz und Privatbank ; 35% du capital de la Deutsche Disconto Bank. Il existait avant 1933 en Allemagne un organisme d’état, le Conseil national de la Potasse. Enfin, un certain noimbre de Régies municipales fonctionnaient à travers l’Allemagne et réalisaient d’appréciables bénéfices.

Quelle est l’ambition des oligarchies allemandes ?

Elles veulent recouvrer les actions dont l’état est devenu propriétaire ; elles désirent se substituer aux Régies municipales.

Et comment va se comporter envers ces ambitions le pouvoir nazi ? Question fort importante et, on en conviendra, tout-à-fait actuelle. Hitler a déclaré, le 24 février 1941, qu’il était un « fanatique du socialisme ». Soit ! Comment s’est exprimé ce fanatisme à l’égard des banques, des oligarchies industrielles qui désiraient se débarrasser du contrôle de l’état ? Répondez, Deloncle, répondez, Marcel Déat !

Si vous vous taisez, nous répondrons à votre place.

À peine arrivé au pouvoir, Hitler a restitué au Trust des Aciéries réunies les actions dont l’état était devenu détenteur. L’oligarchie de l’industrie lourde pouvait chanter victoire. À peine arrivé au pouvoir, Hitler, « socialiste fanatique », fait adopter des décrets de « reprivatisation » qui restituent aux banques les actions acquises par l’état. L’oligarchie bancaire chante victoire. À peine arrivé au pouvoir, Hitler dissout le Conseil national de la Potasse ; il écrase sous les charges fiscales les Régies municipales, qu’il dissout ensuite au profit des établissements privés. Les magnats de la potasse, les trusts de production et de distribution de l’énergie électrique chantent victoire.

Exonération de l’impôt aux concessionnaires de l’électricité

Du moins, les compagnies concessionnaires d’électricité payaient-elles un impôt aux municipalités. Elles l’ont payé jusqu’au 4 mars 1941. Ce jour-là, un décret les a exonérés de cet impôt dans les villes de moins de trois mille habitants, a réduit cet impôt à 10% dans les grandes villes et l’a pratiquement annulé pour les grandes industries. Pour se procurer les ressources qui leur échappent aussi brusquement, les municipalités sont conviées à frapper le consommateur. Belle perspective pour les usagers de Paris et des villes de France à qui Marcel Déat chante ses airs de flûte.

Dégrèvements fiscaux pour les industriels

Poursuivons : avant l’arrivée de Hitler au pouvoir, il existait en Allemagne un système d’impôts sur le revenu. D’autre part, les magnats capitalistes étaient parfois gênés, pour relever artificiellement leur prix de vente, par l’ouverture de nouvelles industries. Qu’exigeaient les oligarchies capitalistes ? Elles exigeaient la fin du système fiscal qui les obligeait à prélever une petite part de leurs bénéfices. Elles exigeaient la liberté de pressurer le consommateur, en relevant leurs prix de vente.

Exigences égoïstes d’une ploutocratie avide de bénéfices.

En face de ces exigences, comment va se comporter le pouvoir nazi et son chef Adolf Hitler, « fanatique du socialisme » ? Répondez, Deloncle, répondez, Coco Fontenoy, Marcel Déat, répondez !

Si vous vous taisez, nous répondrons à votre place : dès que le nazisme fut au pouvoir, les industriels bénéficièrent de dégrèvements fiscaux de toutes sortes ; sous les prétextes les plus divers et les plus inattendus, des exemptions fiscales leur sont octroyées, l’impôt sur le revenu est réduit de moitié, les taxes de succession sont diminuées. L’oligarchie industrielle chante victoire.

Evincement des petits producteurs

Elle a d’autres raisons encore de se réjouir ; l’état décide de réunir des entreprises en cartels, conventions ou ententes industrielles. De quoi s’agit-il ? Est-il question d’organiser la production, de diriger l’économie dans l’intérêt de la collectivité ? Non pas : il s’agit beaucoup plus simplement de permettre aux magnats d’évincer les petits producteurs et de relever leurs prix. Pour créer des prix de monopoles, les magnats se constituent en Ententes industrielles. Mais qu’arrivera-t-il si quelques industriels ne veulent pas s’agglutiner au Cartel ? Cette concurrence ne risque-t-elle pas de freiner le relèvement des prix ? Sans aucun doute. Comment venir à bout des dissidents ? En exerçant sur eux une contrainte appropriée. Qui peut exercer cette contrainte ? Qui peut proclamer les Ententes obligatoires ? L’état.

Le consommateur paiera, sans doute ; mais la ploutocratie industrielle peut sabler le champagne en l’honneur du « national-socialisme ».

Ce sont là de bons et loyaux services, de nature, n’est-il pas vrai, à apaiser la fringale des ploutocrates. Décidément, les subventions de Thyssen, de Krupp et des autres n’ont pas été octroyées en vain ! Décidément, les discours anticapitalistes étaient de fort habiles attrape-nigauds ! Les oligarchies exultent. Le pouvoir nazi est leur pouvoir. Il les a débarrassées des entraves de l’état ; il a restitué à l’industrie privée ce que contrôlait l’état ; grâce à lui, les oligarchies constituées en monopoles, organisées en Conzerns peuvent rançonner le consommateur allemand en relevant les prix de vente. Seulement les potentats de l’industrie lourde allemande exigent davantage encore. On a rétabli l’absolutisme patronal, on a délivré les capitalistes des contrôles qu’ils trouvaient insupportables. Ils veulent maintenant qu’on remplisse leurs caisses. Ils sont à la recherche d’une clientèle, que la crise et la concurrence internationale ont rendue plus rare et dont la capacité d’achat a diminué. Pour accumuler les bénéfices, les rois de l’acier, du ciment, du béton, veulent des clients rentables. Que se passe-t-il alors ? L’État nazi se fait le client des magnats, leur pourvoyeur de bénéfices. Il entreprend la construction de grands travaux, autostrades, voies ferrées, écluses, travaux d’urbanisme. Mais surtout, il passe ses gigantesques commandes à l’industrie de guerre. En 1935, Krupp, Siemens, Klockner accusent des augmentations de bénéfices qui atteignent respectivement 90%, 95%, 53%. L’Allemagne de la « Révolution » nazie devient le paradis rêvé des marchands de canons.

Et les banques ?

Là dessus, le Français-qui-lit-Marcel-Déat nous interrompt : « Tout cela est possible, nous dit-il, mais vous admettrez tout de même que la « Révolution » nazie a établi un certain contrôle des banques, qu’elle a empêché les capitalistes d’exporter leurs capitaux à l’étranger. C’est quelque chose, ça ! »

Nous allions en parler, précisément. L’État nazi, nous l’avons dit, se fait le client de l’industrie. L’industriel ne travaille pas pour rien. Il entend accumuler des bénéfices. Sans doute l’évangile du National-socialisme affirme-t-il en ses versets que patrons et ouvriers doivent collaborer à la prospérité de la communauté nationale populaire. Mais à cette collaboration l’ouvrier apporte ses sacrifices et de cette collaboration, le magnat de l’industrie retire son profit.

Pour que les commandes de l’état procurent aux industriels de substantiels bénéfices, l’état doit payer ses fournisseurs. Seulement, comme ses ressources sont limitées il les paye avec un papier d’État, les bons de création de travail, qui sont réescomptés par les banques. Mais pour honorer sa signature, l’état doit faire en sorte que les épargnants échangent leurs économies contre du papier d’état ; il doit leur interdire d’effectuer aux guichets des banques des retraits massifs ; il doit les empêcher de mettre leur avoir à l’abri à l’étranger. Il ne peut y parvenir qu’en instaurant le contrôle des établissements de crédit et le contrôle des changes. Et c’est ainsi que des mesures préconisées dans tous les pays par les mouvements populaires comme des mesures anti-capitalistes sont utilisées par le pouvoir nazi au profit exclusif du capitalisme, au profit exclusif des magnats qu’elles n’empêchent pas, d’ailleurs, de posséder des avoir à l’étranger, des participations dans l’industrie étrangère. Leur objet est de permettre à l’état d’être pour les potentats industriels un client avantageux.

Un fonds de dumping

C’est dans le même but que l’État nazi est conduit à contrôler tout le commerce extérieur ; que pour forcer les débouchés extérieurs, il abaisse artificiellement les prix de vente des marchandises allemandes à l’étranger ; que pour réaliser ce tour de force, il constitue un fonds de dumping. Sans doute ce fonds est-il alimenté par un prélèvement effectué sur l’ensemble de l’industrie et est-il utilisé pour compenser les pertes subies par les exportateurs qui vendent à bas prix. Mais dans la réalité, ce n’est pas l’ensemble de l’industrie qui subit ce sacrifice, c’est la masse des consommateurs, condamnée à supporter les conséquences du renchérissement de tous les produits destinés à la consommation intérieure.

Mais puisque l’état est amené à jouer un rôle si essentiel dans l’économie, — cet État national-socialiste qui s’était flatté de museler la ploutocratie, de faire une révolution sociale — cet état ne va-t-il pas profiter des circonstances pour freiner la course au profit des oligarchies ?

Un état-major de « compétences » capitalistes

Marcel Déat, dans ses allocutions radiophoniques, vitupère les Comités professionnels qui se sont constitués à Vichy et qui sont dirigés par ceux-là même qui naguère dirigeaient les trusts. M. Déat s’indigne. À l’entendre, il semble bien que les choses se passeraient autrement si les nazillons avaient le pouvoir.

Eh bien, voyons comment se passent les choses en Allemagne où les nazis exercent le pouvoir : l’état devenant client de l’industrie, et contraint, pour rétribuer ses fournisseurs, à recourir à un certain nombre de mesures d’administration et de contrôle, doit se créer un état-major bureaucratique très imposant. Où va-t-il recruter cet état-major ? Tout bonnement parmi les « compétences » du monde capitaliste, comme font Belin et Bouthillier. Les magnats cessent d’être les maîtres occultes de la politique économique du pays. Ils en deviennent les dirigeants ouverts et officiels. Le stimulant de l’intérêt individuel (entendez : du profit capitaliste) est et demeure le fondement de toute activité économique ! Qui parle ainsi ? Quel milliardaire ? Quel ploutocrate ? Le Docteur Schacht (30-11-1935), führer de l’économie « national-socialiste ».

Le rôle du capital-action

« La base de l’idée communautaire, précise le Deutscher Volkswirt (19 février 1941), c’est l’initiative privée, la volonté du risque privée, la propriété privée ». Mais ici surgit un problème : comment concilier les grandes proclamations anti-capitalistes dont on assortit la propagande, les anathèmes proférés contre les possesseurs de dividendes, les excommunications lancées contre le capital-action, avec cette organisation économique dans laquelle le capital-action est le principal instrument de financement de l’industrie ? Le rôle du capital-action est-il provisoire ? Disparaîtra-t-il après cette victoire allemande dont le Führer affirme qu’elle marquera le triomphe de la « Révolution sociale » ? Point du tout, au contraire. Tous les représentants de la finance, de l’industrie allemands attribuent au capital-action une mission de plus en plus importante dans l’économie. Or, le capital-action est et demeure parasitaire. Il a été condamné comme tel par tous ceux qui se réclament du socialisme. Il est impopulaire et le Deutscher Volkswirt convient de cette impopularité dans l’article que nous venons de citer. Il reconnaît que « les capitaux sous forme d’actions s’accumulent dans les réserves et deviennent la propriété anonyme d’un cercle de plus en plus étroit ». Cercle de plus en plus étroit, que l’on appelle ploutocratie et que l’on a dénoncé avec beaucoup de virulence sur les estrades des réunions nazies. En veine de confidences, le journal allemand nous avoue que « un précipice risque de se creuser entre les moyens d’organisation financière et la compréhension de ces moyens par le public ». Comment éviter ce divorce entre « la pratique du capital-actions et la sensibilité populaire » ? Il y aurait un moyen très salutaire et très recommandable, un moyen anticapitaliste, révolutionnaire, bref, le moyen qu’on avait promis aux masses d’employer et qui consistait à s’attaquer au parasitisme capitaliste. Ce moyen a été délibérément repoussé par le nazisme.

« Encourager les industriels à devenir actionnaires »

Pour concilier les principes dont on s’est couvert comme d’une défroque et la soif de gains des potentats, l’État nazi recommande une autre méthode : « Il convient, écrit le Deutscher Volkswirt, d’encourager les industriels qui peuvent acheter des actions à devenir actionnaires. » C’est tout simple, comme on le voit. Mais qui sont ces industriels qui peuvent se procurer des actions ? Ouvrons la Frankfurter Zeitung : un imposant placard publicitaire recommande les actions de la société Accumulatoren Fabrik. Cette société a émis, en 1933, deux mille cinq cent actions à 500 marks l’action, côtées aux bourses de Frankfort et de Berlin. Huit ans plus tard, la même société émet vingt mille actions nouvelles que lancent la Deutsche Bank, la Berliner Handelsgesellschaft, la Dresdner Bank, etc... Quel est le taux de ces actions ? Mille marks l’action, soit vingt mille francs l’action. Après huit années de régime nazi, le capital-action, symbole du capitalisme parasitaire, est la chose de l’oligarchie des possesseurs de richesses et les théoriciens nazis, s’ils en avaient la franchise, devraient réciter le Credo du capitalisme, proposé par le vieux Lafargue : « Je crois au Capital qui gouverne la matière et l’esprit ; je crois au Profit, son fils très légitime, et au Crédit, le Saint-Esprit qui procède de lui et est adoré conjointement. »

Un personnage considérable, un « socialiste fanatique » sans doute, le colonel Thomas, chef de la section économique du Ministère allemand de la guerre, a du reste exprimé ainsi les aspirations « révolutionnaires » de l’idéalisme nazi : « L’économie de guerre allemande ne socialisera pas l’industrie de guerre... L’entrepreneur et le marchand doivent gagner de l’argent ; ils sont là pour ça. » (sic)

Il n’a pas été nécessaire de le leur répéter plusieurs fois, pour que les marchands et les entrepreneurs comprissent.

Le bénéfice de guerre est tabou

Sans doute le Monsieur-qui-lit-Marcel-Déat s’imagine-t-il de fort bonne foi que, dans un pays qui a fait sa « Révolution nationale socialiste », le profit de guerre, cette tare affreuse du régime capitaliste, est rigoureusement interdit et strictement prohibé. Ce Monsieur serait fort étonné si on lui révélait le bréviaire des droits du capitalisme allemand. En Allemagne, comme dans tous les pays capitalistes, il existe des lois qui « règlementent » un profit. Mais en Allemagne comme dans tous les pays capitalistes, des procédés variés sont mis à la disposition des intéressés pour tourner ces règlements. La Frankfurter Zeitung a publié au début du mois de mars 1941, à ce sujet, une explication très instructive des règlements en vigueur au sujet des prix et des bénéfices. Un industriel fabrique et vend un article quelconque. Le prix de vente qu’il pratique lui permet de réaliser un bénéfice de cent mille marks. Survient la guerre. L’industriel reçoit quatre fois plus de commandes ; il vend quatre fois plus d’articles. C’est ici que l’État nazi intervient. Il intervient pour demander à l’industriel de diminuer le prix de vente de chaque article. Cette diminution du prix de vente, l’industriel l’obtiendra en réduisant ses frais de revient. Cette diminution sera pour lui d’autant plus aisée que la concentration et la fabrication d’un plus grand nombre d’articles réduisent les frais de fabrication de chaque article. Résultat ; le bénéfice de cet industriel, s’il n’est pas quatre fois plus élevé qu’avant guerre, pourra l’être trois fois ou trois fois et demi. D’autant que s’il démontre que sur un autre article fabriqué dans son usine, il enregistre une diminution de ses bénéfices, il lui est loisible, avec l’autorisation de l’état, de relever les prix de vente des autres articles. La guerre, en somme, est une bonne affaire pour lui. Aussi bonne sans doute que pour ses honorables collègues et confrères des pays plouto-démocratiques.

Le Gauleiter Wagner a exposé, le 5 août 1940, les principes qui inspiraient l’économie national-socialiste en matière de bénéfices de guerre : « Dans d’autres pays, dit-il, on a instauré un impôt sur les bénéfices de guerre. Chez nous, rien de pareil. Notre ligne politique est que l’économie allemande doit pouvoir faire face à tous ses besoins et qu’après la victoire elle soit en mesure d’affronter de nouvelles tâches. Tout service rendu à l’état doit être récompensé. Tout ce qui pourrait entraver l’esprit d’entreprise est étranger à notre politique qui reconnait expressément qu’un service extraordinaire rendu à l’état peut être récompensé par un bénéfice extraordinaire. Nul ne doit s’inquiéter en supposant que certaines règlementations de l’état de guerre pourraient être la préface de mesures de nivellement. »

Allons, il y a encore de beaux jours sous le régime de la croix gammée pour le profitariat capitaliste !

Interrogez vos consciences

la Frankfurter Zeitung examine à son tour la question du bénéfice licite, « der erlaubte Gewinn ». L’auteur rassure entièrement les profiteurs de guerre. Le contrôle de l’état, leur dit-il, ne sera pas « mesquin ». L’état se gardera de fixer un taux qu’il serait interdit de dépasser ; tout cela dépendra de la situation générale de l’entreprise. De larges indulgences seront consenties aux industriels « ayant le goût du risque ». Leurs bénéfices pourront être utilisés pour renouveler leurs stocks, développer leurs usines selon le principe de l’autofinancement « autofinanzierung ». L’auteur, remarquez-le, s’exprime au futur. En attendant, les industriels empochent leurs bénéfices et la Frankfurter Zeitung fait appel pour tout ce qui concerne cette délicate question à la « conscience » des profiteurs de guerre !

Voilà comment on « discipline » les ploutocrates au pays de la Révolution nationale socialiste choisi comme modèle par Marcel Déat. On leur demande d’interroger leur conscience ! Les réponses des consciences sont très édifiantes. Elles s’étalent tous les jours dans les journaux allemands. Ouvrons au hasard ceux d’une semaine du mois de février 1941. Ils nous révèlent que l’index des sociétés par actions allemandes est passé de 1346 en 1939 à 1788 en 1940. Ils débitent par tranches quotidiennes le palmarès du profit capitaliste allemand. Puisons dans ce précieux mémento autrement éloquent que les prêches de Göbbels, de Rosenberg et les coups de gueule de Marcel Déat : la Deutsche Textil (Berlin) distribue 8 à 10% de dividendes ; la Bremer Silberwaren 8% ; l’Akumulator Fabrik émet de nouvelles actions et de nouvelles obligations ; l’Aktien Maschinen Fabrik enregistre une progression de ses bénéfices ; la Nuremberg Bund augmente ses dividendes ; la Westland Gummiwerke (caoutchouc), la Burbach Kallich augmentent leur capital. Les grandes brasseries, elles aussi, accumulent les profits : l’Export Bier Bracaurer, la Dortmunder Ritter accusent l’augmentation de leur capital. On affirme, il est vrai, que les sociétés allemandes ne peuvent distribuer plus de 10% de dividendes. Cette règlementation n’est-elle pas une mesure anticapitaliste ? N’exprime-t-elle pas la subordination des intérêts privés à la Communauté populaire national socialiste ? À aucun degré. En effet, ce n’est pas l’état, ce n’est pas la collectivité qui profite de cette restriction : c’est encore le capitaliste privé. Le capital qu’il accumule reste sa propriété et une tâche très précise lui est assignée : le développement de l’usine, son approvisionnement en matières premières et, plus encore, la participation de la société à des entreprises étrangères dont elle s’assurera ainsi le contrôle. La capitalisation forcée est un moyen de renforcement de la puissance des grandes entreprises en Allemagne et dans les autres pays d’Europe.

Le « Conzern » Hermann Göring

À la faveur de la guerre et de sa préparation, les grandes entreprises éliminent les autres ou les mettent au pas. L’exemple le plus remarquable de cette concentration capitaliste est fourni par le « Conzern » Hermann Göring, qui englobe les mines, l’électricité, la métallurgie, les produits chimiques, les moyens de transport.

Dans cette bénédiction générale de la ploutocratie, les banques ne sont pas oubliées. Moins sollicitées par les grandes firmes privées qui regorgent de profits, elles participent davantage aux emprunts d’état et aggravent ainsi leur pression et leur contrôle sur l’État « national-socialiste ». Elles obtiennent plus aisément l’autorisation de tenir des capitaux en réserve, c’est-à-dire placés sous le contrôle unique de la Direction, à l’exclusion de tout droit de regard des actionnaires. Enfin, elles se ménagent de larges possibilités pour des investissements à l’étranger ou pour des participations aux entreprises étrangères.

Sauvegarde du profit capitaliste

Voilà pour le passé et pour le présent. Et voici maintenant les perspectives d’avenir. Hitler a proclamé dans son plus récent discours, et Déat, Luchaire et quelques autres saltimbanques ont répété après lui comme des phonographes, que la victoire de l’Allemagne nazie serait celle du socialisme. C’est ainsi que s’expriment ceux qui pérorent et ceux qui écrivent, ceux à qui l’on prête le micro ou le stylographe. Mais voyons ce que disent les vrais maîtres, ceux qui ont financé l’aventure et qui en sont les bénéficiaires exclusifs. Dans un discours à Düsseldorf, le vice-président de la Reichsbank, M. Lange, précisant les rapports qui, après la guerre, devront s’établir entre l’état et l’économie allemande, déclare :

  • « Après la guerre, l’économie allemande se trouvera, comme depuis 1933, devant cette double tâche : agir selon les principes purement commerciaux, en développant l’esprit d’initiative, et d’autre part, avoir conscience de ses devoirs envers l’état. Seulement l’accent sera mis sur la première de ces tâches. L’état indiquera seulement à l’économie d’une façon générale, la direction à suivre. Le marché des capitaux sera plus facilement accessible aux émissions de l’économie privée. Le développement de cette activité dépendra notamment de la capacité des sociétés de financer leurs dépenses sur leurs propres bénéfices. Dans les cas où les entreprises, après la guerre, feront appel plus fréquemment au marché des capitaux pour leur financement, l’action jouera un rôle plus important que maintenant comme moyen de financement. »

Le passage est un peu long, mais il méritait d’être cité.

« Lutte contre la domination des trusts, abolition du Profitariat capitaliste », salive l’orateur du Théâtre des Ambassadeurs. Et les farouches « révolutionnaires » qui l’écoutent, des dames avec de ridicules petits chapeaux et des voilettes 1900, applaudissent du bout de leurs doigts gantés !

Mais derrière le tintamarre des mots, une réalité bien précise celle-là : la défense et la sauvegarde du profit capitaliste.

« Le ciel pour les capitalistes, l’enfer pour les prolétaires ! », comme disait Lénine, pilote génial de la Révolution socialiste, de la vraie révolution socialiste.

8 - Les victimes : ouvriers, paysans, classes moyennes...

L’enfer pour les prolétaires !

Et pas pour eux seulement. Or, la mystification de la propagande nazie, la trahison des chefs social-démocrates, la division ouvrière enfin, avaient permis aux agitateurs nationaux-socialistes d’entraîner bon nombre d’ouvriers dans leur aventure. Ces ouvriers étaient avides d’action, et d’action contre les oligarchies. Que leur a réservé le nazisme ? Que sont-ils devenus dans le parti capitaliste d’Adolf Hitler ? Leur histoire vaut d’être racontée. Si quelque sergent recruteur de Marcel Déat se hasarde auprès des ouvriers de nos usines, il faudra narrer à ceux qui seraient tentés d’écouter les boniments du mauvais berger l’affreuse tragédie de ces prolétaires qui, il y a dix ou quinze ans, se laissaient prendre aux phrases creuses des Déat d’Allemagne, des Déat en chemises brunes et à croix gammée.

Ah certes, quand le Reichstag fut incendié, quand les Palais ministériels s’ouvrirent aux dirigeants nationaux-socialistes, ils s’empressèrent de recruter dans le parti, dans les Sections d’Assaut, les détenteurs des fonctions essentielles de l’appareil d’état. Parmi ces nouveaux promus, certains, des ouvriers notamment, qui avaient pris au sérieux les professions de foi anticapitalistes produites si fréquemment dans les réunions monstres, affirmèrent que la révolution ne faisait que commencer et qu’il convenait de la poursuivre.

Les potentats capitalistes ordonnent...

Les potentats capitalistes n’aiment pas beaucoup ce langage. Sur leur désir, le Parti est « épuré », c’est-à-dire purgé de ses éléments les plus combatifs. Ceux qui insistent un peu trop sur l’aspect « socialiste » du programme que l’on fit miroiter à leurs yeux, les jeunes qui, dans les cellules du Parti, dans les cantonnements des Sections d’Assaut, appellent à la lutte contre la ploutocratie, sont décrétés indésirables. On les chasse du Parti. Les plus turbulents sont dirigés vers les camps de concentration. Cinq mois après la prise du pouvoir, Hitler va prononcer les paroles que les magnats attendent de lui. Il dit : « Je m’opposerai résolument à une seconde vague révolutionnaire. » Krupp et Thyssen applaudissent. L’agitateur frénétique est un commis docile. Il n’oublie pas les services que lui rendirent ses bailleurs de fonds.

Colère parmi les SA

Mais les hommes du rang et de la file, comment vont-ils accueillir ces propos qui ruinent leurs espérances ? Chez eux, la déception est grande, l’amertume est au cœur de la plupart. Bientôt la colère gronde parmi les Sections d’Assaut. Seulement, les potentats veillent. Ils tiennent l’état-major nazi par des fils aussi solides que ceux qu’ils ont attachés, dans la France de 1941, à la patte de Marcel Déat et de Doriot. La direction du Parti envoie en congé les Sections d’Assaut. Cette mesure, loin de calmer l’effervescence des SA, l’exaspère plutôt.

Krupp et Thyssen l’emportent

Les SA continuent à exiger la « Révolution », la lutte contre les oligarchies, bref ce qu’on leur a promis pendant les années de propagande, ce pourquoi ils sont venus au nazisme. Mais Krupp et Thyssen ont d’autres exigences et c’est eux qui l’emportent. À la faveur d’un répugnant scandale de mœurs, les chefs SA sont abattus comme des chiens. SA et SS sont refoulés de la scène politique.

Les camps de concentration pour les prolétaires

À la Reichswehr, pilier solide de la réaction capitaliste, est confié le soin de maintenir l’ordre. La Jeunesse hitlérienne perd son autonomie et devient in