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Le Bonheur des tristes/I

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<< Le Bonheur des tristes >> II. Le Bonheur des tristes




I. L’Horloge vissée



Contents

I

Chez l’oncle Gustave où l’on m’avait mis quand j’avais huit ans, il y avait des fleurs sur le papier : des pavots rouges dans ma chambre à coucher. L’oncle disait : « Voilà la décoration qui sied à une chambre à coucher ; le pavot c’est la fleur du sommeil. » C’étaient des yeux arrachés qui ne cessaient de pleuvoir sur moi du plafond, même la nuit quand il faisait noir, même quand j’avais fermé les paupières.


*

Il y avait des sortes de grottes, des lézards et des hiboux durcis. Il y avait une trompe de cuivre géante, mais d’où sortaient parfois, comme de sous terre, un bruit de coutelas qu’on aiguise, des cris de femme et des plaintes de gorges qu’on étrangle.


*

En face de mon lit se trouvait un tableau effrayant. C’était une place de village avec des toits rouges, une église jaune et dans le clocher on avait vissé une vraie horloge, qui marquait toujours deux heures. Et là devant, mon esprit s’arrêtait, ou plutôt tournoyait comme une feuille morte dans cette place entourée de fenêtres fermées, de rues fermées, j’aurais pu attendre comme dans cet appartement à tentures l’arrivée de ma mère, impossible à cause de l’horloge arrêtée.


*

Tous ces gens-ci prenaient un air mystérieux quand ils parlaient d’elle. Comment peut-on mal parler de quelqu’un qui est dans une maison de santé et qui souffre ? Moi, je me souvenais de sa grande douceur.

II

Chez l’oncle Gustave il y avait des fauteuils satisfaits avec des breloques de bois qui faisaient un bruit quand on s’approchait d’eux. Il y avait un piano ventru à petits pieds et sur le piano un homme tout nu, en bronze, avec un derrière en bronze, sur lequel l’oncle Gustave posait sa main quand il me faisait la morale. Il y avait l’oncle Gustave habillé en noir avec des petits pieds chaussés de souliers noirs à groins jaunes. Sa tête était ronde et ses moustaches solides et, quand nous étions seuls, il me regardait comme un chien immobile qui va peut-être mordre.

Et comme, depuis l’histoire de l’arche de Noé, le Bon Dieu ne peut laisser à chaque couple qu’un espace raisonnable et donné, plus l’oncle s’épanouissait en rond au milieu de la vie, plus la tante Gertrude s’effaçait au long des parois, s’enfonçait dans les armoires, d’où elle sortait tout le temps avec une odeur de naphtaline. L’oncle, au contraire, avait un parfum semblable au goût sucré qui cache les purges huileuses. Il s’approchait de moi pour m’embrasser, et comme je tournais la tête, il me piquait avec sa moustache, près de l’oreille, et il me donnait une petite tape sur le derrière. Quand j’étais puni, c’est lui qui me fessait. Tous ses sentiments, de la colère à la bonne humeur, s’adressaient à mon derrière et m’étaient également désagréables. Car cette chose est à moi tout seul et je n’aime pas qu’on y porte tant d’attention.


La voix de l’oncle était basse, voilée de cuivre par moments, et la tante disait avec satisfaction : « Ton oncle a un bel organe. » Elle disait cela d’une petite voix pointue et décolorée.

Je les entendais parfois tous les deux dans leur chambre ; la voix de l’oncle bourdonnait : « Je t’assure, ma bonne ; je t’en supplie, ma bonne », et puis baissait d’un ton. Et puis celle de la tante Gertrude commençait à tourner comme une machine à coudre et puis ralentissait en petits sanglots et tout à coup elle se mettait à crachoter des éclats de rire, à crier de rire, et je pensais que sans doute il devait la chatouiller sous les pieds avec ses moustaches. Et on entendait une potiche qui se casse, et ils riaient tous les deux aux éclats, et moi je songeais que j’étais tombé dans un bien drôle d’endroit.


Les deux voix faisaient un chœur lorsqu’il fallait me corriger, car moi j’ai toujours été un cancre, même avant d’aller à l’école. La tante Gertrude ne m’envoyait pas à l’école, parce que l’école corrompt l’âme enfantine. Elle m’enseignait elle-même : « Les Basses-Pyrénées, chef-lieu Pau, comme un pot de chambre. » Et mon âme enfantine en éprouvait du déplaisir. Ce n’était pas ma mère qui m’aurait enseigné d’aussi laides choses.

La tante me faisait copier des mots insensés et tout d’un coup elle me disait « quatre + quatre » et je l’interrogeais : « Quatre bananes ou quatre pommes ? » Elle s’entêtait : « J’ai dit quatre ! » alors je m’étonnais disant : « Mais si quelqu’un dans une conversation déclarait : “Quatre...” on trouverait qu’il est bête et on lui demanderait : “Quatre quoi ?” »

Alors elle sortait vexée en grognant : « D’ailleurs quand on a des parents pareils ! »

III

Quand l’oncle Gustave était de bonne humeur, il me trouvait gentil et me donnait dix sous.

La tante Gertrude avait des petites mains qui trouvaient toujours sur mon épaule un cheveu à grignoter ou bien un fil. Elle me chipait mes dix sous et les mettait dans une tirelire qu’on cassait à la fin et tout le monde se réjouissait en se frottant les mains, afin de me faire croire que c’est très amusant d’avoir autant d’argent. On me faisait compter cet argent et on m’achetait un costume avec.

IV

Le jour du quatorze juillet on m’avait acheté un costume en toile à sac, encore plus laid parce que j’étais puni. On m’avait déposé sur la tête un chapeau de paille et on l’avait lié sous mon menton pour m’empêcher de le retirer. On me traînait par la main au milieu de la foule où tout le monde me regardait. Au bois, j’ai vu de loin des petites filles que je connaissais et au milieu d’elles il y avait lui, l’homme. Il était beau, il avait des chaussettes tricolores, une grande cravate à pois, une petite culotte bleue, une casaque rouge avec des boutons tout en or, il tenait son chapeau à la main et il mangeait un nougat. La tante me poussa : « Va dire bonjour à tes petits amis », mais moi je me cramponnais à ses jupes : « Non, non ! — Mais qu’est-ce qu’il fait, qu’est-ce qu’il lui prend, chenapan, va... », et tous deux constatèrent que trois agrafes avaient cédé, découvrant un morceau de jupon blanc.

V

Le pire était quand on fermait la lumière et qu’on me laissait seul pour toute la nuit dans la chambre aux pavots. Alors l’usine d’en face remuait des wagons sur des rails, déchargeait des lumières rouges à travers les persiennes. La peau de léopard rampait dans toute la chambre et les pendules se rapprochaient de moi et balançaient leurs couperets au-dessus de mes pieds. Ma mère pleurait dans le clocher jaune où l’oncle Gustave l’avait emprisonnée. Et le léopard montait sur mon lit, moustachu comme l’oncle Gustave et il me grattait l’oreille avec les petites griffes de tante Gertrude.

Je m’éveillai et je trouvai sur le lit l’oncle qui mettait ses mains partout. Ses mains montaient comme de l’eau. Je suffoquais, je hurlais, je me débattais. La lumière se fit et la tante cria : « Mon Gustave, qu’est-ce qu’on t’a fait ? » Il avait le nez griffé. Il remit en place sa cravate. Il dit : « L’enfant criait dans ses rêves, je suis venu le calmer et voilà qu’il me bat... » Et la tante caquetait : « Il maltraite son oncle, il essaie de déshabiller sa tante dans la rue ; il hurle la nuit... » Et l’oncle concluait : « Il n’y a rien à faire de cet enfant. »

Ils me regardèrent alors tous deux d’un air inquiet et ils se retirèrent en bouclant les portes.

VI

Le lendemain l’oncle m’a donné dix sous que la tante m’a pris. Personne ne m’a dit que j’étais bête. On m’a laissé aller dans la cuisine et voir sur la table ce qu’il y aurait pour leur déjeuner. Je me suis mis à table en même temps qu’eux, et ils ont mis dans mon assiette une sardine et deux olives de leur hors-d’œuvre. Au lieu de la soupe de pois cassé, j’ai eu un bout de rosbif très bon, tout comme eux. Et je me demandais avec inquiétude ce qui allait arriver.

Au dessert, l’oncle a toussoté, m’a fait une espèce de sourire et m’a demandé : « Tu n’aimerais pas, mon petit, avoir de gentils camarades, enfin être dans une pension, une belle pension ? »

Et moi :

« Oh ! oui alors !... »

Et le chœur des deux voix me reprit :

« Comment, tu ne nous aimes donc pas ?

— Mais si !

— Et pourquoi dis-tu : “Oh ! oui alors !” ?

— Ah ! parce que c’est : “Oh ! oui alors !” »


Le lendemain on me conduisit à la visite à Sainte-Anne.


*

Puis ils m’ont laissé dans une cour. On était bien là, il y avait des fleurs ; on pouvait courir, faire tout ce qu’on voulait. Un monsieur est venu, avec une barbe, suivi d’un autre qui n’avait pas de barbe, mais, par contre, une grande blouse blanche et un carnet. Le monsieur m’a demandé des choses si curieuses que je n’ai pas pu m’empêcher de rire. Mais il était gentil, il ne m’a pas dit que j’étais bête, il ne m’a pas dit ce qu’il fallait répondre. On m’a demandé ce que je voulais faire plus tard, j’ai dit : « Je voudrais être curé.

— Pourquoi curé ?

— Parce que j’aime le Bon Dieu. Parce que on a un beau vêtement et qu’on passe comme un enterrement. »

Ils m’ont demandé si je priais tout le temps. J’oubliais bien parfois mes prières du matin et du soir, mais je n’ai pas voulu qu’ils le sachent, j’ai dit : « Oui, tout le temps », car je sentais autour de moi comme un murmure d’admiration.

Le monsieur a dicté : « Manie religieuse » puis il a passé à un autre.

Moi je pensais : « Manie, c’est comme vanille, c’est quelque chose de bon, et une religieuse, c’est aussi quelque chose de bon : c’est comme un gros éclair au chocolat. Ils sont bien gentils ces messieurs, mais quels drôles de gens ! »


*

Quand ils sont partis, je me suis retrouvé avec mes petits camarades. Pendant trois jours, nous nous sommes vraiment amusés. Ils étaient tous très amusants. Le Gros était gros autant que l’oncle Gustave. Il avait des chaussettes courtes, noires, avec des élastiques blancs. Il avait aussi des moustaches, mais comme des gros fils qui lui sortaient du nez. Il était vieux, il avait dix ans. Un autre tricotait continuellement en l’air avec ses mains, et bavait sur ses mains avec bruit, et jetait tout le temps des coups d’œil comme s’il faisait une farce, et il se pommadait les cheveux avec sa bave. Celui qui était blanc comme une borne se glissait derrière mon dos, me piquait son doigt entre les deux épaules et, comme je me retournais ahuri, il jappait de rire et recommençait avec un autre. Quant à celui qui volait nos chapeaux, il était l’ami du tondu grave qui marmottait continuellement comme une prière : « pinepinepinocon — pinocupinocon. »


*

Au réfectoire, j’étais étonné de voir combien chacun mangeait comme il voulait. Les uns pataugeaient dans leurs gobelets, et le baveux saisissait son écuelle à deux mains et n’en retirait son nez et sa langue qu’après avoir tout vidé. Dans la cour, rien n’était défendu, et le gros au milieu d’une corbeille de géraniums jouait à faire le jet d’eau, après quoi il s’égouttait tranquillement et se reboutonnait.

VII

Puis est venu l’autobus vert du matin. On ne m’a laissé que le tondu, on m’a poussé dans l’autobus avec d’autres que je ne connaissais pas. Plusieurs pleuraient comme s’ils étaient séparés de quelqu’un. Et on est parti. Dans Paris, ça tournoyait. Où courent-ils tous ces gens ? Peut-être que là-dedans se trouvaient le melon sage de l’oncle Gustave et la tante Gertrude comme un petit coup de règle. D’autres autobus allaient s’enfoncer entre les maisons. Puis est venue la banlieue avec ses cheminées déculottées, puis la campagne. Le ciel avait envie de pleuvoir. On s’enfuyait toujours. Une goutte s’écrasait sur les vitres. Dedans je haletais dans cette odeur d’huile, de pipi, de mangeailles remâchées. Les autres se bourraient de coups de poing, criaient et tout d’un coup rendaient. Le ciel baissait toujours. Dans la campagne vide montait un grand carré grillé où l’autobus s’est engouffré sans ralentir. Dans la cour intérieure se dressaient d’autres grilles.

VIII

On nous a parqués tout nus dans une salle, nous étions honteux. Les uns avaient des ventres comme des joues de vieilles femmes, d’autres des derrières verts, d’autres des trous dans la poitrine où l’on aurait pu mettre le poing. On nous a tondus. Mes boucles, que les mains de ma mère caressaient, sont tombées par terre comme une saleté. Nous avions tous des crânes bleus. Un homme tirait d’un seau une colle noire, nous en beurrait la tête et les yeux. Puis on nous poussait, aveuglés, sous une pluie bouillante sous laquelle nous hurlions. Des mains nous frottaient, des brosses nous écorchaient, des étoffes nous torchaient tous rouges ; on nous jetait dans un couloir froid où des femmes en tablier, portant des piles de cordages, passaient comme des charrettes à foin, nous écrasant contre les murs. D’autres femmes dans une salle nous jetèrent des chemises comme des paillassons, des pantalons de facteur, des blouses de facteur à gros boutons. Les vêtements sentaient la tante Gertrude. Je commençais à regretter la tante Gertrude.

IX

On m’a mis dans la cour numéro 4, j’avais reçu le numéro 316 et des souliers grinçants. Comme j’entrais, une averse éclaboussa la cour où les arbres perdaient leurs feuilles, et chassa tout le monde sous un étroit préau : « Le nouveau ! le nouveau ! » On sautillait, on se bousculait autour de moi, on me tiraillait de questions. Une question qui revenait sans cesse m’embarrassait : « Et toi, qu’est-ce que tu as ? » Je n’avais rien, j’en étais confus. Une cloche sonna et, comme j’étais le dernier à rejoindre les rangs, la cour devint immense.


*

Le dortoir était une salle blanche, grande comme un hangar, pleine de lumière glaciale, où des centaines de lits s’alignaient jusqu’au bout.


*

Alors commença la file des nuits sans sommeil. Ici ce n’était pas l’ombre qui faisait peur comme chez l’oncle Gustave, mais cette ampoule électrique braquée contre mes yeux et les chaussures ferrées du gardien. Parfois sur la plaine blanche des lits, on entendait un grognement, un bras se dressait dans l’air, puis retombait. Les pas du gardien se pressait de ce côté et l’on secouait le dormeur : c’était défendu de rêver.

Un clapotis de pieds nus sur les dalles ; quelqu’un s’éloignait vers le fond, montait sur une estrade, s’accroupissait, relevait sa chemise grise, redescendait accompagné d’un grand bruit d’eau.

Ils étaient tous là : les forts, les moins forts, les méchants, les gentils : un soupir continu couvrait leurs vies couchées. Tandis que celui qui ne dort pas, sa tête devient grosse. Les choses que pendant le jour on ne voit pas, montrent leur œil et tirent la langue. Des petits trous se creusent dans sa tête, des boîtes s’ouvrent d’où sort une tante, un vieux monsieur, un bout de campagne, un camarade, auquel on n’avait jamais plus pensé.

Quand j’étais avec ma mère, dans l’hôpital où elle soignait les blessés qu’on renvoyait du front, tout était blanc comme ici. Dans la nuit on était réveillé par des gémissements et des sonnettes. À tout moment, des camions s’arrêtaient, déversant des hommes qui avaient l’air de pleurer dans leurs mouchoirs, qui pleuraient du sang ; et un jour on m’a fait tenir une cuvette où tombait un œil qu’on venait d’ôter. Je n’étais pas malheureux, mais seulement inquiet parce qu’elle était pâle et avait l’air d’avoir du mal, parce que je sentais que nous allions être séparés de nouveau, qu’ils allaient la reprendre. Et voilà, maintenant, ils l’ont reprise. Et ici, ce qui est effrayant, c’est qu’il n’arrive rien, il y a des lits, des lits et tout d’un coup une horloge sonne : un coup, deux coups. Mon regard s’est fixé sur ces dalles, ces murs qui ne sont pas un rêve et qui pourtant n’ont rien à faire avec la vie et je me suis mis à pleurer, parce que tout s’est arrêté, parce qu’il est deux heures, deux heures, comme dans le village du tableau.

X

Le matin, il faisait noir quand on se levait. On se lavait sur des auges glacées, les gardiens nous faisaient ramasser les papiers et les feuilles dans la cour, en attendant la soupe qu’on apportait de l’Asile d’en haut, froide, et où le pain nageait comme des méduses.


*

On entrait en classe au petit jour, terrorisés d’avance par le maître rouge, qui, du haut de sa chaire, beuglait : « Je vais vous l’apprendre l’éducation, je vais vous foutre ma main sur la gueule. » Il me demandait : « Qu’est-ce que c’est que Louis XI ? » si brusquement que, même si je l’avais su, je ne l’aurais pas su. Il me mettait au piquet et pour m’accabler il ajoutait : « Sept fois huit ? » Je n’ai jamais su apprendre ma table de multiplication. Il donnait des coups de règle sur mes doigts déjà crevés d’engelures.

Et il criait : « Celui qui ne sait pas compter n’arrivera pas dans la vie, car on arrive en comptant. Ceux qui ne savent pas compter, ce sont des poètes et tu n’es pas un poète. »

Alors, j’ai trouvé moyen d’apprendre tout par cœur afin de faire semblant de savoir et, aussitôt, j’oubliais, exprès, pour me venger.

Arriver dans la vie ? ça veut dire sortir d’ici. Quand on passe le certificat d’études, on sort au moins un jour. Ceux qui sortent boivent deux doigts de vin rouge et mangent du fromage. Ils vont à Paris voir la tour Eiffel. Moi, je l’avais vue la tour Eiffel, mais une tour Eiffel de certificat d’études, c’est quelque chose de beaucoup plus grand.

XI

Mes camarades, j’étais avec eux et j’étais seul pourtant. Ce fut là que je m’aperçus combien j’étais déshérité. Quand ils me demandaient : « Et toi, qu’est-ce que tu as ? » je devais avouer que je n’avais rien, qu’un peu de maigreur qui me valut le nom de « Fil de Fer ». Tandis qu’eux, ils avaient tous quelque chose : les uns avaient des crânes comme des tabourets ou comme des champignons. Ils avaient des oreilles en forme de corne, mais qui bougent, ou bien flottantes comme des nageoires. D’autres, des bouches qui leur sortaient du nez. Un autre avait une jambe bourrée de graisse au point qu’elle crevait par endroits et un pied qui sentait la mort. Il appelait sa jambe Sophie et l’entourait de soins. Un autre possédait six doigts de pied, et quand on lui donnait deux billes, on avait le droit de les voir, de les toucher, de les compter.

Même les pisseux se distinguaient par leur toile cirée qu’on leur enviait beaucoup et qu’on essayait de leur voler.

À tout moment, quelques-uns agitaient les bras, les mâchoires, les yeux, en aspirant l’air comme des noyés et puis tombaient de leur long, violets, de l’écume grise aux dents, avec un bruit comme s’ils allaient vomir leurs os. Et, quoique toujours la même chose, cela donnait chaque fois la même frayeur et on ne perdait pas une bouchée de ce spectacle, tant les distractions étaient rares dans cette cour.

Moi je regardais les insectes pousser leur tête par les petits trous du mur. Je regardais le ciel déchiré aux grilles et, le dimanche, dans les promenades en rangs, je volais une feuile à un arbre, et la cachais dans mes habits. J’en avais gardé beaucoup ensemble. Je les contemplais ensuite : elles étaient des bateaux, des couteaux, des gaufres, un petit poisson, une dentelle de mouchoir de maman. Et je me demandais de quoi elles étaient faites.

Plus tard, elles cessaient d’être douces à la main et devenaient inutiles comme des photographies.

Je tenais aussi, dans mes poches et sous mon oreiller, des cailloux bleus à rayures blanches, et je pensais qu’ils étaient tombés du ciel en éraflant des nuages, et l’idée qu’ils venaient de si loin me les rendaient agréables à toucher.

XII

Le dimanche, après le déjeuner, on attendait. Alors le gardien chef, avec son habit noir à galons et son air triste, appelait les noms de ceux qui allaient avoir des visites. Et c’était une chose très triste, en effet, que cette suite de noms qui se dévidaient pendant des mois, six mois, deux ans, où il n’y avait jamais mon nom.

Les appelés couraient mettre le costume du dimanche et allaient attendre devant la grille. Les autres se poussaient tout autour pour voir la tête des parents. C’est drôle, des parents. Ça a des chapeaux jaunes, verts, des cannes, des paniers. Il y en a qui ont des parents comme des bonnes, comme des marchandes de légumes et même Pitet a un conducteur d’autobus.

Dupuy a un père tout boutonné. Sa jaquette se boutonne jusqu’en haut, son pantalon jusqu’en bas, il a des bottines à boutons et sa casquette a des oreilles qui se boutonnent. La mère de Dupuy a un très gros derrière, une toute petite tête et un petit paquet ficelé à la main.


*

Quand Dupuy revient avec ses paquets, je lui rappelle : « Dupuy, je suis plus fort que toi.

— Oui, bien, on partagera. »

On s’asseyait par terre, on ouvrait le paquet, on y trouvait deux autres paquets, dans chacun desquels il y avait trois paquets avec des étiquettes. On lisait : « Réglisses pour la toux. » On goûtait : ce n’était pas si mauvais. Sur un autre « Chocolat » (à n’en prendre qu’une tablette par jour). Aussitôt nous mangions tout.

Quelquefois je voyais, de l’autre côté de la grille, une mère jolie qui me faisait penser à la mienne. Oh ! qu’elle était douce ! Et son gosse accourait. Et elle l’embrassait, le cajolait, lui essuyait le museau. Il avait un museau toujours mouillé comme un groin, des fesses en pointe et on aurait dit un lapin qui vient de naître.

XIII

Un dimanche, au milieu des noms qui tombaient tout gris, j’ai entendu mon nom tomber comme un beau fruit au milieu des pommes de terre.

J’ai regardé autour de moi, je n’y voyais plus. « On m’appelait, elle était venue ! »

À la grille, j’ai fouillé la foule et deux choses noires sont venues contre moi avec une odeur de naphtaline.

« Oh !...

— Eh bien, c’est tout ce que tu dis, tu n’es donc pas content de nous revoir ?

— Mais si...

— À la bonne heure ! tu as bonne mine, cela te fait du bien d’être à la campagne. Quel beau costume, tu es superbe ! Cela a l’air bien ici, c’est très propre, c’est bien convenable... Alors, tu ne dis rien ? Tiens, on t’a quand même apporté quelque chose. »


*

Grangeons et sa bande se sont jetés sur moi, comme sur les autres, pour me prendre le paquet. Je les ai laissés faire.

« Prenez ça. »

Et comme ils s’étonnaient un peu devant le paquet fermé, je leur ai dit :

« Ce sont des choses que je n’aime pas ! »

XIV

Ker’Albin, le Breton, avait des yeux presque blancs, il marchait droit devant lui sans jamais tourner la tête. Il ne disait jamais rien de lui, mais il chantait. Il pouvait chanter pendant des heures des romances de son pays et de vieilles chansons. Personne n’essayait de se battre avec lui et on le respectait quoiqu’il n’eût pas du tout l’air fort. On allait le trouver, on disait :

« Ker’Albin, je veux la musique.

— Que me donnes-tu ?

— Je n’ai rien, mais qu’est-ce que tu veux ?

— Tu cireras mes chaussures pendant trois jours.

— Je les cirerai. »

On s’asseyait devant lui et cela commençait. Il y avait la chanson de la poêle :

J’ai vu dans une armoire
Certain gâteau doré,
Je crois que l’on va boire
Un doigt de vin sucré
La poêle à frire
A l’air de rire
Sans nul souci
Rions aussi.

Et la chanson des crapauds, qui sont bien bons, car ils mangent les vers blancs. Et je pensais que je ferais, lorsque je serai grand, la chanson des vers blancs qui ne font de mal à personne et qui sont mangés.

Celle des pommiers. Et tandis qu’il chantait :

Le ciel est clair
Le vent est doux

les murs s’ouvraient, un sentier descendait, profond entre les pommiers en fleurs et elle venait vers moi comme une branche fleurie.

Il chantait aussi La Paimpolaise qui est une chanson très belle, parce que la Paimpolaise est une infirmière qui a une coiffe comme une voile, et elle s’en va avec les voiles sur la mer et, là, son fils qui était enfermé dans la place du village, la retrouve sur la mer, le jour du Grand Pardon, au milieu du vent.

Parfois, pendant que Ker’Albin chantait, une mauvaise odeur montait de lui et on continuait d’écouter en se tenant le nez ; à la fin il constatait : « Tiens, j’ai fait », et il partait très digne.

Et nous étions très fiers de pouvoir dire : « Il a chanté pour moi et il a fait. »

XV

Grangeons le Grand était trapu, membru, beau comme Pépin le Bref. Il avait des yeux de colère, des dents de loup et des mains blanches. Il était là, parce qu’à cinq ans il avait tué son petit frère à coups de sabot. Il était si fort que beaucoup l’adoraient et les autres le servaient par crainte. Je ne pouvais pas entrer dans sa bande, car je n’avais que neuf ans et demi. Il fallait en avoir au moins dix. Mais je rôdais souvent du côté où ils se réunissaient et méditais sur les moyens de m’emparer du pouvoir.

Un jour, ils me prirent et m’ordonnèrent de me déculotter. Je me débattis, m’échappai. Le soir en me couchant, je sentis mes jambes et mes reins se déchirer. Je me relevai avec un cri et tout en sang. La bande avait rempli mon lit de verre pilé. Le dortoir fut en émoi, on m’emmena à l’infirmerie et on me ramena, lié dans les pansements. Le coup avait réussi, mais ils m’en voulurent encore plus à cause de l’importance que cette aventure m’avait donnée.

Pourtant, je continuais d’admirer Grangeons. Je n’ai commencé à le haïr que plus tard.

Un jour je regardais un lézard frétiller sur le mur, vert comme une feuille au vent, il l’a happé sous mes yeux et il m’a dit : « Regarde. » Et le serrant, lui a fait vomir ses boyaux par la bouche. J’aurais voulu être assez fort pour lui en faire autant.


*

Grangeons le Grand parlait toujours d’un homme qui avait un couteau et trois femmes qui l’embrassaient.

Il disait qu’il savait embrasser les femmes et donnait des explications sur les jeux qu’on doit jouer avec elles. Tout le monde avait l’air d’y prendre un grand intérêt ; quant à moi, je trouvais curieux qu’on dût faire ses petits besoins à deux.


*

Un jour, j’ai trouvé un des hommes de Grangeons occupé à finir une grande image sur le mur du cabinet. Il recula de trois pas, pinça un œil en penchant la tête. Il me demanda gravement ce que j’en pensais. C’était un long ovale avec un trait au milieu du haut en bas, et de la pointe du haut sortait comme une touffe d’herbe. Je dis : « C’est beau », j’avais souvent rencontré ce signe sur les murs, qui m’étonnait. C’était comme les signes du livre de géométrie, qu’on ne comprend pas, comme une longue feuille, comme une étoile.

Mais il m’entraîna, car nous entendions le pas du cafard. Celui-ci venait voir ce que nous faisions aux abords des cabinets. On le fuyait, même quand on n’avait rien fait.

Il parlait si vite, du bout des dents, qu’il avait l’air de bégayer. Il marquait dans son carnet les heures de piquet et les coups de règle qu’il avait fait donner à chacun de nous.

Même la bande de Grangeons ne pouvait pas l’attaquer, car sa mère, qui vendait des saucissons, en apportait à chaque visite pour les gardiens.

Parfois il me faisait des confidences, que je ne demandais pas : « Tu ne sais pas ? » et il pouffait, en secouant les épaules. « Eh bien, Potier je l’ai vu sous le lit avec Cruchet, et Ballon il le fait avec Lapile. »

XVI

Dupuy est décidément celui que j’aime le mieux. Il me raconte qu’il y a des boules de verre dans le jardin de son père et des arbres grands comme nous, qui poussent et qui ont même des bourgeons. Nous nous battions toujours ensemble. Je lui ferais mes confidences si ce n’était qu’il est moins fort que moi : en quoi cela aurait-il pu me soulager de faire des confidences à quelqu’un qui est moins fort que moi ?


*

Un jour que je cherchais mon soulier sous mon lit, il est venu me rejoindre à quatre pattes, les yeux brillants :

« Veux-tu, on va se mettre ça ?

— Comment, quoi ? »

Il m’expliqua. Après un moment de surprise j’éclatais de rire : « Crétin, va ! » C’est comme s’il m’avait proposé de jouer à mettre son doigt dans mon oreille ou ma langue dans le trou de son nez.

La nuit, si quelqu’un remuait, même en rêve, le gardien passait et faisait chavirer son lit. La tête sonnait sur les dalles et le coupable piaulait en tirant sa chemise.

XVII

Parfois je regardais les gardiens. Ils avaient tous des moustaches flambantes, un tablier blanc avec une poche de jardinier et des clefs. Souvent de la poche, ils tiraient un litre de vin rouge et mettaient la bouche au goulot : quatre choses qui sont faites pour inspirer le respect, la dernière surtout, car le vin rouge est un insigne de royauté.

Ainsi, ma tante Agathe qui a été dame de cour de la reine de Grèce et chez qui j’ai passé l’été en Bourgogne, et qui avait l’air elle-même d’une reine dans son col de dentelles noires, s’asseyait toute seule, toute droite, devant une table, se versait à boire et buvait. Et je pensais que c’était comme ça que les reines devaient pinter toutes seules au milieu de leur royaume.


*

Si l’on voulait gagner deux sous par jour on pouvait choisir entre coudre des boutons et sarcler le potager. Naturellement je choisis le potager. J’aimais beaucoup ce travail car tout autour du potager il y avait une bordure de pensées, d’œillets et de grands dahlias qu’on pouvait regarder pendant qu’on arrachait les herbes. Il y en avait un que j’appelai tout de suite « ma fleur », car il était rouge comme le soleil et je l’aimais. Je passais souvent de ce côté pour le voir par-dessous et un jour que personne ne me regardait, je tendis les bras et cueillis la fleur. Puis je m’effrayai de ce que j’avais fait et je la cachai dans ma poitrine contre mon cœur. Et je passai tout le reste du jour, inquiet pour mon secret, pour mon trésor.

Le soir, dans mon lit, je mis la fleur contre ma joue, c’était comme la bonté d’un ami, comme la main de ma mère. Je soufflai sur les pétales, ils se relevaient, elle vivait entre mes mains. Tout d’un coup, tout mon lit s’est écroulé, je me suis retrouvé par terre. La voix du gardien criait, réveillant tout le dortoir : « Qu’est-ce que tu fais ! » et je ne pouvais pas cacher la fleur.

XVIII

C’est comme si on avait ouvert toutes les fenêtres, comme si le vent avait renversé les murs. Un murmure court : « Il s’est évadé !... il s’est évadé !... » grandit : « Grangeons s’est évadé ! » Les sifflets des gardiens, les « silence ! », les coups de pied, rien ne pouvait faire taire notre bonheur. Il y en avait un qui avait pu passer les grilles, s’accrocher aux essieux de la voiture à soupe et sortir... Il courait sur les routes, il sautait les fossés, il courait vers Paris. Celui-là, c’était Grangeons le Grand.

Pendant deux jours, l’agitation dura et l’on se communiquait des nouvelles de lui, bien que personne ne sût rien de nouveau. On savait seulement par ceux qui apportent la soupe et qui sont moins méchants que les gardiens, qu’on ne l’avait pas encore rattrapé. Sa bande s’était encore haussée dans le respect de tous, mais entre eux, les plus forts se battaient tout le temps, car à présent la place du chef était vacante.

Un matin où toutes les têtes étaient baissées sur les cahiers, celui qui, du bout du banc, voyait la cour par la fenêtre, s’est levé : « Grangeons ! » Alors, malgré le maître rouge et sa règle qu’on laissait pleuvoir sur les crânes nus, tout le monde se massa près des fenêtres. Par la grille qui s’ouvrait en silence, entre deux gendarmes à cheval, Grangeons parut. Il était beau. Il avait le nez bleu, une oreille arrachée, de la terre et du sang sur la figure, une chemise et une culotte qui n’étaient pas d’ici, les jambes en sang et il marchait pieds nus.

XIX

Une fois par semaine, le gardien chef distribuait les lettres. Il n’y en avait pas pour moi ; celle que j’attendais n’arrivait jamais. Seul, Dupuy en recevait et on partageait : « Avant-hier il a plu. La dernière feuille de nos arbres est tombée. La chatte de notre voisine, Mme Duput, a fait huit petits chats. Totor, ton petit ami, demande comment tu vas », et je pensais que ce père était bien bon de nous apprendre toutes ces choses qui venaient du dehors.


*

Ce jour-là, j’appelai :

« Dupuy !

— Quoi ?

— Ça y est !

— Quoi ?

— Ça y est, elle va venir !

— Ah ! Oh ! »


*

Oui, je l’avais, la lettre que j’attendais depuis deux ans. Je touchais avec mes mains sa chère écriture, son écriture comme une image.

Elle disait « chéri », elle disait « mon enfant ». C’était doux comme une fleur. Elle disait qu’elle avait été malade, qu’elle viendrait un dimanche, que toute la jounée nous resterions ensemble...


*

Quand le maître rouge tapait, je le laissais taper, sur les bosses de ma tête, puis je me cachais dans mon casier pour rire. Je riais : « Tape, gros rouge, tape, elle viendra tout de même, elle viendra. Tu es rouge, tu es laid, tu es méchant, mais elle viendra. »


*

La nuit, dans mon lit, je m’appliquais à me souvenir d’elle. Mais tant de temps avait passé depuis qu’ils me l’avaient enlevée, qu’à la place de son visage, je ne voyais qu’une blancheur, et la douceur de ses mains n’avait plus de dessin.


*

Trois dimanches ont passé, puis une porte s’est ouverte :

« 316, c’est vous ?... Allez, une visite... »

(Français) Cette œuvre est dans le domaine public au Canada mais peut encore être protégée en vertu des lois sur les droits d’auteurs aux États-Unis et dans certains pays d’Europe. Il appartient à l’utilisateur d’établir si cette œuvre est dans le domaine public pour son propre pays.

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