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Théétète

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Théétète
LE THÉÉTÈTE ou sur la Science ; genre peirastique


Anonyme


Traduction Émile Chambry


PERSONNAGES DU PROLOGUE : EUCLIDE, TERPSION

EUCLIDE

I. — Viens-tu d’arriver de la campagne, Terpsion, ou y a-t-il longtemps que tu es de retour ?

TERPSION

Assez longtemps. Je t’ai même cherché sur la place et j’ai été surpris de ne pouvoir te trouver.

EUCLIDE

C’est que je n’étais pas en ville.

TERPSION

Où étais-tu alors ?

EUCLIDE

J’étais descendu vers le port[1], quand j’ai rencontré Théétète, qu’on transportait du camp de Corinthe à Athènes.

TERPSION

Vivant ou mort ?

EUCLIDE

Vivant, mais à grand-peine ; car il souffre cruellement de ses blessures, et, chose pire encore, il est atteint de la maladie qui a éclaté dans le camp.

TERPSION

Tu veux dire de la dysenterie ?

EUCLIDE

Oui.

TERPSION

Quel homme la mort menace de nous ravir, à ce que tu m’annonces !

EUCLIDE

Un homme de haut mérite, Terpsion. Tout à l’heure encore j’entendais faire de grands éloges de sa conduite dans la bataille.

TERPSION

Il n’y a là rien d’étonnant ; ce qui le serait plutôt, c’est qu’il ne se fût pas comporté comme il l’a fait. Mais comment ne s’est-il pas arrêté ici à Mégare ?

EUCLIDE

Il avait hâte de rentrer chez lui. Je l’ai bien prié moi-même et lui ai bien conseillé de rester : il n’a pas voulu. Alors je lui ai fait la conduite, et, en revenant ici, je songeais avec admiration combien Socrate avait été bon prophète sur bien des points et notamment au sujet de Théétète. Si j’ai bonne mémoire, c’est peu de temps avant sa mort qu’il rencontra Théétète, encore adolescent, et qu’ayant fait connaissance et s’étant entretenu avec lui, il fut pris d’une grande admiration pour son heureux naturel. Quand je me fus rendu à Athènes, il me rapporta la conversation qu’ils avaient eue ensemble, conversation tout à fait mémorable, et il ajouta qu’il deviendrait infailliblement célèbre, s’il parvenait à l’âge d’homme.

TERPSION

Et nous voyons qu’il a dit vrai. Mais quel fut l’objet de leur entretien ? Pourrais-tu me le rapporter ?

EUCLIDE

Non, par Zeus, non pas ainsi, de mémoire. Mais, aussitôt rentré chez moi, je mis par écrit mes souvenirs et je rédigeai ensuite à loisir ce qui me revenait en mémoire et, toutes les fois que j’allais à Athènes, j’interrogeais à nouveau Socrate sur ce que je ne me rappelais pas, et, de retour ici, je rectifiais mes notes, en sorte que j’ai cette conversation écrite à peu près en entier.

TERPSION

C’est vrai : je te l’ai déjà entendu dire auparavant et j’ai toujours eu l’intention de te prier de me la montrer ; malgré cela, j’ai différé jusqu’à aujourd’hui. Mais qui nous empêche de la parcourir à présent ? Aussi bien j’ai moi-même besoin de me reposer ; car je viens de la campagne.

EUCLIDE

Eh bien, moi aussi, qui viens d’accompagner Théétète jusqu’à Erinéon[2], je prendrais volontiers quelque repos. Entrons donc et, pendant que nous reposerons, mon esclave nous fera la lecture.

TERPSION

C’est bien dit.

EUCLIDE

Voici le cahier, Terpsion. J’y ai rédigé l’entretien de telle sorte que Socrate, au lieu de le rapporter comme il le fit réellement, converse directement avec ceux qui, d’après son récit, lui donnaient la réplique. C’étaient, dit-il, le géomètre Théodore et Théétète. J’ai voulu éviter dans ma rédaction l’ennui de ces formules intercalées dans le discours, quand par exemple Socrate dit en parlant de lui-même : « et moi, je dis », ou « et moi, je répondis », et en parlant de son interlocuteur : « il en tomba d’accord » ou « il n’en convint pas[3]. » C’est pour cette raison que ma rédaction est un dialogue direct de Socrate avec ses interlocuteurs et que j’en ai retranché ces formules.

TERPSION

Et tu n’as rien fait en cela que de convenable, Euclide.

EUCLIDE

Allons, esclave, prends le cahier et lis.

LE DIALOGUE

PERSONNAGES

SOCRATE, THÉODORE, THÉÉTÈTE

SOCRATE

II. — Si je m’intéressais particulièrement à ceux de Cyrène, Théodore, je t’interrogerais sur les choses et les hommes de ce pays et je voudrais savoir si, parmi les jeunes gens, il y en a qui s’adonnent à la géométrie ou à quelque autre partie de la philosophie. Mais, comme je suis plus attaché à ceux d’ici, je suis aussi plus curieux de connaître quels sont ceux de nos jeunes gens à nous qui sont en passe de devenir des hommes distingués. Je tâche de m’en instruire par moi-même, autant que j’en suis capable, et je questionne en même temps les autres, dont je vois nos jeunes gens rechercher volontiers la société. Or c’est toi qui en rassembles le plus près de toi, et c’est justice ; car tu le mérites à maint égard et particulièrement pour ta science en géométrie. Si donc tu en as rencontré un qui soit digne que tu en parles, j’aurais plaisir à l’apprendre.

THÉODORE

Effectivement, Socrate, il est bon que je te dise et que tu saches toi-même quels talents j’ai découverts chez un jeune garçon de votre ville. S’il était beau, je craindrais fort d’en parler, parce qu’on pourrait croire que j’en suis amoureux. Mais, soit dit sans t’offenser, il n’est pas beau, et il a, comme toi, le nez camus et les yeux à fleur de tête, moins que toi pourtant. Aussi j’en parle en toute sécurité. Sache donc que, parmi ceux que j’ai rencontrés jusqu’ici, et j’ai eu affaire à un très grand nombre, je n’ai encore vu personne si admirablement doué. Qu’un homme ait une facilité à apprendre telle qu’on trouverait difficilement le pareil, qu’il soit doux au suprême degré et qu’il ait avec cela un courage sans égal, je n’aurais jamais cru que cela pût se rencontrer et je n’en vois point d’autre exemple. En fait, ceux qui ont, comme lui, beaucoup de vivacité, de sagacité et de mémoire sont généralement enclins à la colère ; ils vont par sauts et par bonds, comme des bateaux sans lest, et l’on trouve en eux plus de fougue que de courage. Ceux qui sont plus pondérés n’abordent les études qu’avec nonchalance et leur mémoire est pleine de lacunes. Lui, au contraire, se porte à l’étude et à la recherche d’une allure si unie, si sûre, si efficace avec une grande douceur, pareille à celle de l’huile qui s’écoule sans bruit, qu’on est émerveillé de voir un si jeune homme si avancé dans la science.

SOCRATE

Cela, c’est une bonne nouvelle. Mais duquel de nos concitoyens est-il le fils ?

THÉODORE

J’ai entendu le nom, mais je ne m’en souviens plus. D’ailleurs le voici lui-même : c’est parmi ces jeunes gens qui s’approchent celui qui est au milieu. Tout à l’heure certains de ses camarades et lui se frottaient d’huile dans la cour extérieure, et maintenant il me semble qu’ils ont fini et qu’ils viennent ici. Regarde, si tu le reconnais.

SOCRATE

Oui, je le reconnais ; c’est le fils d’Euphronios de Sounion, un homme, mon ami, exactement tel que tu décris son fils, bien réputé d’ailleurs et qui, j’y pense, a laissé une très grosse fortune. Mais pour le nom du jeune garçon, je l’ignore.

THÉODORE

Théétète, Socrate, voilà son nom. Mais cette fortune, je crois que certains de ses tuteurs l’ont dissipée. Malgré cela, Socrate, il est remarquablement libéral de son argent.

SOCRATE

C’est un homme d’un noble caractère, à ce que je vois. Dis-lui de venir s’asseoir ici.

THÉODORE

Je le veux bien. Théétète, viens ici, près de Socrate.

SOCRATE

Oui, viens, Théétète, que je me regarde moi-même et voie comment est fait mon visage ; car Théodore prétend qu’il ressemble au tien. Or si chacun de nous deux avait une lyre et que Théodore affirmât qu’elles sont montées à l’unisson, le croirions-nous sur-le-champ, ou examinerions-nous s’il est compétent en musique pour parler de la sorte ?

THÉÉTÈTE

Nous l’examinerions.

SOCRATE

S’il nous paraissait compétent, nous le croirions, mais incompétent, nous ne le croirions pas, n’est-ce pas ?

THÉÉTÈTE

C’est vrai.

SOCRATE

Et maintenant, si cette ressemblance de visage nous intéresse, il faut examiner si celui qui l’affirme est connaisseur en peinture ou non.

THÉÉTÈTE

C’est mon avis.

SOCRATE

Eh bien, Théodore s’entend-il en peinture ?

THÉÉTÈTE

Non, que je sache.

SOCRATE

Ne s’entend-il pas non plus en géométrie ?

THÉÉTÈTE

Si, bien certainement, Socrate.

SOCRATE

S’entend-il aussi en astronomie, en calcul, en musique et en tout ce qui a trait à l’éducation ?

THÉÉTÈTE

C’est mon avis.

SOCRATE

Si donc il affirme que nous avons quelque ressemblance physique, soit en bien, soit en mal, il ne faut pas prêter beaucoup d’attention à ses paroles.

THÉÉTÈTE

Peut-être que non.

SOCRATE

Mais si c’était l’âme de l’un de nous qu’il vantât pour sa vertu et sa sagesse, ne serait-il pas juste que celui qui aurait entendu l’éloge s’empressât d’examiner celui qui en est l’objet et que celui-ci s’empressât aussi de découvrir son âme ?

THÉÉTÈTE

Certainement si, Socrate.

SOCRATE

III. — C’est donc le moment, cher Théétète, pour toi de dévoiler ton âme, pour moi de l’examiner ; car, sache-le, Théodore, qui a vanté devant moi bien des étrangers et des Athéniens, n’a encore loué personne comme il l’a fait de toi tout à l’heure.

THÉÉTÈTE

Son éloge est flatteur, mais prends garde qu’il ne soit un badinage.

SOCRATE

Ce n’est pas la manière de Théodore. Ne reviens donc pas sur ce que tu as accordé, sous prétexte qu’il parle pour plaisanter. Il faudrait en appeler à son témoignage et il est certain que personne ne le récuserait. Aie donc confiance et ne retire pas ton assentiment.

THÉÉTÈTE

Il faut bien que je me rende, si tel est ton avis.

SOCRATE

Réponds-moi donc : tu apprends bien de la géométrie avec Théodore ?

THÉÉTÈTE

Oui.

SOCRATE

De l’astronomie aussi, de l’harmonie et du calcul ?

THÉÉTÈTE

J’y fais du moins tous mes efforts.

SOCRATE

Et moi aussi, mon enfant, avec lui et avec d’autres, que je crois entendus en quelqu’une de ces matières. Cependant, quoique en général je les saisisse assez bien, il y a un petit point qui m’embarrasse et que je voudrais examiner avec toi et ceux qui sont présents ici. Dis-moi donc : est-ce qu’apprendre n’est pas devenir plus sage relativement à ce qu’on apprend ?

THÉÉTÈTE

Sans contredit.

SOCRATE

Or c’est, je pense, par la sagesse que les sages sont sages ?

THÉÉTÈTE

Oui.

SOCRATE

Est-ce que cela diffère en quelque point de la science ?

THÉÉTÈTE

Quoi, cela ?

SOCRATE

La sagesse. Ou bien n’est-on pas sage en ce en quoi l’on est savant ?

THÉÉTÈTE

Comment ne le serait-on pas ?

SOCRATE

Alors science et sagesse sont la même chose.

THÉÉTÈTE

Oui.

SOCRATE

C’est précisément cela qui cause mon embarras et je n’arrive pas à concevoir par moi-même assez clairement ce que peut bien être la science. Saurions-nous dire en quoi elle consiste ? Qu’en pensez-vous ? Qui de nous le dira le premier ? Celui qui se trompera, et tous ceux qui se tromperont à leur tour iront s’asseoir et seront les ânes, comme disent les enfants qui jouent à la balle ; mais celui qui surpassera les autres sans faire de faute sera notre roi et nous commandera de répondre à toutes les questions qu’il lui plaira. Pourquoi gardez-vous le silence ? J’espère, Théodore, que je ne suis pas trop importun par mon amour de la discussion et par mon désir de lier conversation et de faire naître entre nous l’amitié et la familiarité.

THÉODORE

Pas du tout, Socrate ; il n’y a rien en cela qui soit importun ; mais invite quelqu’un de ces jeunes gens à te répondre. Car, pour moi, je n’ai pas l’habitude de ces sortes de discussion et je ne suis plus d’âge à la prendre. Mais cela convient à ces jeunes garçons et ils en tireront beaucoup plus de profit que moi. Le fait est que la jeunesse fait des progrès en tout. Ne lâche donc pas Théétète et questionne-le comme tu as commencé.

SOCRATE

Tu entends, Théétète, ce que dit Théodore ? Tu ne voudras pas, je pense, lui désobéir ; car il n’est pas permis à un jeune garçon de désobéir en pareille matière aux prescriptions d’un homme sage. Allons, réponds-moi bien et bravement. Que crois-tu qu’est la science ?

THÉÉTÈTE

Il faut donc obéir, Socrate, puisque vous l’ordonnez. D’ailleurs, si je commets quelque erreur, vous me redresserez.

SOCRATE

IV. — Certainement, si du moins nous en sommes capables.

THÉÉTÈTE

Eh bien, il me semble que d’abord ce qu’on peut apprendre de Théodore est science : la géométrie et les disciplines que tu as énumérées tout à l’heure, et ensuite que la cordonnerie et les arts des autres ouvriers ne sont, tous et chacun, autre chose que science.

SOCRATE

Tu es bien généreux et libéral, mon ami : on ne te demande qu’une chose, et tu en donnes plusieurs, un objet simple, et tu en donnes une variété[4].

THÉÉTÈTE

Comment cela ? et que veux-tu dire par là, Socrate ?

SOCRATE

Peut-être rien. Cependant je vais t’expliquer ce que je pense. Par le mot cordonnerie, tu ne veux pas, n’est-ce pas, dire autre chose que la science de confectionner des chaussures ?

THÉÉTÈTE

Pas autre chose.

SOCRATE

Et par le mot menuiserie, autre chose que la science de confectionner des meubles en bois ?

THÉÉTÈTE

Pas autre chose non plus.

SOCRATE

Est-ce que, dans les deux cas, ce n’est pas l’objet dont chacune est la science que tu définis ?

THÉÉTÈTE

Si.

SOCRATE

Mais ce qu’on te demandait, Théétète, ce n’était pas cela, de quoi c’est la science et combien il y a de sciences, car ce n’était pas dans le dessein de les dénombrer que je t’interrogeais, mais pour savoir ce que peut être la science en soi. Ou ce que je dis n’a-t-il pas de sens ?

THÉÉTÈTE

C’est au contraire parfaitement sensé.

SOCRATE

Considère encore ceci. Si l’on nous interrogeait sur une chose banale et commune, par exemple sur ce que peut être la boue, et que nous répondions qu’il y a la boue des potiers, la boue des constructeurs de fours, la boue des briquetiers, ne serions-nous pas ridicules ?

THÉÉTÈTE

Peut-être.

SOCRATE

Nous le serions d’abord, j’imagine, de croire que celui qui nous interroge comprend d’après notre réponse ce qu’est la boue, quand nous énonçons le mot boue, en ajoutant que c’est la boue des fabricants de poupées ou de n’importe quels autres artisans. Ou crois-tu que l’on comprenne le nom d’un objet quand on ne sait pas ce qu’il est ?

THÉÉTÈTE

Pas du tout.

SOCRATE

On ne comprend donc pas non plus ce qu’est la science de la chaussure, quand on ne sait pas ce qu’est la science ?

THÉÉTÈTE

Non, en effet.

SOCRATE

On ne comprend donc pas ce qu’est la cordonnerie ni aucun autre art, si l’on ignore ce qu’est la science ?

THÉÉTÈTE

C’est juste.

SOCRATE

C’est donc faire une réponse ridicule, quand on demande ce qu’est la science, que de répondre par le nom d’un art, puisque c’est dire quel est l’objet de la science et que ce n’était pas sur cela que portait la question.

THÉÉTÈTE

Il semble bien.

SOCRATE

C’est ensuite, quand on peut donner une réponse banale et brève, faire un détour par une route interminable. Par exemple, à la question sur la boue il était aisé et simple de répondre que la boue est de la terre délayée avec de l’eau, sans se mettre en peine de dire qui l’emploie.

THÉÉTÈTE

V. — Exposée comme tu viens de le faire, Socrate, la question me paraît facile. Il me semble qu’elle est du même genre que celle qui s’est présentée à nous l’autre jour, comme nous causions, ton homonyme Socrate[5], que voici, et moi.

SOCRATE

Quelle est donc cette question, Théétète ?

THÉÉTÈTE

Théodore que voici nous avait tracé quelques figures à propos de racines[6] et nous avait montré que celles de trois pieds et de cinq pieds ne sont point pour la longueur commensurables avec celle d’un pied, et, les prenant ainsi, l’une après l’autre, il était allé jusqu’à celle de dix-sept pieds et il s’était, je ne sais pourquoi, arrêté là. Il nous vint alors à l’esprit, en considérant que les racines sont en nombre infini, d’essayer de les rassembler sous un terme unique, qui nous servirait à nommer toutes ces racines.

SOCRATE

Et ce terme, l’avez-vous trouvé ?

THÉÉTÈTE

Je le crois : juges-en toi-même.

SOCRATE

Voyons.

THÉÉTÈTE

Nous avons divisé tous les nombres en deux classes : les uns, les nombres qui peuvent être formés par la multiplication de facteurs égaux, nous les avons représentés sous la figure du carré et les avons appelés carrés et équilatères.

SOCRATE

Fort bien.

THÉÉTÈTE

Pour les nombres placés entre les premiers, comme le trois, le cinq et tous les nombres qui ne peuvent être formés en multipliant des facteurs égaux, mais seulement en multipliant un plus grand par un plus petit ou un plus petit par un plus grand et qui s’expriment toujours par une figure aux côtés inégaux, nous les avons représentés sous la figure d’un rectangle et les avons nommés rectangulaires.

SOCRATE

C’est parfait. Et qu’avez-vous fait après cela ?

THÉÉTÈTE

Toutes les lignes dont le carré forme un nombre plan équilatère, nous les avons définies longueurs, et toutes celles dont le carré forme un nombre aux facteurs inégaux, nous les avons définies racines, parce qu’elles ne sont pas commensurables avec les autres pour la longueur, mais seulement pour les aires qu’elles ont le pouvoir de former. Et nous avons opéré de même pour les solides.

SOCRATE

C’est parfait, mes enfants. Aussi je ne crois pas qu’on accusera Théodore de faux témoignage.

THÉÉTÈTE

Pourtant, Socrate, la question que tu me poses au sujet de la science, je ne me crois pas capable de la résoudre, comme celle qui a trait à la longueur et à la racine. C’est pourtant, ce me semble, une solution du même genre que tu cherches. Voilà qui dément encore une fois l’éloge de Théodore.

SOCRATE

Quoi donc ? s’il eût vanté ton agilité à la course, en disant qu’il n’avait pas encore rencontré parmi les jeunes garçons un coureur qui te valût, et si, ayant à disputer le prix à un homme fait d’une vitesse extrême, tu avais eu le dessous, crois-tu que l’éloge que Théodore aurait fait de toi en serait devenu moins vrai ?

THÉÉTÈTE

Non pas.

SOCRATE

Alors crois-tu que la science, comme je le disais tout à l’heure, soit chose facile à découvrir et n’exige pas un esprit tout à fait supérieur ?

THÉÉTÈTE

Au contraire, par Zeus, elle exige même un esprit supérieur entre tous.

SOCRATE

Aie donc confiance en toi, persuade-toi que Théodore parle sérieusement, et mets toute ton application à te rendre compte de la nature des choses et en particulier de la nature de la science.

THÉÉTÈTE

Pour ce qui est de mon application, Socrate, tu pourras t’en assurer.

SOCRATE

VI. — Allons maintenant, puisque tu viens si bien d’ouvrir la voie, prends pour modèle la réponse que tu as faite sur les racines et, de même que tu les as toutes renfermées, quel qu’en fût le nombre, dans une forme unique, essaye aussi de désigner les nombreuses formes de la connaissance par un terme unique.

THÉÉTÈTE

Tu sauras, Socrate, que j’ai déjà mainte fois abordé ce problème, en entendant rapporter tes questions à ce sujet. Malheureusement je ne puis me persuader que j’aie trouvé moi-même une définition satisfaisante, et je n’ai jamais entendu personne en donner une comme tu la souhaites. Malgré cela, je ne puis me désintéresser de la question.

SOCRATE

C’est que tu es en butte aux douleurs de l’enfantement, mon cher Théétète, parce que ton âme n’est pas vide, mais grosse.

THÉÉTÈTE

Je ne sais pas, Socrate, je te dis seulement ce que j’éprouve.

SOCRATE

Eh bien, jeune innocent, n’as-tu pas entendu dire que je suis fils d’une très vaiilante et vénérable sage-femme, Phénarété ?

THÉÉTÈTE

Oui, cela, je l’ai déjà entendu dire.

SOCRATE

As-tu entendu dire aussi que j’exerce le même art ?

THÉÉTÈTE

Aucunement.

SOCRATE

Eh bien, apprends-le, mais ne va pas me vendre aux autres. Ils ignorent, camarade, que je possède cet art, et c’est pour cela qu’ils n’en disent rien, quand ils parlent de moi. Ils disent, au contraire, que je suis un original et que je jette les gens dans l’embarras[7]. As-tu entendu dire cela aussi ?

THÉÉTÈTE

Oui.

SOCRATE

T’en dirai-je la cause ?

THÉÉTÈTE

Oui, dis-la.

SOCRATE

Remémore-toi tout ce qui a trait à l’art des sages-femmes et tu comprendras plus aisément ce que je veux dire. Tu sais, je pense, qu’aucune d’elles n’accouche d’autres femmes, tant qu’elle est encore capable de concevoir et d’enfanter, et qu’elles ne font ce métier que lorsqu’elles sont hors d’état d’avoir des enfants ?

THÉÉTÈTE

Certainement.

SOCRATE

Cet usage vient, dit-on, d’Artémis, qui a été chargée de présider aux accouchements, sans avoir jamais enfanté. Elle n’a donc pas permis aux femmes stériles d’être sages-femmes, parce que la nature humaine est trop faible pour exercer un art dont elle n’a pas d’expérience aussi est-ce aux femmes qui ont passé l’âge d’enfanter qu’elle a confié cette charge, pour honorer la ressemblance qu’elles ont avec elle.

THÉÉTÈTE

C’est vraisemblable.

SOCRATE

N’est-il pas vraisemblable aussi et nécessaire que les sages-femmes connaissent mieux que les autres si une femme est enceinte ou non ?

THÉÉTÈTE

Certainement.

SOCRATE

Les sages-femmes peuvent encore, au moyen de drogues et d’incantations, éveiller les douleurs de l’enfantement et les adoucir à volonté, faire accoucher celles qui ont de la peine à se délivrer, et même provoquer l’avortement du foetus, si elles le jugent à propos.

THÉÉTÈTE

C’est exact.

SOCRATE

N’as-tu pas remarqué encore parmi leurs talents qu’elles sont des entremetteuses très habiles parce qu’elles savent parfaitement quelle femme il faut accoupler à quel homme pour avoir les enfants les plus parfaits ?

THÉÉTÈTE

Non, c’est une chose que je ne connaissais pas du tout.

SOCRATE

Eh bien, apprends qu’elles en sont plus fières que de savoir couper le cordon. Réfléchis en effet : crois-tu qu’il appartienne au même art ou à des arts différents de soigner et de récolter les fruits de la terre et de connaître dans quelle terre il faut mettre tel plant ou telle semence ?

THÉÉTÈTE

Ce n’est pas à des arts différents, c’est au même.

SOCRATE

Et pour la femme, cher ami, crois-tu que l’art de semer et celui de récolter soient différents ?

THÉÉTÈTE

Ce n’est pas vraisemblable.

SOCRATE

Non, en effet. Mais parce qu’il y a une façon malhonnête et sans art d’accoupler l’homme et la femme, laquelle s’appelle prostitution, les sages-femmes, qui sont des personnes respectables, évitent de s’entremettre pour les mariages ; elles craignent d’encourir le blâme qui s’attache à la prostitution. Pourtant, c’est bien aux véritables accoucheuses et à elles seules qu’il appartient de bien assortir les mariages.

THÉÉTÈTE

Il le semble.

SOCRATE

Tel est donc l’office des sages-femmes : il est inférieur au mien. Il n’arrive pas en effet aux femmes d’enfanter, tantôt des chimères et tantôt des êtres véritables, ce qui n’est pas aisé à reconnaître. Si cela leur arrivait, le plus grand et le plus beau travail des sages-femmes serait de distinguer le vrai du faux. Ne le crois-tu pas ?

THÉÉTÈTE

Si.

SOCRATE

VII. — Mon art d’accoucheur comprend donc toutes les fonctions que remplissent les sages-femmes ; mais il diffère du leur en ce qu’il délivre des hommes et non des femmes et qu’il surveille leurs âmes en travail et non leurs corps. Mais le principal avantage de mon art, c’est qu’il rend capable de discerner à coup sûr si l’esprit du jeune homme enfante une chimère et une fausseté, ou un fruit réel et vrai. J’ai d’ailleurs cela de commun avec les sages-femmes que je suis stérile en matière de sagesse, et le reproche qu’on m’a fait souvent d’interroger les autres sans jamais me déclarer sur aucune chose, parce que je n’ai en moi aucune sagesse, est un reproche qui ne manque pas de vérité. Et la raison, la voici ; c’est que le dieu me contraint d’accoucher les autres, mais ne m’a pas permis d’engendrer. Je ne suis donc pas du tout sage moi-même et je ne puis présenter aucune trouvaille de sagesse à laquelle mon âme ait donné le jour. Mais ceux qui s’attachent à moi, bien que certains d’entre eux paraissent au début complètement ignorants, font tous, au cours de leur commerce avec moi, si le dieu le leur permet, des progrès merveilleux non seulement à leur jugement, mais à celui des autres. Et il est clair comme le jour qu’ils n’ont jamais rien appris de moi, et qu’ils ont eux-mêmes trouvé en eux et enfanté beaucoup de belles choses. Mais s’ils en ont accouché, c’est grâce au dieu et à moi.

Et voici qui le prouve. Plusieurs déjà, méconnaissant mon assistance et s’attribuant à eux-mêmes leurs progrès sans tenir aucun compte de moi, m’ont, soit d’eux-mêmes, soit à l’instigation d’autrui, quitté plus tôt qu’il ne fallait. Loin de moi, sous l’influence de mauvais maîtres, ils ont avorté de tous les germes qu’ils portaient, et ceux dont je les avais accouchés, ils les ont mal nourris et les ont laissés périr, parce qu’ils faisaient plus de cas de mensonges et de vaines apparences que de la vérité, et ils ont fini par paraître ignorants à leurs propres yeux comme aux yeux des autres. Aristide[8], fils de Lysimaque, a été un de ceux-là, et il y en a bien d’autres. Quand ils reviennent et me prient avec des instances extraordinaires de les recevoir en ma compagnie, le génie divin qui me parle m’interdit de renouer commerce avec certains d’entre eux, il me le permet avec d’autres, et ceux-ci profitent comme la première fois. Ceux qui s’attachent à moi ressemblent encore en ce point aux femmes en mal d’enfant : ils sont en proie aux douleurs et sont nuit et jour remplis d’inquiétudes plus vives que celles des femmes. Or ces douleurs, mon art est capable et de les éveiller et de les faire cesser. Voilà ce que je fais pour ceux qui me fréquentent. Mais il s’en trouve, Théétète, dont l’âme ne me paraît pas grosse. Quand j’ai reconnu qu’ils n’ont aucunement besoin de moi, je m’entremets pour eux en toute bienveillance et, grâce à Dieu, je conjecture fort heureusement quelle compagnie leur sera profitable. J’en ai ainsi accouplé plusieurs à Prodicos[9], et plusieurs à d’autres hommes sages et divins.

Si je me suis ainsi étendu là-dessus, excellent Théétète, c’est que je soupçonne, comme tu t’en doutes toi-même, que ton âme est grosse et que tu es en travail d’enfantement. Confie-toi donc à moi comme au fils d’une accoucheuse qui est accoucheur lui aussi, et quand je te poserai des questions, applique-toi à y répondre de ton mieux. Et si, en examinant telle ou telle des choses que tu diras, je juge que ce n’est qu’un fantôme sans réalité et qu’alors je te l’arrache et la rejette, ne te chagrine pas comme le font au sujet de leurs enfants les femmes qui sont mères pour la première fois. J’en ai vu plusieurs, mon admirable ami, tellement fâchés contre moi qu’ils étaient véritablement prêts à me mordre, pour leur avoir ôté quelque opinion extravagante. Ils ne croient pas que c’est par bienveillance que je le fais. Ils sont loin de savoir qu’aucune divinité ne veut du mal aux hommes et que, moi non plus, ce n’est point par malveillance que j’agis comme je le fais, mais qu’il ne m’est permis en aucune manière ni d’acquiescer à ce qui est faux ni de cacher ce qui est vrai

VIII. — Reprends donc la question au début et essaie de dire ce que peut être la science Garde-toi de dire jamais que tu n’en es pas capable ; car, si Dieu le veut et t’en donne le courage, tu en seras capable.

THÉÉTÈTE

Vraiment, Socrate, ainsi encouragé par toi, on aurait honte de ne pas faire tous ses efforts pour dire ce qu’on a dans l’esprit. Donc il me paraît que celui qui sait une chose sent ce qu’il sait et, autant que j’en puis juger en ce moment la science n’est autre chose que la sensation.

SOCRATE

C’est bien et bravement répondu, mon enfant : c’est ainsi qu’il faut déclarer ce qu’on pense. Mais allons maintenant, examinons en commun si ta conception est viable ou si elle n’est que du vent. La science est, dis-tu, la sensation ?

THÉÉTÈTE

Oui.

SOCRATE

Il semble bien que ce que tu dis de la science n’est pas chose banale ; c’est ce qu’en disait Protagoras lui-même. Il la définissait comme toi, mais en termes différents. Il dit en effet, n’est-ce pas, que l’homme est la mesure de toutes choses, de l’existence de celles qui existent et de la non-existence de celles qui n’existent pas. Tu as lu cela, je suppose ?

THÉÉTÈTE

Oui, et plus d’une fois.

SOCRATE

Ne veut-il pas dire à peu près ceci, que telle une chose m’apparaît, telle elle est pour moi et que telle elle t’apparaît à toi, telle elle est aussi pour toi ? Car toi et moi, nous sommes des hommes.

THÉÉTÈTE

C’est bien ce qu’il veut dire.

SOCRATE

Il est à présumer qu’un homme sage ne parle pas en l’air. Suivons-le donc. N’arrive-t-il pas quelquefois qu’exposés au même vent, l’un de nous a froid, et l’autre, non ; celui-ci légèrement, celui-là violemment ?

THÉÉTÈTE

C’est bien certain.

SOCRATE

En ce cas, que dirons-nous qu’est le vent pris en lui-même, froid ou non froid ? ou bien en croirons-nous Protagoras et dirons-nous qu’il est froid pour celui qui a froid, et qu’il n’est pas froid pour celui qui n’a pas froid ?

THÉÉTÈTE

Il semble bien que oui.

SOCRATE

N’apparaît-il pas tel à l’un et à l’autre ?

THÉÉTÈTE

Si.

SOCRATE

Mais apparaître, c’est être senti ?

THÉÉTÈTE

Effectivement.

SOCRATE

Alors l’apparence et la sensation sont la même chose en ce qui concerne la chaleur et toutes les choses du même genre ; car telles chacun les sent, telles elles semblent bien être pour chacun.

THÉÉTÈTE

C’est vraisemblable.

SOCRATE

Donc la sensation, en tant que science, a toujours un objet réel et n’est pas susceptible d’erreur.

THÉÉTÈTE

Evidemment.

SOCRATE

Alors, au nom des Grâces, Protagoras, qui était la sagesse même, n’aurait-il pas en ceci parlé par énigmes pour la foule et le vulgaire que nous sommes, tandis qu’à ses disciples il disait la vérité en secret ?

THÉÉTÈTE

Que veux-tu dire par là, Socrate ?

SOCRATE

Je vais te le dire, et ce n’est pas une chose insignifiante : c’est qu’aucune chose, prise en elle-même, n’est une, qu’il n’y a rien qu’on puisse dénommer ou qualifier de quelque manière avec justesse. Si tu désignes une chose comme grande, elle apparaîtra aussi petite, et légère, si tu l’appelles lourde, et ainsi du reste, parce que rien n’est un, ni déterminé, ni qualifié de quelque façon que ce soit et que c’est de la translation, du mouvement et de leur mélange réciproque que se forment toutes les choses que nous disons exister, nous servant d’une expression impropre, puisque rien n’est jamais et que tout devient toujours. Tous les sages, l’un après l’autre, à l’exception de Parménide, sont d’accord sur ce point : Protagoras, Héraclite et Empédocle, et parmi les poètes, les plus éminents en chaque genre de poésie, dans la comédie Épicharme[10], dans la tragédie Homère[11]. Quand celui-ci dit : « L’Océan est l’origine des dieux et Téthys est leur mère », il dit que tout est le produit du flux et du mouvement. N’est-ce pas, à ton avis, cela qu’il a voulu dire ?

THÉÉTÈTE

Si.

SOCRATE

IX. — Alors qui pourrait encore entrer en lutte avec une si grande armée et un général tel qu’Homère sans se couvrir de ridicule ?

THÉÉTÈTE

Ce ne serait pas facile, Socrate.

SOCRATE

Non, en effet, Théétète, d’autant plus qu’il y a encore de fortes preuves en faveur de la thèse : que c’est le mouvement qui est cause de ce qui paraît exister et du devenir, et le repos qui est cause du non-être et de la destruction. En effet, le chaud et le feu qui engendre et surveille tout le reste est lui-même engendré de la translation et du frottement, qui tous deux sont des mouvements. Ne sont-ce pas eux qui donnent naissance au feu ?

THÉÉTÈTE

Ce sont eux, assurément.

SOCRATE

C’est aussi d’eux que provient la race des êtres vivants.

THÉÉTÈTE

Il n’y a pas de doute.

SOCRATE

Et la constitution du corps, n’est-ce pas le repos et l’inaction qui la détruisent, et les exercices et les mouvements qui lui assurent une longue durée ?

THÉÉTÈTE

Si.

SOCRATE

Et, si l’on envisage l’état de l’âme n’est-ce point par l’étude et par l’exercice, qui sont des mouvements, qu’elle acquiert les sciences, les conserve, et devient meilleure, tandis que le repos, c’est-à-dire le défaut d’exercice et d’étude, l’empêche d’apprendre et lui fait oublier ce qu’elle a appris ?

THÉÉTÈTE

Certainement.

SOCRATE

Ainsi l’un, le mouvement, est bon pour l’âme et pour le corps, et l’autre, le contraire ?

THÉÉTÈTE

Il semble.

SOCRATE

Te citerai-je encore les calmes, les bonaces et tous les états du même genre, pour te prouver que le repos sous toutes ses formes pourrit et perd tout, tandis que le reste le conserve ? Mettrai-je le comble à ces preuves en te forçant d’avouer que, par la chaîne d’or[12] dont parle Homère, il n’entend pas désigner autre chose que le soleil et qu’il veut faire voir que, tant que la sphère céleste et le soleil se meuvent, tout existe et se maintient, tant chez les dieux que chez les hommes, tandis que, si ce mouvement s’arrêtait et se trouvait enchaîné, tout se gâterait et tout serait, comme on dit, sens dessus dessous ?

THÉÉTÈTE

Il me semble, Socrate, que c’est bien là ce qu’Homère a voulu dire.

SOCRATE

X. — Conçois donc la chose, excellent Théétète, comme je vais le dire. Tout d’abord, en ce qui concerne la vue, ce que tu appelles couleur blanche n’est pas quelque chose qui existe à part, soit en dehors des yeux, soit dans les yeux, et à laquelle tu puisses assigner un lieu déterminé ; car alors elle serait quelque part à son rang, serait stable et ne serait plus en voie de génération.

THÉÉTÈTE

Alors comment me la représenterai-je ?

SOCRATE

Suivons le principe que nous avons posé il y a un instant, qu’il n’existe rien qui soit un en soi. Nous reconnaîtrons ainsi que le noir, le blanc ou toute autre couleur quelconque résulte de l’application des yeux à la translation appropriée et que ce que nous disons être telle ou telle couleur n’est ni l’organe appliqué ni l’objet auquel il s’applique, mais un produit intermédiaire propre à chaque individu. Ou bien soutiendrais-tu que toutes les couleurs apparaissent à un chien ou à n’importe quel animal comme elles t’apparaissent à toi ?

THÉÉTÈTE

Non, par Zeus.

SOCRATE

Et à un autre homme, crois-tu qu’un objet quelconque lui apparaisse tel qu’il t’apparaît à toi ? Es-tu sûr de cela ? N’es-tu pas bien plus près de croire que toi-même, tu ne le vois pas pareil, parce que tu n’es jamais semblable à toi-même ?

THÉÉTÈTE

Je suis pour ce sentiment plutôt que pour l’autre.

SOCRATE

Si donc ce à quoi nous nous mesurons ou ce que nous touchons était grand, ou blanc, ou chaud, jamais, mis en contact avec autre chose, il ne deviendrait autre, s’il ne souffrait lui-même aucun changement. D’un autre côté, si ce qui mesure ou touche était grand, ou blanc, ou chaud, jamais non plus il ne deviendrait différent, quand une autre chose s’en approche et subit quelque modification, si lui-même n’en subit aucune. C’est ainsi qu’à présent, cher ami, nous sommes, si je puis dire, facilement amenés à dire des choses extraordinaires et ridicules, comme dirait Protagoras et quiconque entreprend de soutenir son opinion.

THÉÉTÈTE

Comment ? et de quoi veux-tu parler ?

SOCRATE

Prenons un petit exemple, et tu comprendras tout ce que je veux dire. Voici, je suppose, six osselets ; si nous en mettons quatre autres à côté, nous dirons que les six sont plus nombreux que les quatre et les dépassent de moitié. Si nous en mettons douze, qu’ils sont moins nombreux et n’en sont que la moitié. Il n’est pas admissible que l’on parle autrement. L’admettrais-tu, toi ?

THÉÉTÈTE

Moi, non.

SOCRATE

Et maintenant, si Protagoras ou quelque autre te posait cette question : « Est-il possible, Théétète, qu’une chose devienne plus grande ou plus nombreuse autrement que si elle est augmentée ? » que répondrais-tu ?

THÉÉTÈTE

Si je réponds, Socrate, ce que je pense, en ne tenant compte que de la question présente, je dirai que non ; mais si j’ai égard à la question précédente, pour éviter de me contredire, je dirai que oui.

SOCRATE

Voilà, par Héra, mon ami, qui est bien et divinement répondu. Mais si tu réponds oui, tu parleras comme Euripide[13] : notre langue sera à l’abri de tout reproche, mais notre esprit ne le sera pas.

THÉÉTÈTE

C’est vrai.

SOCRATE

Si donc nous étions habiles et sages, toi et moi, après avoir approfondi tout ce qui concerne l’esprit, nous pourrions dès lors, en manière de passe-temps, nous éprouver l’un l’autre, lutter entre nous à la manière des sophistes, en choquant réciproquement arguments contre arguments. Mais n’étant que des hommes ordinaires, nous chercherons avant tout à confronter nos pensées pour voir ce qu’elles valent et voir si nous les trouvons bien d’accord, ou si elles ne le sont en aucune manière.

THÉÉTÈTE

C’est, je t’assure, ce que je souhaite.

SOCRATE

XI. — Et moi aussi. Mais s’il en est ainsi, et puisque nous sommes tout à fait de loisir, ne reprendrons-nous pas notre examen tranquillement, sans impatience, pour voir, en nous examinant réellement nous-mêmes, ce que peuvent être ces visions qui sont en nous ? En considérant la première, nous dirons, j’imagine, que jamais rien n’est devenu plus grand ni plus petit, soit en volume, soit en nombre, tant qu’il a été égal à lui-même. N’est-ce pas vrai ?

THÉÉTÈTE

Si.

SOCRATE

En second lieu, qu’une chose à laquelle on n’ajoute ni ne retranche rien, ne croît ni ne décroît jamais, mais reste toujours égale.

THÉÉTÈTE

Cela est incontestable.

SOCRATE

Ne dirons-nous pas aussi, en troisième lieu, que ce qui n’existait pas auparavant n’a pas pu exister par la suite sans devenir et sans être devenu ?

THÉÉTÈTE

Il me le semble.

SOCRATE

Or ces trois propositions sur lesquelles nous sommes d’accord se combattent dans notre esprit, quand nous parlons des osselets, ou quand nous disons que moi, à l’âge où je suis, sans avoir grandi ni subi d’altération contraire, je suis, au cours d’une année, à présent plus grand que toi, qui es jeune, et qu’ensuite je serai plus petit, sans qu’on ait rien ôté à ma taille, mais parce que la tienne aura grandi. Je suis en effet dans la suite ce que je n’étais pas auparavant, bien que je ne le sois pas devenu ; car il est impossible d’être devenu sans devenir, et, n’ayant rien perdu de mon volume, je ne saurais jamais devenir plus petit. Et nous trouverons des milliers de cas semblables, si nous admettons ceux que j’ai mentionnés. Tu me suis, j’espère, Théétète. Je pense du moins que tu n’es pas neuf sur ces matières.

THÉÉTÈTE

Par les dieux, Socrate, je suis perdu d’étonnement quand je me demande ce que tout cela peut être, et il arrive qu’à le considérer, je me sens véritablement pris de vertige.

SOCRATE

Je vois, mon ami, que Théodore n’a pas mal deviné le caractère de ton esprit ; car c’est la vraie marque d’un philosophe que le sentiment d’étonnement que tu éprouves. La philosophie, en effet, n’a pas d’autre origine, et celui qui a fait d’Iris la fille de Thaumas[14] n’est pas, il me semble, un mauvais généalogiste. Mais comprends-tu déjà pourquoi ces choses sont telles en conséquence de la doctrine que nous attribuons à Protagoras ; ou ne saisis-tu pas encore ?

THÉÉTÈTE

Non, pas encore, je crois.

SOCRATE

Alors me sauras-tu gré si je t’aide à découvrir la vérité cachée de la pensée d’un homme ou plutôt d’hommes fameux ?

THÉÉTÈTE

Comment ne pas t’en savoir gré, un gré infini même ?

SOCRATE

XII. — Regarde donc autour de nous, de crainte qu’il n’y ait quelqu’un des non-initiés qui nous écoute. J’entends par là ceux qui pensent que rien n’existe que ce qu’ils peuvent saisir et serrer dans leurs deux mains et qui n’admettent au rang des êtres ni les actions, ni les générations, ni tout ce qui est invisible.

THÉÉTÈTE

Ce sont là, Socrate, des gens bien durs et bien rétifs.

SOCRATE

Ils sont en effet, mon enfant, entièrement étrangers aux Muses ; mais il y en a d’autres plus raffinés dont je vais t’exposer les mystères. Leur principe, d’où dépend tout ce que nous avons dit tout à l’heure, est celui-ci : tout l’univers est en mouvement, et il n’y a rien en dehors de cela, et il y a deux espèces de mouvement, dont chacune est infinie en nombre ; l’une d’elles a une force active, l’autre une force passive. De leur union et de leur friction mutuelles naissent des rejetons en nombre infini, mais par couples jumeaux ; l’un est l’objet de sensation, l’autre la sensation, qui éclôt et naît toujours avec l’objet de la sensation. Pour les sensations, nous leur donnons des noms tels que ceux-ci : visions, auditions, olfactions, froid et chaud, et aussi plaisirs, peines, désirs, craintes et caetera. Innombrables sont celles qui n’ont pas de nom ; très nombreuses celles qui en ont un. D’un autre côté, la classe des objets sensibles est apparentée à chacune de ces sensations ; des couleurs de toute sorte le sont à des visions de toute sorte ; de même les sons le sont aux auditions et les autres objets sensibles sont liés par la nature aux sensations. Et maintenant, Théétète, quel est pour nous le sens de ce mythe[15] par rapport à ce qui a été dit plus haut ? Le conçois-tu ?

THÉÉTÈTE

Pas du tout.

SOCRATE

Eh bien, écoute ; peut-être pourrons-nous finir le mythe. Il signifie que tout cela, comme nous le disons, est en mouvement ; mais ce mouvement est rapide ou lent. Tout ce qui est lent se meut à la même place et vers les objets voisins et c’est ainsi qu’il engendre, et les produits ainsi enfantés sont plus rapides ; car ils se déplacent et c’est ce déplacement qui constitue naturellement leur mouvement. Lors donc que l’oeil et quelque autre objet qui lui correspond ont en se rapprochant engendré la blancheur et la sensation qui lui est liée par la nature, lesquelles n’auraient jamais été produites, si l’un ou l’autre était allé vers autre chose, alors, tandis que se meuvent dans l’espace intermédiaire la vision qui vient des yeux et la blancheur qui vient de l’objet qui a engendré de concert avec eux la couleur, l’oeil se remplit de vision ; il voit alors, et il est devenu, non pas vision, mais oeil voyant. Pareillement l’objet qui a concouru avec l’oeil à la production de la couleur s’est rempli de blancheur et il est devenu, non pas blancheur, mais blanc, que ce soit un morceau de bois, ou une pierre, ou tout autre objet qui se trouve coloré de cette couleur. Et il en est ainsi du reste : le dur, le chaud, toutes les qualités doivent être conçues de la même façon ; rien n’est tel en soi et par soi, comme nous le disions tout à l’heure ; c’est dans leurs approches mutuelles que toutes choses naissent du mouvement sous des formes de toutes sortes, car il est, nous disent-ils, impossible de concevoir fermement l’élément actif et l’élément passif comme existant séparément, parce qu’il n’y a pas d’élément actif, avant qu’il soit uni à l’élément passif, et ce qui, dans telle rencontre, a été agent, apparaît comme patient, en s’unissant à autre chose. Il résulte de tout cela, comme nous le disions au début, que rien n’est un en soi, qu’une chose devient toujours pour une autre et qu’il faut retirer de partout le mot être, bien que nous-mêmes nous ayons été forcés souvent, et tout à l’heure encore, par l’habitude et l’ignorance, de nous servir de ce terme. Mais il ne faut pas, disent les sages, concéder qu’on puisse dire « quelque chose », ou « de quelqu’un », ou « de moi », ou « ceci », ou « cela », ou tout autre mot qui fixe les choses ; il faut dire, en accord avec la nature, qu’elles « sont en train de devenir, de se faire, de se détruire, de s’altérer » ; car si, par sa façon de parler, on représente une chose comme stable, on s’expose ainsi à être aisément réfuté. Il faut donc suivre cette règle et à propos des objets particuliers et à propos de collections d’objets nombreux, auxquelles on donne le nom d’homme, de pierre, d’animal et d’espèce. Trouves-tu ces théories plaisantes, Théétète, et sont-elles de ton goût ?

THÉÉTÈTE

Je ne sais pas, moi, Socrate ; car je ne puis même pas deviner si toi-même tu parles selon ta pensée ou pour m’éprouver.

SOCRATE

Ne te souviens-tu pas, mon ami, que moi-même je ne sais ni ne m’approprie rien de tout cela, qu’à cet égard je suis stérile, que c’est toi que j’accouche et que, dans cette vue, j’ai recours aux enchantements et te sers les opinions de chaque sage pour que tu les goûtes, jusqu’à ce que, grâce à mon aide, tu aies mis ta propre opinion au jour ? Quand elle y sera, j’examinerai alors si c’est du vent ou un produit de bon aloi. Sois donc confiant et patient et réponds librement et bravement ce qui te paraîtra vrai sur ce que j’ai à te demander.

THÉÉTÈTE

Tu n’as qu’à m’interroger.

SOCRATE

XIII. — Dis-moi donc encore une fois si tu souscris à l’opinion que rien n’existe, mais que le bien, le beau et tout ce que j’ai énuméré tout à l’heure est dans un perpétuel devenir.

THÉÉTÈTE

Pour ma part, lorsque je t’entends exposer cette opinion, elle me paraît merveilleusement fondée en raison, et qu’il faut l’accepter comme tu l’as présentée.

SOCRATE

Maintenant il y a une lacune à combler dans mon exposé. Il reste à parler des songes, des maladies, notamment de la folie et de ce qu’on appelle entendre, voir, en un mot sentir de travers. Tu sais, j’imagine, qu’on s’accorde à voir dans tous ces états la preuve de la fausseté du système que je viens d’exposer, parce que les sensations qu’on y éprouve sont absolument fausses, et que, bien loin que les choses soient alors telles qu’elles paraissent à chacun, au contraire rien de ce qui paraît n’existe.

THÉÉTÈTE

C’est très vrai, Socrate, ce que tu dis là.

SOCRATE

S’il en est ainsi, mon enfant, que peut dire encore celui qui prétend que la sensation est la science et que ce qui paraît à chacun de nous est tel qu’il paraît à celui qui en a la sensation ?

THÉÉTÈTE

Je n’ose dire, Socrate, que je ne sais que répondre, parce que tu m’as repris tout à l’heure de l’avoir dit. En réalité, cependant, je ne saurais contester que, dans la folie ou dans les rêves, on ait des opinions fausses, alors que les uns s’imaginent qu’ils sont dieux et que les autres se figurent dans leur sommeil qu’ils ont des ailes et qu’ils volent.

SOCRATE

Ne songes-tu pas non plus à la controverse soulevée à ce sujet, et particulièrement sur le rêve et sur la veille ?

THÉÉTÈTE

Quelle controverse ?

SOCRATE

Une controverse que tu as, je pense, entendu soulever plus d’une fois par des gens qui demandaient quelle réponse probante on pourrait faire à qui poserait à brûle-pourpoint cette question : dormons-nous et rêvons-nous ce que nous pensons, ou sommes-nous éveillés et conversons-nous réellement ensemble ?

THÉÉTÈTE

On est bien embarrassé, Socrate, de trouver une preuve pour s’y reconnaître ; car tout est pareil et se correspond exactement dans les deux états. Prenons, par exemple, la conversation que nous venons de tenir : rien ne nous empêche de croire que nous la tenons aussi en dormant, et lorsqu’en rêvant nous croyons conter des rêves, la ressemblance est singulière avec ce qui se passe à l’état de veille.

SOCRATE

Tu vois donc qu’il n’est pas difficile de soulever une controverse là-dessus, alors qu’on se demande même si nous sommes éveillés ou si nous rêvons. De plus, comme le temps où nous dormons est égal à celui où nous sommes éveillés, dans chacun de ces deux états notre âme soutient que les idées qu’elle a successivement sont absolument vraies, en sorte que, pendant une moitié du temps, ce sont les unes que nous tenons pour vraies et, pendant l’autre moitié, les autres, et nous les affirmons les unes et les autres avec la même assurance.

THÉÉTÈTE

Cela est certain.

SOCRATE

N’en faut-il pas dire autant des maladies et de la folie, sauf pour la durée, qui n’est plus égale ?

THÉÉTÈTE

C’est juste.

SOCRATE

Mais quoi ? est-ce par la longueur et par la brièveté du temps qu’on définira le vrai ?

THÉÉTÈTE

Ce serait ridicule à beaucoup d’égards.

SOCRATE

Mais peux-tu faire voir par quelque autre indice clair lesquelles de ces croyances sont vraies ?

THÉÉTÈTE

Je ne crois pas.

SOCRATE

XIV. — Ecoute-moi donc : je vais t’exposer ce que pourraient dire là-dessus ceux qui soutiennent que, quelles que soient les choses qui nous apparaissent, elles sont vraies pour qui les croit telles. Ils commencent, j’imagine, par une question comme celle-ci : « Se peut-il, Théétète, qu’une chose entièrement différente d’une autre ait jamais avec elle quelque propriété commune, et ne nous imaginons pas qu’il s’agisse d’une chose qui soit en partie la même et en partie différente, mais d’une chose différente de tout point ? »

THÉÉTÈTE

En ce cas, il est impossible qu’elle ait quoi que ce soit de commun avec l’autre, soit pour les propriétés, soit pour toute autre chose, du moment qu’elle en diffère entièrement.

SOCRATE

Alors ne faut-il pas admettre qu’une telle chose est aussi dissemblable à l’autre ?

THÉÉTÈTE

C’est mon avis.

SOCRATE

Donc s’il arrive qu’une chose devienne en quelque manière semblable ou dissemblable, soit à elle-même, soit à une autre, nous dirons qu’en devenant semblable, elle devient la même, mais différente, en devenant dissemblable ?

THÉÉTÈTE

Nécessairement.

SOCRATE

N’avons-nous pas dit précédemment qu’il y a un nombre infini d’agents, et aussi de patients ?

THÉÉTÈTE

Si.

SOCRATE

Et qu’en s’accouplant tantôt à l’un, tantôt à l’autre, ils n’engendreront pas les mêmes produits, mais des produits différents ?

THÉÉTÈTE

Certainement.

SOCRATE

Nous pouvons en dire autant de moi, de toi et de tout le reste, par exemple de Socrate bien portant et de Socrate malade. Dirons-nous que l’un est semblable à l’autre, ou dissemblable ?

THÉÉTÈTE

Quand tu parles de Socrate malade, l’entends-tu comme un tout opposé à Socrate bien portant également envisagé comme un tout ?

SOCRATE

Tu as parfaitement saisi : c’est cela même que je veux dire.

THÉÉTÈTE

Il est certainement dissemblable.

SOCRATE

Et par conséquent différent au même titre que dissemblable ?

THÉÉTÈTE

Nécessairement.

SOCRATE

Ne diras-tu pas la même chose de Socrate dormant et de tous les états que nous avons énumérés tout à l’heure ?

THÉÉTÈTE

Si.

SOCRATE

Alors, quand une chose naturellement propre à créer prendra Socrate bien portant, elle trouvera en moi un homme tout autre que quand elle prendra Socrate malade.

THÉÉTÈTE

Il n’en peut être autrement.

SOCRATE

Et dans les deux cas, ce seront des choses différentes que nous engendrerons, moi, le patient, et cette chose qui est agent ?

THÉÉTÈTE

Naturellement.

SOCRATE

Or, quand je bois du vin, étant bien portant, ne me paraît-il pas agréable et doux ?

THÉÉTÈTE

Si.

SOCRATE

C’est que, suivant les principes que nous avons posés précédemment, l’agent et le patient ont engendré la douceur et la sensation, qui sont en même temps en mouvement l’une et l’autre. La sensation qui vient du patient a rendu la langue sentante, et la douceur qui vient du vin et qui est répandue en lui a fait que le vin a été et a paru doux à la langue bien portante.

THÉÉTÈTE

C’est en effet ce dont nous sommes convenus précédemment.

SOCRATE

Mais quand l’agent a pris Socrate malade, n’est-il pas vrai tout d’abord que ce n’est pas réellement le même homme qu’il a pris, puisque c’est d’un homme dissemblable qu’il s’est approché ?

THÉÉTÈTE

Oui.

SOCRATE

C’est donc d’autres produits qui ont été engendrés par Socrate en cet état et par l’absorption du vin, du côté de la langue une sensation d’amertume, et du côté du vin une amertume qui s’y engendre et passe dans la langue. L’un, le vin, est devenu, non pas amertume, mais amer, et moi, non point sensation, mais sentant.

THÉÉTÈTE

Assurément.

SOCRATE

Pour moi, je ne sentirai jamais aucune autre chose comme je sens celle-là ; car si l’agent est autre, la sensation est autre, et elle modifie et rend autre celui qui senti et l’agent qui me cause cette sensation ne pourra jamais en s’unissant à autre chose engendrer le même produit et devenir le même, puisque, s’il engendre un autre produit d’un autre conjoint, il deviendra autre.

THÉÉTÈTE

C’est exact.

SOCRATE

Et ni moi, je ne deviendrai tel par moi seul, ni lui par lui seul.

THÉÉTÈTE

Assurément non.

SOCRATE

Mais il est nécessaire, quand je deviens sentant, que je le devienne de quelque chose ; car il est impossible de devenir sentant, si l’on ne sent rien. Et de même l’agent, quand il devient doux ou amer ou quelque chose du même genre, le devient forcément pour quelqu’un : car il est impossible de devenir doux, si l’on n’est doux pour personne.

THÉÉTÈTE

Cela est certain.

SOCRATE

Reste donc, ce me semble, que nous sommes ou devenons, selon le cas, dans un mutuel rapport, puisque nous sommes liés l’un à l’autre par l’inévitable loi de notre être, et que nous ne sommes liés à rien d’autre, pas même à nous-mêmes. Il ne reste donc que cette liaison mutuelle, en sorte que, si l’on dit que quelque chose existe, c’est à quelqu’un, ou de quelqu’un, ou relativement à quelque chose qu’il faut dire qu’il est ou devient ; mais qu’une chose existe ou devienne en soi et par elle-même, c’est ce qu’il ne faut pas dire ni permettre de dire à personne. Telle est la portée de la doctrine que j’ai exposée.

THÉÉTÈTE

Rien n’est plus vrai, Socrate.

SOCRATE

Puis donc que ce qui agit sur moi est relatif à moi et non à un autre, c’est moi aussi qui le sens, et personne autre.

THÉÉTÈTE

Naturellement.

SOCRATE

Ma sensation est donc vraie pour moi, car, en chaque cas, c’est une partie de mon être, et je suis, comme le dit Protagoras, juge de l’existence des choses qui sont pour moi et de la non-existence de celles qui ne sont pas pour moi.

THÉÉTÈTE

Il y a apparence.

SOCRATE

XV. — Comment donc, puisque je ne me trompe point et que mon esprit ne bronche pas sur ce qui est ou devient, n’aurais-je pas la science des objets dont j’ai la sensation ?

THÉÉTÈTE

Il n’est pas possible que tu ne l’aies pas.

SOCRATE

Tu as donc eu parfaitement raison de dire que la science n’est pas autre chose que la sensation, et cette doctrine s’accorde avec celle d’Homère, d’Héraclite et de toute la tribu qui les suit, à savoir que tout se meut comme un fleuve, avec celle du très sage Protagoras, que l’homme est la mesure de toutes choses, et avec celle de Théétète, que, puisqu’il en est ainsi, la sensation devient la science. Est-ce bien cela, Théétète ? Dirons-nous que nous avons là, si je puis dire, ton enfant nouveau-né, mis au monde grâce à moi ? Qu’en dis-tu ?

THÉÉTÈTE

Il faut bien le reconnaître, Socrate.

SOCRATE

Voilà, comme tu vois, l’enfant que nous avons mis au jour, non sans peine, quelle que soit d’ailleurs sa valeur. Maintenant qu’il est né, il faut célébrer l’amphidromie[16] et faire avec notre raison une vraie course autour de lui, en prenant bien garde de nous assurer si le nouveau-né mérite bien d’être nourri, ou s’il n’est que vent et mensonge. Ou bien penses-tu qu’il faille à tout prix nourrir ton enfant et ne pas l’exposer ? Souffriras-tu qu’on le soumette à la critique devant toi et ne seras-tu pas trop fâché si on te l’enlève, bien qu’il soit ton premier-né ?

THÉODORE

Théétète le souffrira, Socrate, car il n’est pas du tout d’humeur difficile. Mais, au nom des dieux, dis-moi, est-ce qu’au rebours, la théorie est fausse ?

SOCRATE

Tu es vraiment friand de dispute, Théodore, et tu es bien bon de me prendre pour une sorte de sac plein d’arguments et de croire qu’il m’est aisé d’en retirer un pour te prouver que ces théories sont des erreurs. Tu ne vois pas qu’en réalité aucun des arguments ne sort de moi, mais toujours de celui avec qui je converse, et que moi-même, je ne sais rien, sauf une petite chose, qui consiste uniquement à recevoir l’argument d’un homme sage et à l’accueillir comme il convient. C’est ce que je vais essayer ici encore avec ce jeune homme, sans rien dire de mon cru.

THÉODORE

Tu as raison, Socrate ; fais comme tu dis.

SOCRATE

XVI. — Eh bien, sais-tu, Théodore, ce qui m’étonne de ton camarade Protagoras ?

THÉODORE

Qu’est-ce ?

SOCRATE

En général, j’aime fort sa doctrine, que ce qui paraît à chacun existe pour lui ; mais le début de son discours m’a surpris. Je ne vois pas pourquoi, au commencement de la Vérité[17], il n’a pas dit que la mesure de toutes choses, c’est le porc, ou le cynocéphale ou quelque bête encore plus étrange parmi celles qui sont capables de sensation. C’eût été un début magnifique et d’une désinvolture hautaine ; car il eût ainsi montré que, tandis que nous l’admirions comme un dieu pour sa sagesse, il ne valait pas mieux pour l’intelligence, je ne dirai pas que tout autre homme, mais qu’un têtard de grenouille. Autrement que dire, Théodore ? Si, en effet, l’opinion que chacun se forme par la sensation est pour lui la vérité, si l’impression d’un homme n’a pas de meilleur juge que lui-même, et si personne n’a plus d’autorité que lui pour examiner si son opinion est exacte ou fausse ; si, au contraire, comme nous l’avons dit souvent, chacun se forme à lui seul ses opinions et si ces opinions sont toujours justes et vraies, en quoi donc, mon ami, Protagoras était-il savant au point qu’on le croyait à juste titre digne d’enseigner les autres et de toucher de gros salaires, et pourquoi nous-mêmes étions-nous plus ignorants, et obligés de fréquenter son école, si chacun est pour soi-même la mesure de sa propre sagesse[18] ? Pouvons-nous ne pas déclarer qu’en disant ce qu’il disait, Protagoras ne parlait pas pour la galerie ? Quant à ce qui me concerne et à mon art d’accoucheur, et je puis dire aussi à la pratique de la dialectique en général, je ne parle pas du ridicule qui les atteint. Car examiner et entreprendre de réfuter mutuellement nos idées et nos opinions, qui sont justes pour chacun, n’est-ce pas s’engager dans un bavardage sans fin et s’égosiller pour rien, si la Vérité de Protagoras est vraie, et s’il ne plaisantait pas quand il prononçait ses oracles du sanctuaire de son livre ?

THÉODORE

Cet homme, Socrate, était mon ami, tu viens de le dire toi-même, et je n’aimerais ni voir Protagoras réfuté par mes propres aveux, ni non plus te contredire contre mon opinion. Reprends donc Théétète, d’autant qu’il m’a paru ici encore se plier fort bien à tes suggestions.

SOCRATE

Si tu allais à Lacédémone, Théodore, et assistais aux luttes, croirais-tu bien faire de regarder les joueurs nus, dont quelques-uns malingres, sans te déshabiller toi-même et montrer tes formes comme les autres ?

THÉODORE

Pourquoi non, s’ils voulaient me le permettre et se rendre à mes raisons, comme j’espère à présent vous persuader de me permettre de rester simple spectateur et de ne pas me traîner dans l’arène, maintenant que je suis raidi par l’âge, mais de lutter avec un homme plus jeune et plus souple ?

SOCRATE

XVII. — Eh bien, si cela te plaît, Théodore, cela ne me déplaît pas non plus, comme on dit vulgairement. Il faut donc revenir au sage Théétète. Dis-moi donc d’abord, Théétète, au sujet du système que nous venons d’exposer, n’es-tu pas étonné de te voir devenu si soudainement égal en sagesse à n’importe lequel des hommes ou des dieux ? Ou crois-tu que la mesure de Protagoras s’applique moins aux dieux qu’aux hommes ?

THÉÉTÈTE

Non, par Zeus, je ne le crois pas, et, pour répondre à ta question, cela me surprend étrangement. Quand nous examinions la manière dont ils prouvent que ce qui paraît à chacun est tel qu’il lui paraît, leur preuve me semblait parfaitement juste. Maintenant, j’ai passé tout à coup à l’opinion contraire.

SOCRATE

Tu es jeune, mon cher enfant : c’est pour cela que tu es si prompt à écouter les discours et à te laisser influencer. Mais voici ce que nous opposera Protagoras ou quelqu’un de ses partisans : « Braves enfants et vieillards, vous voilà assis ensemble à discourir, et à mettre même en jeu les dieux, alors que moi-même j’exclus de mon enseignement, soit oral, soit écrit, la question de savoir s’ils existent ou s’ils n’existent pas. Ce que la foule approuve dès qu’elle l’entend dire, vous le prenez à votre compte, et vous dites qu’il serait étrange qu’au point de vue de la sagesse l’homme ne différât en rien de n’importe quelle bête ; mais de démonstration et de preuve concluante, vous n’apportez pas la moindre et vous n’employez contre moi que la vraisemblance. » Si Théodore ou tout autre géomètre fondait ses démonstrations là-dessus, elles ne vaudraient pas un as. Examinez donc, toi et Théodore, quel accueil vous devez faire en des matières si importantes à des arguments qui ne relèvent que de la persuasion et de la vraisemblance.

THÉÉTÈTE

Nous aurions tort, toi et moi, Socrate, si nous les acceptions.

SOCRATE

Alors vous pensez, ce me semble, toi et Théodore, qu’il faut examiner la question d’une autre façon.

THÉÉTÈTE

Oui, certainement, d’une autre façon.

SOCRATE

Alors procédons comme je vais dire pour voir si la science et la sensation sont la même chose ou si elles sont différentes. C’est à quoi tendait en définitive toute notre dispute, et c’est dans cette vue que nous avons remué toutes ces idées étranges. N’est-ce pas vrai ?

THÉÉTÈTE

Tout à fait vrai.

SOCRATE

Accorderons-nous donc que tout ce que nous sentons par la vue ou par l’ouïe, nous le savons du même coup ? Par exemple, avant d’avoir appris la langue des barbares, dirons-nous que, lorsqu’ils parlent, nous ne les entendons pas, ou que, du même coup, nous les entendons et savons ce qu’ils disent ? Pareillement, si, ne sachant pas lire, nous jetons les yeux sur des lettres, soutiendrons-nous que nous ne les voyons pas, ou que nous les comprenons en les voyant ?

THÉÉTÈTE

Nous dirons, Socrate, que nous savons juste ce que nous voyons et entendons ; dans le cas des lettres, que nous voyons à la fois et connaissons leur forme et leur couleur, et, dans le cas de la langue, que nous entendons à la fois et connaissons les sons aigus et les graves, mais ce qu’enseignent à ce sujet les grammairiens et les interprètes, ni nous ne le percevons par la vue et l’ouïe, ni nous ne le connaissons.

SOCRATE

Parfaitement répondu, Théétète, et il serait mal à propos de te chicaner là-dessus, car il faut que tu prennes de l’assurance.

XVIII. — Mais fais attention à une nouvelle difficulté qui s’avance, et vois comment nous la repousserons.

THÉÉTÈTE

Quelle est donc cette difficulté ?

SOCRATE

La voici. Si l’on nous demandait : Est-il possible, quand on a eu connaissance de quelque chose et qu’on en a, qu’on en conserve le souvenir, qu’au moment où l’on s’en souvient, on ne sache pas cette chose même qu’on se rappelle ? Voilà une longue phrase, ce me semble, pour te demander si, quand on a appris quelque chose, on ne le sait pas quand on s’en souvient.

THÉÉTÈTE

Comment ne le saurait-on pas, Socrate ? Ce serait un prodige, ce que tu dis là.

SOCRATE

Ne saurais-je donc moi-même ce que je dis ? Fais attention. Ne dis-tu pas que voir, c’est sentir, et que la vision est sensation ?

THÉÉTÈTE

Si.

SOCRATE

Or, d’après ce que nous venons de dire, celui qui a vu une chose n’a-t-il pas acquis la connaissance de ce qu’il a vu ?

THÉÉTÈTE

Si.

SOCRATE

Et maintenant, tu admettras bien que la mémoire est quelque chose ?

THÉÉTÈTE

Oui.

SOCRATE

Est-elle mémoire de rien ou de quelque chose ?

THÉÉTÈTE

De quelque chose assurément.

SOCRATE

De choses qu’on a apprises et qu’on a senties, de choses comme cela ?

THÉÉTÈTE

Naturellement.

SOCRATE

Or ce qu’on a vu, il arrive, n’est-ce pas, qu’on s’en souvient ?

THÉÉTÈTE

Oui.

SOCRATE

Même les yeux fermés ? Ou bien l’oublie-t-on, dès qu’on les a fermés ?

THÉÉTÈTE

Il serait étrange, Socrate, de soutenir une telle proposition.

SOCRATE

Il le faut pourtant, si nous voulons sauver le système en question ; sinon, c’est fait de lui.

THÉÉTÈTE

Moi aussi, par Zeus, je m’en doute, mais je ne saisis pas suffisamment pourquoi : explique-le-moi.

SOCRATE

Voici : celui qui voit prend, disons-nous, connaissance de ce qu’il voit, car nous sommes convenus que la vision, la sensation et la science sont la même chose.

THÉÉTÈTE

Parfaitement.

SOCRATE

Mais celui qui voit et qui a pris connaissance de ce qu’il a vu, s’il ferme les yeux, se souvient de la chose, mais ne la voit plus. Est-ce bien cela ?

THÉÉTÈTE

Oui.

SOCRATE

Mais dire qu’il ne voit pas, c’est dire qu’il ne sait pas, puisque voir est savoir.

THÉÉTÈTE

C’est vrai.

SOCRATE

Il s’ensuit dès lors que, quand un homme a acquis la connaissance d’une chose et qu’il s’en souvient encore, il ne la sait pas, puisqu’il ne la voit pas, conclusion que nous avons qualifiée de monstrueuse, si elle était vraie.

THÉÉTÈTE

Très exact.

SOCRATE

On aboutit donc, ce semble, à une impossibilité, quand on prétend que la science et la sensation sont la même chose.

THÉÉTÈTE

Il semble.

SOCRATE

Il faut donc reconnaître que ce sont deux choses différentes.

THÉÉTÈTE

J’en ai peur.

SOCRATE

Alors, qu’est-ce que peut être la science ? Il faut, semble-t-il, reprendre la question au commencement. Mais qu’allons-nous faire là, Théétète ?

THÉÉTÈTE

De quoi veux-tu parler ?

SOCRATE

Il me semble que nous nous conduisons comme un coq sans valeur : nous nous sommes retirés du débat et nous chantons avant d’avoir remporté la victoire.

THÉÉTÈTE

Comment cela ?

SOCRATE

Nous avons l’air de controversistes qui, après s’être mis d’accord sur des mots, se contentent d’avoir le dessus dans la discussion grâce à ce moyen, et tout en prétendant que nous ne sommes pas des éristiques, mais des philosophes, nous nous comportons sans nous en douter comme ces habiles disputeurs.

THÉÉTÈTE

Je ne saisis pas encore où tu veux en venir.

SOCRATE

Eh bien, je vais essayer d’éclaircir là-dessus ma pensée. Nous avons demandé si quelqu’un qui a appris une chose et s’en souvient ne la sait pas, et, après avoir montré que celui qui a vu et ferme les yeux se souvient, mais ne voit pas, nous avons prouvé qu’il ne sait pas, tout en se souvenant, et déclaré qu’il y a là une impossibilité. Et voilà comment nous avons réduit à rien le mythe de Pro-tagoras et, du même coup, le tien, qui confond la science avec la sensation.

THÉÉTÈTE

C’est indéniable.

SOCRATE

J’imagine, ami, qu’il n’en serait pas ainsi, si le père du premier mythe vivait encore, car il trouverait beaucoup d’arguments pour le défendre ; mais à présent qu’il est orphelin, nous le honnissons. Les tuteurs mêmes que Protagoras lui a laissés, au nombre desquels est Théodore ici présent, refusent de prendre sa défense. Eh bien, c’est moi qui, par scrupule de justice, vais me risquer à lui porter secours.

THÉODORE

Ce n’est pas moi, Socrate, c’est plutôt Callias[19], fils d’Hipponicos, qui est le tuteur de ses enfants. Pour moi, j’ai passé trop vite des discours abstraits à la géométrie. Je te saurai gré pourtant si tu lui portes secours.

SOCRATE

Bien parlé, Théodore. Considère donc de quelle manière je vais le défendre ; car, faute de prêter attention aux termes généralement employés pour affirmer ou nier, on s’expose à admettre des absurdités plus graves encore que celles que nous avons admises. Est-ce à toi que je dois m’adresser, ou à Théétète ?

THÉODORE

A tous les deux, je te prie. Mais que le plus jeune réponde : il aura moins de honte à se tromper.

SOCRATE

XIX. — Je vais donc poser la question la plus redoutable. On peut, je crois, la formuler ainsi : Est-il possible que le même homme, sachant une chose, ne sache pas cette chose qu’il sait ?

THÉODORE

Qu’allons-nous donc répondre, Théétète ?

THÉÉTÈTE

Pour ma part, que c’est, je crois, impossible.

SOCRATE

Non pas, si tu poses que voir, c’est savoir. Comment en effet te tireras-tu de cette question inextricable, où tu seras, comme on dit, pris dans le puits, lorsqu’un adversaire intrépide, te mettant la main sur un de tes deux yeux, te demandera si tu vois son habit de cet oeil fermé ?

THÉÉTÈTE

Je dirai, je pense, que je ne vois pas de cet oeil-là, mais que je vois de l’autre.

SOCRATE

Donc tu vois et en même temps tu ne vois pas la même chose ?

THÉÉTÈTE

Oui, au moins d’une certaine manière.

SOCRATE

Ce n’est pas du tout cela que je veux savoir, répliquera-t-il : je ne t’ai pas demandé le comment, mais si ce que tu sais, cela même tu ne le sais pas. Or à présent il est manifeste que tu vois ce que tu ne vois pas ; car tu as justement admis que voir, c’est savoir, et que ne pas voir, c’est ne pas savoir. Conclus de là ce qu’il en résulte pour toi.

THÉÉTÈTE

Eh bien, je conclus qu’il en résulte le contraire de ce que j’ai posé.

SOCRATE

Peut-être, admirable jeune homme, aurais-tu été réduit à bien d’autres inconséquences, si l’on t’avait demandé en outre : Est-il possible de savoir la même chose d’une manière aiguë ou d’une manière émoussée, de la savoir de loin, mais non de près, fortement ou doucement, et mille autres questions que te ferait un peltaste aux aguets, mercenaire des combats de parole. Quand tu aurais avancé que la science et la sensation sont identiques, il se jetterait sur les sensations de l’ouïe, de l’odorat et des autres sens, et, soutenant son attaque sans lâcher prise, il te réfuterait jusqu’à ce que, étourdi de son enviable sagesse, tu fusses tombé dans ses filets. Après t’avoir ainsi maîtrisé et enchaîné, il te rançonnerait de la somme dont vous seriez convenus entre vous. Maintenant tu vas peut-être me demander ce que pourra dire Protagoras pour défendre sa doctrine. N’essaierons-nous pas de le formuler ?

THÉÉTÈTE

Certainement si.

SOCRATE

XX. — Il fera valoir tout ce que nous-mêmes nous disons pour le défendre, puis j’imagine qu’il nous prendra corps à corps et nous dira sur un ton méprisant : « Cet honnête Socrate a fait peur à un petit garçon en lui demandant si le même homme peut tout à la fois se rappeler la même chose et ne la point savoir. Comme l’enfant effrayé a dit non, faute de prévoir la conséquence de ce qu’il disait, Socrate a tourné la conversation de manière à couvrir de ridicule ma pauvre personne. Tu en prends bien à ton aise, Socrate ; mais la vérité, la voici. Lorsque tu examines, en procédant par interrogations, quelque point de ma doctrine, si celui que tu interroges, répondant ce que je répondrais moi-même, vient à trébucher, c’est moi qui suis confondu ; mais s’il répond autrement que je ne le ferais, c’est ton interlocuteur qui l’est. Crois-tu, par exemple, pouvoir faire admettre à quelqu’un que la mémoire qu’il a présentement d’une impression passée soit une impression du même genre que l’impression passée qu’il ne sent plus ? Il s’en faut de beaucoup. Crois-tu de même qu’il aura peine à avouer que le même homme peut savoir et ne pas savoir la même chose ? ou, s’il craint d’en faire l’aveu, qu’il admettra jamais que celui qui est devenu différent soit le même qu’avant de le devenir, ou plutôt, que cet homme soit un, et non plusieurs, et que ces plusieurs ne se multiplient pas à l’infini, parce qu’il y a changement continu, si nous devons nous garder de donner la chasse aux mots pour nous surprendre mutuellement ? Allons, bienheureux homme, poursuivra Protagoras, sois plus brave, attaque-moi sur mes propres doctrines et réfute-les, si tu peux, en prouvant que les sensations qui arrivent à chacun de nous ne sont pas individuelles, ou, si elles le sont, qu’il ne s’ensuit pas que ce qui paraît à chacun devient, ou s’il faut dire être, est pour celui-là seul à qui il paraît.

« Mais quand tu parles de pourceaux et de cynocéphales, non seulement tu te comportes toi-même en pourceau, mais encore tu persuades à tes auditeurs d’en faire autant à l’égard de mes écrits, et cela n’est pas bien. Car j’affirme, moi, que la vérité est telle que je l’ai définie, que chacun de nous est la mesure de ce qui est et de ce qui n’est pas, mais qu’un homme diffère infiniment d’un autre précisément en ce que les choses sont et paraissent autres à celui-ci, et autres à celui-là. Quant à la sagesse et à l’homme sage, je suis bien loin d’en nier l’existence ; mais par homme sage j’entends précisément celui qui, changeant la face des objets, les fait apparaître et être bons à celui à qui ils apparaissaient et étaient mauvais. Et ne va pas de nouveau donner la chasse aux mots de cette définition ; je vais m’expliquer plus clairement pour te faire saisir ma pensée. Rappelle-toi, par exemple, ce qui a été dit précédemment, que les aliments paraissent et sont amers au malade et qu’ils sont et paraissent le contraire à l’homme bien portant. Ni l’un ni l’autre ne doit être représenté comme plus sage — cela n’est même pas possible — et il ne faut pas non plus soutenir que le malade est ignorant, parce qu’il est dans cette opinion, ni que l’homme bien portant est sage, parce qu’il est dans l’opinion contraire. Ce qu’il faut, c’est faire passer le malade à un autre état, meilleur que le sien.

« De même, en ce qui concerne l’éducation, il faut faire passer les hommes d’un état à un état meilleur ; mais, tandis que le médecin le fait par des remèdes, le sophiste le fait par des discours. Jamais en effet on n’est parvenu à faire qu’un homme qui avait des opinions fausses ait ensuite des opinions vraies, puiqu’il n’est pas possible d’avoir des opinions sur ce qui n’est pas, ni d’autres impressions que celles que l’on éprouve, et celles-ci sont toujours vraies. Mais je crois que, lorsqu’un homme, par une mauvaise disposition d’âme, a des opinions en conformité avec cette disposition, en changeant cette disposition contre une bonne, on lui fait avoir des opinions différentes, conformes à sa disposition nouvelle, opinions que certains, par ignorance, qualifient de vraies. Moi, je conviens que les unes sont meilleures que les autres, mais plus vraies, non pas. Et quant aux sages, mon cher Socrate, je suis loin de les comparer aux grenouilles : quand ils ont affaire au corps, je les appelle médecins ; aux plantes, laboureurs. J’affirme en effet que les laboureurs remplacent dans les plantes, quand ils en trouvent de malades, les sensations mauvaises par des sensations bonnes, saines [et vraies], et que les orateurs sages et bons font en sorte que les bonnes choses paraissent justes aux Etats, au lieu des mauvaises. A la vérité, ce qui paraît juste et honnête à chaque cité est tel pour elle, tant qu’elle en juge ainsi ; seulement le sage, chaque fois que les choses sont mauvaises pour les citoyens, y substitue des choses qui sont et leur paraissent bonnes. Pour la même raison, le sophiste capable de diriger ainsi ses élèves est sage et mérite un salaire considérable quand leur éducation est terminée.

« C’est en ce sens qu’il y a des gens plus sages les uns que les autres, sans que personne ait des opinions fausses, et toi, que tu le veuilles ou non, il faut te résigner à être la mesure des choses ; car ces considérations te prouvent que ce principe reste debout. Si tu veux reprendre la question dès le début, discute-la en opposant discours à discours ; si tu préfères procéder par interrogations, interroge ; c’est une méthode qu’il ne faut pas rejeter non plus, c’est même celle qu’un homme intelligent doit préférer à toutes les autres. Mais uses-en comme je vais te dire : ne mets pas de mauvaise foi dans tes interrogations. Ce serait en effet d’une grande inconséquence, quand on prétend s’intéresser à la vertu, d’être toujours déloyal dans la discussion. La déloyauté consiste ici à ne pas faire de distinction, quand on converse, entre la dispute et la discussion ; dans la première, on badine et on trompe tant qu’on peut ; dans la deuxième, on est sérieux et l’on redresse celui avec qui l’on converse, en se bornant à lui montrer les fautes où il est tombé, soit par lui-même, soit par suite des leçons qu’il a reçues. Si tu suis cette règle, tes interlocuteurs s’en prendront à eux-mêmes, et non à toi, de leur trouble et de leur embarras ; ils te rechercheront et t’aimeront ; ils se déplairont à eux-mêmes et, se fuyant eux-mêmes, ils se réfugieront dans la philosophie, afin de devenir autres et de dépouiller l’homme qu’ils étaient auparavant. Si, comme le grand nombre, tu fais le contraire, c’est le contraire qui t’arrivera, et, au lieu de rendre tes interlocuteurs philosophes, tu leur feras haïr la philosophie quand ils seront devenus plus âgés. Si donc tu veux m’écouter, tu te garderas de l’humeur malveillante et combative dont je parlais tout à l’heure, et tu examineras véritablement dans un esprit de douceur et de condescendance ce que nous avançons, en déclarant que tout est en mouvement et que les choses sont telles qu’elles paraissent à chacun, individu ou Etat. Sur cette base, tu examineras si la science et la sensation sont identiques ou différentes, sans t’attacher, comme tout à l’heure, à l’usage ordinaire des expressions et des mots, que la plupart des gens tirent au sens qu’il leur plaît, se jetant ainsi mutuellement en toute sorte d’embarras. »

Voilà, Théétète, ce que mes forces m’ont permis d’offrir pour la défense de ton ami, faible secours sur mes faibles ressources. Si lui-même était encore de ce monde, il aurait défendu ses idées avec une autre magnificence.

THÉODORE

XXI. — Tu te moques, Socrate, tu l’as très vigoureusement défendu.

SOCRATE

Tu me flattes, mon ami. Mais dis-moi, as-tu pris garde à ce que Protagoras disait tout à l’heure et au reproche qu’il nous a fait de disputer contre un enfant et de profiter de sa timidité pour combattre sa doctrine. Il a traité cela de badinage, et, vantant sa mesure de toutes choses, il nous a recommandé d’examiner sérieusement sa propre thèse.

THÉODORE

Certainement, Socrate, j’y ai pris garde.

SOCRATE

Eh bien, veux-ru que nous lui obéissions ?

THÉODORE

De tout mon coeur.

SOCRATE

Or tu vois que tous ceux qui sont ici, excepté toi, ne sont que des enfants. Si donc nous voulons lui obéir, il faut que, questionnant et répondant tour à tour, toi et moi, nous examinions sérieusement sa thèse, afin qu’il ne nous reproche pas de l’avoir encore discutée en nous jouant avec des enfants.

THÉODORE

Eh bien, est-ce que Théétète ne te suivra pas mieux dans cet examen que beaucoup de gens qui portent de grandes barbes ?

SOCRATE

Pas mieux que toi en tout cas, Théodore. Ne te figure donc pas que je doive, moi, faire tous mes efforts pour défendre feu ton camarade, et toi aucun. Allons, mon excellent Théodore, suis-moi un moment, juste jusqu’à ce que nous voyions si l’on doit te prendre pour mesure en fait de figures géométriques, ou si tous les hommes sont aussi compétents que toi en astronomie et dans les autres sciences où tu as la réputation d’exceller.

THÉODORE

Il n’est pas facile, Socrate, quand on est assis près de toi, de se défendre de te donner la réplique, et tout à l’heure j’ai parlé à la légère en disant que tu me permettrais de ne pas me dévêtir et que tu ne m’y contraindrais pas, comme les Lacédémoniens. Il me paraît, au contraire, que tu te rapproches plutôt de Sciron[20]. Les Lacédémoniens en effet vous enjoignent de vous retirer ou de vous déshabiller ; mais toi, ce me semble, c’est plutôt comme Antée[21] que tu te comportes ; quiconque s’approche de toi. tu ne le lâches pas que tu ne l’aies forcé à quitter ses vêtements pour lutter en paroles contre toi.

SOCRATE

Tu as dépeint on ne peut mieux ma maladie, Théodore ; mais je suis plus fort que ces deux lutteurs ; car j’ai déjà rencontré des milliers d’Héraclès et de Thésées, redoutables dans la dispute, qui m’ont bel et bien battu ; mais je ne m’arrête pas pour cela, tant est violent et enraciné l’amour que j’ai pour cette sorte de gymnastique. Ne m’envie donc pas, toi non plus, le plaisir d’un corps à corps, dont tu tireras profit aussi bien que moi.

THÉODORE

Je ne dis plus rien là-contre : mène-moi par où tu voudras. De toute façon, il me faut subir la destinée que tu m’as filée relativement à cette dispute et me soumettre à ta critique. Mais je ne pourrai pas me livrer à toi au-delà de ce que tu m’as proposé.

SOCRATE

Il suffit que tu me suives jusque-là. Et prends bien garde à une chose, de ne pas donner à nos arguments une forme enfantine, sans nous en douter, de peur qu’on ne nous en fasse encore un reproche.

THÉODORE

J’y tâcherai, autant que j’en suis capable.

SOCRATE

XXII. — Reprenons donc d’abord une question déjà traitée et voyons si notre mécontentement était ou non justifié, quand nous avons désapprouvé la proposition suivant laquelle chacun se suffit à lui-même en fait de sagesse. Protagoras nous a alors accordé que certains hommes discernaient mieux que les autres le meilleur et le pire, et que ceux-là étaient sages. N’est-ce pas vrai ?

THÉODORE

Si.

SOCRATE

S’il était ici et nous faisait lui-même cet aveu, et si ce n’était pas nous qui, pour le défendre, ayons fait cette concession pour lui, nous n’aurions plus besoin d’y revenir pour la renforcer. Mais on peut nous objecter que nous n’avons aucune autorité pour faire cet aveu en son nom. Aussi est-il plus correct de nous mettre plus nettement d’accord sur ce point même, d’autant qu’il n’est pas de peu d’importance que la chose soit ainsi ou autrement.

THÉODORE

Tu dis vrai.

SOCRATE

Ecartons donc tout autre témoignage et tirons le plus brièvement possible cet aveu de ses propres discours.

THÉODORE

Comment ?

SOCRATE

Voici : il dit bien que ce qui paraît à chacun existe réellement pour celui à qui cela paraît.

THÉODORE

Il le dit en effet.

SOCRATE

Or nous aussi, Protagoras, nous exprimons les opinions d’un homme ou plutôt de tous les hommes, quand nous affirmons qu’il n’est personne qui, à certains égards, ne se juge plus sage que les autres, et les autres plus sages que lui à d’autres égards, et que, du moins dans les plus grands dangers, à la guerre, dans les maladies, sur la mer orageuse, on regarde comme des dieux ceux qui commandent en ces rencontres, parce qu’on attend d’eux son salut, et cependant leur seule supériorité est celle du savoir. Et l’on peut dire que le monde entier est plein de gens qui cherchent des maîtres et des chefs pour eux-mêmes, pour les animaux et pour leurs travaux, et, par contre, de gens qui se croient capables d’enseigner et capables de gouverner. Et dans tous ces cas, que pouvons-nous dire, sinon que les hommes eux-mêmes pensent qu’il y a parmi eux des sages et des ignorants ?

THÉODORE

On ne peut dire autre chose.

SOCRATE

Ne tiennent-ils pas que la sagesse est une pensée vraie et l’ignorance une opinion fausse ?

THÉODORE

Sans doute.

SOCRATE

Alors, Protagoras, que conclurons-nous de ces considérations ? Dirons-nous que les opinions des hommes sont toujours vraies, ou qu’elles sont, tantôt vraies, tantôt fausses ? De l’une et l’autre possibilité il résulte bien qu’elles ne sont pas toujours vraies, mais qu’elles sont vraies ou fausses. Réfléchis, en effet, Théodore : aucun partisan de Protagoras voudrait-il, et voudrais-tu toi-même soutenir que personne ne pense d’un autre homme qu’il est ignorant et qu’il a des opinions fausses ?

THÉODORE

C’est une chose incroyable, Socrate.

SOCRATE

C’est pourtant l’inévitable conclusion où conduit la thèse que l’homme est la mesure de toutes choses.

THÉODORE

Comment cela ?

SOCRATE

Lorsque tu as formé par-devers toi un jugement sur quelque objet et que tu me fais part de ton opinion sur cet objet, je veux bien admettre, suivant la thèse de Protagoras, qu’elle est vraie pour toi ; mais nous est-il défendu, à nous autres, d’être juges de ton jugement, ou jugerons-nous toujours que tes opinions sont vraies ? Chacune d’elles ne rencontre-t-elle pas, au contraire, des milliers d’adversaires d’opinion opposée, qui sont persuadés que tu juges et penses faux ?

THÉODORE

Si, par Zeus, Socrate : j’ai vraiment, comme dit Homère[22], des myriades d’adversaires, qui me causent tous les embarras du monde.

SOCRATE

Alors veux-tu que nous disions que tu as des opinions vraies pour toi-même, et fausses pour ces myriades ?

THÉODORE

Il semble bien que ce soit une conséquence inéluctable de la doctrine.

SOCRATE

Et à l’égard de Protagoras lui-même ? Suppose qu’il n’ait pas cru lui-même que l’homme est la mesure de toutes choses, et que le grand nombre ne le croie pas non plus, comme, en effet, il ne le croit pas, ne serait-ce pas alors une nécessité que la vérité telle qu’il l’a définie n’existât pour personne ? Si, au contraire, il l’a cru lui-même, mais que la foule se refuse à le croire avec lui, autant le nombre de ceux qui ne le croient pas dépasse le nombre de ceux qui le croient, autant il y a de raisons que son principe soit plutôt faux que vrai.

THÉODORE

C’est incontestable, si l’existence ou la non-existence de la vérité dépend de l’opinion de chacun.

SOCRATE

Il en résulte en outre quelque chose de tout à fait plaisant, c’est que Protagoras reconnaît que, lorsque ses contradicteurs jugent de sa propre opinion et croient qu’il est dans l’erreur, leur opinion est vraie, puisqu’il reconnaît qu’on ne peut avoir que des opinions vraies.

THÉODORE

Effectivement.

SOCRATE

Il avoue donc que son opinion est fausse s’il reconnaît pour vraie l’opinion de ceux qui le croient dans l’erreur ?

THÉODORE

Nécessairement.

SOCRATE

Mais les autres ne conviennent pas qu’eux-mêmes sont dans l’erreur ?

THÉODORE

Certainement non.

SOCRATE

Lui, par contre, avoue que cette opinion aussi est vraie, si l’on s’en rapporte à ses écrits.

THÉODORE

Evidemment.

SOCRATE

La vérité de Protagoras sera donc révoquée en doute par tout le monde, à commencer par lui, ou plutôt Protagoras avouera, dès lors qu’il reconnaît pour vraie l’opinion de ceux qui le contredisent, il avouera lui-même, dis-je, que ni un chien, ni le premier homme venu n’est la mesure d’aucune chose, s’il ne l’a pas étudiée. N’est-ce pas exact ?

THÉODORE

C’est exact.

SOCRATE

Donc, puisqu’elle est contestée par tout le monde, la vérité de Protagoras n’est vraie pour personne, ni pour tout autre que lui, ni pour lui.

THÉODORE

Nous mettons trop d’acharnement, Socrate, à traquer mon ami.

SOCRATE

Je ne vois pas, ami, que nous dépassions la juste mesure. Il y a naturellement apparence qu’étant plus âgé, il soit plus sage que nous, et si, à ce moment, il sortait de terre jusqu’au cou, il est probable qu’il me reprocherait d’avoir dit plus d’une sottise et à toi de les approuver, après quoi il rentrerait sous terre et disparaîtrait précipitamment. Mais nous, je pense, nous sommes bien forcés de faire ce que notre nature nous commande et de dire toujours ce qui nous paraît vrai. Et maintenant encore ne devons-nous pas affirmer que tout le monde indistinctement est d’accord sur ce point, qu’il y a des gens plus sages que d’autres et qu’il y en a de plus ignorants ?

THÉODORE

C’est en tout cas mon avis.

SOCRATE

XXIII. — Ne dirons-nous pas aussi que la doctrine de Protagoras trouve son point d’appui le plus ferme dans ce que nous avons indiqué pour le défendre, à savoir que la plupart des choses, chaleur, sécheresse, douceur et autres qualités du même genre, sont pour chacun ce qu’elles lui paraissent. Mais si Protagoras admet qu’en certains cas un homme l’emporte sur un autre, en matière de santé et de maladie, ne consentira-t-il pas à admettre qu’il n’est pas à la portée de la première femmelette venue, d’un gamin, d’une bête, de se guérir eux-mêmes par la connaissance de ce qui leur est salutaire, mais que s’il est des cas où un homme est supérieur à un autre, c’est bien dans celui-ci ?

THÉODORE

Pour ma part, je suis de ton avis.

SOCRATE

En politique aussi, ce qui est beau ou laid, juste ou injuste, pie ou impie est véritablement pour chaque cité tel qu’elle le juge et le déclare légal pour elle, et, en ces matières, il n’y a pas de différence de sagesse de particulier à particulier, de cité à cité. Mais s’il s’agit de faire des lois avantageuses ou désavantageuses pour la cité, Protagoras reconnaîtra encore qu’ici, plus qu’ailleurs, un conseiller est, à l’égard de la vérité, supérieur à un conseiller et l’opinion d’une cité supérieure à celle d’une autre cité, et il n’oserait guère prétendre que les lois qu’un Etat se donne, croyant qu’elles lui seront utiles, le seront en effet infailliblement. Mais à propos des premières choses dont j’ai parlé, c’est-à-dire à propos de ce qui est juste ou injuste, pie ou impie, certains affirment hardiment que rien de tout cela n’a par nature d’existence propre et que l’opinion que la communauté s’en forme devient vraie à ce moment même et reste vraie aussi longtemps qu’elle dure. Et tous ceux qui n’adoptent qu’en partie la thèse de Protagoras raisonnent à peu près ainsi. Mais je m’aperçois, Théodore, qu’un argument en amène un autre et qu’après un plus petit un plus grand nous réclame.

THÉODORE

Eh bien, ne sommes-nous pas de loisir, Socrate ?

SOCRATE

Certainement si, et j’ai souvent fait réflexion, mon divin Théodore, et en particulier en ce moment, combien il est naturel que ceux qui ont passé beaucoup de temps dans l’étude de la philosophie paraissent de ridicules orateurs lorsqu’ils se présentent devant les tribunaux.

THÉODORE

Que veux-tu donc dire ?

SOCRATE

Il semble bien que ceux qui ont, dès leur jeunesse, roulé dans les tribunaux et les assemblées du même genre, comparés à ceux qui ont été nourris dans la philosophie et dans les études de cette nature, sont comme des esclaves en face d’hommes libres.

THÉODORE

Par quelle raison ?

SOCRATE

Par la raison que, comme tu le disais à l’instant, les uns ont toujours, du loisir et conversent ensemble en paix tout à leur aise. Ils font comme nous, qui venons de passer pour la troisième fois d’un propos à un autre, lorsque le propos qui survient leur plaît, comme à nous, plus que celui qui était sur le tapis. Que la discussion soit longue ou brève, que leur importe, pourvu qu’ils atteignent le vrai ? Les autres, au contraire, n’ont jamais de temps à perdre, quand ils parlent. Pressés par l’eau qui coule[23], ils ne peuvent parler de ce qu’ils voudraient. La partie adverse est là, qui les contraint, avec l’acte d’accusation, appelé antomosie[24], qu’on lit devant eux, aux termes duquel ils doivent renfermer leurs discours. Ces discours roulent toujours sur un compagnon d’esclavage et s’adressent à un maître qui siège, ayant en main quelque plainte, et les débats ne sont jamais sans conséquence ; mais toujours l’intérêt personnel, souvent même la vie des orateurs est l’enjeu de la course. Il résulte de tout cela qu’ils deviennent tendus et âpres, savants à flatter le maître en paroles et à lui complaire par leurs actions ; mais leurs âmes s’étiolent et gauchissent ; car la servitude où ils sont astreints leur a ôté la croissance, la droiture et la liberté, en les forçant à des pratiques tortueuses et en les exposant, lorsqu’ils étaient encore dans la tendre jeunesse, à de graves dangers et à de grandes craintes. Ne pouvant les supporter en prenant le parti de la justice et de la vérité, ils se tournent aussitôt vers le mensonge, ils répondent à l’injustice par l’injustice, ils se courbent et se fléchissent en mille manières, en sorte qu’ils passent de l’adolescence à l’âge d’homme avec un esprit entièrement corrompu, en s’imaginant qu’ils sont devenus habiles et sages. Et voilà, Théodore, ce que sont les orateurs. Quant à ceux qui font partie de notre choeur, veux-tu que je te les dépeigne ou que, sans nous y arrêter, nous retournions à notre sujet, pour ne pas trop abuser de cette liberté et de ce changement de propos dont nous parlions tout à l’heure ?

THÉODORE

Pas du tout, Socrate ; dépeins-les, au contraire. Comme tu l’as fort bien dit, nous ne sommes pas, nous qui appartenons à ce choeur, aux ordres de l’argumentation ; c’est, au contraire, l’argumentation qui est à nos ordres et chacun de nos arguments attend pour être mené à son terme notre bon plaisir. Car nous n’avons ni juges, ni spectateurs, comme en ont les poètes, qui nous président, nous censurent et nous commandent.

SOCRATE

XXIV. — Puisque c’est ton avis, à ce que je vois, je vais parler des coryphées ; car à quoi bon faire mention des philosophes médiocres ? Des premiers, il faut dire d’abord que, dès leur jeunesse, ils ne connaissent pas quel chemin conduit à l’agora, ni où se trouvent le tribunal, la salle du conseil ou toute autre salle de réunion publique. Ils n’ont ni yeux, ni oreilles pour les lois et les décrets proclamés ou écrits. Quant aux brigues des hétairies[25] qui disputent les charges, aux réunions, aux festins, aux orgies avec accompagnement de joueuses de flûte, ils n’ont même pas en songe l’idée d’y prendre part. Est-il arrivé quelque bonheur ou quelque malheur à l’Etat ; un particulier a-t-il hérité quelque défaut de ses ancêtres, hommes ou femmes, le philosophe n’en a pas plus connaissance que du nombre des gouttes d’eau de la mer. Il ne sait même pas qu’il ignore tout cela ; car, s’il s’abstient d’en prendre connaissance, ce n’est point par gloriole, c’est que réellement son corps seul est présent et séjourne dans la ville, tandis que sa pensée, considérant tout cela avec dédain comme des choses mesquines et sans valeur, promène partout son vol, comme dit Pindare[26], sondant les abîmes de la terre et mesurant l’étendue de sa surface, poursuivant les astres par-delà le ciel, scrutant de toute façon toute la nature et chacun des êtres en son entier, sans jamais s’abaisser à ce qui est près de lui.

THÉODORE

Qu’entends-tu par là, Socrate ?

SOCRATE

L’exemple de Thalès te le fera comprendre, Théodore. Il observait les astres et, comme il avait les yeux au ciel, il tomba dans un puits. Une servante de Thrace, fine et spirituelle, le railla, dit-on, en disant qu’il s’évertuait à savoir ce qui se passait dans le ciel, et qu’il ne prenait pas garde à ce qui était devant lui et à ses pieds. La même plaisanterie s’applique à tous ceux qui passent leur vie à philosopher. Il est certain, en effet, qu’un tel homme ne connaît ni proche, ni voisin ; il ne sait pas ce qu’ils font, sait à peine si ce sont des hommes ou des créatures d’une autre espèce ; mais qu’est-ce que peut être l’homme et qu’est-ce qu’une telle nature doit faire ou supporter qui la distingue des autres êtres, voilà ce qu’il cherche et prend peine à découvrir. Tu comprends, je pense, Théodore ; ne comprends-tu pas ?

THÉODORE

Si, et je pense que tu dis vrai.

SOCRATE

Voilà donc, ami, comme je le disais en commençant, ce qu’est notre philosophe dans les rapports privés et publics qu’il a avec ses semblables. Quand il est forcé de discuter dans un tribunal ou quelque part ailleurs sur ce qui est à ses pieds et devant ses yeux, il prête à rire non seulement aux servantes de Thrace, mais encore au reste de la foule, son inexpérience le faisant tomber dans les puits et dans toute sorte de perplexités. Sa terrible gaucherie le fait passer pour un imbécile. Dans les assauts d’injures, il ne peut tirer de son cru aucune injure contre personne, parce qu’il ne connaît aucun vice de qui que ce soit, faute d’y avoir prêté attention ; alors il reste court et paraît ridicule. Quand les gens se louent et se vantent, comme on le voit rire, non pour faire semblant, mais tout de bon, on le prend pour un niais. Entend-il faire l’éloge d’un tyran ou d’un roi, il s’imagine entendre exalter le bonheur de quelque pâtre, porcher, berger ou vacher, qui tire beaucoup de lait de son troupeau. Il croit d’ailleurs que les rois paissent et traient un bétail plus rétif et plus traître que les bestiaux du pâtre, et que, faute de loisir, ils deviennent tout aussi grossiers et ignorants que les bergers, renfermés qu’ils sont dans leurs remparts, comme ceux-ci dans leurs parcs de montagne. Entend-il parler d’un homme qui possède dix mille plèthres[27] de terre comme d’un homme prodigieusement riche, il trouve que c’est très peu de chose, habitué qu’il est à jeter les yeux sur la terre entière. Quant à ceux qui chantent la noblesse et disent qu’un homme est bien né parce qu’il peut prouver qu’il a sept aïeux riches, il pense qu’un tel éloge vient de gens qui ont la vue basse et courte, parce que, faute d’éducation, ils ne peuvent jamais fixer leurs yeux sur le genre humain tout entier, ni se rendre compte que chacun de nous a d’innombrables myriades d’aïeux et d’ancêtres, parmi lesquels des riches et des gueux, des rois et des esclaves, des barbares et des Grecs se sont succédé par milliers dans toutes les familles. Qu’on se glorifie d’une série de vingt-cinq ancêtres et qu’on fasse remonter son origine à Héraclès, fils d’Amphitryon, il ne voit là qu’une étrange petitesse d’esprit. Le vingt-cinquième ancêtre d’Amphitryon, et le cinquantième ancêtre de ce vingt-cinquième furent ce que le hasard les fit, et le sage se moque de ceux qui ne peuvent faire ce calcul ni débarrasser leur esprit de cette sotte vanité. Dans toutes ces circonstances, le vulgaire se moque du philosophe, qui tantôt lui paraît dédaigneux, tantôt ignorant de ce qui est à ses pieds et embarrassé sur toutes choses.

THÉODORE

Tout cela se passe exactement comme tu le dis, Socrate.

SOCRATE

XXV. — Mais, mon ami, lorsque lui-même est parvenu à tirer quelqu’un vers les hauteurs et que celui-ci a consenti à sortir de ces questions : « Quel tort t’ai-je fait, et toi à moi ? » pour passer à l’examen de la justice en elle-même et de l’injustice, et chercher en quoi consiste l’une et l’autre, et en quoi elles diffèrent l’une de l’autre et des autres choses ; s’il a renoncé à s’enquérir si le roi qui possède de granos trésors est heureux, pour considérer la royauté et le bonheur ou le malheur humain en général, leur essence respective et la manière dont l’homme doit naturellement rechercher l’un des deux et fuir l’autre, quand, sur toutes ces questions, cet homme d’esprit étroit, âpre et chicanier, est contraint à son tour de donner réponse, il doit subir alors la peine du talion. La tête lui tourne à se voir suspendu si haut et, comme il n’a pas l’habitude de regarder du milieu des airs, il est inquiet, embarrassé, bégayant, et il apprête à rire, non pas à des servantes de Thrace, ni à aucun autre ignorant, car ils ne s’aperçoivent de rien, mais à tous ceux qui ont reçu une éducation contraire à celle des esclaves[28].

Tel est, Théodore, le caractère de l’un et de l’autre. L’un, que tu appelles philosophe, élevé au sein de la liberté et du loisir, ne doit pas être blâmé d’avoir l’air d’un homme simple et qui n’est bon à rien quand il se trouve en face de besognes serviles, quand, par exemple, il ne sait pas empaqueter une couverture de voyage, assaisonner un plat ou tenir des propos flatteurs. L’autre est capable de faire tout cela avec dextérité et promptitude, mais il ne sait pas relever son manteau sur l’épaule droite à la façon d’un homme libre, ni saisir l’harmonie des discours et chanter comme il faut la vraie vie des dieux et des hommes heureux.

THÉODORE

Si tu parvenais, Socrate, à persuader à tout le monde comme à moi ce que tu viens de dire, il y aurait plus de paix et moins de maux parmi les hommes.

SOCRATE

Oui ; mais il n’est pas possible, Théodore, que les maux disparaissent, car il faut toujours qu’il y ait quelque chose de contraire au bien, ni qu’ils aient place parmi les dieux, et c’est une nécessité qu’ils circulent dans le genre humain et sur cette terre. Aussi faut-il tâcher de fuir au plus vite de ce monde dans l’autre. Or, fuir ainsi, c’est se rendre, autant que possible, semblable à Dieu, et être semblable à Dieu, c’est être juste et saint, avec l’aide de l’intelligence. Mais en fait, mon excellent ami, il n’est guère facile de persuader aux gens que les raisons pour lesquelles le vulgaire prétend qu’il faut éviter le vice et poursuivre la vertu ne sont pas celles pour lesquelles il faut pratiquer l’une et fuir l’autre. La vraie raison n’est pas d’éviter la réputation de méchant et de passer pour vertueux : c’est là pour moi ce qu’on appelle un bavardage de vieille femme ; mais la vérité, je vais te la dire. Dieu n’est injuste en aucune circonstance ni en aucune manière ; il est, au contraire, la justice même et rien ne lui ressemble plus que celui d’entre nous qui est devenu le plus juste possible. C’est à cela que se mesure la véritable habileté d’un homme et sa nullité et sa lâcheté. C’est cela dont la connaissance est sagesse et vertu véritable, dont l’ignorance est sottise et vice manifeste. Les autres prétendus talents et sciences ne sont dans le gouvernement des Etats que des connaissances grossières et, dans les arts, qu’une routine mécanique. Lors donc qu’un homme est injuste et impie dans ses paroles et ses actions, le mieux est de ne pas lui accorder qu’il est habile par astuce ; car de telles gens tirent gloire d’un tel reproche et se figurent qu’on leur dit qu’ils ne sont pas des songe-creux, inutiles fardeaux de la terre[29], mais les hommes qu’il faut être pour se tirer d’affaire dans la cité. Il faut donc leur dire ce qui est vrai, que moins ils croient être ce qu’ils sont, plus ils le sont réellement. Ils ignorent en effet quelle est la punition de l’injustice, ce qu’il est le moins permis d’ignorer. Ce n’est pas ce qu’ils s’imaginent, ni les coups, ni la mort, auxquels ils échappent quelquefois complètement tout en faisant le mal ; c’est une punition à laquelle il est impossible de se soustraire.

THÉODORE

De quelle punition parles-tu ?

SOCRATE

Il y a, cher ami, dans la nature des choses, deux exemplaires, l’un divin et bienheureux, l’autre ennemi de Dieu et très malheureux. Mais ils ne voient pas cela : leur stupidité et l’excès de leur folie les empêchent de sentir qu’en agissant injustement ils se rapprochent de l’un et s’éloignent de l’autre. Ils en sont punis par la vie qu’ils mènent, vie conforme au modèle auquel ils ressemblent. Mais si nous leur disons qu’à moins de se défaire de leur habileté, ils seront, après leur mort, exclus de ce lieu pur de tout gial et qu’ici-bas ils mèneront toujours la vie conforme à leur caractère, méchants assujettis aux maux, ils traiteront ces propos de niaiseries et ne s’en croiront pas moins habiles et rusés.

THÉODORE

Oui, sûrement, Socrate.

SOCRATE

Je le sais bien, camarade ; mais voici ce qui leur arrive. Lorsque, dans un tête-à-tête, vous les obligez à discuter avec vous les doctrines qu’ils réprouvent, et qu’ils consentent à soutenir virilement un long examen et à ne point se dérober lâchement, alors, divin Théodore, on est tout surpris de voir qu’à la fin ils sont fort mécontents de leurs propres arguments ; leur fameuse rhétorique se flétrit, au point qu’on les prendrait pour des enfants. Mais quittons ces propos qui ne sont qu’accessoires ; sinon, leur afflux toujours croissant noiera notre argument originel. Revenons donc à notre sujet, si tu en es d’avis.

THÉODORE

Pour ma part, Socrate, je n’ai pas moins de plaisir à écouter ces digressions : elles sont plus faciles à suivre pour un homme de mon âge. Si pourtant tu le préfères, revenons en arrière.

SOCRATE

XXVI. — Nous étions arrivés dans notre discussion à l’endroit où nous disions que ceux qui prétendent que la réalité change sans cesse et que, dans tous les cas où une chose paraît à quelqu’un, elle est telle pour celui à qui elle paraît, sont résolus à soutenir en tout le reste, mais surtout en ce qui regarde la justice, que ce qu’une cité trouve juste et érige en loi est parfaitement juste pour cette cité, tant que la loi subsiste, mais qu’en ce qui regarde les biens, personne jusqu’ici n’est assez hardi pour oser soutenir que les lois qu’une cité s’est données, parce qu’elle les jugeait avantageuses, sont en effet avantageuses aussi longtemps qu’elles subsistent, à moins qu’on se borne à les dénommer telles ; mais ce serait tourner notre sujet en dérision, n’est-ce pas ?

THÉODORE

Assurément.

SOCRATE

Qu’on ne parle donc pas du nom, mais que l’on examine la chose qu’il désigne.

THÉODORE

Il ne s’agit pas du nom en effet.

SOCRATE

Quel que soit d’ailleurs le nom que l’Etat donne à cette chose, c’est évidemment elle qu’il a en vue en légiférant, et toutes ses lois visent au plus grand avantage qu’il pense et peut en retirer pour lui. Ou a-t-il quelque autre objet en vue quand il les établit ?

THÉODORE

Aucun.

SOCRATE

Or, atteint-il toujours son but, ou ne le manque-t-il pas sur bien des points ?

THÉODORE

Je suis persuadé pour ma part qu’il lui arrive de le manquer.

SOCRATE

C’est ce dont tout le monde conviendra plus aisément, si l’on pose la question sur la classe entière à laquelle appartient l’utile ; or, elle s’étend au temps à venir ; car, lorsque nous légiférons, c’est avec l’idée que nos lois seront utiles pour le temps à venir, et le nom de futur est celui qui convient à cette utilité.

THÉODORE

Absolument.

SOCRATE

Interrogeons donc de cette manière Protagoras ou quelqu’un de ceux qui soutiennent les mêmes thèses que lui. Tes disciples et toi, Protagoras, vous affirmez que l’homme est la mesure de toutes choses, du blanc, du lourd, du léger et de toutes les impressions du même genre sans exception. Comme il en a le critère en lui-même, telles il les éprouve, telles il les croit, et par suite il les croit vraies et réelles pour lui. N’est-ce pas vrai ?

THÉODORE

Si.

SOCRATE

Mais s’il s’agit des choses à venir, dirons-nous aussi, Protagoras, qu’il en a le critère en lui-même, et que telles il pense qu’elles seront, telles elles deviennent pour celui qui les pense. Prenons pour exemple la chaleur. Supposons qu’un homme étranger à la médecine pense que la fièvre le saisira et qu’il éprouvera cette espèce de chaleur, et qu’un autre, qui est médecin, pense le contraire. Dirons-nous alors que l’avenir se réalisera suivant l’opinion de l’un des deux ou suivant l’opinion des deux à la fois, et que pour le médecin il ne sera ni chaud, ni fiévreux, et qu’il sera l’un et l’autre pour lui-même ?

THÉODORE

Ce serait vraiment ridicule.

SOCRATE

Et si l’on se demande si un vin sera doux ou âpre, c’est, j’imagine, l’opinion du vigneron, non celle du cithariste, qui fera autorité.

THÉODORE

Sans contredit.

SOCRATE

De même, à propos de ce qui sera ou ne sera pas d’accord, le maître de gymnastique ne jugera pas mieux que le musicien de ce qui par la suite paraîtra d’accord au maître de gymnastique lui-même.

THÉODORE

En aucune façon.

SOCRATE

Et au moment où un festin se prépare, le jugement de celui qui doit y prendre part, s’il ne s’entend pas en cuisine, aura aussi moins d’autorité que celui du cuisinier sur le plaisir qu’on y goûtera. Car pour le plaisir que chacun goûte déjà ou qu’il a déjà goûté, nous n’en disputerons pas encore ; mais à propos de ce qui semblera et sera dans l’avenir agréable à chacun, chacun est-il pour lui-même le meilleur juge, ou bien est-ce toi, Protagoras, qui, au moins pour ce qui sera persuasif pour chacun de nous dans un discours destiné aux juges, en jugerais mieux à l’avance que n’importe quel profane ?

THÉODORE

Certainement, Socrate, en cela du moins il déclarait hautement qu’il était supérieur à tout le monde.

SOCRATE

Oui, par Zeus, mon doux ami. Autrement personne ne lui aurait donné de grosses sommes pour prendre ses leçons, s’il n’eût pas persuadé à ses élèves que, même sur ce qui devait être et paraître dans l’avenir, ni devin ni personne n’en pouvait mieux juger qu’il n’en jugeait lui-même.

THÉODORE

Rien n’est plus vrai.

SOCRATE

Mais la législation et l’utilité n’ont-elles pas aussi pour objet l’avenir ? Et tout le monde n’avouera-t-il pas que, lorsqu’un Etat se donne des lois, il se trompera forcément plus d’une fois sur ce qui est le plus avantageux ?

THÉODORE

Certainement.

SOCRATE

Nous ne manquerons donc pas de mesure si nous disons à ton maître qu’il est obligé de reconnaître qu’un homme est plus sage qu’un autre et que c’est le plus sage qui est mesure, mais que moi, qui suis un ignorant, je ne suis en aucune manière obligé d’être mesure, comme le discours que j’ai tenu en sa faveur me réduisait à l’être, en dépit que j’en eusse.

THÉODORE

C’est par là, ce semble, Socrate, que la thèse offre le plus de prise ; elle offre également prise par la valeur qu’elle donne aux opinions des autres, alors que ces opinions, nous l’avons vu, ne reconnaissent aucune vérité dans les assertions de Protagoras.

SOCRATE

Il y a, Théodore, plusieurs autres raisons par lesquelles on pourrait prouver que toutes les opinions des hommes ne sont pas vraies. Mais, s’il s’agit des impressions présentes de chacun, qui sont la source des sensations et des opinions qui en dérivent, il est plus malaisé de prouver qu’elles ne sont pas vraies. Mais peut-être ai-je tort de dire malaisé ; car elles sont peut-être inattaquables et ceux qui soutiennent qu’elles sont évidentes et qu’elles sont des sciences disent peut-être la vérité, et Théétète ici présent n’a pas parlé hors de propos, quand il a avancé que la sensation et la science sont une même chose. Il faut donc serrer la question de plus près, comme le prescrivait notre plaidoyer pour Protagoras, et examiner cette mouvante réalité et frapper sur elle, pour savoir si elle rend un son plein ou fêlé. La bataille engagée sur elle n’est pas de peu d’importance et n’a pas mobilisé peu de combattants.

THÉODORE

XXVII. — Il s’en faut de beaucoup qu’elle soit sans importance ; en Ionie, au contraire, elle prend des proportions considérables. Car les partisans d’Héraclite mènent la lutte pour sa doctrine avec une grande vigueur.

SOCRATE

Raison de plus pour nous, mon cher Théodore, d’en reprendre l’examen dès le début, comme ils nous la présentent.

THÉODORE

C’est absolument ce qu’il faut faire ; car de discuter, Socrate, sur ces doctrines d’Heraclite, ou, comme tu dis, d’Homère, ou de sages encore plus anciens, avec les gens mêmes d’Ephèse[30] qui se donnent pour habiles, c’est tout aussi impossible que de discuter avec des furieux. On peut dire en effet qu’ils sont, à l’unisson de leurs écrits, en perpétuel mouvement. S’arrêter sur une matière et une question, répondre et interroger paisiblement tour à tour, il n’est rien dont ils soient moins capables ; le mot rien est même insuffisant pour exprimer le manque absolu de tranquillité chez ces gens-là. Quelle que soit la question que tu leur poses, ils tirent comme d’un carquois de petits mots énigmatiques qu’ils te décochent, et, si tu leur demandes d’expliquer ce qu’ils ont dit, tu es aussitôt frappé d’un autre trait, sous la forme d’un nouveau mot. Tu n’arriveras jamais à aucune conclusion avec aucun d’eux, pas plus d’ailleurs qu’eux-mêmes entre eux. Ils ont grand soin de ne rien laisser se fixer soit dans leurs discours, soit dans leurs esprits, persuadés, ce me semble, qu’il y aurait là quelque chose de stable ; or, c’est à quoi ils font une guerre sans merci et ce qu’ils bannissent de partout autant qu’ils le peuvent.

SOCRATE

Peut-être, Théodore, as-tu vu ces hommes en train de batailler et ne t’es-tu pas trouvé avec eux, quand ils conversaient en paix ; car ils ne sont point tes amis. Mais je m’imagine qu’ils exposent à loisir leurs théories aux élèves qu’ils veulent former à leur image.

THÉODORE

De quels élèves parles-tu, mon brave ? Parmi eux, aucun n’est disciple d’un autre : ils poussent tout seuls, au hasard de l’inspiration qui les saisit, et chacun d’eux pense que l’autre ne sait rien. Aussi de ces gens-là, comme j’allais le dire, on ne saurait tirer aucune explication, ni de gré, ni de force ; il faut les prendre et les examiner comme un problème.

SOCRATE

C’est parler sensément. Quant au problème, ne nous a-t-il pas été transmis par les anciens qui ont, sous le voile de la poésie, dissimulé à la foule que les générateurs de toutes choses, l’Océan et Téthys, sont des courants et que rien n’est stable ? C’est ce que les modernes, plus savants, démontrent ouvertement, afin que les cordonniers mêmes qui les auront entendus se pénètrent de leur sagesse et cessent de croire sottement qu’une partie des êtres est en r